‹ A travers l'Amérique CentraleChapitre 23 sur 64 · FÉLIX BELLY · texte numérisé non relu

FÉLIX BELLY

mesures de police intérieure en décrets d’usurpation. C'était même au nom de cette levée de boucliers, à laquelle M. Thomé essayait d'attribuer tous nos malheurs, qu’on parlait publiquement à Paris de me faire fusiller. Et il y a encore des gens très-haut placés, qui, sur l'affirmation de quelques imbéciles, raisonnent de mes décrets comme étant de l’histoire, et croient naïvement que j’aiessayé à San Carlos, en pleine forêt vierge, un 2 décembre contre le Nicaragua.

Or, ce 2 décembre se résume dans un discours d’inauguration dont voici le passage le plus significatif :

Car, ne l’oubliez jamais, Messieurs, le travail c’est la vie, c’est la santé, c’est le ressort suprême; c’est par lui que l’homme s’élève et que les nations se développent. Partout où il fait défaut, les ruines s'accumulent, la barbarie arrive etles races s’éteignent. Vous n'êtes pas, d’ailleurs, des ouvriers ordinaires, attachés à une œuvre transitoire et sans solidarité avec. elle. Fils de la France, vous avez un exemple à donner, une tradition à conserver, une belle page à écrire dans l’histoire de notresiècle. Il faut qu'on sache bien dans le monde où tant de sympathies vous suivent des yeux, que ce n’est pas par la violence qui tue, mais par le travail qui vivifie, que nous entendons transformer ces régions bénies. Il faut que chacun de nous, en devenant le chet d’une famille centre-américaine, laisse à cette famille, avec une fortune laborieusement acquise, l’impérissable besoin des vertus qui font les hommes forts et les sociétés glorieuses.

Courage donc, mes amis et mes collaborateurs, marchez dans voire voie, et ne craignez rien. Je vous donne une nouvelle patrie, j'espère que vous saurez la défendre. Des ravageurs (1) discutent encore votre droit; répondez-leur par le fait. Vous avez pour point de départ de votre mission une convention souveraine, une charte indiscutable, signée dans un élan de patriotisme par deux hommes de cœur que cet acte a immortalisés. Cette convention, la voilà. Je la confie à votre honneur et à votre dévoûment. :

(4) I faut se souvenir que le pays était toujours menacé d’une nouvelle invasion, et que Walker ne fut pris et exécuté que l’année suivante.

Je ne prévoyais pas, il est vrai, que le courrier de Paris,

arrivé depuis deux jours à Greytown, avec les traites protestées, allait démentir tous ces présages. Mais prévoit-on les tremblements de terre et les chutes d'étoiles? Pouvais-je deviner l’accumulation de folies sans nom et sans excuse

qui ont abouti au dépôt du bilan de M. Thomé? Cette fon--

dation de Félicia, dont M. Levasseur m'a fait un crime, était la pierre d’assise même de notre monument. Tous les imprimés de l’administration venus de Paris la supposaient réali-

sée. Ceux qui ont essayé, plus tard, de s’en moquer, m'’é-

crivaient alors des lettres obséquieuses pour obtenir quelques parcelles de terrain dans la ville nouvelle. J’exécutais un plan convenu dès le premier jour, et dont la moindre réflexion aurait fait comprendre l’utilité et La grandeur.

Mais il fallait pour cela un esprit de justice que je n'ai ja- .

mais rencontré: On eût dit vraiment que c'était à moi à fournir les 120 millions de capital social. Du moment où, par la faute d’un autre, l’argent manqua, tout bon sens disparut. Ceux que j'avais investis de ma confiance devinrent les chefs de la plus immôrale conspiration, et quand,

après la chute du transit, il fallut liquider l'installation de

Sani Carlos, MM. Levasseur et Vital-Roux ne rentrèrent en France que pour se placer au premier rang de mes advyersaires (1).

Cette liquidation de San Carlos, dernier acte d’une en-

(1) C’est ce même Vital-Roux qui écrivait de San Carlos à M. TRE, le 10 mai 4859 :

« Je vous remercie d’avoir bien voulu m’accepter au nombre de ceux qui doivent coopérer à l'exécution d’une œuvre dont je sais apprécier

l'importance et l'avenir. Soyez persuadé qu'animés par le feu sacré

que projette sur nous M. Belly, aucun obstacle ne saura nous arrôter. « Lorsque vous écrirez à M. Belly, veuillez lui dire combien je suis reconnaissant de son bon accueil ; assurez-le de mon dévoüment à la cause, et dites-lui bien qu'il peut user et abuser de moi. » Nous verrons tout à l’heure jusqu'où il a poussé ce dévoüment.

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treprise qui aurait pu être si glorieuse, s’accomplit au printemps de 1861, par les soins d’une famille française établie à Greytown, dont la conduite dans cette occasion ne mérita que ‘des éloges. C'était grâce à elle que la colonie vivait etse soutenait depuis plusieurs mois. C’est grâce à elle que ses principaux membres ont pu revenir en France. Je m’ai eu dans toute cette période d'épreuves qu’à me louer de l'intelligence, de l’activité et de la fidélité de M. Antonin de Barruel, et je ne veux pas donner l’exemple de l’ingratitude en gardant le silence sur un dévoüment sans égal. Quels que soient les torts ultérieurs de MM. de Barruel, ils se sont montrés alors plus honorables et plus généreux que tous mes auxiliaires de Paris et d'Amérique. De nombreuses dettes locales. parmi lesquelles figuraient des comptes de bar, de brandy et de cognac, au nom de M. Tricotel, furent payées de leur bourse; et si le nom français sortit intact de cette crise, C’est à eux que nous le devons. La liquidation s’opéra à l’amiable. Le matériel fut partagé entre les ouvriers; le personnel se dispersa dans toutes les directions (1). L'ébranlement causé par cette aventure gran-

(1) Il ne faut pas croire cependant que ce personnel ait été voué à la destruction et aux tortures de la faim, comme on a osé l’affirmer à Paris, même devant la justice. Il n’y a pas de privation sérieuse dahs l'Amérique tropicale, quand on est doué d’une certaine dose d'énergie et d’une aptitude quelconque. Tous nos élèves ingénieurs et nos ouvriers y ont trouvé une posilion qu'ils n'auraïent jamais .espérée en France. Un mécanicien médiocre a été employé immédiatement par le chemin de fer de Panama, à raison de 25 francs par jour. Deux élèves sont devenus ingénieurs en chef au Chili et au Pérou. Deux conducteurs sont ingénieurs de l'État à Guatémala et au Salvador, avec 12,000 francs d’appointements. Un maître éhéniste gagne, à Grenade, ce qu’il Jui plait; un autre s'était créé, en quelques mois, un cafetal dans les environs de Managua. Tous ont pu, sans effort, se tirer d’affaire, grâce à la générosité d’an climat qui n’exige ni maison ni vêtement; et ceux-là mêmes à qui tout travail régulier et toute subordination répugnaient, ont trouvé dans les mines de Chontalès une existence

diose subsista encore quelque temps dans le pays, puis tout s’éteignit. Et quand je retournai, en 1864, sur ce plateau découronné de San Carlos, d’où mon regard avait embrassé tant d'horizons, j'y cherchai vainement les traces de

notre séjour. L’oisiveté et la misère avaient seules repris

possession de leur domaine, et la Constantinople du nouveau monde attendait encore son aurore.

Tout était donc consommé, au Nicaragua comme en Eu-

rope. Il n’y avait plus debout que la propriété morale de la

convention de Rivas, placée en face des prétentions des créanciers, parmi lesquels s'étaient rangés MM. Thomé, Levasseur et Vital-Roux. Alors commença une nouvelle campagne ayant pour but de m’arracher la concession du canal, mais sans me libérer d'aucune de ses charges. Chacun voulait le gage pour lui, se croyant plus apte que moi à en tirer parti. M. Levasseur me faisait inviter, pour ne pas dire sommer, de le lui livrer, ou de lui payer le reliquat de ses appointements montant à plus de 34,000 francs. Les bailleurs de fonds s’étaient constitués en société civile pour l’acquérir de leur côté sans bourse délier et sans libération. Chacun des deux camps parlait avec dédain de l’impuissance de l’autre, ce qui m’autorisait à conclure à l’impuissance de tous. L'expérience d’ailleurs que j'avais de tous ces éléments ne me permettait pas la moindre illusion sur leurs facultés créatrices. Seulement, le groupe des

indépendante, assez heureuse pour leur faire refuser des places de mandador de 150 francs par mois avec la nourriture. Voilà la vérité sur ce prétendu hécatombe de quarante personnes que j'aurais sacrifiées à mes vues ambitieuses. Aucune d’elles n’a eu à supporter les fatigues, les souffrances de toute nature, et les privations réelles de mes propres explorations. Je puis bien encore ajouter que mon ancien secrétaire, sans avenir à Paris, est aujourd’hui rédacteur en chef d’un journal aux États-Unis, et que le prince Camille de Polignac, lieutenant de cavalerie démissionnaire en 4859, était, en 1864, lieutenant général à Richmond.

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créanciers représentait un droit que, mieux que personne, j'étais disposé à reconnaître, et j'avais donné, en conséquence, plein pouvoir à M. Pernet-Vallier d'accepter en mon nom toute combinaison qui payerait les dettes, sans aucune réserve pour moi-même. |

Malheureusement, les combinaisons ne se présentaient pas, et les délais juridiques de la concession allaient expirer le 27 juin 1861. J'avais tenté une démarche à Marseille pour obtenir un petit capital de 2 millions, destiné à maintenir la position légale acquise par le commencement des travaux, jusqu’à ce que les circonstances politiques devinssent plus favorables; mais le naufrage du J'ules-César décourageait les plus aventureux; Marseille subissait, en outre, le contre-coup de deux énormes faillites industrielles ; je dus renoncer à cette solution provisoire. Je me tournai vers la Belgique, où le duc de Brabant, — aujourd’hui Léopold 11, — venait de prononcer un discours très-remarquable sur la nécessité pour son pays de se répandre à l'extérieur. Uneinitiative belge avait à mes yeux le double avantage de continuer la tradition de Guillaume [*, et de placer le canal sur un terrain neutre et essentiellement pacifique, où devaient s’éteindre les rivalités nationales et l’hostilité des États-Unis. Ces considérations, développées dans une longue lettre au duc de Brabant, parurent faire une certaine impression sur son esprit. Mais il ne faut jamais compter sur un prince pour quoi que ce soit. Je ne reçus aucune réponse. La Belgique, d’ailleurs, si recommandable par son esprit public et ses institutions, ne comprend les affaires qu'à l’allemande. Elle paye quelquefois de sa personne, jamais de son argent. Les grandes œuvres d'intérêt général ne la touchent qu’en théorie. Le canal de Suez n’a pas recueilli une seule souscription de la Meuse au Volga. Il n’y a que deux nations européennes:qui sachent s'élever au-dessus d’un intérêt de clocher ou de boutique : la France et Fosses

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