PS
Or, pendant que je sondais ainsi, dans la mesure de mes relations, et sans rien déguiser de l'état vrai de l'affaire (4},° les possibilités avouables de la ressusciter, je commençais, dans la Revue des Deux Mondes (juillet et août 1860), uue, série de travaux qui avaient pour but de réveiller l'attention générale sur le problème de l’isthme américain. Mais j'étais à bout de mes forces. On ne traverse pas impunément de semblables secousses, surtout quand on ne soutient sa vie physique que par le ressort moral. Les intrigues d’ailleurs dont j'étais entouré rendaient inutile tout ce que je faisais de bon. La calomnie et la diffamation continuaient leur œuvre. Les nouveaux débarqués d'Amérique semblaient obéir à un mot d'ordre, pour détruire ee “qui me restait de la considération publique. On agissait par l’intimidation, par les menaces directes, quelquefois par le papier timbré, afin de m’enlever le droit de disposer de mon titre, sans jamais consentir à la moindre libération. Je ne pouvais pas même songer à m'’assurer le pain quotidien dans ma carrière de publiciste. Toutes les portes politiques m'étaient fermées par des préventions acharnées. Je me réfugiai en province, puis en Algérie, pour goûter enfin un peu de repos, après tant d’agitations stériles, laissant à un mandataire, M. Roussel, le soin de me représenter dans une négociation commencée, qui paraissait devoir tout aplanir, et qui allait me plonger dans de nouveaux abîmes, cette fois insondables. -
(1) Témoin une publication très-explicite faite à Marseille en mars
ner tn de A M EL à op de M M cr
EM
M. Roussel faisait partie du personnel flottant de la rue de Provence, à la recherche sans doute d’une position sociaie, et, à ce titre, il était au courant de toutes les péripéties et de tous les secrets de coulisses de l'affaire du canal. Lors de ma rupture avec le transit, il avait bien voulu se souvenir, de loin en loin, de mon existence, et me témoigner une certaine sympathie personnelle, tout en servant la cause de mes adversaires. Cette cause perdue, il se retourna vers moi et chercha dans ses relations un moyen de relever l’affaire. J'étais d'autant plus fondé à croire à la sincérité de ses démarches et à leur efficacité possible que c'était déjà lui qui avait déterminé les propositions de la maison Perdoux, dont la seule exécution aurait réalisé le transit et garanti le canal dans des conditions inespérées. Je n’avais aucune raison valable pour repousser ses offres de services, et j’en avais cent pour tout essayer. J'écoutai ses ouvertures. Elles me parurent assez sérieuses pour être prises en considération ; et je fus amené ainsi à lui donner des pouvoirs conditionnels, en vue d’une opération dont les bases étaient déterminées, et à lui remettre en communication, sur un reçu détaillé, un certain nombre de pièces capitales qui devaient m'être restituées à ma première réquisition. Ÿ
L'opération dont il s’agit avait pour pivot financier le créateur d’un des passages de Paris, M. Verdeau, qu’on m'avai* dépeint comme un capitaliste puissant tout disposé à nous consacrer son crédit; et pour agent principal, un ingénieur, M. Bourdon, qui se chargeait des frais d’études et d’organisation. Je n'étais pas en mesure de peser le erédit de M. Verdeau que je n’ai jamais vu. Mais l'offre de M. Bourdon prouvait une grande confiance dans le succès de l’entre-
308 CHAFITRE XI.
prise, confiance appuyée sur un examen compétent. Les conditions, d’ailleurs, acceptées par ce dernier pour prix de la cession de mes droits, satisfaisaient à toutes les exigences légitimes. Elles assuraient le payement intégral en espèces des dettes sociales évaluées à 1,350,000 francs, et elles me laissaient entrevoir, non des millions" en perspective, mais du moins l’aisance aprèsle travail. Les assurances formelles de M. Roussel se trouvaient donc confirmées par les avances et les engagements écrits de M. Bourdon. On m'avait emmené à Bordeaux pour y signer le traité provisoire, sous prétexte de voir M. Verdeau à Angoulême. Nous touchions à la fin d’octobre 1860 et tout devait être terminé Le 12 novembre. I était de l’intérêt de mes cessionnaires de brusquer le dénoûment pour profiter des bonnes dispositions du public au retour des vacances. Je signai le traité et la procuration sous la pression de toutes ces circonstances, accumulées peut-être à dessein, me fiant au texte même de mes pouvoirs, pour rendre toute fraude impossible ; car j'avais fait guillemeter la réserve expresse qu'aucun acte définitif ne serait valable sans le payement préalable d’une somme de 20,000 francs, et le maintien de stipulations aussi avantageuses que cle du traité provisoire.
Vaines précautions ! C’est la bonne foi qui seule donne aux conventions humaines leur sécurité, et quand cette bonne foi est absente, le reste ne sert qu’à protéger le fripon contre l’honnête homme. Il n’y a pas un contrat au monde, dont on ne puisse faire sortir un guet-apens impuni, si la justice, trop fidèle à ses errements, se refuse à examiner le côté moral des choses, sous prétexte de débats civils. L'exemple des suites de ma procuration de Bordeaux va donner ia mesure de ce que valent les lois, sans l’esprit qui les vivife, pour la sauvegarde des droits les plus sacrés.
Le 12 novembre, je n’avais reçu aucune nouvelle. Quelques légers indices m’avaient fait douter des dispositions
- qu’on prêtait à M. Verdeau. J’écrivis à M. Roussel que je me considérais comme dégagé par la non-exécution de ses promesses et que je lui retirais ma procuration, lui enjoignant de la déposer, avec toutes les pièces que je lui avais confiées, entre les mains d’un honorable magistrat de Paris, digne de tous les respects, dont l’amitié «m'était acquise. M. Roussel me répondit qu’il n'avait pas usé de mes pouvoirs, qu'il n’en userait qu'avec mon consentement et qu'il allait les déposer chez la personne en question. Puis il me répéta que les traités provisoires de Bordeaux ne pouvaient devenir définitifs que le jour où je toucherais les 20,000 francs convenus.
Je me crus cette fois à l’abri de toute surprise. Le dépôt exigé avait eu lieu, du moins pour la procuration ; et je m'étais empressé de prier le magistrat qui avait bien voulu l’accepter, de ne rien livrer désormais sans mon autorisation. Les jours et les semaines s’écoulèrent. J’attendais toujours à Alger une solution qui n'’arrivait jamais. On avait fait le vide autour de moi. Aucune nouvelle ne me parvenait qui püt m'éclairer. Cinq mois se passèrent ainsi sans un avis de M. Roussel. Puis, tout à coup, au commerncement de juin 1861, j’appris en même temps par une communication de l'honorable juge dépositaire de mon mandat et par une lettre de Greytown qu'il me transmettait, que M. Roussel avait usé de la procuration de Bordeaux, sans mon consentement, pour signer, plus de {rois mois auparavant, à la date du 26 février 1861, un traité qui aliénait mes droits, non en faveur de MM. Verdeau et Bourdon, mais de MM. Levasseur et Loos de Vabres; avec cette circonstance aggravante, qu’il avait fallu recourir à une véritable Soustraction morale, pour arracher des mains de son détenteur un titre qui ne pouvait en sortir qu'avec mon autorisation et dans des conditions déterminées.
Comment une telle soustraction avait-elle pu s’opérer? De
la manière la plus simple du monde.M. Roussel avait d’abord demandé la procuration qui lui avait été nettement refusée. Alors trois personnes s'étaient présentées un jour chez l’honorable magistrat, témoignant des intentions les plus loyales et les plus scrupuleuses à mon égard. C’étaient MM. Levasseur, Roussel et Vital-Roux. Ils n’avaient, disaient-ils, nullement l’intention de se servir de mon mandat en dehors des conditions fixées. Il ne s'agissait que de Le montrer au notaire chargé de rédiger de nouveaux actes qui me seraient soumis. M. Levasseur affirmait que ces nouveaux actes m'étaient plus favorables que tous ceux projetés jusque-là; que, toutes les dettes payées, il me resterait 300,000 francs, plus une part d'actions devant rapporter 200,000 francs de rente. Ses deux compagnons juraient la même chose (1). Le digne magistrat ne pouvait supposer qu’un commandeur de la Légion d'honneur, assisté d’une autre personne aussi décorée, entasserait mensonges sur mensonges pour arriver à une spoliation. Il livra donc la procuration, qu’on lui renvoya le lendemain, après l’avoir exhibée au notaire. Mais des relations s’étaient établies entre les visiteurs et le visité. M. Levasseur, qui m'avait ménagé d’abord, ne tarda pas à me représenter comme un homme impossible, à conceptions hyperboliques, ayant commis assez de fautes pour qu’on fût obligé de m’écarter de toute combinaison future, et devant me trouver trop heureux qu’on m’eüt ménagé une fortune. Or, cette fortune, je la tenais si je ratifiais le traité du 26 février: La société était formée. Elle était franco-angloaméricaine. Elle avait créé deux cent mille actions de fondation et cent mille obligations de 500 francs, remboursables tous les ans, par voie de tirage, à 750 francs. Aucune action libérée ne serait remise à qui que ce soit. Les membres du
(4) Ilest bien entendu que tous ces détails sont extraits textuellement des lettres de l'honorable magistrat.
conseil eux-mêmes payeraient celles qu’ils devraient pos- -séder à ce titre. L’entrepreneur était parti depuis quelques
jours. L’ingénieur et le directeur général devaient partir le 17 juin, ‘etc. Tous ces détails si précis que me transmettait.
l’honorable juge témoignaient des mirages trompeurs et des * manœuvres frauduleuses, dont il avait été circonvenu. Il avait cru me rendre un immense service en se prétant à tout ce qu’on lui demandait; et il me conseillait, dans une lettre du 31 mai, de ratifier ce traité du 26 février,.dont on me parlait pour la première fois, toute opposition, de quelque nature qu'elle fût, devant engloutir l'affaire dans un abime éternel. |
Vérification faite, les conditions si favorables du traité, au dire de M. Levasseur et de ses acolytes, se réduisaient à une promesse de payement de 1,350,000 francs de dettes, non en espèces, mais en actions de jouissance, c’est-à-dire en éventualités lointaines, nrimées par des obligations et inacceptables pour la plupart des créanciers. Quant aux 20,000 francs si expressément réservés par la procuration et aux autres clauses du contrat Bourdon, il n’en était pas question. Je ne figurais à aucun titre comme bénéficiaire de quoi que ce soit. On me refusait même une parcelle des cent cinquante lieues carrées de terrain qui faisaient partie de la concession. J’étais considéré par les acquéreurs comme indigne de planter ma tente sur le sol riverain du canal; et les prétendus 200,000 francs de rentes, dont M. Levasseur voulait bien me faire cadeau sur sa part, — quelle devait donc être cette part? — n'étaient représentés que par un chiffon de papier, signé Roussel, dont personne au monde n’aurait donné cent sous. La société n’existait pas. Le nom même de son représentant, Loos de Vabres, était un nom de fantaisie. Aucun entrepreneur n’était parti pour l'Amérique, quoique M. Levasseur eût écrit par tous les courriers, depuis quinze mois, pour annoncer des envois d'argent, des expéditions
d'hommes spéciaux, des constitutions de sociétés anglaises à foison (1). Aucun ingénieur et aucun directeur général ne devait partir le 17 juin 1861, car ce n’est qu’en juillet 1863,
deux ans après, que MM. Loos et Samuel ont fait leur pre-
mière apparition aù Nicaragua. Dans toute cette mise en