scène, préparée par un ancien ministre de France, avec ac
compagnement de calomnies et de diffamations acharnées, il n’y avait pas un mot de vrai. Et c'était pour me faire accepter, malgré moi, cette situation, derrière laquelle se cachaient des arrangements de flibustiers, qu'on m'avait séquestré pendant cinq mois de tout renseignement de Paris et d'Amérique, et que mon mandataire avait violé sans scrupules, à mon égard, les engagements les plus formels et les devoirs les plus impérieux.
Il est vrai que par le dernier article du traité, M. Roussel prenait l'engagement d'honneur de le faire ratifier par M. Belly, à la première demande de M. Loos. Mais cette réserve de mes droits, si réserve il y a là, n’était pas plus sincère que tout le reste. Cétait bien un traité définitif qu’on avait signé à mon insu, avec le parti pris de se passer de mon consentement. L'article 1* portait en toutes lettres que MM. Levasseur et Loos de Vabres prenaient possession de la
(4) J'avais adressé dans l'intervalle aux deux présidents de Costa- Rica et de Nicaragua une demande de prorogation des débris de la concession pour cas de force majeure, et l'on m'écrivaità cette occasion, le 47 mai 1861, de Greytown : « Nous regrettons la démarche que vous avez faite à Managua et à San José, car elle y arrive juste en même temps que la commission d'ingénieurs et d'ouvriers qui vont aller prendre possession des travaux, lesquels ont dû partir de Southampton le 2 du présent mois de mai. » Et une autre lettre de la même date ajoutait : « Vous auriez dû vous assurer auparavant de ce qu'avait fait votre agent qui, en vertu de vos pouvoirs, av ait disposé de vos droits et les avait aliénés à la nouvelle compagnie. »
Ainsi on connaissait, en Amérique, le traité du 26 février et la cession définitive de mon mandataire un mois avant que j’en fusse instruit moi-même.
concession, pour en jouir et en disposer pleinement comme d’une chose leur appartenant en propre, à compter du 26 février 1861. Et de fait, lis en avaient pleinement disposé sans perdre une minute, se présentant comme concessionnaires auprès des gouvernements d'Europe et d'Amérique, faisant dresser des cartes où ils prenaient ce titre, engageant des ingénieurs, signant des actes publies, et remplissant Paris de la retentissante nouvelle d’une compagnie anglo-française patronnée parle gouvernement, qui allait enfin construire le canal de Nicaragua. J'avais été dépossédé même de la paternité morale de mon œuvre. C'était un tracé Levasseur que personne ne connaissait, qui remplaçait sur les nouvelles cartes le tracé de l’isthme de Salinas. On n'avait
pas traité avec moi, on m'avait simplement jeté par-dessus | bord pour se partager mes dépouilles ; on ne me laissait pas même la perspective d’être libéré un jour de mes charges ; car MM. Levasseur et Loos de Vabres m’étaient trop connus pour m’inspirer aucune confiance dans leur intervention.
* Ce M. Loos, en effet, courtier de bas étage à Paris, n’en était pas à son début, relativement à l'affaire du Nicaragua. Près d’une année auparavant, au mois d'avril 1860, M. Levasseur m'avait fait sommer de lui livrer la concession du -canal : 1° parce qu’il avait déjà ma succession du transit; 2° parce qu’une compagnie anglaise se chargeait de l’un et de l’autre ; 3° parce que cette compagnie venait d'envoyer au gouvernement de Nicaragua, comme garantie, un bon de 200,000 francs sur la banque de France. C'était M. Loos qui affirmait à la fois l'existence de la compagnie et l'envoi de l'argent ; et pendant trois mois il ne fut question que de ce coup de maître qui devait assurer la ratification du transit. Je répondis à M. Levasseur que j'étais prêt à signer un arrangement avec une compagnie sérieuse si on me la faisait connaître, et si j'obtenais la preuve du versement des 200,000 francs. On se récria, on s’indigna de ces exigences, et
je fus traité, comme toujours, sans ménagement. Or, M. Loos avait tout inventé, le bon de la banque de France comme la constitution de la compagnie anglaise. Le traité du transit ne fut pas ratifié, et M. Levasseur se plaignit plus tard d’avoir été complétement trompé par son digne associé. Tel était l’homme qu’on osait me présenter quelques mois après, comme assez honorable et assez haut placé pour garantir la plus grande entreprise du siècle. Aussi, répondis-je sans hésiter au magistrat qui m'avait transmis ces propositions :
« Je ne veux pas abdiquer plus longtemps entre des mains « vaniteuses etimpuissantes, qui jouissent depuis uneannée, « de tous mespriviléges, et qui n’ont abouti qu’à un enchaî- « nement de mensonges, pour ne pas me servir d’un terme « plus sévère. Qu’on me présente des capitalistes et des ban- « quiers connus ! Qu’on me fasse traiter avec un Pereire, un « Barring, un Litchlin, un Mallet, et je signerai, les yeux fer- « més, l'abandon de toute autre prétention que celle devivre. «€ Mais des intermédiaires incapables et besoigneux, j'en suis « Saturé! J’ai un plein carton de promesses, de déclarations «et de traités bien autrement explicites que tout ce qu’on « m'offre aujourd’hui, et depuis deux ans et demi j'attends «encore un fait qui les confirme. Mon tort jusqu'ici a été pré- « cisément de céder à des considérations comme celles que « renferme votre lettre, et de tout signer en vue d’une solu- « tion prochaine pour les créanciers. Le temps m'a affranchi « de tous ces engagements. Je ne veux plus me lier les mains « pour l’avenir que devant des faits acquis. »
Et, pour conformer mes actes à mes paroles, je refusai de ratifier le traité du 26 février qu'on m'avait envoyé, je fis signifier régulièrement à M. Roussel que je lui retirais tout pouvoir, j’écrivis à M. Loos pour le prévenir de la nullité de l'acte signé en mon nom, j'annonçai hautement l'intention d’en appeler aux tribunaux correctionnels, et quelques jours après j’arrivais à Paris, bien décidé à balayer toutes ces im-
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mondices, pour peu que je trouvasse un appui intelligent parmi les eréanciers et la protection qui m'était due de la part de la justice.
Hélas, je comptais sans la sottise humaine, cette mer débordante dont personne n’a encore sondé les profondeurs. Je comptais sans l’aveuglement volontaire des uns et la
fourberie méthodique des autres, et surtoutsans les ravages effroyables de ce venin de la diffamation répandu avec tant d’acharnement par MM. Thomé et Levasseur et devenu l’atmosphère normale du milieu où ilsagissaient. Tous les créanciers avaient pris parti pour la nouvelle combinaison. Tous s'étaient groupésautour dela prétendue compagnie anglaise, et exigeaient la livraison de la concession, qui, disaient-ils sur tous les tons, leur appartenait exclusivement. J'aurais très-volontiers souscrit à cette doctrine, quoiqu'il me parût absurde de l'appliquer à une propriété morale comme la convention de Rivas, dont la valeur résidait principalement dans l'esprit qui l'avait conçue; mais il me semblait équitable et logique, que du moment où j’abandonnais, sans réserve pour moi, l'unique gage du passif du canal, je fusse libéré de ce passif. Il s'agissait bien, vraiment, d'équité et de logique! J'avais affaire à une coalition d’énergumènes, dont M. Thomé était l’âme et qu’on avait montée à un diapason inouï. On voulait à la fois ma concession et ma personne; ne me laissant pas même l'espérance d’avoir un jour, par mon travail dans une autre carrière, un refuge assuré pour ma vieillesse.
Et cependant, par une contradiction que je ne me charge pas d'expliquer, on poussait la confiance dans la nouvelle compagnie jusqu’au fanatisme. M. Loos, qui ne s'appelait pas de Vabres et qui, la veille, n’aurait pastrouvé cent francs sur sa signature, avait hérité tout à coup du prestige de l’ancien conseil de M. de Polignac. Il n’était bruit que des millions qu’il avait procurés à de grandes créations et des pou-
voirs que lui avaient confiés de nombreux capitalistes anglais. On citait notamment, comme une preuve décisive de son crédit, un cautionnement de quatre millions déposé par lui pour soumissionner les abattoirs de Paris. Il avait été reçu d'emblée par l’empereur et par le ministre des affaires étrangères. Le patronage officiel lui était donc acquis, grâce sans doute aux démarches de M. Levasseur, et Dieu sait combien cette considération capitale était exploitée contre moi qui n'avais jamais pu obtenir une audience. Aussi M. Thomé s’était-il empressé de signer des deux mains, comme coconcessionnaire et, par conséquent, comme mon égal, cette ratification que j'avais refusée. Il n’avait pas même attendu mon refus pour livrer à M. Loos tous les titres et tous les papiers de la concession et tous les documents relatifs au canal, reprenant aiñsi, sans remords, dans cette dernière conspiration son odieuse attitude du transit. Jene voyais devant moi que des adÿersaires implacables, pour qui je n'avais ni intelligence, ni moralité, nisens commun, ni l'ombre même d’une valeur quelconque, et qui ne m’épargnaient, dans leurs conciliabules, aucun terme du vocabulaire de l’insulte. On en jugera par cette lettre de M. Vital- Roux dont lestyle et l’orthographe donnent à la fois la mesure de l’homme et celle des passions qu’attisait M. Thomé pour se débarrasser d’un acçusateur et d’un juge. |
A M. F. Belly.
Paris, le 26 juin 1861.
Monsieur,
Je viens de prendre connaissance de votre étrange réponse
aux bons et honnêtes conseils qu’a bien voulu vous donner M. X..... Je vous avoue que je ne sais quel sentiment me domine le plus, de l’indignation ou d’un profond dégout.
Êtes vous tout-à-fait fou ? ou seriez vous ce que je répugnais à supposer un indigne et vaniteux frippon ?
Mais, vous oubliez donc que cette concession dont vous parlez
mé fi
toujours au possessif, n’est que le gage des malheureux créanciers, qui ont risqué vous croyant un homme, leur vie, leur santé, la ruine de leurs familles.
Comment! nous nous réunissons tous pour vous sauver l'honneur, pour vous éviter un honteux emprisonnement, vous assurer une fortune et un avenir dont réellement vous n'êtes pas digne; et vous refusez, vous retranchant derrière votre impuissante vanité et la calomnie.
Il est temps, Monsieur, que cette comédie -honteuse ait un terme ; que vous sachiez bien que nous avions sauvé le Canal que vous essayez de perdre, que vous ne possédez réellement rien, et que voire nom, entouré de ridicule, serait une flétrissure pour l'affaire ; déconsidéré, discrédité que vous êtes en France, déconsidéré, discrédité que vous êtes en Amérique.
Vous avez l’impudence de vous poser en homme trahi; vous calomniez des hommes, et je suis de ce nombre, qui ont employé leur temps, leur intelligence, l'argent qu’ils savent gagner par leur travail à vous sauver de l’infamie! Enfin, Monsieur, vous refusez votre adhésion, dont, vous le savez, on saura se passer ! Vous voullez vous perdre, soyez donc perdu ! Je vous déclare que nous, vos créanciers ét vos dupes,,prenons nos mesurés pour en finir avec vous. Nous allons vous faire mettre en prison, nous ferons s’il est nécessaire une saisie-arrêt de cette concession que vous croyez votre et qui est notre seul gage. Vous menacez de publicité, tant mieux, nous vous traînerons devant cette publicité et nous verrons de quel côté sera la flétrissure.
Je vous ai défendu ; M. Le Vasseur, que vous n'’oseriez regarder en face, vous à défendu; M. Roussel a négligé les soins de sa propre existance pour vous défendre et vous assurer une fortune : Je vous le dis en vérité, ce n’est pas en nous qu'’existe la trahison, et nous ne sommes pas nous des frippons.
Mais, vous, je vous le répète avec toute la brutalité de la conscience, vous êtes fou et frippon.
Vous m'avez bien trompé, je vous ai été dévoué, et mes pau vres et braves compagnons ont été comme moi ; mais à l’heure qu'il est, et prêt à le soutenir par quelque moyen que ce puisse être, je vous déclare impuissant et déloval.
J'ai l'honneur de vous saluer. ViTaAL-RoUx.
Restez donc debout, pendant vingt ans, au milieu de l’aplatissement général, le cœur intact et les mains pures! Conservez dans votre âme le culte de l'idéal! Sacrifiez dix’ fois votre fortune à vos convictions ! Soyez jusqu’au bout, sans une heure de défaillance, fidèle à la grande loi morale, comme aux principes éternels du droit! pour que le premier venu puisse impunément vous adresser de pareilles objurgations, avec la complicité de ceux-là mêmes qui connaissent le mieux votre intégrité! Consacrez toute votre activité à une œuvre grandiose, exposez votre vie, usez vos. forces, épuisez toutes les ressources de votre intelligence et de votre courage pour la faire réussir ! Soyez le seul de toute une expédition qui n’ait reçu ni un sou d’avances ni un sou d’appointements ! Ayez poussé l’abnégation et le dévoüment jusqu’à vous sacrifier à des préventions aveugles, jusqu’à renoncer à toute prétention personnelle dans une -œuvre sortie tout entière de votre initiative { pour qu’un de vos infimes employés, honoré par vous de plus d’égards et de confiance qu’il n’en méritait (1), se croie autorisé à vous traîner ainsi aux gémonies, et pour que son langage devienne le langage ordinaire des salons, comme de l'intimité. Il y a peut-être dix mille personnes à Paris, dans les plus hautes sphères et surtout dans les régions officielles, sans en excepter celles de la magistrature, qui ne connaissent l’entreprise du canal du Nicaragua que par cette explosion
(4) M. Vital-Roux, appointé à 15,000 francs comme ingénieur qu'il n'était pas, ayant reçu diverses avances et dépensé 5,000 francs ‘dont il n’a jamais rendu compte, devait créer une briqueterie à San Carlos, chose précieuse dans un pays où la brique coûte 12 francs le cent, et vient des Etats-Unis. C'était là son utilité, s’il pouvait en avoir une. On lui avait donné toutes les machines nécessaires; il ne fit pas de briques, il fit des complots. Cette seule industrie exercée en grand aurait maintenu la colonie. Les machines furent perdues, et M. Vital- Roux revint en France jouer le rôle que nous voyons, sous l'inspiration de M. Thomé, qui le connaissait et le dominait depuis sa jeunesse.
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de voix infernales réalisant le crescendo du grand air de la Calomnie, et qui me croient de bonne foi le dernier des misérables. Dans quel temps vivons-nous donc pour que le banditisme moral puisse s'imposer ainsi à toute une génération, sans qu'aucune issue légale permette à un honnête homme privé de fortune, de dégager son honneur et sa vie de ce réseau d’infamies?
À peine de retour à Paris, je m’etais empressé de réclamer à M. Roussel, par le ministère d’un huissier, les pièces im-
portantes que je lui avais remises, huit mois auparavant, et
qui: devaient m'être resliluées -à ma première réquisilion. Parmi ces pièces figuraient un des originaux de la convention de Rivas, et ce traité du 8 octobre 1858, dont M. Thomé niait l'existence. M. Roussel répondit qu’il les avait livréès à M. Loos et aux créanciers devenus légitimes propriétaires .de tout ce qui nwappartenait, même de mes titres contre des tiers. Que s'était-il passé en réalité? Je l’ignore. Maïs cette trahison flagrante de mon mandataire et cette violation d’un dépôt sacré au profit de mes ennemis me parurent des acets criminels au premier chef, et comme M. Roussel habitait Versailles, je déposai une plainte au parquet de cette ville, contre MM. Roussel, Levasseur et Loos, espérant faire sortir de l'enquête qui s’ouvrirait assez de lumière pour dessiller les yeux des plus prévenus.
Malheureusement, il y avait à Versailles, comme viceprésident du tribunal civil, un des.créanciers les plus influents, M. Bobierre, imbu de toutes les idées fausses et de tous les fanatismes du moment, et dont je devais retrouver le nom dans tous les actes judiciaires dressés contre moi. Je crus éteindre son hostilité par la démarche la plus franche et la plus loyale. J'avais pris assez de renseignements sur M. Loos pour m’assurer que son crédit, sa maison de Londres, ses capitalistes et son cautionnement de quatre millions étaient de la même fabrique que le fameux bon de
200,000 francs de la banque de France, et qu’il n’y avait derrière cet echafaudage financier qu’une tentative de flibustérisme industriel. J'avais eu même une entrevue de deux heures avec lui chez M. le major Poussin, ancien ministre de France aux États-Unis, dans laquelle je lui avais demandé inutilement le nom d’un seul de ses prétendus commanditaires, et j'en étais sorti plus convaincu que jamais de son impuissance et de sa déloyauté. Je tenais en main les preuves officielles de quelques-uns de ses mensonges. J’é-
crivis à M. Bobierre le 18 septembre pour le prévenir du
dépôt de ma plainte, et le prier de ne pas être un obstacle
‘au cours de la justice, et je terminai ma lettre par cette
déclaration qui aurait dû l’éclairer.
Il y a plus de dix-huit mois que j'ai donné à M. Pernet-Vallier le pouvoir notarié, qu’il a encore, de signer en mon nom tout traité de cession qui payerait les dettes et toute livraison de mes droits aux créanciers en échange de ma simple libération. Du moment que cette libération n’a pas été consentie, je reste ie seul juge des combinaisons qui me sont offertes, puisqu'en dehors de ma compétence incontestable, elles sont l’uniqué moyen de me débarrasser d’un fardeau qui m’empêche de vivre. Tel est le principe en vertu duquel j'ai agi depuis trois mois à l’égard de MM. Levasseur et Loos de Vabres, au grand scandale d’une demi-douzaine de diffamateurs aussi aveugles que passionnés.
On vous a raconté des merveilles du Hollandais Loos et de la prétendue compagnie anglaise qu'il représente. On m'en avait raconté bien davantage, il y a deux ans, de MM. de Polignac et Cie. M. Roussel m'a tenu un langage bien plus enthousiaste encore en faveur de la combinaison Bourdon et Verdeau. Pour les uns et pour lies autres, il n’y avait de vrai que le cynisme du mensonge. Permettez-moi de profiter de tant d'expériences pour résister, même dans votre intérêt, à des entraînements que rien ne justifie. J'ai pris mes renseignements ; je les ai fait prendre aux meilleures sources, et je n'ai découvert jusqu'ici qu’un aventurier et des dupes. |
Peine perdue. Je ne reçus de réponse ni de M. Bobierre, ni du parquet de Versailles. Mais on me fit appeler six jours après au parquet de Paris pour me dire verbalement qu’aucune suite ne serait donnée à ma plainte, si je ne versais pas 200 francs et si je ne me portais pas partie civile, c’est-àdire, si je n’étais pas en mesure de dépenser au moins 6,000 francs pour obtenir la justice gratuite. Combien de millions de Français sur trente-huit ne l’auraient pas été plus que moi! Il y a donc en France plusieurs millions de citoyens pour qui, dans un cas donné, la justice n’existerait pas! Et nous avons un budget de plus de deux milliards! Et l’on nous vante tous les joursles bienfaits de l’ordre social, la sécurité dont jouissent tous les intérêts, la sollicitude incessante du pouvoir pour la protection de la propriété ! Et la seule porte ouverte dans notre labyrinthe procédurier à la pauvreté qu’on écrase, celle de la police correctionnelle, ne peut être franchie qu’à force d’argent! J'insistai auprès du procureur impérial de Versailles pour faire poursuivre d'office un abus de confiance évident et palpable. Je sollicitai l'intervention souveraine du Garde des sceaux qui était alors M. Delangle. J'aurais été écouté en Russie, en Chine, au Japon, chez tous les peuples qui n'ont ni principes menteurs ni corporations inviolables. On ne daigna pas même m’accuser réception de mes lettres dans le pays, dit-on, de l'égalité.
En revanche, la spoliation s’installait librement sur ce terrain même de la justice qui m'était fermé, avec le concours de M. Roussel, devenu le représentant de mes adversaires. J'avais protesté, dès le 5 septembre dans l’Opinion nationale contre le titre que prenaient publiquement MM. Levasseur et Loos de concessionnaires du canal de Nicaragua.On ne me répondit pas d’abord. M. Thomé se contenta d’aller se plaindre à M. Guéroult d’avoir inséré cette protestation. Puis, six se-
maines plus tard, le 22 octobre, parut dans le même jour- If 924
nal, une longue réponse rédigée par M. Thomé et signée de M. Vital-Roux, lequel prenait le titre d’adminisirateur judiciaire de la Société Belly et C°. J'avais été dépossédé par ure ordonnance de reféré obtenue contre moi subrepticement et par défaut, deux mois auparavant, sur Lallégation mensongère que j'étais parti pour l'Amérique. La Société Thome de Gamond et Belly (sic) était déclarée en liquidation ; M. Vital-Roux était autorisé à ratifier le contrat Roussel, et l'on ne me faisait connaître cette ordonnance qu’à l'heure même où le délai d'appel venait d’expirer. Ce seul trait peint la coalition à laquelle M. Bobierre s'était associé. Quant à la lettre ellé-même, où cependant M. Thomé n'avait pu épancher tout son fiel, retenu qu'il était par la prudence de M. Guéroult, elle me disait nettement que ma plainte ne pouvait être accueillie nulle part, que M. Thomé avait des droits égaux aux miens sur la: concession, que je n’en avais pas même la propriété intellectuelle, que le plus ridicule voyageur en Amérique était aussi bien que moi le promoteur du canal de Nicaragua, et que MM. Levasseur et Loos de Vabres derneuraient irrévocablement ses. légitimes concessionnaires. Nous verrons plus loin ce que devait écrire M. Thomé cinq ans après. En attendant, le mal était fait et il allait avoir des conséquences inimaginables. Je répliquai dans l’Opinion nationale par l’exposé des faits réels (1). Personne ne s’en émut. Tous les jours de nouveaux assauts
(1) Le 29 octobre 1864. Voici un extrait de cette réplique :
«Aïnsi, de quelque manière qu’on envisage l’œuvre à laquelle M. Vital-Roux s’est associé, ni la loi ni la conscience ne saurait l’approuver. [l y a évidemment, pour des yeux non prévenus, dans l’ignorance systématique où j'ai été entretenu pendant près de six mois, dans la soustraction morale d’une procuration mise en dépôt chez un tiers, et qui ne devait en sortir qu’à des conditions déterminées, dans l'emploi, à mon insu, de cette procuration dont on ne pouvait user qu'avec mon consentement, dans l'application d’un pouvoir limité et
étaient livrés. Le ministre du Nicaragua lui-même m'écrivait lettres sur lettres, pour m'’affirmer l'importance de la nouvelle compagnie, le crédit dont elle jouissait en haut lieu, la réalité de ses propositions à l'hôtel de ville et des concours de capitalistes qui lui étaient promis. On savait que le papier timbré me donnait la fièvre ; on m’enadressait même pour des poursuites sans objet, sauf à les retirer ensuite, quand l'effet était produit. Je restai inébranlable ; et à la dernière sommation qui me fut faite par un ami de
conditionnel à un contrat qui ne remplit aucune des conditions pres- .crites, dans la prétention de M. Thomé de s’attribuer la part de M. Millaud payée avec des emprunts faïis en mon nom et dont je suis demeuré responsable, il y a, dis-je, dans cette succession d'actes individuels ou collectifs, autre chose que la lutte loyale des intérêts. Encore ai-je passé sous silence ‘les faits les plus graves qu’il m'est interdit de signaler ici. Le titre même que s’arroge aujourd'hui M. Vital-Roux provoque de ma part de légitimes suspicions ; car, si une ordonnance de référé lui a réellement conféré ce titre,eomment a-t-elle pu être obtenue, sinon par surprise, en se gardant bien de m’avertir de la poursuite, alors cependant qu'on était en relations presque quotidiennes avec mes deux représentants à Paris, dans le but de m'’arracher, par leur entremise, la ratification que je refusais?
«C’est pour provoquer un commencement de justice contre quelquesuns de ces procédés que j'avais déposé, le 18 septembre, une première plainte au parquet de Versailles. M. Vital-Roux affirme que cette plainte ne peut être accueillie nulle part. Qu'en sait-il? N'y at-il pas des juges à Paris comme à Berlin? et serait-il permis désormais à un mandataire, pour ne citer qu’un détail de ma plainte, de livrer les titres et les garanties de son mandant à ses propres adversaires, après les avoir reçus en simple communication, sous la réserve expresse et écrite d’avoir à Les restituer à première réquisition ? L’affirmation, au noins téméraire, de M. Vital-Roux n’ébranle pas ma confiance dans la magistrature. Elle sait maintenant qu'il y a au fond de l'affaire du Nicaragua, au-dessus des grands desseins et des actes solennels qui la constituent, des compétitions acharnées qui réclament impérieusement son intervention. Elle leur apprendra bientôt, je l’espère, que la CONVENTION DE RIVAS n’appartient qu à son auteur, et qu'il ne suffit pas d’avoir été l’un des ouvriers d'une grande entreprise pour se croire autorisé à la conduire et pour s'emparer, à l'insu de son chef, du fruit de son initiative. »
M. Bobierre, M. le D: V., je répondis avec la même résolution que le premier jour :
Paris, le 44 novembre 1861.
Monsieur,
Je n’ai pas d'explications particulières à vous donner, après les explications publiques que vous avez pu lire et qui sont concluantes aux yeux du sens moral. Si maintenant vous voulez être complétement édifié sur les hommes et sur les choses, obtenez que justice se fasse à Versailles. J’ai réclamé l'enquête la plus large; j'ai provoqué ce que vous désiriez ardemment l’année dernière, un débat public où tout fût révélé. J'agissais dans l’intérêt de tous comme dans le mien, pour la sécurité de l'avenir comme pour la saine appréciation du passé. J'ai fait dans ce but la démarche la plus loyale et la plus pressante. Elle n’a pas été comprise. Des influences fatales ont fait triompher le mystère et l'impunité. Prenez-vous-en à ceux qui n’ont pas voulu que la lumière se fit dans une affaire qui appelle impérieusement le grand jour.
Voici mon dernier mot. Je ne discute pas avec des gens qui veulent me faire accepter pour unique garantie de cent millions deux signatures qu’ils n’accepteraient pas eux-mêmes pour un billet de mille francs ; et je ne veux rien avoir de commun avec des arrangements frauduleux, dont le point de départ est un abus de confiance, et dont les moyens les plus honnêtes sont le mensonge, l’escamotage, la diffamation et l’injure.
Alors à bout d’expédients et ne se croyant pas encore suffisamment investie par son ordonnance de référé, l’association eut recours à un moyen héroïque. Il y avait entre les mains d’un ouvrier de San Carlos, rentré en France, une traite de mille francs tirée par M. Levasseur deux ans auparavant et acceptée par M. Thomé, en son nom et au mien (1). Cette traite dont j'ignorais l’existence n’avait pas
(1) Une observation en passant. Les notaires ont des formules de procuration toutes faites, qu'ils appliquent à-toutes les situations, et qui sont souvent plus dangereuses qu'utiles. La procédure est un la-
été payée par son accepteur, et les choses en étaient restées là. On eut tout à coup l’idée de la ressusciter contre moi. On la paya 500 francs à son possesseur, et sans s'arrêter à ce qu'il y avait de révoltant dans le fait du créateur et de l’accepteur du billet faisant cause commune contre un tiers qui lui était étranger, on s’en fit une arme contre ma liberté. Pendant huit jours mon domicile et les maisons que je fré quentais furent mises en état de siége; les rues que je pouvais traverser furent barrées de surveillants invisibles, cachés sous de grossiers déguisements; je me sentais traqué par une meute impitoyable, dont mon incarcération eüt comblé tous les vœux. Je cédai à la nécessité pour conserver le droit de protester et d’agir. Je partis pour Genève dans la nuit du 2 décembre 1861, et j’envoyai de cette ville hospitalière au parquet de Paris une seconde plainte, qui ne devait pas être plus heureuse que la première, quoiqu’elle contint tout l’historique de la question du Nicaragua. L’exil était la seule récompense de mes travaux, de mon désintéressement et de ma fermeté trop clairvoyante.
L’exil m'inspira une résolution qui seule pouvait mettre un terme à cet enchaînement d’iniquités, celle d’aller de-
byrinthe que les initiés seuls connaissent, et rarement un client comprend la portée des pouvoirs généraux qu’on lui fait signer, sous prétexte qu'ils sont nécessaires dans les affaires. Il n’est jamais nécessaire, excepté dans la pratique de la banque, de donner à un homme le droit d'engager votre fortune et votre honneur, en acceptant pour vous des lettres de change, sauf à ne pas les payer à l'échéance. Pourquoi fait-on figurer d'office ce droit d'acceptation dans toutes les procura- . tions générales? Nous ne vivons vraiment que de formules toutes plus meurtrières les unes que les autres. Quand donc vivrons-nous d’idées saines et de responsabilités positives ?
mander à l'Amérique centrale une nouvelle concession du canal, affranchie par sa date de toutes les compétitions du passé, et ne reconnaissant que le droit limité des créanciers. La tentative n’était pas sans danger, du moins en apparence ; Car, si j'étais aussi discrédité et déconsidéré de l’autre côté de l’Océan que l’affirmait M. Vital-Roux et que le désiraient tous ses complices, je devais infaiiliblement échouer. Cette considération cependant ne m'arrêta pas. La diffamation est comme la peste, elle ne sévit avec violence et ne deyient endémique que dans les milieux fermés et pourris.où l'air extérieur ne pénètre pas. L’oxygène pur de la liberté lui est fatal; et l'Amérique libre, qui m'avait vu à l’œuvre, ne
. pouvait s'associer aux passions cupides et aux calomnies sys-
tématiques qu’un autre régime semblait protéger. Tout se réduisait donc pour moi à me présenter aux pouvoirs publics de Costa-Rica et de Nicaragua dans des conditions suffisantes de crédit financier pour qu’ils pussent raisonnablement espérer que mes efforts ne seraient pas stériles.
Une dépêche inattendue de San José me confirma dans
cette résolution, en me prouvant que tous les partis, même les plus hostiles à l’ancien président Mora, se souvenaient encore de mes services dans la défense de la nationalité centre-américaine. |
Pour comprendre la signification de cette dépêche, il faut savoir que, pendant que mes ennemis me harcelaient à Paris, j'avais songé à obtenir, dans l'intérêt de tous, une prorogation légale de la concession, basée sur les cas de force majeure qui résultaient des complications de la guerre d’Italie. J’avais écrit en conséquence, dès le mois d’avril 1861, avant la date de la déchéance (27 juin), aux deux gouvernements intéressés, pour leur demander cette prorogation; et pensant ensuite qu’un mémoire imprimé, lu par tous les hommes intelligents du pays, agirait plus efficacement qu’une simple lettre, j'avais rédigé et fait composer ce mé-
moire pendant le mois de septembre, et toujours à mes frais, malgré ma détresse personnelle, je l'avais assez répandu dans les deux républiques pour que la question ne pût être éludée. Or, ce document, adressé nominalement au général Martinez, après avoir rappelé le droit absolu qui résulte pour tous les contrats humains des événements de force majeure, et énuméré les faits si nombreux qui militaient en notre faveur, notamment ie naufrage du Jules- César, se terminait ainsi : 5
La vérité est que jamais les cas de FORCE MAJEURE, suspénsifs de toute obligation contractuelle, ne se sont rencontrés plus évidents et plus impérieux que dans l'affaire du Nicaragua; et que jamais peut-être affaire plus complétement inconnue, plus difficile à apprécier, plus exigeante de paix, de sécurité et d’entente internationale n’a marché plus rapidement à sa conclusion que celle dont je réclame le maintien entre mes mains.
Que sont, en effet, deux années d’études, de publications, de démarches, de préparations scientifiques ou administratives pour une opération de cetie importance, dont le théâtre est à deux mille lieues de l'Europe, quand, sur notre propre territoire, il faut au moins cinq à six années pour le moindre chemin de fer, quand les Transatlantiques ont attendu dix ans une 50lution et attendent encore un steamer (1) ! Est-ce avec un délai de deux années que M. de Lesseps aurait pu constituer la compagnie de Suez, lui qui a employé cinq ans'et dépensé deux millions et demi, fournis, remarquez-le bien, par le pacha d'Égypte, à préparer seulement l'opinion publique en sa faveur ? Il y à huit ans que M. Squier, l’ancien ministre américain au Nicaragua, frappe à toutes les portes de New-York, de Londres
et de Paris, pour organiser son grand projet de chemin de fer
des Honduras. Il y à trois ans au moins que M. Benjamin, le fameux sénateur de la Louisiane, emploie toute l'influence de sa position, officiellement protégée par le gouvernement des Elats- Unis, pour ressusciter le Transit de Tehuantepec, déjà frappé de mort. Ces derniers exemples vous touchent de près; c’est le
(1} Ceci était écrit en 1861.
PRES PSS RS COS CPS ANR SSSR] JE
territoire de l'Isthme qui les a produits; vous en êtes pour ainsi dire le témoin et le garant. Ils doivent vous donner la mesure de ce qu’il faut de temps et de travail, parfois surhumain, pour faire entrer dans le domaine des faits un projet grandiose, sans analogie avec les entreprises courantes, qui exige une certaine élévation de coup d’œil et des connaissances générales pour être compris ; surtout lorsque des complications inattendues et invincibles ont jeté le désarroi dans les opérations les plus habituelles.
A mes yeux donc, Monsieur le président, et aux yeux de tous les hommes de bonne foi connaissant l’histoire de ces derniers temps et les conditions de l'affaire du Nicaragua, JE SuIS et JE RESTE, malgré la lettre du traité, LE SEUL CONCESSIONNAIRE LÉGI- TIME du canal. Sans doute, à la rigueur, les deùx gouvernements qui ont concouru à la convention de Rivas peuvent s'entendre pour signer d’autres actes du même genre. Mais ce sont là des coups d'État sans rapport aucun avec le droit et l'équité, .et essentiellement destructeurs de toute confiance pour l'avenir. La convention arbitraire qui en sortirait serait frappée
dans son principe d’une défaveur indestructible. Le gouverne-
ment si loyal du général Martinez ne saurait donner cet exemple d’instabilité, à l'égard d’un homme qui lui a consacré plusieurs années de sa vie et au préjudice des intérêts si nombreux qu’il représente. Ce n’est pas pour moi que je revendique la continuation d’un privilége qui est devenu le plus lourd des fardeaux. Mais, engagé comme je le suis, sur La parole donnée, dans des obligations dévorantes, je me dois à moi-même de maintenir les droits qui les garantissent, jusqu’à ce qu'il me soit permis d’abdiquer, pour le salut de tous et pour la réalisation de mes
vœux, entre des mains puissantes, honnêtes et sûres, dignes .
d’attacher leur nom à la plus grande entreprise du siècle. FÉLIx BELLY.
Ce n’était là qu’une revendication de principe en faveur de la convention de Rivas, ayant principalement pour but d'empêcher une déclaration de déchéance au Nicaragua. Ce but fut atteint. Je ne pouvais pas exiger davantage dansla situation précaire que m’imposaient ces créanciers mêmes dont je sauvegardais ainsi les intérêts. Mais le gouvernement de
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Costa-Rica ne crut pas devoir accepter mon interprétation relative aux cas de force majeure. Ge gouvernement, présidé par M. José Maria Montéalègre, se composait d’hommes dont j'étais peu connu et à qui même je devais être peu sympathique, puisqu'ils n'étaient arrivés au pouvoir qu’en renversant M. Mora (1). Je n’avais jamais compté sur son appui. Je ne lui avais envoyé ma communication que par déférence pour son autorité; et ce ne fut pas sans surprise que je reçus en janvier 1862 la réponse suivante de son ministre des affaires étrangères, M. Francisco Iglésias :
San José de Costa-Rica, le 15 décembre 1861.
Monsieur,
S. Exc. le président de la république a pris connaissance du mémoire que vous avez bien voulu lui adresser, à la date du 30 septembre dernier, pour solliciter la prorogation régulière du contrat du 4 mai 1858, relatif à la construction d’un canal interocéanique. |
Pénétrée du haut intérêt et des difficultés de l'entreprise que vous vous proposez de réaliser, S. Exc. m’a ordonné de vous répondre qu’elle juge convenable d’ajourner sa résolution jusqu’à ce qu'elle ait sous les yeux les documents que vous offrez de Jui communiquer. Cependant S. Exc. appelle maintenant votre attention sur la position particulière qui est faite à son gouvernement dans les questions de cette nature, par l’article 8 du traité des limites signé avec la république du Nicaragua, le 45 avril 1858, dont les principes ont été confirmés par les négociations encore pendantes entre les deux pays (2).
(4) Voir sur cette révolution du 44 août les pages 379 et suivantes du premier volume de cet ouvrage.
(2) Cet article 8 ne donne au gouvernement de Costa-Rica qu’une voix consultative dans les concessions ultérieures du transit et de capalisation, réservées à la souveraineté du Nicaragua. C’est la conséquence du faux système qui écarte la république costa-ricienne des rives du lac et que la convention de Rivas avait renversé. Seulement, comme la république est riveraine du fleuve San Juan sur les deux
L'administration actuelle de la république regarde comme un de ses devoirs les plus sacrés l’accomplissement fidèle des engagements que ses prédécesseurs ont contractiés légalement, et elle cultive avec la plus vive sollicitude les relations qui l'unissent avec les gouvernements européens. Mais d’un autre côté, ne pouvant attribuer au contrat de canalisation un caractère international (1), elle doit s’en tenir, sur cette matière, aux considérations de rigoureuse légalité auxquelles sont soumises les conventions célébrées avec des particuliers, et réserver sa libre action pour l'avenir, eu égard à la grave responsabilité qui pèse sur elle.
Cependant, quoique cette responsabilité et les stipulations du contrat du 4° mai 1858 ne permettent pas aux gouvernements intéressés d'accorder la prorogation du délai fixé avec le consentement des parties contractantes, mon gouvernement serait dans la meilleure disposition pour entrer, en tout temps, avec vous, dans un nouvel arrangement sur les bases de l'équité et d'un mutuel avantage, pourvu que vous eussiez réuni auparavant les éléments indispensables pour la réalisation probable d’une œuvre si gigantesque, et depuis tant de dizaines d'années vainement désirée.
Dans ce cas, le gouvernement de Costa-Rica et son peuple loyal ei reconnaissant pourraient vous témoigner (obsequiar les sentiments de gratitude que leur a inspirés votre généreuse conduite, lorsque vous défendiez avec votre habile plume, à l'heure du danger, la nationalité et l'indépendance de notre pays ; gratitude qui n’en est pas moins sincère et profonde, bien qu'à cette époque les favorables appréciations dont vous daigniez nous honorer, ne résultassent pas encore d'une connaissance personnelle de notre situation politique et sociale, mais seulement de l'enthousiasme que devait vous inspirer le projet
tiers de son parcours, elle possède à ce titre des droïts naturels, qui l'obligent d'intervenir dans tout arrangement emportant une concession de terrain. C'est en vue de ces droits que je songeais à lui demander un nonveau contrat.
(4) M. le min:stre avait raison. C’étaient ses articles politiques qui donnaient à la convention de Rivas son caractère international. Du moment où la ratification les eut fait disparaître, il n’est plus resté qu'un contrat privé.
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grandiose qui vous mettait en contact avec les peuples de l’'Amérique centrale.
Je profite de cette occasion pour vous assurer que je suis, avec toute considération et respect, etc. .
FRANCISCO M. IGLÉSIAS.
Que devenaient les affirmations si retentissantes de mes ennemis devant ce témoignage d’un ministre qui ne m'’avait jamais vu, qui ne me connaissait que par le sentiment public, et qui appartenait à un gouvernement de réaction contre les idées et les actes de M. Mora ? Je pouvais done me promettre encore plus d'équité et de bienveillance dans l’Amérique centrale que je n’en avais rencontré dans mon propre pays. Je n’hésitai plus. Il me manquait les éléments indispensables dont M. Iglésias faisait avec raison la condition d’un nouvel arrangement. Je les cherchai à Genève, à Turin, à Gênes, et jusqu’à Florence; et les circonstances m'ayant mis en rapport avec M. James Fazy, président du conseil d'administration de la Banque générale suisse, je partis au mois de novembre 1862 pour Costa-Rica, avec une mission spéciale de ce conseil, qui me laissait libre d’engager la question du canal selon mes convenances.
Sans doute, la Banque générale suisse ne représentait pas dans le monde des affaires un crédit de premiér ordre, et il eût été très-imprudent de la charger d'ouvrir une souscription de cent millions. Mais elle était largement en mesure de traverser la période préparatoire, et cela me suffisait dans la situation des choses. Le canal de Nicaragua est une de ces entreprises magistrales qui ont leur crédit propre, qui se soutiennent d’elles-mêmes et qui n’ont nul besoin d'emprunter un appui aux colonnes, d’ailleurs si peu solides, des grands édifices financiers. Il ne fallait que la dégager de ses entraves, et la mettre en état d’être présentée au public, sous le patronage d’un groupe d'hommes indépen-
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dants, plus honnêtes qu’habiles et plus éclairés que rapaces, avec un mécanisme tout monté pour l’opération matérielle. Or, la Banque suisse, qui avait des correspondants sur les principaux marchés de l’Europe et qui cherchait à s’en créer en Amérique, pouvait m'ouvrir ces relations et me faciliter ainsi l’organisation spéciale de la compagnie du canal. Je
lui dus un jour d’obtenir un crédit instantané dans la mai-
son Torlonia, de Rome. Elle était présidée par un homme considérable qui avait gouverné quinze ans sa ville natale et qui l’avait transformée. Cela valait mieux, comme intelli-
gence et comme crédit, que tout ce que j'avais rencontré,
jusqu'alors ; et, sans nourrir aucune illusion sur la puissance réelle de cet établissement, il m'était permis de compter sur lui pour amener l’affaire au point où elle se serait passée de tout concours étranger. Tel était son rôle, qui n’a pas été malheureusement compris jusqu’au bout (1), mais qui a rendu à la convention de Rivas l’inappréciable service de la débarrasser enfin de la honteuse curée dont elle était la proie depuis cinq ans.
Quand je me retrouvai sur la terre de l’Isthme, après tant d’angoisses souffertes en Europe, je respirai. Il y à, quoi qu'on dise, dans l’atmosphère de la liberté, quelque chose de généreux et de fortifiant qui pénètre également l’âme et le corps; et ceux qui ont souvent traversé notre frontière, savent bien que la poitrine s’élargit et que le cœur se relève dès qu’on touche aux seuils sacrés de la Belgique et de la Suisse. Je n’arrivais pas cependant, dans un moment très-favorable pour ma nationalité. — « Vous êtes Français, vous n’obtiendrez rien, » m’avait-on dit tout d’abord à Panama. — L'irritation générale contre la France et contre
(1) Par une délibération de l’asscmblée générale du 5 septembre
1864, la Banque générale suisse a déclaré renoncer, sans réserve, à ioute entreprise en Amérique.
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rétemins État “ts. De
l'expédition du Mexique rejaillissait jusque sur les intérêts privés. Le Pérou venait d'envoyer des agents dans tous les Etats hispano-américains pour provoquer une confédération et presque une levée en masse ; et il est fort heureux pour nous que l’indignation de ces Etats ne fut pas servie par une marine puissante, car nous aurions été traités dans toutes les mers américaines comme des pirates, et nous aurions appris à nos dépens ce que valent les politiques d’aventure ne reconnaissant que le droit de la force. Il valait mieux être citoyen de Genève ou de Hambourg que d’être sujet de l'empire français. Cest ainsi que j'ai été amené à chercher sous le drapeau de la Suisse, république et neutre, une protection morale qui ne fit ombrage à personne; et c’est encore sur ce terrain pacifique et respecté, où s’étein-
draient toutes les rivalités nationales, que je maintiendrais l'opération du canal, si cela dépendait de moi.
Je n'avais pas revu Costa-Rica depuis 1858. Aucun des hommes de cette époque ne pouvait me servir dans mes nouveaux projets ; mais l'esprit général était le même, modeste, bienveillant etsensé. Le président, froid et simple, merendit ma visite, malgré des préventions personnelles qui lui étaient inspirés par son entourage anglais, et je trouvai dans un Français, M. le docteur Dujardin, qui m'avait déjà sauvé la vie pendant la traversée, une de ces confraternités effectives, chaleureuses et loyales, qu’on ne rencontre plus guère qu’à l'étranger. Seulement la magistrature de M. Montéalègre touchait à sa fin. On se préparait à de nouvelles élections qui devaient modifier profondément l'esprit et les tendances du pouvoir (1). La prudence la plus vulgaire me conseillait d'attendre le résultat de cette crise. Je profitai des trois mois d’ajournement qui m'’étaient imposés, pour aller
solliciter à Guatémala un des priviléges que désirait la
(4) Voir, dans le premier volume, les pages 385 et suivantes.
334 L CHAPITRE!UXI:
Banque suisse, et quand je revins, dans les premiers jours de mai 1862, le gouvernement de M. Jésus Jiménés, sorti d’ane élection unanime, prenait possession du Palais national, et M. Julian Volio, l’esprit le plus net et le plus ferme qu'il m'ait été donné de connaître jusqu'ici, était appelé au ministère des affaires étrangères, où la présidence actuelle de M. Castro s’est empressée de le maintenir.
C'était donc avec M. Julian Volio qu’il me fallait aborder äe nouveau cette grosse question du canai, depuis {ant de dizaines d'années vainement désiré, selon l'expression de son prédécesseur, M. Francisco Iglésias. Les échecs qu’elle avait subis ne rendaient pas ma tâche facile. Le bon sens costaricien n'avait garde de m’accuser de ces échecs, car tous savaient bien que c'était l’impéritie et l’abandon de Paris qui nous avaient fait sombrer à San Carlos; mais il en était résulté une défiance justifiée contre tout ce qui venait de l'Europe ; et M. Volio lui-même en était arrivé, comme son collègue du Nicaragua, M. Pedro Zélédon, à désespérer du desideratum séculaire de l'Isthme. On voulait, en conséquence, des garanties d'exécution que je ne pouvais pas donner. On m'objectait des concessions récentes qui n’avaient pas abouti malgré les engagements les plus formels, et certainement tout autre négociateur à ma place eût échoué, à moins qu'il ne s’appuyät sur un cautionnement de cent mille piastres. Maïs j'étais protégé à mon insu par le sentiment national, par les services rendus, par le passé, et par mon propre caractère. Personne ne doutait de mon entière loyauté et de mon dévoûment sans réserve à l'œuvre du canal. J'étais presque un enfant du pays, tant mon nom y était connu. On ne pouvait me confondre avec les aventuriers de tout genre qui le sillonnaïent, à la recherche d’une mine d’or quelconque. Des hommes considérables, tels que M. Castro, M. Manuel Alvarado et le docteur Frantzius m'honoraient de leur amitié. J’apportais, d’ailleurs, dans
mes entrevues avec M. Volio, ce parti pris de franchise et de justice qui vaut mieux que toutes les habiletés. Je réussis encore cette fois, comme en 1838 ; et le 11 juin 1863 fut signé par le ministre des affaires étrangères, et approuvé par le président, un nouveau contrat de canalisation, calqué en grande partie sur la convention de Rivas, mais dans lequel j'avais introduit quelques modifications dictées par l’expérience ou la nécessité. On en jugera par les deux articles suivants qui contiennent les modifications les plus importantes. |
Art. 1%. Le gouvernement de la république de Costa-Rica, agissant dans la mesure des droits qui lui sont reconnus par les traités, et notamment comme riverain du fleuve San Juan dans une grande partie de son cours, accorde à MM. James Fazy, président de la Banque générale suisse, et Félix Belly, ancien concessionnaire du canal de Nicaragua, tous les deux domiciliés à Genève (Suisse), et n’invoquant d'autre nationalité que celle de la république helvétique, un privilége exclusif, transmissible à la compagnie qu'ils constitueront dans ce but, pour la construction et l'exploitation d’un canal interocéanique qui utilisera le fleuve San Juan’et le lac de Nicaragua, S’interdisant pour lui-même toute concession ultérieure du canal à travers son territoire pendant toute la durée légale du présent contrat. | |
Art. 17. Le canal eee sera ouvert au même titre à tous les pavillons, sans distinction de distance et de nationalité, et une taxe uniforme frappera également toutes les marchandises, quelles que soient leur nature etleur provenance. Cettetaxe, basée exclusivement sur le tonnage des navires, est fixée, pour les dix premières années de l'exploitation, à 10 fr. (deux piasires fortes) par tonneau maritime de mille kilogrammes; à 7 fr. 50 (une piastreet demie) pour les dix années qui suivront, et à 5 fr. (une piastre) à dater de la vingtième année. La compagnie déterminera ultérieurement le tarif des passagers, celui des matières d’or et d’argent et des pierres précieuses, ainsi que les
droits supplémentaires de hallage, de pilotage ou de remorquage, dans l’intérieur du canal. Elle se réserve, en outre, la faculté de faire subir à ces diverses fixations toutes les modifications, et de consentir tous les abonnements et toutes les conventions spéciales qui lui seront dictés par les circonstances, pourvu que les maxima indiqués ci-dessus ne soient pas dépassés.
Ce dernier article répondait à la fois aux légitimes exigences du commerce britannique et à une théorie d’économiste dont M. Michel Chevalier s'était fait l’organe dans le Journal des Débats. Il figurait en réalité dans ma première conception de la convention de Rivas. Mais, dans l’incerti- ‘tude où j'étais alors sur les dispositions de l’Angleterre à l’égard du canal, j'avais voulu me ménager cet abaissement successif des tarifs pour en faire le prix et la condition d’un protectorat, et j'avais même chargé un ancien colonel de l’armée des Indes, parent de lord Palmerston, de présenter une note à ce sujet au tout-puissant premier ministre. Depuis l'Angleterre semblait être allée au-devant de mes vœux, en me couvrant de son égide à Greytown, je n'avais plus qu’à donner une complète satisfaction à ses intérêts et au principe économique dela circulation par le bon marché. Tel était le but du nouvel article 17 qui auraitété accueilli, même aux États-Unis, comme une heureuse innovation, à plus juste titre que la limitation des bénéfices à 15 p. 100 imaginée par MM. Cass et Irizarri.
Le traité, enfin, se terminait par cette clause additionnelle dont je n’ai pas besoin d’expliquer la signification:
Art. 49. Pour rester fidèles aux principes de justice absolue qui ont servi de base et de règle à la présente convention, les concessionnaires s'engagent à prélever sur le capital social de la future compagnie du canal, aussitôt que ce capital aura été réalisé par voie de souscription publique ou autrement, une somme de quinze cent mille francs (1,500,000 fr.), destinée à
couvrir les frais des études et des travaux déterminés par la convention de Rivas, et accomplis pendant les années 1858 et 1839, laquelle somme sera mise dans ce but à la disposition d’un liquidateur choisi par M. Belly et ne relevant que de ses instructions.
A la première lecture de cette clause, M. Volio m'avait fait l’observation très-juste, à laquelle je m'attendais, que c'était là un arrangement particulier où la république n’avait rien à voir.
« Vous avez raison. Maïs je tiens à donner à cette réserve de 1,500,000 francs un caractère public, une autorité indiscutable, une espèce d’hypothèque légale sur le capital futur du canal, etrien ne réaliserait mieux cet objet, sans engager aucunement votre responsabilité que le témoignage de votre signature à côté de la mienne. »
C'est ainsi que je répondais, à Costa-Rica comme à Paris, à la violence des persécutions qui devaient venir m'’étouffer jusqu'en Amérique. Le ministre comprit et signa. Il ne manquait plus dès lors que la ratification du congrès. Seulement le congrès allait être complétement renouvelé par des élections prochaines. II m'aurait fallu attendre deux mois pour assister à ses débats. M. Volio se chargea de tout, avec d'autant plus d'assurance que l’unanimité de l’opinion vis-à-vis du gouvernement de M. Jiménès lui garantissait une chambre dévouée; et, confiant dans $a parole, je partis pour le Nicaragua, avec l'espérance que ce premier succès en déterminerait un second.
Je ne tardai pas à être douloureusement détrompé. Depuis dix-huit mois que MM. Levasseur et Loos agissaient, dans les deux mondes, comme mes légitimes successeurs, ils avaient eu le temps de me ruiner, par une correspondance meurtrière, dans l’esprit de tous mes partisans d'autrefois.
Le plus fidèle de mes anciens collaborateurs, M. Antonin |; 22
338 Ni HAE. CHAPITRE XI.
de Barruel, gagné par des promesses dont l’exagération et l’inconsistance se drapaient de la solennité diplomatique, venait de parcourir tout le pays dans l'intérêt de mes adversaires et par conséquent à mon détriment. J'avais appris, à Grenade, que plusieurs personnes débarquées à Greytown se disaient investies de tous les pouvoirs de la Compagnie du canal. Je courus à Léon où siégeait le gouvernement, pour les gagner au moins de vitesse. Tous les visages m'’accueillirent avec froideur. Je ne retrouvai de sympathie et d’égards que dans un digne prêtre, don Rafaël Jerès,.étranger par sa position aux luttes qui me dévoraient, et dans l’un des signataires du traité de 1858, don Gregorio Juarès. Le général Martinez avait déposé momentanément le mandat présidentiel entre. les mains d’un sénateur, et c'était M. Zélédon qui tenait le portefeuille des affaires étransères. Je ne perdis pas une minute. J'étais arrivé à Léon le 29 juin. Dès le 2 juillet, le ministre avait entre ses mains ma demande et le texte espagnol de la convention à examiner, et le 6 j'en recevais la réponse suivante : | Léon, le 3 juillet 4863.
Monsieur,
J'ai rendu compte à S. Exc. le sénateur président, du projetde canal interocéanique que vous avez bien voulu lui proposer, et remetire entre mes mains avec votre appréciable (mot intraduisible) communication du 41° courant.
S. Exc. s’est occupée d'examiner les bases proposées, etsauf à les modifier dans les traités, il aurait aussitôt nommé un commissaire (comisionado) pour en conférer avec vous, parce qu'il reconnaît l'importance de l’œuvre et ses grands résultats ; mais, comme il s’est élevé des difficultés à l'égard de la Compagnie centre américaine du transit, et que le gouvernement des Etats- Unis a interposé ses ‘bons offices et son amitié, il a été nécessaire de suspendre toute délibération pendant l’espace de trois mois, où cette question sera réglée, pour ne pas compliquer encore les dangers et les embarras entre lesquels se débat le Centre-Amérique. M |
J'ai l'honneur, etc. PEDRO ZÉLÉDON.
Un ajournement de trois mois allait me mettre en présence de gens avec lesquels je ne pouvais pas discuter, parce qu’ils s’appelaient légion, qu'ils disposaient de titres nombreux revêtus de toutes les légalisations officielles, et que je n’avais àleur opposer que ma parole d’honnête homme. Il me fallait donc réussir de suite ou me retirer. J’écrivis le 7 une seconde lettre pressante à M. Pedro Zélédon, et j'en attendais avec anxiété le résultat, quand le 8, M. Gregorio Juarès entra dans ma chambre, la figure décomposée, tenant à la main un numéro de l’Estrella de Panama, du 1% juillet, sur lequel toute la ville de. Léon avait déjà lu l’article suivant :
L'isthme de Nicaragua va encore une fois appeler l'attention du commerce universel. Le canal destiné à unir les deux grands océans est à la veille de se réaliser par cette voie, dans les conditions du privilége concédé, il‘ y a peu d’années, par le gouvernement nicaraguien, à l'entrepreneur, M. Félix Belly, — privilège que ce dernier a vendu récemment pour la somme considérable de trois cent cinquante mille piastres (1,750,000 fr.). — L'entreprise se trouve maintenant entre des mains puissantes. Ceux qui se sont chargés de la conduire à bonne fin sont quelques capitalistes anglais, empereur des Français, qui n’a jamais cessé de la patroner, et le gouvernement péruvien, qui s’est engagé, selon les informations qui nous ont,été données, à prendre la moitié des actions, et à transporter par le canal le guano destiné à l'Europe et aux États-Unis.
L'idée de construire un canal assez profond pour que les frégates puissent le traverser a été complétement abandonnée. Les ingénieurs, maintenaut chargés de diriger l'œuvre, se proposent seulement de faire les choses de manière que les bâtiments des plus grandes dimensions puissent passer d’un océan à l’autre sur des pontons ou des chatas qui ne calent pas plus de huit ou dix pieds; et comme le lac aussi bien que le fleuve a plus de la profondeur nécessaire sur tous ses points, excepté aux rapides, on croit que les difficultés qu’on aura à vaincre seront de peu d'importance, comparées à celles qu’on a vaincues, dans d’auires pays, pour des entreprises de même nature.
Le cana! n’aura que 290 milles de longueur, et on évalue sa dépense à deux millions et demi de livres sterling (62,500,000 fr.), somme assez faible pour les PATIO engagés dans la réalisation de l’entreprise.
Il y a en ce moment dans notre ville le surintendant du pue, M. Loos, Français, et l'ingénieur en chef M. Samuel, Anglais. Ils partiront au premier jour pour Realejo, sur le vapeur Guatémala, dans le but d’inspecter la voie du côté du Pacifique.
La saturnale d'Amérique commençait. C'était bien M.Loos qui s'était présenté d’abord à Greytown, muni de tous les titres obtenus contre moi, y compris l’ordonnance de référé, affirmant la souscription de 62,500,000 francs, et déclarant que l’empereur l'avait autorisé à user de son nom: chaque fois qu'il le jugerait nécessaire. Puis, comme la remonte du fleuve en pirogue lui avait paru trop fatigante pour sa délicatesse, il était retourné à Colon (Aspinwall) et à Panama, avait fait annoncer son arrivée par la note qu’on vient de lire,et venait d’entrer à Léon avec son ingénieur, M. Samuel, presque en même temps que le journal qui me portait ce dernier coup. Le banditisme d'Europe était donc installé en plein Nicaragua, avec des papiers en règle, des recommandations de toutes mains, et plus d'argent recueilli, au nom du canal, que je n’en avais jamais reçu moi-mème pour tous mes travaux. Évidemment, ce n’était plus en Amérique que la question pouvait se dénouer. Il me fallait revenir tenter encore à Paris un nouvel effort, dont peut-être la Banque générale suisse consentirait à couvrir les frais. J’envoyai une longue réponse à l’Estrella où cette résolution était indiquée. J’écrivis au général Martinez pour protester contre toutes les calomnies dont j'allais être l’objet auprès de lui, et je repris la route du Pacifique pour m'embarquer à Realejo.
Une lettre de M. Dujardin m’attendait au port, qui devait me ramener à Costa-Rica. Le gouvernement de San José
avait été frappé de cette idée que le traité récemment vendu à M. Loos pour le prix de 1,750,000 francs, était celui-là même qu'il avait signé avec moi le 11 juin, et son indignation contre ma duplicité ne connaissait pas de bornes. L'opinion elle-même, désarçonnée par ce chiffre énorme, que tous supposaient m'avoir été payé en bonnes piastres, ne savait de quel nom appeler cette transaction trop habile pour n'être pas suspecte. Je voulus sauver au moins mon honneur de ce naufrage où tout périssait. Je me fis débarquer à Puntarénas, et je remontai, le cœur déchiré, ce plateau costa-ricien où tant de sympathies m’ayaient d’abord accueilli. 11 ne me fut pas difficile, il est vrai, de me justifier auprès de M. Volio, sur le fait spécial du traité du 11 juin. Mais la ratification promise n’était plus possible en présence d’un droit contesté qui tenait les esprits en suspens et dont le gouvernement n'était pas le juge. M. Volio avait recu, comme plusieurs autres ministres de l’Isthme, des communications de M. Loos, donnant à ses prétentions toutes les apparences de la solidité. Il y avait notamment une publication in-folio en trois langues, avec cartes (1), dont
(4) Voici cette première page, reproduite aussi en trois langues, française, anglaise et espagnole :
COMPAGNIE DU CANAL MARITIME INTERNATIONAL, ATLANTIQUE ET PACIFIQUE (LIMITÉE) SOUS LE PATRONAGE ET LA PROTECTION DES GRANDES PUISSANCES MARITIMES
INCORPORÉE EN ANGLETERRE SUIVANT LA LOI << THE COMPANIES ACT., 1862 ” AVEC RESPONSABILITÉ LIMITÉE AU VERSEMENT DES ACTIONS
Par un traité international, ratifié à Paris le 15 mai 1862, entre Sa [Majesté Britannique et Sa Majesié l'Empereur des Français, les compagnies anglaises sont reconnues légalement en France, et les actionnaires anglais jouissent de leurs droits dans toute l’étendue de l’Empire français,