‹ A travers l'Amérique CentraleChapitre 26 sur 64 · CAPITAL : 62,500,000 FRANCS · texte numérisé non relu

CAPITAL : 62,500,000 FRANCS

EN 75,000 ACTIONS DE 500 FR. CHACUNE, ET 10,000 OBLIGATIONS DE 2,500 FR. PREMIÈRE ÉMISSION DE FONDATION : 50 PARTS DE 2,500 FR. DONNANT DROIT A 25,000 ACTIONS. — VERSEMENT : 2,500 FR.

Les titulaires des récépissés de versement de fondation auront le droit, jusques et y compris le 21° jour après la première assemblée générale, d'opter, pour

la première page, composée avec un rare talent de réclame, supposait une organisation complète présidée par un amiral de la marine royale d'Angleterre; et si le reste n’était qu'un mélange informe de lieux communs sur le canal, et de dispositions statutaires ou administratives, ce reste faisait illusion à distance, et ne pouvait être victorieusement combattu par une simple dénégation. Aussi M. Volio répondait-il avec raison à toutes mes instances :

« Comment voulez-vous que nous ne croyions pas au bon droit et au sérieux d’une entreprise qui se présente ainsi de toutes pièces, avec un conseil d'administration, dus hommes considérables, des études, des plans, desstatuts et qui nous

chaque versement ou « deposit » de 2,500 fr., soit de l’échanger contre cinq actions libérées de la Compagnie, soit d'exiger l'allocation d'un nombre d'actions n'excédant pas 500, sur lesquelles le montant de ce versement sera réparti.

) Directeurs-Administrateurs

L’honorable GEORGE ELLIOT, amiral de la marine royale d'Angleterre, United service Club, Londres. — JoNH HARVEY LEWIS, membre du Parlement. — COMTE DE FRANCE, 84, rue Saint-Lazare, Paris. — M.JAMES CUMMING, ESQ.(MM. CumMMING, BEAVOR, et C°), Londres et Singapore. — M. VITAL-ROUX, ingénieur, 3, rue de la Grande-Chaumière, Paris. — M. THÉODORE MEYNIER, ingénieur, administrateur délégué de la Compagnie des Mines de Brassac et de la Compagnie des Mines du Moncel, 47, rue Taitbout, Paris. — M. EnwARD Loos, Westminster Club, à Londres, et 4, rue Richepance, Paris.

Banquiers

LA BANQUE CONSOLIDÉE € THE CONSOLIDATED BANK », précédemment HEYWOOD, KENNARDS et C®, Londres et Manchester. —- MM. HOTTiIN- GUER et C®.

Sollicitors MM. EpwaRDS and C°, Delahay street, Westminster, Londres.

Ingénieurs

M. JAMES SAMUEL, M. INST. C. E:: F. R. A. S., 26, Great Georce street,

Westminster, Londres.—M. EDWIN CLARK, M. INST. C.E.; F.R.A.S., 24, Great George street, Westminster, Londres.

Bureaux temporaires de la Compagnie

LONDRES, 26, Great George street, Westminster. — PARIS, 4, rue Richepance, Madeleine.

est recommandée de partout? Il nous faudrait admettre qu'il n’y a plus de lois en France contre la fraude et le vol publics, et que le brigandage le plus audacieux gouverne le monde de la politique et des affaires. M. Loos s’appuie sur des contrats en bonne forme, confirmés par les jugements de vos tribunaux. Nous est-il permis de nous inserire en faux contre des actes authentiques revêtus de toutes les formalités désirables? Tout ce que nous pouvons faire, — et je le ferai, — c’est de rester neutres entre des compétitions qui ne nous rrgardent pas, et de nous en rapporter sur ce point à la déeision judiciaire que vous allez provoquer de nouveau à Paris.

Et en effet, quand, plusieurs mois après, M. Antonin de Barruel vint solliciter à San José la consécration de l'usurpation de M. Loos, le ferme ministre lui répondit par cette ‘ fin de non-recevoir :

San José, le 10 décembre 1863.

Prenant en considération la demande que vous avez adressée au gouvernement, au nom de M. Edward Loos, pour obtenir la reconnaissance des droits et titres que ledit M. Loos et ses associés ont acquis de MM. Belly et compagnie sur le traité de canalisation de l’isthme de Nicaragua, ratifié en avril et en juin 1859, par les législateurs des deux États, le président de la république m'a chargé de vous répondre que, bien qu’à son avis le iraité en question ait cessé d'exister depuis l'échéance du délai improrogeable de deux as pour commencer les travaux, . fixé par l'article 19, à est cependant. disposé à accorder toute espèce de faveur à celle des deux compagnies qu'une sentence des tribunaux compétents aura reconnue fondée en droit, pourvu qu'il imtervienne une modification de quelques articles que le gouvernement juge préjudiciables aux intérêts du pays, et qu’il y ait une garantie matérielle et effective de la réalisation de l'entreprise.— Sans ces deux conditions, le gouvernement croira de son devoir d'user du droit qui découle pour lui de l’article 19

du traité.

Signé : SJ. Vozro.

Mais, dans l'intervalle, M. Loos avait inondé l'Amérique centrale de publications espagnoles où j'étais traité comme on me traitait dans les conciliabules de Paris. On eût dit

qu’elles avaient été préparées d’avance par M. Thomé, tant

elles ressemblaient, avec plus de développement d’outrages et plus de mise en scène audacieuse, à sa lettre du 22 octobre à l’'Opinion nationale. C'était le même système appliqué à mes revendications de la propriété du canal. M. Thomé avait payé cent mille francs comptants la part de M. Millaud; donc, la convention de Rivas lui appartenait au même titre qu'à moi. Mais on se gardait bien de dire que ces 100,009 francs avaient été fournis par mon crédit, figuraient encore à mon passif, et que, par conséquent, c'était moi qui les avais payés. Tous mes actes y étaient travestis avec la même bonne foi. J'avais misérablement abandonné cinquante

hommes au Nicaragua au milieu des privations de toutes :

sortes. Je m'étais enfui en Italie au lieu de venir défendre mes droits devant le juge des référés, sachant bien qu'ils étaient indéfendables. Mon nom était pourri (gastado) et mal vu en Angleterre comme en France, et tout accès m'était fermé auprès des gouvernements comme auprès des capitalistes. Lui seul, M. Loos, jouissait de tous les crédits et de tous les concours, et j'avais dû disparaître du pays en apprenant son arrivée, tant il devait m'’écraser de son droit et de sa supériorité personnelle. Aussi son triomphe fut-il complet et irrésistible. Il réclamait à la fois le canal, la banque nationale, la frappe des monnaies, des concessions de terres. Il multipliait les visites et les promesses, parlant de sa famille, de ses relations et de ses millions avec la complaisance d’un parvenu parlant de ses ancêtres. C’est un homme froid, toujours maître de lui, grimé au physique comme au moral, faux chéveux, faux sourcils, fausse barbe, faux teint, qui doit avoir changé plusieurs fois de figure et peut-être de nom. L'Amérique ne pouvait dévisager un

mt

pareil masque, quand des ministres, des juges, des sénateurs, les plus grands personnages de la vieille Europe s’en étaient entichés, quand l’empereur, qui ne daignaïit pas me recevoir, l’avait reçu, quand tous les représentants de la république écrivaient en sa faveur. Tout lui fut accordé, moins le canal, pour lequel le gouvernement ne voulut prendre que des engagements conditionnels que le congrès refusa de ratiler. Un instinct de pudeur et peut-être un vague pressentiment avaient empêché les uns et les autres de consacrer une spoliation. Mais la considération dont j'avais joui jusque-là s'était évanouie ; il n’y avait plus que du dédain dans les âmes pour l’ancien défenseur de l’indépendance centre-américaine. De Costa-Rica même, on m’écrivait que « la venue de M. Loos m'avait fait un tort irréparable, » et lorsque je rentrai en Europe, sous Le coup de tant d'événements invraisemblables, je pus me dire que mes spoliateurs ne m’avaient pas laissé, dans les deux mondes, un coin de terre pour reposer ma tête.

Enfin, le jour approchait où le seul fait d’un débat publie, sans enquête, sans interrogatoire, sansrecherche surtout de moralité, allait renverser toute cette fantasmagorie et mettre à nu les ressorts d’une intrigue manumentale, sans exemple dans les fastes industriels d'aucune nation. La Banque suisse, encouragée par le traité du 11 juin et par un autre résultat obtenu à Guatémala, s'était décidée à pourvoir aux premiers frais d’un procès civil. M. Petit-Bergonz, son avoué, fut chargé de le préparer, et M. Ernest Picard, l'honorable député de la Seine, acceptala mission de me défendre sans me connaître. J’eus le temps, cependant, de faire un quatrième voyage en Amérique, de m'installer

en pleine forêt, de bâtir une maison, d'ouvrir plusieurs kilomètres d’éclaircies et de chemins (1), avant que les premiers défilés de la procédure fussent franchis ! L'Amérique elle-même était revenue depuis six mois de son engouement pour M. Loos. [I] est vrai qu’il ÿ avaït laissé des dettes honteuses, et que ses actes avaient bien vite démenti ses paroles. Son ingénieur en chef, qui n’avait pas jugé indispensable de remonter le fleuve pour se prononcer en connaissance de cause sur son utilisation.s’était contenté, une fois à Léon, de se balancer dans son hamac, tandis que M. de Sonnenstern faisait pour lui d'importants travaux dont il est venu chercher inutilement le payement en Europe. M. Loos, d’ailleurs, avait trop promis pour tenir quoi que ce soit. Il devait fournir 25,000,000 fr. à la Banque nax tionale, régler la dette anglaise du Nicaragua, montant à 40,000 livres sterling, acheter des maisons et des haciendas, envoyer même des partitions et des instruments aux musiciens de la troupe, sans compter ses obligations personnelles vis-à-vis de ses prêteurs. Au retour de quelques courriers stériles, personne ne doutait d’avoir eu affaire à un charlatan, et l’on rendait justice à mes appréciations à son égard, quand, de ce côté-ci de l’Océan, tous les créanciers se groupaient encore autour de lui pour le protéger. et devaient jusqu’au bout s'associer à ses conclusions dans l'instance engagée devant le tribunal de la Seine.

Je ne sais, du reste, comment cette instance a été conduite. J'étais à deux mille lieues de son théâtre, n’agissant que par un mandataire modeste, M. Le Jeune. Je n'avais vu qu’une seule fois M. Ernest Picard, dans la rue, un Soir, en courant ; et jamais plus intéressé à l’issue d’un procès ne lui demeura plus complétement étranger. Ce ne fut qu'à mon retour, lorsque la lumière s’était faite, que j'appris

(4) Voir, dans le premier volume, ies pages 213 el suivantes.

sommairement un incident aussi invraisemblable que tout le reste. M. Thomé m'avait écrit en Amérique un factum qui ne m'était pas parvenu, et il venait d'accomplir devant la justice une évolution inattendue, dont il signalait lui-même la portée dans la lettre dent

AM. de Ponton d'Amécourt, vice-président du tribunal de la Seine.

Paris, le 10 mars 1865.

Monsieur,

L'intérêt personnel que vous portez à M. Belly me fait un devoir de vous remettre copie de deux lettres ci-jointes que j'ai adressées à M. le procureur pure au sujet de l'affaire Belly contre Loos et consorts.

Ces notes déchirent nettement le voile qui couvrait le complot ourdi depuis cinq ans par trois vauriens. Elles seront au besoin un commencement d’information pour le cas possible où ces misérables seraient conduits sur les bancs de la police correctionnelle.

Au moment très-proche où le ministère public va prendre ses conclusions dans cette affaire, il m'a paru essentiel de communiquer ces documents, non-seulement à M. le substitut Chevrier, mais aussi à M. le président Bedel, à MM. Delesvaux, Delange, Huguier, Glandaz et Casenave, juges composant le tribunal saisi de l’affaire, ainsi qu’à l'honorable président M. Benoît-Champy (1) qui, comme vous, Monsieur, connaît de longue date l'intégrité de M. Belly.

Nous attendons du tribunal l'annulation du traité Roussel- Loos, qui n’était autre chose qu’une odieuse tentative de spoliation au profit de quatre chevaliers d'industrie.

Agréez, eic. J THOMÉ DE GAMOND.

Or M. Thomé avait été jusque-là l’agent le plus actif et le plus passionné de cette tentative ; il avait fait cause com-

(i) Inutile de dire que MM. Eenoît-Champy et de Ponton d'Amécourt :

se sont récusés dans le procès qui m'a finalement donné gain de cause.

340 GHAPITRE XI.

mune avec les créanciers dont l'avocat soutenait les mêmes conclusions que celui de M. Loos, et il avait assisté à trois longues audiences sans que son attitude se fût modifiée. Quelle voix de Damas avait-il donc entendue depuis? Je l’ignore. Mais les deux notes, remises coup sur coup au procureur impérial, et communiquées en duplicata à dix autres magistrats, sont des témoignages trop significatifs pour que je ne les invoque pas. Il ne peut être d’ailleurs indifférent à la morale publique que ce soit de la bouche du principal artisan d’une immense machination que sorte l'accusation la plus formelle contre ses propres complices. Je vais donc laisser la parole à M. Thomé, du moins par extraits, car la longueur de ces documents, où la phraséologie plaquée et pretentieuse de leur auteur se donnait pleine carrière, ne me permet de leur emprunter que les passages indispensables à la moralité de mon récit.

Paris, le 1 mars 1865.

Monsieur le procureur général,

Dans les trois audiences des 11,18 et 29 février, devant la première chambre du tribunal civil de la Seine, presque entièrementconsacrées aux débats concernant l’affaire du canal de Nicaragua, les parties ont paru suffisamment expliquer les circons-

tances visibles du contrat Roussel pour mettre le ministère public à même de poser ses conclusions.

Toutefois je crois très-utile à la moralité de l'affaire d'en dérouler devant vous les conditions secrètes auxquelles les plaidoiries n’ont pu faire que de très-fugitives allusions.

Je viens donc vous déclarer la vérité entière, prêt que je suis à en déposer et à en faire déposer sous la foi du serment, si les preuves matérielles ne vous paraissaient pas suffisantes.

Suivait une histoire en six pages de l’entreprise du canal, à dater de la convention de Rivas, exclusivement destinée à

prouver aux lecteurs de la note que M. Thomé, l'héritier des droits de M. Millaud, était un grand capitaliste dépensant cent vingt mille francs sans se gêner, en même temps qu'un grand ingénieur et un grand organisateur. Puis, après avoir tracé un portrait peu flatteur de MM. Levasseur, Vital-Roux, Tricotel (1) et Roussel, les hommes de son choix, et raconté les origines de leur entente pour me dépouiller, le dénonciateur continuait ainsi, sans s’inquiéter du rôle prépondérant qu’il avait joué lui-même dans chacun des actes de cette triste comédie :

C’est ainsi qu'après nous avoir forcément isolés et réduits à l'impuissance, les valets, pour ne pas dire pis, sont entrés dans la maison que nous nous étions efforcés d’édifier, se sont couchés dans le lit de leurs maîtres et, après s’être emparés de tout, ont vendu à leur profit jusqu'aux pierres de la maison.

Levasseur (sic) s'était fait mettre en relation avec M. Ed. Loos, qui représentait à Paris des maisons anglaises liées d’affaires

(1) Voici le portrait de M. Tricotel, nécessaire à l'intelligence de la suite de la lettre:

« Un ex-ingénieur des ponts et chaussées, renvoyé de son corps, « M. Tricotel, que nous avions expédié au Nicaragua dans la suite de « M. Belly, et que M. Belly avait bientôt révoqué pour cause de gas- « pillage et d’incurie; que j'avais ensuite, sur de pressantes sollicita- « tions, eu la faiblesse de reprendre dans mes bureaux à Paris, et « qui un jour, en mon absence, avait, par un vol plein d’audace, dé- « valisé mon cabinet de nos plans et documents, pour les vendre, « comme étant de son fait, à un sieur Bourdon d’abord, et plus tard « à Levasseur, ainsi que je l’ai établi, en présence de Tricotel même, « devant le tribunal de Versailles; ce Tricotel fut leur première re- « crue (de MM. Levasseur et Vital-Roux). Il était effectivement utile « à leurs desseins de pouvoir se flanquer d’un ingénieur tel quel, « porteur des plans qu’il serait censé avoir faits lui-même au Nica- « ragua. »

. Et voilà les hommes que M. Thomé m'avait donnés pour auxiliaires,

et qu’il reprenait quand je les avais justement chassés! Faites donc de

grandes choses avec de pareils instruments!

avec le continent, et qui paraissait avoir derrière lui des capitalistes capables de relever l'affaire du Nicaragua.

M. Loos qui ne connaissait ni M, Belly ni moi autrement que par notre échec, peu atténué assurément par Levasseur, dut accueillir comme sincères les propositions de Levasseur. Celui-ci lui déclara qu’au moyen de la procuration donnée par M. Belly à Roussel, il était maître de l'affaire et pouvait lui vendre la concession du canal de Nicaragua, dont son ingénieur, M. Tricotel (le voleur de nos plans), lui fournirait tous les documents techniques.

Ce malheureux Levasseur, le plus coupable assurément de cette triste bande, poussa l'audace jusqu’à dépouiller M. Belly de toute paternité intellectuelle dans la question et à effacer. même son nom du tracé du canal de Nicaragua. Il substitua au projet du tracé Belly, pour le livrer à M. Loos, le prétendu projet Levasseur ! Grossier mensonge qu'il avait fait fabriquer par le crayon docile de Tricotel. Cette ridicule tromperie ne tarda pas à être constatée sur place par les ingénieurs de M. Loos. . Ce qui importait par-dessus tout au succès de nos anciens : employés, c'était de se partager les rôles dans cette nouvelle combinaison, d'une manière assez habile pour mettre hors de toute atteinte le produit de l'opération.

Levasseur prit position comme acquéreur, à côté de M. Loos, dans un contrat de vente de la concession du canal de Nicaragua. Cette position d’acquéreur, si ingénieusemeni choisie, lui permeitait de se faire attribuer une part importante de primes avec laquelle il lui devenait possible de faire des largesses aux autres comploteurs qui, en qualité de mandataires, ne pouvaient pas s’attribuer ostensiblement d'avantages sur le prix de la chose vendue.

L’expédient semblait adroit.

Dans cette distribution des rôles, Roussel avait pris celui de vendeur, comme mandataire porteur de la procuration Belly. Z/ vendait à Levasseur !

Il vendait la concession tout juste le prix suffisant pour payer le passif, principal et intérêts, sans rien réserver aux vendeurs légitimes. |

Ce contrat fut présenté à mon approbation; je le ratifiai des deux mains, le croyant sincère alors et convaincu que, dans ce naufrage où je n’apercevais en ce moment rien autre chose à

l'horizon, ce traité pouvait sauvegarder les intérêts des tiers qui nous avaient loyalement confié leurs fonds sans autre garantie que rotre honorabilité. J'étais persuadé, comme ils l’affirmaient bien haut, que Levasseur et Roussel n'avaient pu faire mieux. |

M. Belly éclairé peui-être déjà par d’autres indices, ne fut pas de cet avis; il protesta énergiquement contre l’usage.que Roussel avait fait de son mandat et le révoqua.

Alors s'avança le troisième personnage du complot, Vital- Roux, qui, brochant sur le tout, nous faisait déclarer en déconfiture, se faisait attribuer par un référé le mandat d'adminisirateur judiciaire pour protéger l'intérêt des créanciers, et entrait comme director (administrateur) dans la nouvelle compagnie anglaise du canal dont Levasseur, le père du projet Levasseur, devenait le PRÉSIDENT HONORAIRE (1)!!! Mais la compagnie formée à Londres par les soins de M. Loos, composée d'hommes considérables, ne put s’accommoder de ces singuliers confrères et

mit bientôt à néant leurs prétentions en les refoulant dans leur

médiocrité.

Vivant d'une manière absolue à l’écart de ces industriels et dans un tout autre milieu, je n’entendais plus parler de l'affaire que de loin «en loin et par des échos indirects. Comme conséquence de ma ratification du traité Roussel, j'avais été appelé à intervenir au référé en vue de la confirmation d’un acte dont la fabrication ne me paraissait pas encore suspecte de déloyauté.

C'est à l'occasion de ce référé que j’éprouvai un certain dégoût en entendant ces messieurs parler dans les termes les plus cyniques de M. Belly. Je pensai que, probablement, ce qu'ils disaient de M. Belly absent, ils devaient, par derrière, le dire aussi de moi. M. Vital-Roux déclara entre autres choses, sans doute pour que cela fût répété, que si M. Belly se permettait de reparaître à l’aris, il lui ferait à l'instant même mettre la main sur le collet ! ë

(1) Tous les soulignements de cette note comme tous ses reliefs typographiques sont dans le texte de M. Thomé.

La singulière attitude de mes anciens employés, leurs chuchotements devant moi, un certain air triomphant après le rétéré, éveillèrent mon attention. Je récapitulai alors tout le passé. Des demi-révélations, qui me parvinrent par-ci par-là, me firent comprendre qu’il pouvait bien y avoir là des vauriens, et que mon devoir était de ne pas les perdre de vue. Mon rôle consistait désormais à me tenir à une certaine distance d’eux ; assez loin pour ne pas souffrir de leur contact, mais assez près cependant pour les surveiller en silence.

Cette tâche me fut facilitée par les rapports auxquels donna lieu l'instance que M. Belly avait ouverte aux fins de nullité du contrat Roussel. C’est ainsi que j’acquis la preuve de ce qui n'avait été chez moi d’abord qu’un simple pressentiment, et que le complot de spoliation se révéla dans tous ses détails.

Je finis par découvrir successivement que, tout en vendant la concession du canal de Nicaragua, juste le prix nécessaire pour payer le passif à ces pauvres créanciers, les irois employés s'étaient réservé pour eux-mêmes, en dehors du contrat, quatre fois le prix stipulé au traité de cession.

Et voici comment : |

Levasseur s’est fait assurer, par promesse écrite, par la compagnie des acquéreurs dont il faisait partie comme associé en nom collectif dans la raison sociale de cette compagnie, QUATRE MILLIONS, en actions libérées de la nouvelle compagnie du canal de Nicaragua. |

Par d’autres promesses écrites, le même Levasseur, ancien ministre plénipotentiaire de France, commandeur de la Légion d'honneur, chevalier de l’ordre deSt-Grégoire-le-Grand, etc.,elc., ce même Levasseur, qui avait pris, comme acquéreur, une position inexpugnable, alibéralement partagé ce pot-de-vin de quatre millions en trois parts égales, dont un tiers pour Roussel, le

mandataire de M. Belly, un tiers pour Vital, le troisième tiers lui restant, à lui Levasseur.

Nonobstant ce partage de frères entre ces trois bons pot-deviniers, Vital-Roux ne trouvant pas sa part assez grosse, se fait attribuer ultérieurement et séparément pour lui seul, et par promesse écrite, lui l’homme vigoureux et intègre, l'administrateur judiciaire de l'actif, conséquemment le mandataire légal à la fois de Belly, de Thomé de Gamond et de ces pauvres créan-

ciers, UN CINQUIÈME MILLION ! en deux mille actions libérées de cinq cents francs.

Ce serait à n’y pas croire si des preuves manifestes n'étaient pas là.”

. ° . LL . ° - . D Li ° . Ci L so 0 L e.

‘ # Signé : THOMÉ DE GAMOND, Ing° civ.

M. Thomé terminait cette longue notre en demandant l'annulation du traité du 26 février 1861, afin d'arriver à l'élimination de tous les éléments inférieurs qui, depuis cinq ans, avaient envahi ei déshonoré l'affaire. Puis toujours prévenu en faveur de M. Loos, et connaissant la force réelle de la compagnie que ce dernier était parvenu à constituer en Anglelerre, il racontait ses laborieux efforts pour le mettre en rapport avec mes propres représentants, et amener une fusion entre le spoliateur etle spolié! C'était même dans le but de m’annoncer cette fusion comme un grand triomphe de son habileté, que M. Thomé avait essayé de me faire oublier le passé, en m’écrivant en Amérique. Il avait fallu cinq années à cet homme si éminemment pratique, aux yeux de qui je n'étais qu’un rêveur, pour voir clair dans une fraude que je connaissais le lendemain de son accomplissement, que j'avais signalée comme la raison capitale de mon refus de ratification, dont j'avais précisé les conditions deux ans auparavant dans ma réponse à PEstrella de Panama (1), et que M. Tricotel lui-même avait révélée

(4) Voici le passage de cette réponse qui résume la situation telle que je la connaissais en 1861, et que je la dévorlais à qui voulait m’entendre :

« Rien n’a manqué à cette conspiration de la its unie à l’im- « puissance, ni les stipulations secrètes dans lesquelles ils s’assu- « raient des avantages réciproques et scandaleux, tels que quatre mil- « lions de francs pour M. Levasseur, ni les promesses menteuses, n1 « les créanciers. sacrifiés, ni les guet-apens judiciaires, ni la sous-

devant le tribunal de Versailles! Et quand enfin un premier

rayon de lumière pénétrait jusqu’à cette intelligence si in-

fatuée de sa lucidité, il n’y rencontrait pas assez de logique pour lui faire comprendre que la fraude était tout uniment

impossible sans la complicité, plus criminelle que toute

autre, de M. Loos! Je ne parle pas du projet odieux de confondre les intérêts de ce dernier avec les miens, qui a failli avoir un commencement d'exécution (1). Il y a des affinités de molécules dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, et M. Thomé devait se sentir irrésistiblement attiré vers ce manipulateur de millions fantastiques, rompu, comme lui, à tous les artifices de la parole humaine. Son aveuglement obstiné à son égard, n’en reste pas moins inexplicable, car M. Loos lui-même ne s’était pas gêné pour

publier dans son fameux in-folio, page 15, qu’il s'était attri-

bué la moitié des revenus nets du canal, avec faculté de créer et de faire adopter par la compagnie tels titres de participation qu'il lui conviendrait. Mais il paraît qu’au dernier moment, ce fait inouï, que M. Thomé seul ignorait, produisit sur lui l'effet de la grâce d’en haut, puis-

« traction de mes titres, ni la calomnie organisée sur une immense « échelle, etc., etc. »

Et M. Loos, dans ses publications ultérieures, s'était empressé de démentir catégoriquement le fait des quatre millions comme tout le reste!

(1) Quoique tout soit monstrueux dans cette histoire, le rouge me monie encore au front en songeant que mon nom a été accolé pendant six semaines au nom de M. Loos dans des négociations dont M. Thomé annonçait ainsi le résultat au procureur impérial, — dans sa note du A mars : |

« Le jour du courrier pour le Nicaragua. étant venu, le 45 février, « on convint que M. Loos écrirait au gouvernement de Nicaragua « pour l’informer de ce rapprochement. M. Fazy, M. Lejeune et moi « écrivimes par ce courrier à M. Belly, présentement au Nicaragua, « pour lui annoncer LA BONNE NOUVELLE de cette juste, bien que « tardive réparation. »

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