‹ A travers l'Amérique CentraleChapitre 28 sur 64 · EE RES · texte numérisé non relu

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aujourd'hui triomphante. Quelle plus triste expérience pouvais-je faire de l'insuffisance de nos institutions?

Le jugement fut rendu le 25 mai 1865, après une plaidoirie très-brillante de M. Ernest Picard, à qui je suis bien aise de pouvoir exprimer ici toute ma reconnaissance. En voici le texte, isolé de ses longues colonnes de considéranis :

Le’ Bon EN ar TN ee

Par ces motifs,

Sans avoir égard à la confirmation que Vital-Roux aurait faite de l’acte du 26 février 1861, en vertu de l'ordonnance de référé relatée au présent jugement ;

Déclare nul et de nul effet ledit acte sous signatures privées : passé le 26 février 1861, entre Roussel, Levasseur, Loos de Vabres et Ce èt Edward Loos, enregistré à Paris, le 1% mars 1861 ;

Dit que Belly n’a pas cessé d’avoir les droits pouvant résulter pour lui de la convention conclue, le 4° mai1838, avec les États de Nicaragua et Costa-Rica ;

Déclare en tant que de besoin les dispositions ci-dessus communes avec Vital-Roux, ès noms ;

Condamne Roussel, Levasseur, Loos de Vabres et C® et Edward Loos conjointement et solidairement envers Belly à 25,000 francs de dommages-intérêts ;

Condamne; en outre, Roussel seul, envers Belly, à une autre somme de 25,000 francs de dommages-intérêts ;

Le tout parles voies ordinaires ;

Condamne Roussel, Levasseur, Loos de Vabres et Ce et Edwarü Loos à remettre à Belly, dans le délai de quinzaine de ce jour, soit les pièces réclamées et détaillées dans l'exploit introductif d'instance des 20 et 23 février 1864, soit leur consentement en due forme à ce que celles desdites pièces qu’ils justifieraient être en la possession soit des gouvernements de Nicaragua et de. Costa-Rica, soit de tout autre tiers, soient reprises par Belly, et ce sous une contrainte de 30 francs par chaque jour de retard pendant deux mois, passé lequel temps il sera fait droit;

Déboute Edward Loos de sa demande en garantie contre Thomé de Gamond ;

Dit n’y avoir pas lieu à dommages-intérêts de Vital-Roux au profit de Belly ; ù

Condamne Roussel, Levasseur, Loos de Vabres, Edward Loos et Vital-Roux ès qualité, envers Belly, en tous les dépens, à l’exception de ceux de Thomé de Gamond qui seront supportés par Edward Loos. :

« Je’ n’ai jamais cessé d’avoir les droits pouvant résulter «pour moi de la convention de Rivas.» Telle est la déclaration formelle dans laquelle se résume tout le jugement. Soit. Mais où est la réparation du dommage, dommage qui se traduit matériellement par des millions, et moralement par des atteintes que vingt millions n’effaceraient pas? Où est la compensation de six années de tortures dont ma santé et ma vie ne se relèveront jamais? Où est la Némésis sociale frappant le malfaiteur de manière à le mettre dans l’impossibilité de recommencer ses méfaits? Qui empêchera MM. Thomé et Ce de reprendre demain leurs manœuvres de ténèbres; ce qu'ils ont déjà fait? Qui empêchera les créanciers de se choisir dans huit jours un nouveau fétiche, pour lui remettre la propriété d’un gage qu’ils prétendent leur appartenir? L’un d'eux m'avait signifié dès le lendemain du jugement qu'ils entendaient bien se partager le montaut des dommages-intérêts, en me laissant toute la charge des frais. Qui empêchera M. Loos lui-même de se poser en victime, et de proclamer partout que le verdict du 25 mars n’a aucune valeur légale, parce qu'il ne lui a pas été signifié ! Le premier résultat de ce verdict fut de m’amener une réclamation de 1300 francs de la part de l’enregistrement. Il n’en fallait pas davantage pour tout remettre en question, et pour annuler même, dans ses effets les plus importants, le seul acte qui m’eût enfin rendu justice. Si donc, en principe, la décision du tribunal de la Seine m'a été favorable, en fait, ellem’a condamné.Les 25,000 francs qu’elle m'attribue sur M. Roussel, et qui pour le fisc repré-

sentent un droit, ne représentent pour moi qu’une illusion. Les seuls 25,000 francs de M. Loos pouvaient être considérés comme sérieux, mais à la condition que la police correctionnelle intervint avec énergie et vigueur. Du moment où le côté moral de la poursuite n’a pas été pris en considération, malgré les deux notes si explicites du 1* et du 8 mars, c'est sur moi qu'est retombé tout le poids de la condamnation de mes adversaires. M. Loos jouit pleinement de sa fortune, acquise en partie par le canal, c’est-à-dire à mes dépens ; il n’a perdu aucun de ses avantages aux yeux de ses partisans, et il reste le seul détenteur de mes titres,des originaux de la concession, de mes papiers personnels et du monceau de documents qui lui ont été livrés par MM. Thomé et Roussel, tandis que je puis être saisi par le fisc pour une somme de 1300 francs. Voilà le résultat matériel d’un procès civil gagné dans des circonstances exceptionnelles. Il ne pouvait réellement aboutir que par l'intervention du parquet. Il n’a produit pour moi qu’un effet moral, celui qui découle de la reconnaissance publique d’un droit.

Ce droit, c’est que la convention de Rivas m’appartient en propre. Or cette convention est le seul titre existant relatif au canal de Nicaragua, et tous les efforts tentés jusqu'ici pour obtenir sa déchéance légale ont été infructueux. Nous avons vu, d’ailleurs, le gouvernement de Costa-Rica déclarer publiquement qu’il accepterait le verdict de nos tribunaux comine sa règle de conduite, et celui de Nicaragua se montrer tout prêt à renouveler entre mes mains le privilége de 1858. Il ya donc encore un titre debout pour y appuver la plus grande création industrielle de notre temps. Ce titre deviendra la charte la plus vivante et la plus productive, le jour où je rencontrerai ce que je n’ai jamais rencontré jusqu'ici, non des millions par centaines, mais un seul homme assez intelligent pour la comprendre. J'ai prouvé par mon installation à San Carlos, au milieu de la crise du

tlibustérisme et des préparatifs d’invasion de Walker, que les œuvres de paix et de civilisation universelle n’avaient

besoin ni de traités protecteurs ni de canons. L'expérience

m'a appris,en outre, que toute intervention des gouverzements constituait un élément de discorde et une cause de ruine. Je suis donc autorisé à placer, dans la mesure de mon droit, la convention de Rivas sur le terrain neutre de la république helvétique, et à faire appel à tous les concours, excepté à ceux des pouvoirs publics. Je repousse surtout, pour la mise en œuvre de cette grande création, la science officielle aussi bien que la morale "officielle, et j'espère démontrer dans l’examen de ses difficultés techmiques, qui formera le dernier chapitre de ce livre, que le bosphore serait ouvert aujourd’hui si j'avais eu un million en 1859, et qu’il ne relève ni de la théorie à distance, mi des formules d'école, mais de l'observation sur place et de l’action.

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La question technique et financière

LE PROBLÈME A RÉSOUDRE. — LE LAC DE NICARAGUA. — LE FLEUVE SAN JUAN ET LES SYSTÈMES DES INGÉNIEURS. — LA SOLUTION NATURELLE. — GREYTOWN ET LA LAGUNE DE COLORADO. — LA COUPURE DE L'ISTHME. — DE REALEJO AU

GOLFE DE NICOYA. — LE TRACÉ DE SALINAS. — RÉSUMÉ APPROXIMATIF DES DÉPENSES. — RECETTES PROBABLES DU CANAL. — LE MOUVEMENT COMMER-— CIAL DU MONDE MODERNE. — CONCLUSION.

Je ne suis pas ingénieur. Je n’ai aucune prétention à l’autoritéspéciale qui découle desétudes spéciales, et je laisse volontiers aux anciens élèves de l’École polytechnique le monopole des formules algébriques qui leur sont si chères. Mais une compétence quelconque sur des questions de détail ou de métier ne suppose pas toujours l'intelligence de l’ensemble. C’est même une remarque vingt fois faite, que le système d'entrainement appliqué dans nos écoles aux mathématiques pures, bien loin de créer des hommes de génie, n’aboutit souvent qu'à des ruptures d'équilibre et à des subversions maladives dans ies facultés de l’entendement. Le

fait seul de l’enseignement autoritaire, maintenu par une

hiérarchie puissante dont l’État est à la fois le moteur et l'objectif, est essentiellement destructeur de toute indépendance de l'esprit et par conséquent de toute virilité individueile. Les ingénieurs des ponts et chaussées peuvent être de

remarquables constructeurs, pourvu qu’on ne leur mesure ni l'argent ni le temps. Ils ne seront jamais des hommes d'initiative et de création spontanée. Un problème nouveau sur des bases nouvelles sera presque toujours pour eux l’impossible. Le régime français ne comporte pas plus des Stéphenson et des Sommeiller qu’il ne comporte des Richard Cobden et des Gladstone. 11 y a probablement plus de vitalité, d'inventions, de recherches, d'applications fécondes et de noms justement appréciés dans la société des ingénieurs civils que dans tout le groupe superbe et exclusif des ingénieurs de l’État; et cette supériorité positive de l’institution libre serait encore plus accentuée, si elle n’avait pas quelquefois la faiblesse de se subordonner à ses rivaux, et si elle savait se débarrasser à propos de ses membres indignes. x

Une autre considération capitale dans le problème qui nous occupe, c’est qu'on ne résout pas les questions qu'il soulève par des calculs de mètres cubes, mais par des connaissances générales et surtout par des vues supérieures d’économiste. Il ne s’agit pas, quand on ouvre un passage au commerce universel, de savoir si un ou deux navires pourront passer d’un océan à l’aütre, à grands frais, sur des alléges ou dans des écluses accouplées, mais si deux cents navires par jour pourront franchir à toute vapeur, sans obstacles, sans encombrements, sans chômages, sans complications mécaniques et sans appareils équivalant à un transbordement, la route artificielle qui doit leur éviter tout transbordement. Or, j'ai le regret d’avouer que je n’ai jamais pu faire entrer dans la tête d’un ingénieur cette notion primordiale d’un canal interocéanique. J’ai raconté plus haut (1) comment l'arbitre suprême des entreprises d’un grand établissement de crédit, s’était obstiné à voir

(1) Pages 198 et suivantes de ce volume. HE

dans l’existence du chemin de fer de Panama la condamnàtion anticipée de tout projet de percement de l’Isthme. Nous avons vu l'ingénieur anglais attaché à l’expédition théàtrale de M. Loos baser tout son système de canalisation du San Juan sur l'emploi de bateaux plats, destinés à transporter eux-mêmes des navires de 3,000 tonneaux, c’est-à-dire sur une opération absurde en présence de la circulation réelle du bosphore. Cette façon de ne voir que le détail dans une œuvre essentiellement synthétique est un vice presque indélébile chez les hommes spéciaux. Les plus illustres comme les plus inconnus en sont atteints. Elle-enlève à leurs jugements les plus solennels toute base acceptable, et rend inutileset parfois ridicules des travaux intrinsèquement trèsremarquables. Tant que l’isthme de Suez n’a été étudié que par des ingénieurs, il n’a donnélieu qu’à des projets impossibles, entassant Pélion sur Ossa et fermant ia route des Indes au lieu de l'ouvrir à deux battants. Il a fallu qu’un homme du monde, M. de Lesseps, s’en mêlât, pour trouver d'emblée la seule solution radicale, celle de la coupure directe à niveau, sans écluses, sans barrages et sans travaux d'art, mais réalisant complétement l’idéal d’un canal maritime. Le tracé du Nicaragua ne jouit pas malheureusement de la même simplicité de lignes que celui de Suez. Il exige un certain nombre d’écluses pour racheter la différence de niveau de trente-hnit mètres environ, de son bassin supérieur aux deux océans. C’est là sa pierre d’achoppement, son infériorité relative, la seule justification des efforts tentés dans le Darien pour y découvrir une tranchée continue. Il semble dès lors d’une logique évidente que tout l'effort des ingénieurs devrait tendre à atténuer cette infériorité, à faire disparaître cette pierre d’achoppement dans la mesure du possible, à rapprocher enfin le canal projeté du type de Suez ou plutôt de l’idée même d’un bosphore. C’est le système contraire qui l’a emporté jusqu'ici. Toutes les combinaisons

mises en avant par le génie réglementateur des hommes spéciaux ne sont que des complications nouvelles d’un état de choses déjà trop compliqué. Plus on a écrit sur la question au nom de la science, plus on l’a surchargée de difficultés imaginaires ne pouvant être vaincues que par des créations artificielles, souvent insensées. Tout le monde a pu voir, à l'Exposition universells du Champ-de-Mars, un projet de canalisation du San Juan, présenté par M. Thomé, avec tout l'appareil d’une exhibition de tréteaux, qui est le sublime du genre. Il était digne de l'esprit faux et de la subyersion morale, à quij'ai dû toutes les catastrophes de Pentreprise du canal, de couronner sa carrière par cette conception d’halluciné. L’ingénieur a prouvé ainsi que sa spécialité ellemême n’était qu’un leurre ; et que pour la science, comme pour l’administration, rien ne peut remplacer la saine inspiration desidées générales, de la conscience et du bon sens.

La science, on l’a trop oublié, n’est que de l’observation condensée et traduite en formules. Son principal mérite consiste à bien voir ce qui est, comme le principal mérite d’un médecin réside dans la sûreté de son diagnostic. L’observation, c’est le secret de l’art ; le reste n’est que du métier. Les grands créateurs lui ont dü toutes leurs découvertes, presque toujours repoussées au début par les théoriciens de la tradition. C’est elle qui rend de simples conducteurs de travaux souvent beaucoup plus intelligents et plus utiles ue leurs ingénieurs en chef. Or, c’est elle qui a jusqu'ici fait défaut à l’étude de cette grande chose qu’on appelle le canal de Nicaragua. M. Thomé, n’ayant pas visité les lieux, ne pouvait que s’en rapporter àson imagination. Mais presque tous ceux qui, à ma connaissance, ont fait partie d’une exploration plus ou moins sérieuse dans l'Isthme, n’y ont rien vu, parce, que l'observation personnelle, consciencieuse et indépendante, suppose des facultés que l’école ne donne pas. J'ai été quelquefois confondu de l'assurance peu loyale avec

laquelle quelques-uns d’entre eux affirmaient ce qu’ils ignoraent, et bâtissaient des échafaudages sur les plus vagues indications. L'œuvre à laquelle je me suis voué ne doit pas se soumettre plus longtemps à ces écarts de l’autorité scientifique. Il ne m’appartient pas, sans doute, de porter un jugement souverain sur le système de canalisation à adopter pour le San Juan, et sur le choix du tracé que réclame la jonction du lac et du Pacifique. Mais je ne parle que de ce que je sais. Je suis le seul qui aïe vu certains points de

VIsthme sur lesquels s'exerce le plus la fantaisie des faiseurs

de plans. Je n’ai ni parti pris ni préventions aveugles. J’ai noté jour par jour, presque heure par heure, chacune de

mes observations sur place. Je puis donc apporter à cette

étude, sinon des solutions, du moins des faits. Ce sera à la véritable science, celle dont s’inspiraïent les Stephenson et les Sommeiller, à en tirer des conclusions pratiques, un peu plus acceptables que l'immersion des vallées de M. Thomé et que le hissement des navires sur des chalands de M. Sa-

muel.

Le but du canal de Nicaragua est de supprimer le cap Horn, de réduire ainsi d'environ deux mille cinq cents lieues la moyenne des voyages transocéaniques et de permettre à la navigation de parcourir tout l’échiquier eommercial du globe, sans transbordement,'sans frais démesu-

rés, sans constructions exceptionnelles, sans sortir des grands

parallèles et de leur admirable régularité de courants atmosphériques et maritimes. Ce but serait-il atteint si dix, vingt, trente, quarante navires seulement passaient chaque jour par le canal, à grands renforts d'appareils mécaniques ou d’écluses savantes ? On en jugera par quelques chiffres. Le minimum de la circulation actuelle du cap Horn est de six millions de tonnes. Certaines statistiques le portent à dix mil-

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lions. Or, ce minimum s’augmente chaque année, dans les époques malheureusement trop rares de paix universelle, de près d’un million de tonnes (1). La France seule a vu c’élever d’un million par an le tonnage de ses entrées et sorties pendant la période prospère de l’empire. Il n’y a donc aucune exagération à prendre pour point de départ du transit d’un bosphore dont la concession est de quatre-vingtdix-neuf ans, le chiffre de dix millions de tonnes; et comme la moyenne des bâtiments de commerce est de moins de quatre cents tonneaux (2), il en résulte que le canal doit être construit de manière à pouvoir recevoir environ cent navires par jour, pendant la première période de son exploitation. Tel est le fait dominateur de la question dont on ne s’est pas assez préoccupé. Telle est la raison souveraine de mon choix de l’isthme de Salinas et de mon exclusion de tous Les projets passant par le lac de Managua. J'ai cru et je crois encore que les deux conditions essentielles d’une pareille création sont le moins d’écluses possible et deux grands ports à ses extrémités ; et c’est à ce point de vue que je me place pour examiner les solutions proposées surtout depuis quelques années.

Le canal, comme on le sait,<e compose d’un vaste bassin supérieur d'alimentation, le lac de Nicaragua, d’un versant oriental représenté par le fleuve San Juan et d’une tranchée occidentale à ouvrir sur un point quelconque du seuil du Pacifique. Le lac n’a jusqu'ici soulevé aucune objection. Une mer intérieure de quarante-cinq lieues de longueur sur dix-

(1j La guerre d'Amérique a produit une grande perturbation dans ce développement maritime. En 1853, le tonnage de la marine des États-Unis dépassait de 45 pour 100 celui de la marine britannique. Il lui est inférieur aujourd’hui de 33 pour 100.

(2) Les bâtiments destinés à la pêche de la baleine ne jaugent que 2 à 300 tonneaux, et la moyenne des navires du commerce extérieur de la France n’est que de 150 tonneaux.

huit lieues de largeur moyenne, est un réservoir trop inépuisable pour ne pas suffire à tous les besoins. Les difficultés ne s'adressent qu'aux deux branches destinées à le mettre en communication avec les deux océans. Je crois devoir, cependant, signaler quelques détails peu connus du régime de ses eaux, qui ne sont pas sans importance pour la direction des travaux futurs de ses deux versants.

Lorsque je fis pour la première fois le tour du lac en pirogue, en 1858, je fus frappé des symptômes de destruction lente et continue qui se lisaient clairement sur ses deux rives. J’ai déjà signalé plus haut (1) le double phénomène de l’ensablement de sa côte occidentale sous l’influence incessante des vents alizés, et des accumulations de boues qui rendent inabordable son bord oriental. Le lac reçoit à peu près quarante rivières, dent la principale, le Tipitapa, lui déverse le trop-plein de celui: de Managua. Tous les deux sont entourés de terres argileuses que les grandes pluies entraînent dans leurs récipients immobiles, et qui doivent à la longue les rétrécir et les combler. Déjà, dans celui de Managua, l’envasement est assez sensible pour que son appropriation à un canal maritime soit au moins trèscoûteuse. Le Tipitapa, qui s’en échappe, n’y détermine aucun courant régulier; car il n’est lui-même qu’une chute de vingt-deux pieds, s’épanchant ensuite en partie dans une lagune marécageuse appelée Panaloya, dont les eaux dormantes, séparées de celles du lac de Nicaragua par un simple bourrelet, s'étendent presque jusqu’à Grenade et n’ajoutent rien à la salubrité du pays.

La conséquence générale de cet état de choses est que le lit des deux lacs s’envase rapidement, que leur niveau, maintenu par les mêmes quantités d’apports fluviaux, s'élève en proportion, que les rives basses se trouvent dès

(1) Pages 264 et 265. .

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lors à ka merci d’une inondation périodique, et que «es magnifiques bassins eux-mêmes, que la nature avait creusés avec tant d’ampleur, sont, depuis quelques années surtout, soumis à des débordements et à des perturbations qui ne laissent plus aucune sécurité à leurs riverains. Les pluies extraordinaires de l’année 1861, la plus pluvieuse du siècle (1), ont fait toucher du doigt l'intensité de ces äésordres, en détruisant des constructions et des berges qui dataient peutètre de la conquête espagnole. Quand je revis Grenade en 1863, je fus épouvanté des changements que sa lagune avait subis. Ce n’était plus cette plage lisse et éclatante de mica, où là finesse et la pureté de son arène invitaient à se baigner. Les hautes eaux l'avaient envahie tout entière et avaient ravagé le rivage de manière à le rendre méconnais- .

* sable. Un petit fort, construit sur le bord de l’eau pour dé-

fendre l’entrée de Grenade, semblait avoir été jeté en pleine mer. La ligne de terre bordée d'arbres verts avait disparu. il n’y avait plus trace d’une espèce de talus de trois mètres de haut, parallèle à la côte, sur lequel j'avais compté pour le chemin de fer de l’intérieur. En revanche, la plage était, encombrée de débris de toute sorte, arbres déracinés, végétaux entraïnés, pierres et tronçons de maçonnerie, pans énormes de falaises minés par la base et renversés comme des murs. De vieilles fortifications abandonnées, que la vague avait jusque-là respectées, n’avaient pas trouvé grâce cette fois devant son invasion sans frein. Le pont espagnol

{1) Voici, d'après les observations faites à Guatémala, ja comparaison de 1861 avec trois autres années, pour les quantités d’eau tombées dans l’année: |

Années. Nombres des jours de pluie. Quantités en millimètres. 1859 137 \ 1505 1860 133 1228 1861 : Â83. 1821

du Tipitapa, sur lequel on passait depuis deux siècles pour se rendre aux Chontalès, s'était écroulé sous l’effort du torrent sorti du lac-de Managua, et ce dernier avait si bien rongé sa rive occidentale, que, sur le promontoire où je m'étais établi en 1864, elle ne présentait qu’une forêt de pilotis tordus et branchus, à La place de la végétation exubérante qui l’ombrageait de temps immémorial.

Évidemment l’envasement séculaire des deux lacs en était arrivé à ce point que tout était à craindre pour l'avenir, et qu'il y avait urgence d’aviser. Ge n’est jamais impunément qu’un peuple laisse sans emploi les richesses terrestres et fluviales que Dieu lui a départies., Toute force non utilisée par la main de l’homme rentre dans la dépendance exclusive des causes aveugles, et subit la loi générale des déplacements qui préside à nos révolutions géologiques. Nous avons vu le port de Realejo, le plus vaste et le plus sûr de la monarchie espagnole d’après Juarros, détruit en moins de cent ans par des envahissements de mangliers qu'il aurait été facile d’arrêter au début (1). Les deux bassins de Managua et de Grenade, aussi bien que le fleuve San Juan qui leur sert d’exutoire, portent aujourd'hui la peine de l'abandon où on les a laissés. Tous les deux sont sortis de leur lit primitif, et franchissent, dans la saison des pluies, les digues naturelles que le temps avait consolidées. La

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