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tème hydraulique du Nicaragua son admirable distribution et sa destinée manifeste.
Mais ne ressort-il pas de cet état D choses que ce n’est pas en surélevant encore le niveau du lac et du fleuve par des barrages et des combinaisons d’écluses plus ou moins ingénieuses qu’on remédiera à ces désordres? Ne saute-t-il pas aux yeux des hommes de bon sens, que s’il y a une profondeur à atteindre pour la circulation maritime, ce n’est pas en haut, mais en bas qu’il faut la chercher ? Tout l’effort des ingénieurs, depuis qu’on s'occupe de cette question, semble n’avoir eu d’autre objet que d’ajouter encore à la funeste immobilité du lac en fermant toute issue régulière au dégagement de ses vases, et de transformer le paradis de Mahomet en désert inhabitable (1). L'idée n’est venue à personne qu'il y avait là un phénomène local d’une extrême gravité, et qu’il n’était pas permis de lui appliquer une théorie quelconque avant de l'avoir complétement étudié. Les comparaisons souvent faites entre l’isthme de Nicaragua et le canal calédonien pouvaient se justifier, il y a trente ans, quand le port de Greytown, maintenant presque comblé, permettait aux navires de guerre de venir s’embosser à dix mètres des maisons du village, quand l’engorgement du fleuve, produit par des causes multiples, n’avait pas ralenti outre mesure le courant marginal du lac qui charriait les apports de ses tributaires. Chercher aujourd’hui dans les canaux existants un modèle pour celui de l’Isthme américain, serait vouloir se héurter à des difficultés insolubles et compléter la destruction des grands docks de l'Amérique centrale. Le problème posé n’exige ni science traditionnelle, ni complications mécaniques. Il ne relève que de l’observa-
(1) On a déjà remarqué que Grenade était devenu plus malsain qu'auparavant, par suite de la pénétration et du séjour des eaux dans des bas-fonds qui leur étaient fermés autrefois.
tion et de la logique. Il ne peut être bien compris que par un examen sur place, dégagé de toute préoccupation de système ou de métier, et il ne peut faire abstraction de l’intérêt des populations riveraines, dont la souveraineté est aussi respectable que celle des peuples de l’Europe.
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C'est la branche orientale du canal, c’est-à-dire le fleuve San Juan, qui a le plus souffert jusqu'ici de l'esprit de réglementation et des combinaisons artificielles des hommes spéciaux. Tous les traitements orthopédiques imaginables ont été essayés, heureusement en théorie, sur ce beau desaguadero qui ne demandait que la liberté de s’épancher à pleins bords entre deux rives protectrices, débarrassées de leurs obstacles. Je n’ai jamais compris comment on pouvait songer, après l'avoir vu dans toute sa majestueuse puissance, à le coucher sur un lit de Procuste et à lui imposer les barrages et les niveaux échelonnés de nos maigres ruisseaux et de nos rivières intermittentes. Le San Juan, d’ailleurs, n’est pas seulement un des versants du canal inter- . océanique; c’est l’unique porte d'entrée d’un grand pays et le seul passage ouvert à la circulation de ses produits. La liberté complète de cette circulation devait être la condition première des projets destinés à régulariser son cours. A plus forte raison n’était-il pas permis de supprimer le pays luimême, comme on l’a proposé sérieusement à la Société des ingénieurs civils et à l’empereur, dans une communication qui restera le dernier mot de l’aberration scientifique.
Le San Juan parcourt environ 160 kilomètres du lac de Nicaragua à l'océan Atlantique. Son volume d’eau est tel, même dans la saison sèche, qu'aucun fleuve de l’Europe oc-
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cidentale ne peut lui être comparé. On estime ordinairement, sa profondeur moyenne à 3,50 et sa largeur, du reste très-variable, à 250 mètres. Il: reçoit plus de soixante affluents, dont deux, le San Carlos et le Sarapiqui, sont euxmêmes navigables pour des bateaux à vapeur. Ses rives, : très-basses et complétement inondées à sa sortie du lac, se relèvent dix lieues plus loin en approchant du fort Castillo, etforment des berges quelquefois imposantes jusqu’au Sarapiqui, pour disparaître ensuite jusqu’à la mer sous un double rideau de végétation. C’est, en somme, un magnifique exutoire, rappelant, dans des proportions moindres, Vabondance, la majesté et Les splendeurs riveraines de l'Amazone et du Mississipi ; et qui serait un bosphore tout créé, où la main de l’homme n’aurait rien à faire, si son cours n’était pas interrompu, dans une certaine mesure, par quatre rapides, et si des ensablements destructeurs n’avaient pas envahi la branche de son delta qui débouche dans le port de San Juan del Norte (Greytown).
On a toujours beaucoup exagéré l'importance de ces rapides que Nelson appelait des cataractes pour justifier l’insuccès de son expédition de 1780. En fait, ils n’ont jamais arrêté la navigation intérieure, et ils n’empêchaient pas, au XvII° siècle, les frégates du commerce parties de Carthagène ou de Porto-Bello, d'arriver à la voile jusqu’à Grenade. Je les ai remontés et descendus dix fois en pirogues et en bateaux à vapeur, non-seulement sans le moindre danger, mais quelquefois de nuit, sans m'en apercevoir, et si l’on en excepte celui du Castillo, dont la chute plus considérable et moins longuement répartie exige des travaux spéciaux, ils pourraient tous, à très-peu de frais, être rendus inoffensifs pour lessteamers du transit. Ce sont pourtant ces rapides, barrages naturels déjà très-préjudiciables au régime du fleuve et cause première de ses envasements, qui ont amené les ingénieurs à vouloir l’emprisonner tout entier
dans un mécanisme d’écluses, sous prétexte d’élever son niveau. Les projets récents de canalisation reposent tous sur ce système d’écluses, dont le nombre varie de six à dix et dont les dimensions supposent des dépenses énormes. On a même poussé ce besoin de régularisation mécanique jusqu’à proposer de creuser un canal latéral, du lac de Nicaragua à Océan, comme si le San Juan n'existait pas; et M. Thomé, renchérissant sur le tout, a renouvelé un jour le cri d’Archimède : Eureka, en présentant au public, pour solution suprême, à grand renfort de cartes et dé plans, l’engloutissement pur et simple du pays que doit traverser le çanal.
Cette dernière invention touche de si près à l’aliénation méntale qu’on refuserait d’y croire si je n’en apportais pas la preuve. Voici donc le texte de la communication faite par M. Thomé à la Société des ingénieurs civils, dans sa séance du 19 octobre 1866, pour l'explication de laquelle il a couvert tout un panneau de l'Exposition d’une gigantesque réclame où mon nom sert de piédestal à sa gloire :