‹ A travers l'Amérique CentraleChapitre 33 sur 64 · Ü DIFFICULTÉ DE LA CANALISATION DIRECTE DU FLEUVE SAN JUAN · texte numérisé non relu

Ü DIFFICULTÉ DE LA CANALISATION DIRECTE DU FLEUVE SAN JUAN

« Les obstacles, en s'accumulant, développaient une ardeur correspondante pour les combattre. Dans le cours de cette étude ardue, j'épuisai toutes les solutions que peuvent suggérer l’école, la tradition et le spectacle des grands travaux contemporains.

«Je m'’attachai successivement à obtenir le tirant d’eau né-

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cessaire, tantôt dans l’abaissement du plafond fluvial par la drague et la mine, tantôt dans la surélévation du point d’eau au moyen de l’endiguement des basses berges ; toutes opérations impliquani, sur une longueur de 45 lieues, un immense déploiement de main-d'œuvre.

« En effet, soit que l’on veuille agir directement sur le chenal naturel, soit que l’on cherche à creuser un canal latéral dans la vallée, on se trouve en présence d’une masse énorme et inévitable de terrassements à la pioche et à la pelle.

« Une semblable EE mettant à contribution ae à tour les manouvriers des deux Amériques, les coolies de la Chine, les noirs de l'Afrique et les émigrants d'Europe, ramassis bigarrés de toutes les nations et de toutes les couleurs, pouvait dévorer des centaines de mille hommes, des centaines de millions, et se prolonger, à travers d’inévitables et légitimes désertions, durant un demi-siècle, un siècle peut-être, sans certitude d'achèvement.

« Be tout ingénieur chargé de mettre debout sur le terrain les plans les mieux conçus au cabinet, il se dresse assurément ici, dans la pratique de l’exécution, au milieu de tant d'éléments contraires, des difficultés supérieures à la puissance de l’homme.

« « Tel fut le résultat fatal auquel me conduisit l'examen longue-

ment réfléchi de tous les expédients méthodiques fournis par l’état de la science.

« En évoquant les esprits qui, dans le passé et le présent, ont . médité ce problème, que de fois, séparé du but final par un abîme et réduit aux abois, je dus demander : Dans ces ne que faut-il faire ?

«Fallait-il renoncer au projet? Je ne pouvais m’y-résoudre en contemplant la richesse du réservoir immense, unique dans le monde, préparé par la nature au faîte du système hydraulique.

« Fallait-il abandonner {a recherche du secret du détroit? Cette question que, dans sa letire de Valladolid, en 4523, Charles- Quint posait à Fernand Cortez, et dont l’illustre captif de Ham poursuivait la solution par la science, cette question, j’ai dû

(4) Mémoires et compte rendu, page 552.

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moi-même, en désespoir de cause et m'inspirant de l'étai des lieux, la poser humblement à la nature. La nature à répondu : Le secret du détroit est trouvé.

w C’est après une longue contention d'esprit sur la puissance alimentaire des lacs et sur les moyens d'utiliser cette puissance en épargnant le travail humain, que me fui effectivement suggérée, avec le secours manifeste de la Providence, l'idée de la canalisation du San Juan par la submersion des vallées. »

Après une telle profession de foi, un homme est jugé sans appel. Il doit disparaître du monde de la science aussi bien que du monde de la raison et du calcul. Mais que penser d’un pouvoir qui, sur une question de cette importance, va chercher ses renseignements auprès de MM. Loos et Thomé ? C’est la fatalité du bosphore américain de n’avoir pu pénétrer auprès des arbitres de sa destinée, que sous des déguisements plus ou moins imposteurs, tandis que son légitime représentant était systématiquement écarté. On a vu, par les actes de

MM. Tricotel et Vital-Roux, de quelle autorité pouvaient

jouir leurs indications sur l’état des lieux qu'ils avaient traversés. Ce sont pourtant ces indications, et quelques autres de là même valeur empruntées au premier voyageur venu, qui constituent ce que M. Thomé appelle le froid contrôle du mètre et de la balance, et c’est au nom de ces prétendues explorations qu’il a proclamé l’impraticabilité de la canalisation du San Juan pour arriver à faire du Nicaragua un détroit de Magellan, sans soucis de ses habitants, de sa souveraineté et du sens commun. L’ingénieur s’est placé ainsi au niveau de l’administrateur et de l’organisateur. On ne discute pas avec l’insanité doublée d’inconscience. Ce sera la dernière fois que j’aurai écrit ce nom funeste que la camara- -derie a trop ménagé.

Pour en revenir aux choses sensées, j'ai dit que le fleuve

était barré, dans la partie médiane de son cours, par quatre rapides uniformément composés d’un lit de stratifications calcaires, sur lesquelles les eaux ont fixé, avec le temps, des roches roulées d’une origine volcanique. Le premier de ces rapides, en venant du lac, le Toro, s'aperçoit à peine. Il faut être ‘averti, pour remarquer, même dans la saison sèche, le léger bouillonnement produit à la surface des eaux par quelques écueils disseminés çà et là, sans continuité et sans chute sensible. Celui du Castillo est le seul qui donne l’idée d’un barrageet d’un changement de niveau, quoiqu’on puisse le remonter à la rame sans trop d’efforts. Celui de las Balas, qui vient après, n’est qu’un diminutif du Machuca, le plus long des quatre, dont la physionomie torrentielle se prolonge sur un tiers de lieue. Tous sont compris dans un espace de 20 à 25 kilomètres, et comme le desaguadero se trouve assez resserré dans cet espace pour n’avoir plus que 100 à 120 mètres de largeur moyenne, il y atteint quelquefois des profondeurs de 12 mètres, l'idéal même d’un détroit maritime.

La conséquence naturelle de cette situation, également constatée par John Baiïly et par OrvilleChilds, c’estque,siun chenal était pratiqué au travers même des rapides du Toro, de las Balas et du Machuca, et si un canal latéral, assez développé pour racheter sa pente sans écluses, était ouvert sur la droite de celui du Castillo, le San Juan, débarrassé des obstacles qui font de la moitié supérieure de son cours une succession de biefs dormants, rentrerait dans la condition normale des grands fleuves américains, nettoierait lui-même sa passe par l'effort continu d’un courant régulier, ramènerait le lac de Nicaragua à l’agitation salutaire, indispensable à sa conservation, et n’exigerait plusque quelques travaux de dégagements et d’endiguements dans son parcours inférieur pour offrir à la navigation universelle un passage aussi facile que le vaste estuaire du Mara-

gnon. Les 36 ou 38 mètres de différence de niveau du lac à l'Océan, uniformément répartis sur les 40 lieues de son développement, ne représentent que 20 à 25 centimètres par kilomètre, moins d’un quart de millimètre par mètre. C’est à peine une déclivité suffisante, surtout avec ses detours infinis, pour entrainer, en dehors de la pression des grandes eaux, les matières vaseuses ou arénacées qu’il tient en suspension. Ce ne peut être, en aucun cas, un empêchement à la remonte des navires remorqués par la vapeur ou même simplement poussés à la voile par le souffle des vents alizés. M. de Humboldt faisait déjà remarquer en 1804 que «sans écluses, dansles grandesrivières de l'Amérique méridionale, par des distances de 180 lieues, les pirogues remontaient, touées ou à la rame, contre le courant, à des hauteurs de 300 mètres (1). » I1 faut que la manie de la réglementation, qui est le vice radical de notre époque, ait jeté de bien profondes racines dans les esprits pour qu’on ait imaginé de soumettre un si merveilleux instrument de circulation indépendante, à tout l’attirail mécanique et à toutes les exigences administratives d’un bosphore artificiel, «La prétendue jonc- « tion des deux mers par le canal du Languedoc, — écrivait « encore Humboldt en 1820,— n’a pas fait éviter à la naviga- «tion un circuit de plus de 600 lieues autour de la pénin- « sule espagnole; et, quelque admirable que soit cet ouvrage « hydraulique, qui reçoit annuellement 1900 barques plates « du port de 100 à 120 tonneaux, on ne doit le considérer « que comme un moyen de roulage intérieur : car il dimi- « nue de bien peu le nombre de bâtiments qui doublent le « détroit de Gibraltar (2). » Il n’y a que les passages libres qui soient fréquentés. Il n’y a que les ports francs qui attirent le commerce. Et si les projets mis en avant depuis

(1) Essai politique, 2 volume, page 145.

(2) Voyage aux régions équatoriales, 9° volume, page 333.

vingt ans par les ingénieurs avaient été malheureusement suivis d'exécution, non-seulement il en serait résulté des désordres graves dans la distribution des eaux du pays, mais le canal lui-même aurait en grande partie manqué ‘son but. |

Le San Juan doit donc rester une porte toujours ouverte, ce qu’il était probablement dans l’originé; voilà le principe. Et comme cette porte est aujourd’hni encombrée par une accumulation d’obstacles accidentels, résultant de son

abandon séculaire, c’est à faire disparaître ces obstacles, et .

non à en créer de nouvaux, que doit tendre la science. Il y a là, d’ailleurs, une question de légalité et de convenance locale dont on ne tient pas assez de compte. Les gouvernements centre-américains n’accordent pas des concessions pour qu’on les ruine. Un des articles additionnels de la convention de Rivas portait que les travaux de la compagniene pourraient embarrasser la navigation du fleuve, si ce n’est dans les cas absolument indispensables et pour le temps nécessaire ; à plus forte raison n’aurait-on pas souffert une espèce de confiscation de la grande artère nationale au profit du transit interocéanique ; et je ne conseillerais pas à l’inventeur de l’immersion des vallées d’aller lui-même essayer d'appliquer son système au Nicaragua.

Ces obstacles maintenant sont-ils de nature à exiger des centaines de millions et des centaines de mille vies pour être vaincus ? Je ne sais vraiment ce qu'il faut admirer le plus, du sans façon de ces hyperboles purement gratuites, ou de l’inconséquence de ceux qui les émettent en proposant euxmêmes des travaux dix fois plus considérables et plus meurtriers. La vérité est que ni les rapides, ni les envasements, ne réclament l'intervention d’un génie surhumain, et qu’un simple conducteur intelligent et expérimenté en aura raison, à très-peu de frais, comparativement aux dépenses qu’entraîneraient des travaux d'art, sur l’échelle

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énorme d’un fleuve tropical, sans analogie avec les nôtres.

L'histoire seule de ces rapides et de ces envasements témoigne de leur peu de consistance. Nous savons par une tradition appuyée sur des titres authentiques que les trois- mâts du commerce espagnol venaient, il y a deux cents ans, mouiller ‘jusqu’en face de Grenade. Un voyageur anglais, Davis Robinson, affirmait encore, au commencement du siècle, que «le San Juan était navigable pour les bri- « gantins et les goëlettes. » Il n’y a pas vingt-cinq ans que les navires de guerre jetaient l’ancre au fond même du port de Greytown, aujourd’hui presque comblé. C’est en face des maisons de cette petite ville que s’était embossée, le 1% janvier 1848, la flotte de la Jamaïque, envoyée pour en prendre possession au nom du roi des Mosquites. Les perturbations actuelles ont donc une origine relativement récente, et pour peu qu’on soit doué de sens observateur, on peut en suivre le développement dans des faits connus et dans des phénomènes constants, régis par les lois éternelles de la création.

On sait qu’à une époque dont la date précise n’est pas fixée, les gens du pays commencèrent eux-mêmes l’obstruction de leur fleuve, pour arrêter les invasions des flibustiers des mers caraïbes. comme les Espagnols devaient plus tard, en 4760, faire obstruer la principale entrée (Boca grande) de la rade de Carthagène, pour la soustraire aux attaques des flottes anglaises. La branche méridionale du delta, appelée aujourd’hui le Rio-Colorado, qui ne figurait ‘pas sur les anciennes cartes, doit très-probablement sa naïssance à cette précaution excessive. Ce ne fut pas cependant la cause immédiate des ravages de l’ensablement. Mais elle avait ouvert un dérivatif aux eaux du San Juan, grossi à cette hauteur de tous les contingents de ses tributaires. Ce

dérivatif arrivait à l'Océan presque. en ligne droite (1), tandis que le parcours primitif décrivait des courbes qui doublaient sa longueur. Le Colorado devait donc se creuser un lit plus profond, et absorber de jour en jour une part plus considérable de la masse commune. D’autres accidents avaient encore aidé à ce déplacement : des arbres tombés, des carcasses échouées, pittoresques îlots consolidés par des agglomérations successives, que le courant n’était plus en mesure de balayer. C’est l’histoire de tous les deltas de l’ancien continent comme du nouveau ; et c’est ainsi que, par la faute des hommes, les progrès du mal s’accélérant comme les vitesses, nous avons vu, presque SOUS nos YEUX, le port de Greytown, le plus beau de la côte depuis Carthagène, entièrement détruit en moins de vingt ans, le bras qui y conduit assez envasé pour empêcher quelquefois le service du transit, et le Colorado devenu le vrai desaguadero de la mer intérieure du Nicaragua.

Or, la rapidité même de la marche du fléau prouve qu’on en sera le maître quand on le voudra sérieusement. Il ne s'agit pas ici d’un de nos lits de graviers que les siècles ont lapidifiés, et sur lesquels on peut construire comme sur du béton. Il s’agit de sable fin et de vase argileuse essentiellement mobiles, que le moindre courant déplace à volonté, et qu'un effort permanent chasserait de nouveau jusqu’à la mer, sans qu'il fût besoin de recourir à aucun appareil mécanique. Les sables pourraient même être fixés à leurs sources par des travaux analogues à ceux de la Durance, bien que dix fois moins considérables ; car ils proviennent tous des deux rivières costa-riciennes, le San Carlos et le Sarapiqui (2). Le San Juan supérieur en est affranchi. Ce

(4) Vu en pleine mer, du pont d’un navire, le Colorado ressemble à une immense tranchée tirée au cordeau, en pleine forêt vierge.

(2) Voir dans le 1° volume, pages 4169 et suivantes, le rôle du Sucio dans le Sarapiqui.

sont eux qui forment le sol des îles nombreuses qui divisent ses eaux à partir du confluent du San Carlos et lui donnent parfois un kilomètre de largeur. Mais on comprend que les plus importantes de ces îles, couvertes d’arbres magnifiques, sont des points d'appui tout trouvés pour l’établissement d’estacades destinées à rendre au bras principal sa puissance et sa profondeur. Un simple particulier, sans la moindre notion scientifique, réaliserait cette transformation à vue d'œil ; et quand’ on se décidera à barrer le Rio- Colorado, comme la convention de Rivas le permet, on s’apercevra, au premier chaland coulé à l'angle de la bifurcation, qu’il n’est pas nécessaire d'accomplir des œuvres de Titans pour ouvrir un passage dans les méandres du bas San Juan. Il suffit de savoir condenser et diriger la plus grande {orce que Dieu ait mise à da disposition de l’homme, la pression hydraulique.

Cette force livrée à elle-même, s'affirme chaque année par des transférmations inattendues. Elle déplace en une nuit les îlots verdoyants et les promontoires saillants dela veille. Elle s’est ouvert, en 1859, en moins de deux heures, avec le quart à peine de ses eaux, une issue de 250 mètres de largeur et de 18 pieds de profondeur, au milieu de la pointe de sable qui ferme le port de Greytown, c’est-à-dire à travers un petit continent ayant au moins trente ans d'existence. Tout récemment encore, en novembre 1865, quand le port semblait entièrement fermé, une erue subite, venue des pluies extraordinaires des Chontalès, creusa presque instantanément un chenal de 10 pieds de profondeur, par lequel tous les navires mouillés au dehors purent pénétrer dans son intérieur. Que serait-ce donc si sa puissance était quadruplée par le détournement du Colorado? Ce ne sont pas des travaux d'art et des créations artificielles qu’il faut à ce géant de l’Amérique centrale; — il les emporterait probablement un jour,

comme l’Escaut a balayé son dernier barrage, — c’est un lit fl 4 25

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régulier, ininterrompu, à pente uniforme, qui lui permette de retrouver avec le temps son plafond primitif, et qui rende à ses bords inondés, comme à ceux du lac de Nicaragua, leur salubrité, leur sol compacte et leur inestimable valeur pour la colonisation. ;

La suppression, du reste, partielle ou totale, du Colorado est plutôt une question de convenance locale qu’une nécessité de canalisation. Le Rio-Colorado présente lui-même tous les caractères essentiels d’un canal. Sa profondeur moyenne qui s’'augmente tous les jours est de quatre mètres, et si l’on se décidait à sacrifier Greytown, on trouverait une comypensation peut-être avantageuse dans un lac situé à la gauche de son embouchure. Ce lac parallèle à l'Atlantique, de plusieurs

lieues de longueur, malheureusement trop peu exploré jus-

qu'ici, paraît être un port naturel plus abrité et plus vaste encore que celui de la branche envasée. Il n’est séparé de la mer que par un bourrelet de sable de 2 à 300 mètres de larseur,— produit évident des apports mêmes du Colorado. En pratiquant dès lors une tranchée à l'extrémité septentrionale

de ce bourrelet, le plus loin possible.de embouchure pour échapper à son agitation et à ses dépôts, et en protégeant cette

entrée par une double jetée curviligne, on obtiendrait probablement, sans frais extraordinaires, l'équivalent du port de San Juan del Norte. C’est une solution à étudier, sur laquelle je ne suis pas assez renseigné pour être affirmatif, mais qui séduit à premiere vue par sa simplicité.et son ampieur. Son adoption concentrerait presque toutes les difficultés du fleuve dans la destruction des rapides, et il faudrait avoir bien peu de confiance dans l’art de l'ingénieur pour considérer ces difficultés comme invincibles.

On a supposé longtemps que ces rapides eux-mêmes s’étaient lentement exhaussés sous la pression d’une force plutonienne. Le fait n'aurait rien d’improbable dans un pays si souvent remué par l’action des météores souterrains

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et dont toute la constitution porte la trace d’explosions primordiales d’une incalculable puissance. Seulement il n’est pas indispensable de recourir à cette hypothèse pour expliquer l'encombrement de plus en plus visible d’une série de barrages, où s'arrêtent depuis des siècles tous les transports de l’amont du fleuve. Le so! de l'Amérique centrale est semé avec une profusion inimaginable de roches noires, plus

Ou moins entassées, vomie$ à une époque inconnue par les

emq cents foyers de ses volcans. Le lac en est bordé comme d’un collier de jais. Elles forment les assises de toutes ses îles et le relief de tous ses promontoires. Ce sont pour la plupart des porphyres basaltiques, quelquefois de dimensions énormes et constituant même des collines entières. C'était avec ces porphyres que les sculpteurs indiens exécuiaient leurs ouvrages d'art, sans le secours du fer qui leur était inconnu. ils n’ont aucune analogie de dureté avec les nôtres et ilsse prêtent facilement à toutes lesutilisations. Or, depuis que le Nicaragua existe, le réseau entier de’ses lacs et de ses rivières déracine et charrie jusque dans le fleuve ces blocs erratiques dont l'accumulation a fini par obstruer les passes originelles des raudales (1). J'ai eu l’occasion de constater cette translation à San Carlos par une expérience décisive. J'avais fait enlever une certaine quantité de ces blocs arrêtés au sommet de l'angle formé par le lac et le San Juan; un mois après, il y en avait d’autres, venus peutêtre de dix lieues dans l'intérieur du lac. Telle est à mes yeux la principale cause du développement acquis par les rapides et notamment par celui de Machuca (2). Presque nulle part le seuil primitif ne s’y montre; ce sont des pierres roulées, exactement comme dans un torrent, qui constituent

(4) Du mot espagnol raudo, précipité, torrentueux, rapide.

(2) Ainsi appelé du nom du capitaine Diego Machuea, qui, le premier, explora la rivière en 1529.

leurs affleurements ; et toutes les fois que les indigènes ont voulu se fraver un passage pourleurs chalands, ils n’ont eu qu'à déplacer ces pierres à la main. I1 me paraît donc fort probable qu’en enlevant, par un procédé quelconque, mais dans tous les cas sans danger pour la santé des travailleurs, ces agglomérations de roches sans cohésion, on retrouverait le chenal des anciens jours et, par conséquent, le litnaturel du canal.

Le seuil, d’ailleurs, de ces resserrements montagneux n’est pas de ceux qui défient la puissance humaine et ses moyens ordinaires de destruction. Ordinairement composé de stratifications calcaires, se détachant comme des ardoises, il ne nécessiterait pas même l’emploi de la poudre. On peut compter les couches de cette formation schisteuse dans la coupe verticale du mamelon qui couronne le fort Castillo. Je l’ai retrouvée sur tout le territoire de l’Isthme, jusque sur la plage dallée de la baie de Salinas; et c'est un peu abuser de l’autorité scientifique que de nous présenter cette charpente comme inattaquable. L’ingénieur qui a le mieux étudié le régime du fleuve, John Baily, déclarait, il y a plus d'un quart de siècle, que les rapides pourraient être facilement détruits par la pratique usuelle de son temps (1). La science aurait-elle donc rétrogradé ? Il est vrai que John Baily était un homme d'observation et non de système, et qu'il n'aurait pas imaginé l'immersion des vallées et le détroit de Magellan. Son premier exposé concluait simplement, comme je conclus moi-même, au rétablissement de l’ancien lit du desaguadero par des procédés connus de tous les praticiens : et si l’on songe que le coût du canal entier n'était guère évalué alors à plus de cent millions, on reconnaîtra

M) APUNTAMIENTOS sobre el lago de Nicaragua, etc. traduction de l'anglais en espagnol, de M.le docteur Aycinena, mort évêque de Tra-

janopolis, pages 11 et 12.

que, si la science a progressé sur ce point, c’est surtout en exagération de travaux et de dépenses pour vaincre des difficultés chimériques.

Le tracé dela branche occidentale n’a pasété, comme celui du versant de l’Atlantique, indiqué par la nature. Il relève dès lors à peu près exclusivement des calculs des hommes spéciaux ; et comme il ne peut se passer de l'appareil des écluses et de tout le mécanisme qu’elles comportent, mes indications ne sauraient avoir, sur te point, qu’une portée restreinte. Mon choix personnel de l’isthme de Salinas reste subordonné aux vérifications scientifiques. Des raisons de premier ordre me l'avaient fait adopter, en principe, comme la plus désirable des solutions; mes explorations ultérieures n’ont fait que me confirmer dans ces vues. Mais ces explorations ne sont pas celles d’un ingénieur ; elles n’ont pas été faites le mètre et le niveau à la main; elles ne m'ont donné aucune notion précise sur la hauteur du faite à franchir et sur le cube'de Ia section à opérer. Je les rapporterai sans autre prétention que celle de fournir des renseignements utiles à des juges plus compétents que moi, à qui je ne demanderai que d’apporter, dans leur étude définitive, la sincérité, la persévérance et le dévoment que je n'ai jamais rencontrés jusqu'ici dans mes coopérateurs.

Les projets de coupure du seuil du Pacifique sont nombreux. Ils embrassent toute la côte, de plus de cent lieues de longueur, s'étendant du golfe de Nicoya à la baie de Fonséca, et ils se divisent en deux groupes principaux, ceux qui empruntent les eaux des deux lacs de Nicaragua et de Managua, et ceux qui passent directement du premier de ces lacs à l'Océan. C’est le projet du prince Louis-Navoléon,

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