ÊTRE
qui représente dans sa forme la plus complète l’utilisation des deux lacs; c’est le seul même dont le tracé ait donné lieu à un devis et à des estimations motivées (1). Mais ces devis et ces estimations ne pourraient être acceptés aujourd'hui ; leurs données topographiques sont au moins aussi incertaines que celles du tracé de Salinas. Il ne reste en présence que des systèmes dont la théorie peut être appréciée en pleine connaissance de cause, et c’est au nom de cette théorie que je crois devoir repousser avant tout, pour un canal interocéanique, tous les projets du premier groupe, que l'expérience d’ailleurs a fait complétement abandonner depuis quelques années. fi
Deux considérations militaient en faveur du choix du prisonnier de Ham, celle de favoriser la ville de. Léon, la capitale du Nicaragua, et celle d'aboutir au plus beau port dela république, en embrassant dans une vaste synthèse tout le développement de ses eaux intérieures. La considération politique toute locale a disparu devant l'intérêt universel ; il importe peu au commerce du monde que ce soit Léon ou Rivas qui profite du voisinage du bosphore, tandis qu’il lui importe beaucoup que ce bosphore réalise l’idéal de son nom. Quant au port de Realejo, dont la tradition racontait des merveilles, il me mérite plus, depuis longtemps, son antique réputation. Rongé par les végétations polypières des: mangliers et comblé, dans les trois quarts de son étendue, par la vase qu’elle retient et qu’elle fixe dans leurs inextricables racines, ïl ne jouit pas même d’une entrée suffisamment sûre pour uñ grand mouvement maritime (2). Salinas lui est dix fois supérieur à tous les points de vue. Le projet
(1) Voir, aux notes et documents, n° 5, le travail entier du prisonnier de Ham. | |
(2) Voir, dans le 4e" volume, pages 231 et suivantes, le récit de mon voyage à Realejo. è
napoléonien s’est donc trouvé dépouillé par le temps de ses deux principaux avantages. Conçu d’ailleurs à une époque de trafic modéré, où personne ne devinait la révolution économique déterminée par les découvertes aurifères de la Californie et de l'Australie, il suppose un état de choses qui n'existe plus, et ne saurait s’accommoder aux exigences de rapidité et de simplicité du transit moderne. Ce sont ses inconvénients qui seuls frappent aujourd’hui l’observateur : impartial : la complication excessive de ses organes, le cube énorme de la tranchée de Léon, l’inconnu des travaux de dragage du lac de Managua, et, par-dessus tout, les 42 écluses que réclame son développement de 460 kilomètres; inconvénients qu'aucun avantage ne saurait compenser, et qui condamnent, avee le tracé du prince Louis- Napoléon, tous ceux dont la base est l’utilisation des deux lacs.
La plupart, du reste, de ces derniers, adoptés un moment sur de simplesindications locales, sans queleurs promoteurs les eussent vérifiées, ne prouvent que la légèreté traditionnelle avec laquelle on procède dans le monde des affaires. Aucun d'eux ne mérite un examen sérieux. Celui qui aboutit à l'océan Pacifique par le Rio-Tamarindo a été abandonné au premier coup d’œil jeté sur les lieux. Ils ajoutent tous aux difficultés du projet par Realejo, la difficulté presque insurmontable d’une création de port artificiel sur une côte battue par un ressac éternel, envahie par des collines de sable et soumise aux alternatives pestilentielles et destructives des hautes marées.
En réalité, de toutes ces combinaisons, la plus ration nelle, la plus grandiose et probablement la moins coûteuse, serait encore.celle de l’Estero real, que M. Squier préconisait, et dont on ne s'est pas assez préoccupé. On appelle Estero real un:véritable bras de mer de dix à douze lieues de longueur, quise jette dans la baie de Fonséca, derrière
la chaîne des Marabios. Ce bras de mer est formé de la réunion de plusieurs rivières appartenant à la section orientale du département de Chinandega, et dont l’une, la Villa- Nueva, remonte jusqu'aux montagnes ségoviennes.A partir du confluent de ces cours d’eau le fleuve se dirige à la mer, large comme un détroit, à travers des forêts séculaires, malheureusement formées en partie de inangliers, dont la marée découvre et recouvre les racines pendantes. Or, de là baie de Fonséca au lac Managua, la nature a disposé, derrière la chaîne des Marabios, une belle et large vallée où coule paisiblement le principal affluent de l’Estero real. C'est dans cette vallée et par la canalisation de cet affluent que la jonction du lac de Managua au Pacifique pourrait s’operer un jour, sans dépenses excessives, et avec l'avantage immense de déboucher dans la plus belle rade de toute la côte occidentale. John Baiïly avait été vivement frappé de cette prédestination, et M. Francisco Morazan m'a affirmé que les papiers de son père, confisqués à Costa-Rica après son exécution, contenaient un mémoire de cet ingénieur qui prouvait la facilité du passage. J'ai cherché ce mémoire à San José sans pouvoir retrouver, sa trace; mais tous les renseignements recueillis m'ont confirmé ses conclusions; et si l’on songe qu'avec l'avantage de la pente naturelle du
. terrain et de l’utilisation d’une rivière, il joint le double
mérite d'éviter les envasements latéraux du lac de Managua et les ensablements du Pacifique, on reconnaîtra qu’il réaliserait mieux que tout autre le type du canal calédonien, et qu'il laisserait même bien loin derrière lui le projet si vanté du prisonnier de Ham.
-__ Mais, comme le disait avec raison M. de Humboldt, ce ne sont lè que d’heureuses conditions de roulage intérieur. Le seul fait de la multiplicité des écluses leur enleve toute capacité d’appropriation aux nécessités internationales. Il est déjà assez regrettable qu’on ne puisse passer de plain-pied
du lac de Nicaragua dans la mer du Sud, sans ajouter encore par des escalades supplémentaires, aux lenteurs, aux chômages et aux encombrements de l'escalade inévitable. Le lac de Managua est à huit mètres au-dessus de celui de Grenade. Ces huit mètres, qui donnent lieu aujourd'hui à la chute du Tipitapa, devraient être rachetés par trois écluses sur chaque versant. La traversée de ce bassin supérieur doublerait donc le nombre des portes à ouvrir et à fermer chaque jour devant des centaines de navires. Il n’en faut pas davantage à mes yeux pour la faire écarter en principe, et je m'étonne que des idées si simples aient été. si peu comprises jusqu’ici.
Tout le problème se réduit done, au premier abord, à trouver, du lac de Nicaragua au Pacifique, un passage dont la tranchée à ciel ouvert permette de prendre le lac pour réservoir d'alimentation, sans exiger un déblai hors de proportion avec le capital normal d’une telle entreprise. Ce passage existe-t-il? Cela ne fait doute pour personne dans le pays. On en aurait découvert dix, si toute exploration n’y était pas difficile et coûteuse, siles ingénieurs surtout ne reculaient pas trop souvent devant la moindre fatigue. La configuration du sol, les petites chaînes qui s’y succèdent, et les nombreuses rivières qui arrivent à la mer en les contournant, prouvent que, sur plusieurs points, des issues naturelles ont été ménagées presque au niveau du lac. Le tracé de la commission américaine de 1849 utilisait une de ces issues jusqu’à Brito. Le projet plus récent de M. Sonnenstern revendique l’honneur d’en proposer une plus avantageuse entre l'embouchure de l’Ochomogo et celle de Rio- Escalante. Je reviendrai tout à l'heure sur cette dernière solution non encore vérifiée. Mais celle de Brito, telle que j'ai pu le reconnaître moi-même sans le vouloir, donnera une idée sommaire des facilités générales que présente toute la région pour une simple coupure.
394 CHAPITRE XIL.
On sait que la ville de Rivas est située à trois kilomètres
du lac dans une plaine élevée de 5 à 6 mètres-au-dessus de son niveau. Voulant aller un jour de cette ville à la baie de . Salinas, je me trompai de route. Me fiant à des indications de voisinage qui reposaient sur un malentendu, je me dirigeai droit à l'Océan par un chemin que les habitants appelaient le camino real. Or, ce camino real, bordé d’haciendas de cacao, de ranchos indiens et de forêts d’acajou, me conduisit, sans quitter la plaine, jusqu’à un. village nommé Tola, placé au milieu d’une enceinte de mamelons verts qui doit être le point central de l’Isthme. J'avais fait deux lieues pour arriver à Tola; et j'avais rencontré aux trois quarts du chemin une jolie petite rivière venant du nord et se rendant au sud vers le Pacifique. L'idée ne me vint pas de suivre le cours de cette rivière, ce qui eût été facile à cheval du moins pendant un certain temps, car elle: n'avait guere qu’un pied d’eau sur dix pieds de, largeur. : Ma préoccupation de Salinas me rendait un peu indifférent aux autres tracés possibles : mais, au retour, je fus plus curieux. Le camino real ne m'avait conduit, au delà de Tola, que dans les quebradas d’une petite sierra où il n’y avait plus ni route, ni passage. Arrivé au sommet de cette sierra, sur un plateau d’où l’on découvrait la nappe miroitante de la grande mer, j’eus l’explication de mon.erreur par le mot salinas appliqué à des. salines voisines, et je revins en toute hâte pour explorer un peu..la rivière avant la nuit. :
C'était un délicieux ruisseau qui servait à l'irrigation de nombreuses haciendas; son courant, plus rapide que ne le comportait son volume d’eau, indiquait la proximité de sa source, et je voyais-devant moi, au nord, les charmantes collines boisées qui dévaient lui avoir donné naissance. Il était malheureusement trop tard pour le descendre. La nuit arrive vite dans ces climats; et mon cheval épuisé
pouvait à peine me ramener à Rivas. Seulement, pendant que je le faisais reposer, j’allai de rancho en rancho interroger tous les habitants du pueblo, et ils furent unanimes pour m'’assurer que la rivière recevait une lieue plus bas un autre rio qui la grossissait de moitié et qu’elle se dirigeait ensuite jusqu’au Pacifique à travers une échancrure de petites montagnes. J'avais remarqué cette échancrure du haut de ma sierra, sans me douter que ce fût le défilé du tracé de Brito, dont la rivière s’appelle le Rio- Grande, et dont la direction coupe le seuil de l’Isthme un peu plus au sud. Mais le peu d'altitude du plateau central de Tola suffisait à me démontrer que son percement n’était qu'une affaire de machine et d’argent, et que, renfermée dans les limites d’une tranchée à écluses, la question était résolue par le Rio-Grande aussi bien que par le Rio-Escalante.
Pouyait-elle maintenant être renfermée dans ces limites étroites? C’est sur ce terrain que je me trouve en complet désaccord avee les hommes spéciaux. Ils regardent tous le choix du port sur le Pacifique comme un détail secondaire; je le regarde comme l'élément capital du problème. Ils supposent tous la'facilité de créer sur un point quelconque de la côte, le bassin nécessaire à l’entrée des navires dans le canal; je considère cette facilité comme un rêve; et j'en conclus que, dût-on doubler le cube des déblais pour aboutir à un port tout créé, et créé dans des conditions admirables, il n’y aurait pas à hésiter. On peut calculer avec certitude la dépense extrême d’un remuement de terres et de roches dont la formation géologique est connue; je ne crois pas qu'il y ait un devis possible pour des travaux hydrauliques considérables sur les bords ensablés du golfe du Papagayo (1). Telle est, la raison souveraine de ma préférence
(4) Voir, dans le 427 volume, pages 105 et suivantes, les inéonvénients de la {asca dont sont affligés ces rivages.
396 CHAPITRE ,XIL.
pour la coupure de Salinas, sur laquelle j'espère, du reste, jeter assez de lumière pour la relever d’une condamnation sommaire que rien ne justifie. |
Je comprends, à la rigueur, qu’on puisse se passer d’un: véritable port sur l’Atlantique, océan sans marées, avec une entrée sans écluse, sur un fleuve toujours libre, quoiqu'il soit manifestement imprudent de n'ouvrir aucun refuge aux avaries maritimes. Mais à l’extrémité d’un canal artificiel où le moindre accident peut arrêter à la fois deux mille navires, un refuge incertain ou insuffisant équivaudrait à la suppression même du transit. M. Michel Chevalier, dont l'opinion a tant de poids en pareille matière, par le fait de sa double qualité d’économiste et d'ingénieur, signalait déjà, en 1844,avant les grandes découvertesaurifères, cette nécessité impérieuse du bosphore à ouvrir, soit à Panama, soit à Nicaragua; et je ne puis mieux faire que de m’appuyer sur cette autorité magistrale, pour faire sentir toute la justesse de mon point de vue, et la subordination réelle de la tranchée au port d’accession.
« Cette condition d’un canal maritime, » dit M. Michel Chevalier, «qui permette aux navires européens ou anglo- «américains de se rendre, sans rompre charge, d’un océan «à l’autre jusqu’à Lima, Acapulco ou Macao, en entraîne «une autre qu'il ne faut pas passer sous silence. Le canal « devra être en jonction immédiate avec la pleine mer. Je « veux dire qu’il devra, par chacune de ses extrémités, « déboucher dans un port offrant un mouillage suffisant « aux navires, non pas seulement à une certaine distance « du rivage, mais tout juste contre la terre ferme. En beau- « coup de ports, à Panama, par exemple. le mouillage est «un peu éloigné de terre. Le chargement et le déchar- «gement s'opèrent par l'intermédiaire de pirogues ou. «d’autres alléges. Ce n’est qu’un médiocre inconvénient «en un port qui est un terme de voyage: il en résulte un
«petit surcroit de frais pour déposer ou prendre une « cargaison, mais peu importe alors. Aux issues d’un canal « océanique, au contraire, ce ne serait rien moins qu'une «interruption de la navigation. Autant vaudrait une « muraille en travers, de cent pieds d’élévation, par le beau « milieu du canal. Cette clausesupplémentaire du programme «ne sera pas aisée à remplir, et un savant capitaine de « Vaisseau de notre marine royale, qui revient des parages « de l’Isthme, me disait avec infiniment de raison qu’elle lui « semblait devoir donner plus d’embarras que le creusement « même d’un canal de 5 à 6 mètres de profondeur entre les « deux océans (1). »
La nécessité d’un port sur le Pacifique, vaste, sûr et toujours accessible, prime donc le choix même du passage, et doit être considérée comme la clause essentielle du programme. C'était la raison déterminante du tracé de Realejo. C’est le côté séduisant de celui purement théorique, qui couperait l’isthme costa-ricien entre les deux grands bassins de Boca-Toro et de Golfo-Dulce, C’est pour obéir à cette nécessité comprise dès le début, que M. John Baïily avait jeté les yeux sur le port de San Juan del Sûr, devenu pius tard le terminus de la route du transit. Mais San Juan del Sûr est une crique étroite, de la forme d’un croissant, bordée d’une marge sablonneuse tellement épaisse qu’elle suppose un ressac continu et peu de sécurité pour le mouillage. Aussi, quand je la visitai en 1858, ne contenaitelle que trois coques de navires échouées et abandonnées. Les sables s’entassaient en mamelons de plusieurs mètres de hauteur et s’avançaient jusque sous les maisons bâties en pilotis trèes-élevés, sans doute, en vue de cette inondation d’un nouveau genre. Un établissement américain, tout en fer et plus menacé que les autres par sa proximité de la
(4) L'Isthme de Panama, pages 48 et 49.
rive, y était comme dressé sur des échasses. San Juan del Sûr d’ailleurs ne pourrait recevoir plus de 25 à 30 bâtiments, et son entrée est assez dangereuse pour que les steamers de la ligne du Pacifique ne se hasardent jamais à la franchir. Or, il n’y.a pas d'autre aboutissant naturel dans'toute la zone préférée par les ingénieurs à cause de la facilité de sa section. On ne trouve plus, en remontant vers le nord, que des embouchures envasées et barrées, transformées par la marée haute en estuaires intermittents. C'est ee qui explique comment M. Orville Childs et la commission américaine de 1849 se sont arrêtés à l’idée de dépenser 12 à 15 millions à Brito, pour y créer un refuge impossible et insuffisant de 100 à 150 hectares d’étendue; solution désespérée, qui, même en Europe, déconcerterait tous les calculs et ne permettrait de fixer aucune limite de temps et d’argent à son exécution.
Ce port existe cependant, ce port si indispensable ‘au
canal, que son défaut équivaudrait à une muraille de cent pieds de haut au milieu de son parcours. Il existe à quelques lieues plus au sud, et dans des conditions merveil leuses. Salinas est à la fois une baie et un port. Sori enceinte presque circulaire embrasse une superficie d’environ 5,000 hectares, dont la profondeur, sondée par le, capitaine sir Edward Belcher en 1836, varie de 10 à 25 metres. Aueune rivière ne s’y jette, et par conséquent ne l’envase. Sa plage, est même dallée en partie comme les rues de Florence ou de Gênes, et'tellement accore que les navires du plus fort tonnage pourraient s’y amarrer et s’y décharger. Entourée d’ailleurs de hautes berges coupées à pic, elle défie Les vents du nord-est qui bouleversent jusqu’à la baie de Fonséca. Vue du haut de ces berges, on dirait un lac immobile au fond d’un entonnoir, avec une issue sur la haute mer. Cette issue elle-même pourrait être facilement réduite aux proportions d’un goulot, et faire ainsi de la baie