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de Salinas le plus magnifique port fermé de l’Amérique occidentale; car elle est dotée d’une île centrale dont l’union avec la rive du nord par une digue utiliserait très-heureusement les débris rocheux de la tranchée de l’ISthme.
On arrive de San Juan del Sür à Salinas en escaladant une série de collines bordées par des lits de torrents et complétement isolées les unes des autres. Dès qu’on se trouve sous la latitude de la baie, c’est-à-dire à partir d’Ostional (1), la descente de ces collines, qui ne sont peuplées que de milliers de crabes à paties rouges et à carapace violette, ramène invariablement le voyageur à la plage, sur laquelle s'ouvrent toutes leurs vallées, Il en est ainsi jusqu’au milieu du parcours de l'enceinte, où se dresse tout à coup une rampe abrupte de 309 à 400 mètres de hauteur, conduisant au plateau de la Sapoa. Le reste du pourtour n’est plus dès lors qu’un seul massif, presque vertical, fermant ia baie . comme une muraille. C’est du sommet de cette muraille, sur le plateau costa-ricien, qu’on embrasse le mieux l’admirable dévèloppement de ce bassin, à qui Dieu a donné, par surcroît, une rade foraine, nommée la baie de Sainte- Hélène; et je ne crois pas qu’en présence d’un pareil spectacle, on puisse songer à chercher un autre terminus sur le Pacifique, quand on connaît les conditions hydrographiques de la côte. |
Mais le seuil àcouper, m’a-t-on dit depuis, dépasse de beaucoup les proportions acceptables d’un pareil travail. I s’agit de hauteurs de 500 mètres et d’épaisseurs formidables, qui exigeraient des centaines de millions de mètres . cubes de déblais, et par conséquent un capital illimité. Je regrette d’être obligé de repousser toutes ces exagérations; elles n'auraient pas dû se produire au nom de la science ;
(1) Voir, dans le 1° volume, pages 364 et 365, l'itinéraire de cette région peu connue.
elles ne prouvent que l'insuffisance de l'exploration de 1859, et ne sauraient prévaloir contre des témoignages nombreux dont il sera facile de vérifier la parfaite exactitude, quand on se préoccupera un peu moins de son bien-être et un peu plus de sa mission.
La chaussée qui sépare le lac de Nicaragua de la baie de Salinas n’a que 22 ou 24 kilomètres de largeur, environ le sixième de la traversée de Suez. Encore ces 24 kilomètres se réduisent-ils en réalité à 15 ou 16, par suite de circonstances locales que je vais indiquer. Les deux aboutissants naturels d’un tracé de canal dans cette direction sont : sur le lac, l'embouchure de la Sapoa, et, sur l'Océan, une large vallée à fleur d’eau, ouverte perpendiculairement à la baie, au pied même de la cuesla rapide qui conduit au plateau costa-ricien, La Sapoa descend du plateau par bonds tumultueux, après avoir reçu un certain nombre de torrents, tous sortis, comme elle, des flanos de l’Orosi; puis, arrivée au bas de la rampe, à deux lieues environ de son embouchure, elle coule paisiblement jusqu’au lac avec si peu de pente, que son niveau n’est que le prolongement de celui du grand réservoir, Elle constitue donc; à première vue du moins, et autant qu'il est permis d’en juger sans études spéciales, un tronçon de canal tout fait, de 5 à 6 kilomètres de longueur, auquel quelques travaux de dragage donneraient, sans frais excessifs, la profondeur nécessaire. La Sapoa est d’ailleurs une délicieuse rivitre, moins large que la Saône à Lyon, dont les bords déroulent toutes les splendeurs de la végétation tropicale. Cest en longeant sa rive gauche que j'ai rencontré des bambous (cañas) de 60 pieds de haut et de 12 à 15 centimètres de diamètre qui m’apparaissaient de loin comme de gigantesques buffets d'orgue.
Du côté de la baie, il n’y a pas de rivière. Mais on peut choisir entre les passages au niveau de l'Océan, La moitié septentionale de son périmètre n’est qu’un éventail de vallées plus
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ou moins profondes, se dirigeant toutes vers le lac. Quelques-unes de ces vallées ont plusieurs kilomètres de longueur, sans pente sensible ; et celle que j'ai indiquée, au pied de la cuesta qui termine la fierra caliente du Nicaragua, est une véritable plaine, dont on peut suivre de l’œii le développement indéfini, car les arbres rabougris et espacés de toute cette région argileuse n’interceptent que très-peu l’horizon. La plaine débouche juste au milieu de l’enceinte, en face de l’île verte qui porte aussi le nom de Salinas. C’est la limite rationnelle des deux États, comme c’est le point de séparation de deux climats et de deux systèmes montagneux très-différents ; et si les constatations des sens ont une valeur quelconque, aucun autre point de l’Isthme n’accuse une prédestination aussi évidente pour servir à la dernière étape du canal interocéanique.
Toutes les difficultés de cette œuvre grandiose, sur laquelle on a accumulé tant d'erreurs, se trouvent donc renfermées, comme on le voit, dans un parcours de 15 à 16 kilomètres, à peu près la distance de Paris à Versailles. J'avais annoncé, en 1858, d’après l'ingénieur danois OErstedt, qu'il existait quelque part dans cette arête centrale une dépression de 40 mètres au-dessus du niveau du lac. Cette dépression m'avait été confirmée à Costa-Rica par le président Mora et par un géomètre allemand chargé quelques années auparavant de faire le nivellement de l’Isthme pour le compte d’une compagnie anglaise. J'aurais pu même alors, si j'avais été assez riche pour les payer, rapporter en Europe les plans et les profils de ce nivellement, et par conséquent la preuve de l'existence de la dépression. Mais on sait dans quelle détresse financière j'ai toujours été laissé en Amérique par tous mes associés. Je n'étais pas en mesure de faire vérifier l'indication capitale de M. OErstedt. J’ai dû me contenter de la produire avec les témoignages
qui la corroboraient, parmi lesquels figurait celui de Il : 26
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M. Felipe Molina, ministre de Costa-Rica à Washington (4).
Depuis, les recherches de M. Durocher n’ont pas abouti à la reconnaissance de cette dépression. Cela prouve-t-il qu’elle n’existe pas? J'ai déjà dit et je répète, qu’au point de vue des études techniques, l’expédition de 1859 doit être considérée comme nou avenue. Toutes les objections qu’on m'a opposées, à dater de cette époque, avaient été puisées
dans les ouvrages de Squier ou dans le rapport de M. Or-
ville Childs. Aucune constatation originale n’est sortie à ma connaissance du travail de nos ingénieurs. Tous les plans que j'ai vus ne sont que des copies, et quelquefois des copies très-maladroites (2). Le chiffre même des 500 mètres d'altitude du massif de l’Isthme a été emprunté, en l’amplifiant, à M. Childs qui en effet signale, non 500 mètres, mais 432 pieds, comme étant la hauteur du col au-dessus
de la Sapoa. Ne suis-je pas autorisé des lors à n’accorder aucune autorité à ces affirmations sans preuves? Le nivelle-
ment méthodique de l’Isthme est à refaire, et tant qu'il
n’aura pas été accompli dans des conditions suffisantes de dévoüment et de sincérité, je persisterai à penser, d’après mes propres impressions sur place, que la ligne de Salinas est le meilleur tracé du bosphore américain (3).
La configuration du sol suffirait à démontrer que, s’il ya, en effet, des points culminants très-élevés, il n’y a pas de massif proprement dit, et qu'on peut arriver de la Sapoa,
(4) M. Molina, l'historien national de Costa-Rica, affirme dans son Bosquejo, page 50, que le point culminant de la Linea divisoria de la Sapoa à Salinas, n’est que de 142 pieds.
(2) Une de ces copies, où l'ingénieur avait voulu mettre du sien, faisait bravement passer le canal à travers une montagne à pic, tandis qu'il y avait une vallée de l’autre côté. L’ingénieur n'avait vu ni la montagne, ni la vallée. Quelle confiance peuvent mériter de pareils travaux où l’observation personnelle n’a pris aucune part ?
(3) Elle est indiquée dans la carte de M. Martin de la Bastide sous ce ütre : Canal à élargir.
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jusqu'aux deux tiers du parcours, sans rencontrer aucun faîte continu. En descendant du plateau costa-ricien vers le lac, on tombe presque immédiatement dans les méandres d’un torrent appelé avec raison le rio de las Vueltas (1), dont le lit est l’unique chemin de cette promenade, et contourne quarante collines avant de rejoindre la Sapoa. Or, le point de départ de cette descente, l’hacienda de la Sapoa, est des deux tiers plus rapproché de l’Océan que du lac. S’il existe donc une barrière centrale entre les deux versants, ce que j'ignore, elle ne peut avoir qu’une épaisseur de 2 ou 3 kilo- - mètres; et il fa udraït désespérer de la puissance mécanique de notre temps, si pour une entreprise de cette importance, elle reculait devant un pareil obstacle. Quant à la physionomie générale du pays, elle est telle qu’on s'étonne en le parcourant que le canal ne soit pas fait. La Sapoa coule dans une plaine parfaitement unie, élevée seulement de 2 à 3 mètres au-dessus de son étiage. Sur sa rive droite, et par conséquent du côté du sud, une sierra très-saillante barre la plaine. C’est à la fois le premier échelon de l’Orosi et la continuation du plateau costa-ricien. Du côté du nord, au contraire, des vallées nombreuses s’ouvrent sur tout le - cours de la rivière et paraissent se diriger vers l’Océan avec des courbes infinies; mais nulle part ne se dresse une chaîne continue et même une montagne quelconque; de sorte que tout le problème semble se résumer dans le choix de celle de ces vallées transversales qui se rapprochera le plus de l’aboutissant océanique, à travers une aggloméra-
(1) La rivière des détours. C’est dans le lit à sec de ce torrent que j'ai vu les plus beaux serpents du monde, de trois à quatre mètres de long, jaune orange tachelté de noir. Ils montaient tranquillement dans les arbres ou s’enfuyaient à travers les roches qui garnissaient les deux pentes. Mais je ne serais pas étonné que la rencontre de ces trigonocéphales eût découragé plus d’un explorateur. Il y a plus de femmes que d'hommes dans la génération masculine de notre temps.
tion de moins de 3 lieues n’offrant aucune résistance aux efforts de l’industrie humaine.
Toute la charpente, en effet, de cette fourmilière de mamelons est composée de ces mêmes schistes calcaires ou talqueux que j'avais déjà remarqués au fort Castillo et ailleurs. Ce sont leurs stratifications durcies par l’eau de mer. qui forment le pavage de la baie de Salinas, pavage tellement régulier qu’on dirait un parquet découpé en losanges (1). Les mêmes strates dallent en partie le lit en escaliers du rio de las Vuelias. On peut compter leurs couches peu épaisses dans quelques falaises à pic du bord de la mer. Elles affectent des nuances souvent très-diverses et paraissent d'autant plus dures qu’elles sont plus élevées, celles d’en bas n'étant plus que des couches d'argile. Je ne suis pas assez géologue pour expliquer le mélange de ces élements de nature friable, se détachant parfois comme des ardoises, avec les roches de formatiox ignée et les porphyres basaltiques qu’on trouve semés sur toutes les pentes de l’Isthme. Maïs en ne me plaçant qu’au point de vue du travail, je ne crois pas que rien dans ce mélange puisse l’entraver, et ilne me semble pas indifférent pour
(4) Cette baie de Salinas est une merveille en tout. On y a découvert et même essayé des gisements de houille. On y découvrira probablement des sources d’asphalte et de pétrole, et c’est dans son voisinage que se trouvent les plus riches mines de cuivre de la république. Mais elle serait, en outre, le paradis d’un conchyliologiste. Sa plage est couverte des plus éclatants coquillages de l’océan Indien. Je vovais, au bruit des pas de mon cheval, des centaines de mollusques s’enfuir à leur facon, chargés de leurs maisons aux formes variées, notamment de lé famille des Troques et de celles des Volutes, des Tritons et des Buccins. A Colon, au fond de l'océan Atlantique, ce sont les polypiers de toute espèce qui constituent la matière même du rivage, sur lequel viennent échouer à chaque marée des flottilles de galères violettes. À Salinas-Bay, il n'y a ni galères, ni madrépores. Mais l'aristocratie des mollusques gastéropodes semble avoir choisi celte plage abritée pour rendez-vous, et un amateur y recueillerait en une heure la plus charmante collection de coquilles riches et élégantes.