‹ A travers l'Amérique CentraleChapitre 5 sur 64 · PEN · texte numérisé non relu

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Le Canal du Nicaragua.

SON HISTOIRE. — ANTONIO DE LA CERDA ET LE CONGRÈS DE GUATÉMALA. — LA MAISON PALMER, DE NEW-YORK. — GUILLAUME DE HOLLANDE ET LE GÉ- NÉRAL VERVEER. — LE GÉNÉRAL MORAZAN. — LE MARQUIS AYCINEMA — CONSEILS D'ALEXANDRE DE HUMBOLDT. — ÉTUDES DE JOHN BAILY. — INTER- VENTION DIRECTE DU NICARAGUA. — LE FRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE. — LA COMPAGNIE AMÉRICAINE DE TRANSIT. — LE COLONEL ORVILLE W. CHILDS. — CONCLUSION.

La première réflexion que m'inspire la transition actuelle des tracés du Darien au canal du Nicaragua, c’est qu’en abordant ce dernier, nous marchons du moins sur un terrain solide. Il ne s’agit plus ici de convictions individuelles, mais de faits publics vingt fois constatés. Le Nicaragua n’est pas inabordable comme le Choco. On n’y rencontre ni population hostile ni débordements périodiques. Deux cent mille voyageurs l’ont traversé sans armes et sans péril depuis quinze ans, et c’est peut-être en ce moment le. coin du monde le plus sillonné d’explorateurs de toute espèce. Les notions qui le concernent revêtent donc un caractère de certitude qu’on ne retrouve au même degré sur aucun autre point. Les chiffres, cette fois, sont des chiffres. Les cotes de nivellements et de sondages représentent des opé-

rations positives longuement accomplies par des praticiens expérimentés, et non plus des appréciations sommaires ‘simplement basées sur une vue générale du pays, et aussi dépourvues d’autorité que de précision.

Au Nicaragua d’ailleurs les lignes sont nettes. On ne se perd pas dans un dédale de rivières sans nom et sans cours régulier et dans une accumulation de forêts sans issue. Une mer intérieure pour bassin d’alimentation, un grand fleuve qui en sort pour branche orientale et une tranchée occidentale de 22 à 30 kilomètres, le sixième de la coupure de Suez, telle est, en trois mots, toute l’économie du projet. On peut discuter indéfiniment sur la nature des travaux qu'elle exige et sur le choix à faire entre les aboutissants proposés pour le versant du Pacifique. Mais des études formelles ont fixé, dans tous les cas, la limite extrême des dépenses; et cette limite n’est pas de celles qui font reculer, avec raison, les capitaux les plus hardis, comme à Tehuantepec, à Panama ou au Darien; c’est à peine l’équivalent d’un de ces chemins de fer étrangers Sans produit et sans garantie, que nous avons semés, avec tant de légèreté, de la Néva au Guadalquivir, au risque d’y engloutir plusieurs milliards de l'épargne nationale. |

Aussi l’histoire du canal de Nicaragua, que je vais esquisser rapidement jusqu’à l'heure présente, ne ressemblet-elle en rien à celle des autres tracés. C’est une histoire vivante, réelle, sans solution de continuité, à laquelle l’isthme entier s'associe depuis un demi-siècle. En la lisant, on se demande pourquoi le canal n’est pas ouvert. Sa facilité d'exécution n’a jamais été mise en doute sur les lieux. Ce n’est qu’en Europe, dans les ouvrages spéciaux écrits par des hommes de cabinet ou de systèmes, qu’on s’est avisé de torturer cette chose si simple, pour lui créer des impossibilités de fantaisie. Il faut surtout venir en France pour savoir combien l’aberration personnelle, dé-

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guisée sous le nom de science, peut accumuler de sottises sur un pareil sujet; et l’on étonnerait fort les naïfs riverains du San Juan si on leur racontait qu'entre autres solennelles niaiseries, on a proposé de le rendre navigable par l'immersion des vallées, c’est-à-dire par le double fléau de l’inondation et de la peste organisé sur tout son parcours (1).

En Amérique done, où le bon sens n’a pas encore abdiqué devant l’hallucination doctrinaire, tout se résume en une question d'argent, sans jamais dépasser le maximum de 160 millions fixé par la commission américaine de 1850. Il n’y a pas eu, depuis quarante ans, d'autre souci que celuilà. Seulement, depuis quarante ans, les conditions hydrographiques du fleuve et du port de Greytown ont subi de telles aggravations, que si l’Europe ne se hâte d’aviser, il faudra bientôt 200 millions de plus pour y remédier. L'année 1861, notamment, avec ses pluies extraordinaires, a produit, jusque dans le lac, des désordres qui m'ont épouvanté, et j'ai dû faire, sur place, cette inutile réflexion, que si ma voix avait été écoutée en 1858, de grands malheurs et de grandes dépenses auraient pu être évités. Mais au début, le lendemain de l'émancipation, malgré l’absorption grandissante du bras du Colorado, aucune difficulté sérieuse n’était même soupconnée ; et nous allons voir, par quelques-unes des estimations locales de cette époque, combien la solution désirée semblait abordable, et l'était en effet. |

Le souffle puissant de la liberté avait subitement réveillé toutes les aspirations nationales. L'ancien monde comme le nouveau en attendait des prodiges. Les premières manifes-

(4) Projet de M. Thomé (de Gamond), présenté à la Société des ingénieurs civils dans sa séance du 19 octobre 1866, et dont les plans figurent à l'Exposition universelle du Champ-de-Mars.

tations régulières du pays ne trompèrent pas cette attente. A peine l’assemblée constituante de la Confédération étaitelle réunie, qu’un député du Nicaragua, Manuel Antonio de la Cerda qui fut, depuis, le directeur de cette province, prit l'initiative de la question. Sa proposition était accompagnée d’un plan sommaire du fleuve San Juan, du lac de Grenade et de l’Isthme qui le sépare du Pacifique.

Antonio de la Cerda répondait à la pensée de tous. Sa cause était donc gagnée d'avance, car il s’agissait de la gloire et de la prospérité d’une patrie que l’indépendance venait de rendre mille fois plus chère. Mais on ne pouvait se prononcer sans consulter les précédents et sans s'appuyer sur des documents positifs. Or, pendant la courte période de l’invasion mexicaine et du règne d’Iturbide, — de septembre 1821 à juin 1823, — les archives de Guatémala avaient été scandaleusement livrées au pillage, de sorte que l’antique dépôt de la capitainerie générale ne contenait plus aucune des pièces dont on avait besoin. Il fallait faire procéder à une nouvelle reconnaissance des lieux. Cette reconnaissance, ordonnée le 10 novembre 1823, retarda, pendant deux ans, la décision du congrès fédéral.

Dans l'intervalle, les intérêts étrangers, séduits par cette grande entreprise, s'étaient mis en mouvement. Plusieurs maisons anglaises et américaines sollicitaient la concession des travaux. Le pouvoir exécutif, pressé de tous côtés, em référa au congrès, et celui-ci, par un décret du 16 juin 1825, le premier de ce genre qu’ait inspiré le canal, autorisa sa construction par une compagnie particulière, en s'imposant le devoir de le racheter et d'appliquer ses produits à l’amortissement de la dette contractée dans ce but (1). Ce système

(1) Voici le texte de la notification du décret par le président de la république, Don Manuel José Arce, datée du 42 juillet 4825.

« Le congrès fédéral de la république du Centre de l'Amérique, prenant en considération : — qu'il a été fait différentes propositions au

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de rachat, qui ne laissait aux concessionnaires que la position et les avantages de simples entrepreneurs, n’était pas très-encourageant pour l’industrie privée. Mais il témoignait de certaines inquiétudes, grandement justifiées de-

gouvernement suprême, par plusieurs maisons et compagnies de commerce étrangères, dans le but d'ouvrir un canal de navigation entre les deux mers Atlantique et Pacifique, dans l’état de Nicaragua; — que ce point, par sa position centrale au milieu des deux Amériques, et par la courte distance qui sépare les deux océans, comme par les circonstances du terrain et les avantages du climat, offre les conditions les plus utiles pour l'exécution de cé projet; — que son heureuse réalisation serait une source féconde de biens pour toutes les nations ; — et que la nôtre, à qui la nature semble avoir donné cet avantage et ces bénéfices immédiats, s’élèvera par ce moyen au plus haut degré de richesse et de prospérité ;

« Considérant, enfin, qu'une œuvre aussi importante mérite la protection efficace du gouvernement, décrète :

« 4° L'ouverture d’un eanal de grande navigation dans l’État de Nicaragua est autorisée.— 2° Les ouvrages seront de la plus grande solidité. —3° Le gouvernement offrira aux entrepreneurs une indemnité correspondante au “prix du canal et aux difficultés qu’il aura rencontrées. — 4° Le gouvernement donnera aux entrepreneurs tous les moyens de mener l’œuvre à bonne fin, permettra l’abatage des bois, aidera les ingénieurs, communiquera les plans, et généralement fera tout ce qui lui sera possible sans blesser les intérêts publics ou privés. — 5° Les instruments et machines introduits dans la république pour les travaux du canal seront affranchis de tous droits. — 60 La dépense du canal sera reconnue dette nationale, et les droits de navigation seront appliqués à l’amortissement de cette dette, déduction faite des frais d’adminisiration et d'entretien, et de la dépense affectée à la garnison chargée de la défense du canal. — 7° Toute difficulté qui pourra s'élever relativement à la liquidation sera résolue conformément aux lois de la république. — 8° Le congrès est autorisé à établir des tarifs et à les changer quand et comme il lui semblera opportun. — 9° La navigation sera ouverte à toutes les nations amies ou neutres, sans privilége ni exclusion. — 40° Le gouvernement maintiendra sur le lac les navires nécessaires à sa défense. — 44° Si des obstacles invincibles, découverts en cours d'exécution, rendent cette dernière impossible, le gouvèrnement ne sera tenu à aucune indemnité, — 12° Dans le cas où l’on ne pourrait ouvrir qu'un canal de petite navigation, l'indemnité à payer par le gouvernement sera proportionnellement abaissée. »

puis, et il était l’expression naturelle des espérances patriotiques que plusieurs orateurs avaient fait luire dans le cours des débats. | | Ce ne fut pas, en effet, sans une longue et chaleureuse discussion, que l’Assemblée se prononça pour l’affirmative. S'il y avait unanimité sur l’utilité et sur la praticabilité de l’œuvre, il n’en était plus de même sur son opportunité et sur ses moyens d'exécution. Le plus grand nombre pensait qu'on ne devait pas hésiter, et qu’il ne fallait pas priver plus longtemps le Centre-Amérique des bénéfices qu’elle lui promettait. — « L'ouverture du canal, disaient-ils, est « le premier bien après l'indépendance ; elle immortalisera « le siècle et le Congrès qui l’auront accomplie. Du jour où « le premier coup de pioche sera donné sur la ligne qu’il « doit parcourir, les millions de piastres commenceront à « se répandre dans la république, et la conclusion du tra- « vail fera de notre pays le premier marché du monde. Nos « côtes du Sud, transportées, pour ainsi dire, dans les eaux « des Antilles, éviteront à la navigation la nécessité de « couper deux fois la ligne équinoxiale pour aborder aux « régions occidentales de notre hémisphère; et quand ces « dernières pourront être visitées par l’industrie euro- « péenne, sans avoir à lutter contre les glaces et les tem- « pêtes du Cap, la misère et l'ignorance que nous a léguées « une politique inhumaine, feront place aux merveilles de « la civilisation. Notre sol présentera partout l’image char- « mante de la vie et de l’abondance. Les ressources de notre « trésor, dont toutes les nations du globe seront les tribu- « taires, grandiront rapidement avec la prospérité géné- « rale. L'agriculture, le commerce, lexploitation des «mines et toutes les autres branches de l’activité nationale « subiront la même impulsion; et nous verrons la répu- « blique, transformée par ces concours extraordinaires, « devenir, en quelques années, la nation la plus riche;

LE CANAL DU NICARAGUA. (5h?

« la plus peuplée et la plus heureuse de la terre (1). »

Ce n’était pas avec moins d'enthousiasme et ‘de clairvoyance qu’on avait tracé le tableau des bénéfices que les autres nations de l’ancien comme du nouveau monde devaient en retirer. Toutes les considérations qu’on invoque aujourd’hui avec tant de raison : la suppression du cap Horn, l’économie des transports, la multiplication des relations commerciales, la fusion des races et des intérêts, s'étaient présentées d’elles-mêmes dans cette première assemblée constituante de Guatémala, toute pénétrée encore de l’esprit régénérateur de 1821. Et personne n'imaginait alors qu'un demi-siècle s’écoulerait, sans que ce grand desideratum eût obtenu sa légitime satisfaction, sans que la question même fut plus avancée dans l’ordre des faits qu'elle ne l'était à cette époque.

Le décret n’en rencontra pas moins des oppositions d’une Lature toute politique qui puisaient leur force dans les tentatives d’invasion dont l’Isthme avait toujours été l’objet. Plus le canal ouvrait de magnifiques perspectives, plus il était à craindre qu'il ne provoquât l’ambition et la rivalité des puissances maritimes. Certains faits récents prouvaient que l’Angleterre notamment n’avait pas renoncé à s'emparer du Nicaragua, par la diplomatie ou par la violence. Pourquoi, dès lors, compromettre la sécurité du pays, en traitant avec des compagnies étrangères qui saisiraient le moindre prétexte pour se faire appuyer par leurs gouvernements ? Ne valait-il pas mieux attendre des circonstances plus'favorahles et limiter les trayaux de la génération pré-

(4) Memoria historica sobre el canal de Nicaragua, par Alejandro Marure, professeur de droit des gens à l’université de Guatémala. 4845. Cet écrivain remarquable, qui appartenait au parti libéral, avait déjà publié, en 14837, le premier volume d'un Bosquejo historico de las revoluciones de Centro-America, que le triomphe de Carrera ne lui a pas permis d'achever,

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ne

sente à l’amélioration du cours du fleuve San Juan, et à la construction d’une route terrestre du lac à Realejo, ce qui

établirait déjà une espèce de communication interocéa-

nique ? Tel était le thème d’une minorité conservatrice qui reproduisait ainsi les anciennes objections du conseil des Indes et du prince de la Paix, mais dont les appréhensions n'étaient pas dénuées de fondement. Cette minorité fut vaincue par le sentiment public, malgré le talent de son principal orateur, Don José del Valle, l’une des grandes figures de cette période de transition. Mais la suite prouva que son patriotisme, plein de prudence, méritait d’être mieux écouté, du moins pour le choix des personnes auxquelles on allaït confier’les destinées de l’entreprise.

Deux propositions principales écartaient toutes les autres; l’une présentée par l'ingénieur John Baïly, au nom de MM. Barclay Herring, Richardson et compagnie, de Londres; l’autre, émanée de M. Carlos Beneski, se disant agent de la maison Aron Palmer, de New-York. Ni l’une ni

l’autre de ces deux maisons n’était assez puissante pour

amener l’œuvre à bone fin, quoiqu'il ne s'agissait, dans l'opinion générale d’alors, que d’une dépense de cinquante millions. Celle de Barclay, avec laquelle le gouvernement fédéral avait traité, l’année précédente, pour un emprunt . de cinq millions de piastres, ne put exécuter ses engagements au delà des deux premières échéances. Mais, à tout prendre, elle aurait dû être préférée à celle de M. Beneski, représentant non d’une association de crédit, mais d’un simple courtier de la place de New-York, qui, selon l'expression d’un écrivain très-compétent, n’aurait pu trouver cent dollars à escompter aux États-Unis (1).

. Cependant M. Beneski l’emporta, malgré les avertisse-

(1) Memoria sobre el canal proyectado en el istmo de Nicaragua, por el ministro general de Guatemala, Don Juan Aycinena. 1837.

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