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ments de Don José.del Valle, demandant au moins l’ajournement de la signature, jusqu’à plus ample informé sur la position wéelle des contractants. Trois considérations avaient entrainé la majorité dans cette voie aventureuse. On voulait aller vite pour ne pas êlre dépassé par le gouvernement colombien, qui venait d’ordonner une reconnaissance de l’isthme de Panama. Or, Beneski avait tout pouvoir de conclure d’une manière définitive, tandis qu'il aurait fallu attendre plusieurs mois la ratification de MM. Barclay. Le fondé de pouvoirs américain appartenait à une république sœur vers laquelle on se sentait attiré, par défiance de l’Angleterre, et, de plus, il s’engageait à faire une avance de deux cent mille piastres sur les travaux à exécuter. Ces raisons décidèrent le vote en sa faveur. Ce fut le premier échec du canal, échec dû, en grande partie, à l’inexpérience des hommes, à l'éloignement où ils étaient alors de l’Europe, et à un ensemble de préventions et d’impatiences qui tenaient à la situation difficile du pays. Beneski, investi de la concession par un contrat en date du 14 juin 1826, ne put remplir aucune de ses promesses.Après avoir trompé tout le monde, même le consul de sa nation, sur le crédit de la prétendue maison Palmer, de New-York, il sollicita inutilement des concours aux États-Unis et à Londres. Le mandataire et le mandant n’inspiraient aucune confiance ; ils échouèrent dans toutes leurs démarches, malgré les mensonges hardis de leurs manifestes, et il ne resta de cette tentative avortée, pour les Guatémaliens, que -le regret de s’y être trop légèrement associés, et pour le projet lui-même, qu'un premier discrédit, heureusement réparable.
Une circonstance qui ne fut pas alors complétement étrangère à son insuccès, en Angleterre, où le canal calédonien venait pourtant d’être terminé, c’est que les hommes positifs n'avaient aucune base pour asseoir leur jugement
sur le capital nécessaire. On en était encore aux études de Don Manuel Galisteo, en 1780, dont le principal résultat avait été de fixer à 135 pieds la surélévation du niveau du lac de Nicaragua, et à 55 pieds celle de son lit le plus profond, sur le niveau du Pacifique. Ce ne fut que dix ans plus tard, en 1837 et 1838, que l’ingénieur anglais, John Baily, fut chargé, par le général Morazan, de cette reconnaissance du terrain, qui est devenue le point de départ des calculs de notre temps. L'Amérique émancipée n’avait pas d’hommes spéciaux à employer à cette tâche scientifique. Elle était d’ailleurs profondément troublée par ses discordes intérieures. Tout devait lui venir de l’Europe, la science, les capitaux et l’action. Son rôle était de se montrer largement hospitalière, et elle n’y a pas manqué. Le décret du 16 juin 1825, qui eut un si fächeux dénoüment, proclamait déjà, dans son article 9, le principe de l’égalité des pavillons et de l’admissibilité, au même titre, de toutes les nations amies ou neutres. Nous verrons plus tard cet esprit de libéralisme éclairé survivre à toutes les déceptions, et devenir la loi constitutionnelle des traités ultérieurs.
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Il fallait maintenant une circonstance bien extraordinaire et un promoteur bien exceptionnel pour réveiller les espérances éteintes en Amérique. Cette circonstance et ce promoteur se rencontréerent en 1829, trois ans, à peine, après la double déconfiture de Palmer et de Barclay. Il ne s’agis- sait pas, cette fois, d’un simple banquier, mais d’un roi, Guillaume I: de Hollande, le plus riche souverain et le plus vigoureux organisateur de l’Europe. Ce prince s'était épris de l’idée de réaliser. le Bosphore américain, à la suite d’une
mission confiée à un de ses favoris, le général Verveer, auprès de la grande diète convoquée à Panama en 1825. La confédération centre-américaine se trouvait représentée à ce congrès général par MM. Larrazabal et Molina. Le général hollandais puisa dans les communications de ces deux personnages le plus vif désir d’intéresser son pays à l’œuvre capitale du nouveau monde ; et, à son retour, il détermina le roi à envoyer un ministre plénipotentiaire à Guatémala, avec le mandat spécial de provoquer l’entreprise du canal. Ce ministre devait être le général Verveer lui-même, qui, en effet, arriva à son poste, au mois de mars 1829, bien décidé à profiter de sa haute position et du prestige royal pour accomplir le vœu de tant de générations.
Mais, hélas! les agitations et les changements politiques rendaient impossible toute entente immédiate. Morazan venait d'entrer pour la première fois à Guatémala, et d’y installer l'administration libérale sur les ruines du parti servile. Tout était à organiser dans ce nouveau gouvernement qui subissait, d’ailleurs, les entraînements regrettables des lendemains de victoire. Ce n’est qu’au bout d'une année que le représentant de la Hollande put obtenir l’ouverture des négociations; et le réglement consenti à l’amiable entre les parties ne fut définitivement sanctionné par le conseil fédéral que dans sa séance du 21 octobre 1830.
Or, à l’heure même où, grâce à cette intervention souveraine, le Centre-Amérique croyait voir enfin sa grandeur nationale assise sur des bases indestructibles. la fortune renversait tous ces rêves à deux mille lieues de ses rivages, par la double révolution de France et de Belgique. Douloureuse destinée des plus magnifiques conceptions humaines de ne pouvoir échapper à la solidarité des faits qui leur sont étrangers, et de subir le contre-coup des catastrophes les plus lointaines! On dirait que la puissance du mal sur le bien domine à la fois le temps et: l’espace, et que l’huma-
nité tout entière doit être responsable des crimes et des folies dont elle ést la victime. R
Par suite de l’absence de communications régulières et rapides entre les deux mondes, le retentissement de ces révolutions n’arriva à Guatémala que dans les premiers mois de 1831. Ce fut un coup de foudre qui atteignait à la fois le gouvernement de Morazan, opinion publique et le général Verveer. L’arrangement qu’on avait conclu avec ce dernier, ne pouvant être formulé en contrat bilatéral, l'avait été en résolution législative, qui posait les bases de l'entente future à intervenir entre la Hollande et le Guatémala (décret du 21 octobre 1830), et il avait été convenu qu’un agent de ce dernier pays serait immédiatement envoyé au roi Guillaume pour négocier sur ces bases. On avait en conséquence préparé des instructions minutieuses, et l’agent désigné était déjà parti pour sa destination, quand on reçut la terrible nouvelle des complications d'outre-mer. On apprenait en même temps que l’ancien président Arce, renversé par le triomphe de Morazan, et réfugié depuis au Mexique, s’avancçait avec une armée, et qu’une insurrection venait d’éclater au Salvador. Ce n’était plus le moment de songer aux grandes œuvres de la paix.
Le général Verveer cependant ne se découragea pas. Obligé de revenir lui-même en Europe, il n’avait pas quitté Guatémala sans obtenir du gouvernement la promesse qu'un plénipotentiaire quelconque serait immédiatement envoyé à La Haye. Il n’y avait à cette époque qu’une route ouverte pour aller s’embarquer, celle du lac d’Izabal, appelé aussi le golfo Dulce. Ni le port de San José sur le Pacifique, ni les steamers américains de la côte, qui font de ce voyage une partie dé plaisir, n'étaient encore imaginés, car c’est le chemin de fer de Panama qui a créé tout cela. On mettait douze jours en moyenne pour arriver au golfe, où l’on attendait quelquefois plusieurs semaines une goë-
lette qui vous transportât jusqu’à Belize, centre du commerce de l'Angleterre avee la jeune confédération. Parti de de-Guatémala en avril 1831 , M. Verveer était encore deux mois après dans ce dernier port, d’où il écrivait, le 12 juin, à M. Mercher (1), ancien officier d'ordonnance de Napoléon, en lui résumant la situation désolante de l'Europe et de l'Amérique :
« Faites tout ce que vous pourrez pour accélérer le départ de l'agent, quelque personne que ce puisse être. Il est du plus grand intérêt qu’il arrive de suite après moi; car, en vérité, j'ai toute confiance que la Hollande conservera, ei par politique et par faiblesse, la neutralité qui seule peut faire son bonheur. Si je comprends bien les lettres particulières que j'ai vues (sans doute à Belize), on est déjà tout disposé, à Amsterdam et dans toutes les villes commercçantes de la Hollande, à s'entendre avec la Belgique sur la base des deux pays indépendants l'an de l’autre, mais dont les relations réciproques sont impérieusement demandées. |
« Pressez, mon ami, vos affaires. Il est vrai que les circonstances ne sont pas favorables, mais aussi tout ce qui va vite ne marche pas :ongtemps.
« Je viens de prendre un passage à bord d’une goëlette américaine, de 90 tonneaux, destinée pour Boston. Il ne me reste pas d'autre choix. Elle est chargée à couler bas de bois de teinture. et a la forme d’une cave à caver.
« Tout à vous. V. »
Puis ce post-scriptum :
« Au nom du ciel, pressez l'envoi de l’agent pour la Hollande et tenez les yeux sur la ratification du traité de commerce. Laissez-moi faire pour le reste, et vous en serez content, je vous le promets. »
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Le général Verveer se faisait illusion. Parvenu sans en-
(4) C’est dans les papiers de M. Mercher, gracieusement mis à ma disposition par son gendre, le colonel Paul Brun, commandant l'artillerie guatémalienne, que j'ai puisé les lettres inédites de cette parie de mon récit.
combre à La Haye, malgré la forme primitive de sa goëlette et les longueurs de la traversée de l'Atlantique sur un navire à voiles, il s’y heurta à d’autres préoccupations, d’autres nécessités, d’autres affaires pressantes que les siennes. Le gouvernement centre-américain, de son côté, absorbé par ses embarras intérieurs, ne put envoyer en Hollande le plénipotentiaire si instamment réclamé. Il se contenta d'inviter son ministre auprès de la cour des Tuileries à se rendre à La Haye pour reprendre la négociation interrompue, et de faire ratifier, en 1833, par la législature du Nicaragua, les stipulations du décret fédéral de 1830. Les événements, plus forts que les volontés individuelles, brisaient ainsi, de mois en mois, les espérances, si bien fondées, que l'initiative d’un roi avait fait naître. M. Mercher, qui était resté à Guatémala, le pivot et l’âme du projet, crut que sa présence en Hollande couperait court à ces ajournements. Il partit donc, et arriva à La Haye, au mois d'août 1834, juste au moment où l’échauffourée de Don Carlos commençait à agiter la Péninsule, et ajoutait encore aux difficultés issues de la séparation belge. S'abouchant aussitôt avec le général Verveer, M. Mercher n’en commença pas moins des démarches que les circonstances devaient rendre singulièrement laborieuses. Il avait présenté un mémoire au roi Guillaume, et en avait obtenu une audience. Mais la discussion bureaucratique traîna en longueur. Le général Verveer lui-même, mieux informé de ce qui se passait, avait perdu toute confiance. Une année
pleine d’angoisses s’écoula ainsi; et l'unique résultat de
tant d'efforts fut une lettre officielle de M. Haefkens, en date du 19 février 1835, demandant à M. Mercher un plan d'organisation pour l’envoi d’une commission scientifique sur les lieux.
On s'était donc arrêté à l’idée de faire explorer le terrrain par une expédition d'ingénieurs. M. Mercher vit dans cette
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résolution un premier pas vers une solution, et il s’'empressa d'en donner avis au gouvernement fédéral installé au Salvador. La république jouissait d’une de ses éclaircies de paix générale. Son principal ministre, M. Alvarès, écrivit en même temps à M. Mercher:et à la chancellerie néerlandaise pour les remercier de cette bonne nouvelle et leur annoncer le départ du commissaire guatémalien; et le général Morazan, ramené par ces perspectives inattendues au sentiment de ses plus vifs désirs, répondit lui-même à M. Mercher :
J'ai reçu votre excellente lettre du 27 mars qui m'est parvenue le £ du présent mois (septembre 4835, il y avait donc plus de cinq mois de distance entre La Haye et San Salvador). Elle m'informe des bonnes dispositions dans lesquelles persévère ce souverain (le roi de Hollande) relativement à l'ouverture du canal, et des démarches intéressantes que vous avez faites pour qu’elles soient suivies d’effet. La république vous devra ce service signalé, et son gouvernement l’apprécie comme il le doit.
Ce pays-ci se développe avec la plus grande régularité. Les troubles sans importance survenus pendant votre absence n’ont servi qu'à démontrer que le gouvernement possède l'énergie nécessaire pour les contenir et pour châtier leurs auteurs. Les réformes dont Alvarès vous expédie le texte sont une nouvelle garantie pour la paix que la bonne disposition des populations assure d’ailleurs d’une manière stable. Le district fédéral transporté dans cette ville (San Salvador) a donné au gouvernement le prestige, le pouvoir et les ressources quilui manquaient.
De manière que tout contribue à rendre possible l'ouverture du canal. Vigil (c'est le nom du commissaire désigné) était déjà en route quand il a été attaqué d'une phthisie qui l’a obligé de revenir de Costa-Rica. Mais je vous assure que mon envoyé auprès du gouvernement de Hollande partira bientôt. J'ai l'argent nécessaire pour son entretien.
J’ai donné des ordres pour que la commission dont vous me parlez soit bien accueillie et bien secondée si elle vient, et je vous déclare qu'il n’y a rien en mon pouvoir que je ne sois disposé à faire pour que l'ouverture du canal se réalise. Continuez à travailler en sa faveur, et comptez sur tout l’appui possible du gou-
vernement. Je fais écrire par le ministre des relations extérieures pour vous annoncer le prompt départ de l’envoyé, et pour que vous puissiez assurer les intérêts particuliers que nous portons le plus vif intérêt à la réalisation du canal.
Je vous remercie des bonnes nouvelles que vous me transmettez ; elles garantissent la paix de l'Europe et le triomphe des
principes libéraux.
Signé : F. MORAZAN.
Or, pendant que ces dépêches traversaient l’océan, un homme qui, plus que tout autre, avait le droit d’être écouté dans un pareil débat, M. de Humboldt, revenait à Paris d’un long voyage à travers l'Asie centrale, descendait à l'hôtel de Londres, rue des Petits-Augustins, y recevait, au mois d'octobre, la visite de M. Mercher, et lui adressait quelques jours après cette lettre intéressante, que je suis heureux de pouvoir publier : |
. J'ai été infiniment sensible, Monsieur, à l’obligeante extrême
avec laquelle vous avez bien voulu me communiquer, dès les premiers jours de mon arrivée à Paris, les pièces importantes qui ont rapport au canal du Nicaragua. Vous daignerez excuser que, distrait par tant d’autres devoirs, j'aie tardé si longtemps à vous offrir l'expression de ma vive reconnaissance. Quoique mon dernier voyage d’Asie m'ait un peu éloigné des affaires d’Amérique, je ne m'en intéresse pas moins à la réalisation d’un projet qui influerait si puissamment sur les progrès du commerce maritime et que Le gouvernement de l'Amérique centrale a envisagé sous le point de vue le plus cosmopolite et le plus généreux. Il faut espérer que la reconnaissance de l'indépendance des anciennes colonies espagnoles (reconnaissance qui ne peut tarder, malgré la confusion qui règne dans la Péninsule), donnera une nouvelle vie à cette grande et utile entreprise. Je regrette seulement qu'à Guatémala même on ait, malgré mes conseils, négligé jusqu'ici de faire mieux examiner le terrain par lequel le canal doit passer des deux côtés du lac, car l’ancien nivellement que le gouvernement d'Espagne a fait faire et dont je possède tous les matériaux qui m'ont été communiqués par M. Ranze (illisible), n’a été fait que dans le but de déterminer la hauteur
du lac de Nicaragua au-dessus du niveau de la mer du Sud. Les renseignements que renferment lesmémoires.de MM. Dumartray et Rouhaud et qui m’avaient été envoyés de Guatémala même dès 1828, laissent beaucoup à désirer sous le rapport topographique. Rien ne ferait plus accroître l'intérêt que l'Europe doit prendre à cette canalisation, dont la partie la plus coûteuse sera le rio San Juan, que la publication de mesures faites par un ingénieur habile. Le nivellement de l’isthme de Panama, exécuté aux frais du général Bolivar et publié dans les Transactions de la Société royale de Londres, pourrait servir de modèle. Nous vivons dans un temps dépourvu d'enthousiasme : on veut du po- -sitif, et la connaissance plus intime des localités favoriserait le plus (sic) un projet si digne d’attention.
Agréez, etc.
Signé : AL. HUMBOLDT.
Le vœu de M. de Humboldt allait bientôt être accompli, mais non par la commission scientifique promise à M. Mercher. Rien ne devait aboutir de ces vastes desseins, conçus sur le trône, et dont le succès paraissait si indiscutable. L'Amérique n’avait pas envoyé son plénipotentiaire, peutêtre faute d'argent; la Hollande ne se pressa pas d'organiser son expédition d'ingénieurs; et M. Mercher dut un jour repartir pour Guatémala, où il est mort, avec la douleur d’avoir vu s’écrouler toutes ses illusions sous les coups répétés de l'anarchie politique de l’Europe. Exemple saisissant des fatalités qui s’attachent aux entreprises les plus rationnelles et de l’irresponsabilité qui en découle pourleurs promoteurs, quand une erise d’en haut ou d’én bas renverse leurs calculs.
Il n’est resté de cette tentative d’abord si éclatante, que le souvenir d’un nom royal lié désormais à l’histoire du canal, déjà si riche de noms glorieux, et le décret fédéral du 21 octobre 1830, qui selon le témoignage de M. de Humboldt, « avait envisagé la question sous le point de vue le plus cosmopolite et le plus généreux. » Cette jeune république
guatémalienne, si troublée par ses propres dissensions, était alors plus libérale, plus véritablement chrétienne, plus dégagée de théories étroites et exclusives que toutes les vieilles monarchies. Les actes d'ordre général de son parlement portaient tous l'empreinte de la justice absolue et de la grandeur morale. Celui relatif au canal n’a jamais été dépassé depuis, comme aspirations élevées. Son article 1° déclarait hautement que l'intention de la république et du Congrès était de faire servir l’œuvre projetée à la prospérité de toutes les nations, au développement de leur navigation, de leur commerce , de leur industrie et aux progres des sciences, des arts et de la civilisation, le tout sans privilège aucun, à l'exception des avantages qui devront être concédés pour l'exécution de l’entreprise. Les articles suivants contiennent tous les grands principes sur lesquels l’Europe discute encore: neutralité du passage interocéanique jusqu'à 20 lieues en mer à chacun de ses terminus; égalité des pavillons; interdiction absolue pour les navires de guerre, les corsaires, les bâtiments négriers, les transports de troupes et même les munitions de guerre. La confédération décrétait ainsi sur son territoire une véritable trève de Dieu ; et pour donner à ce gage de paix toutes les garanties imaginables, elle en hypothéquait le capital sur toutes les terres de l’État, et spécialement sur la lieue de terrain qui devait border le Canal, se réservant d’indemniser elle-même les propriétaires riverains que cette disposition aurait lésés. Telle est cette page magnifique de l’histoire du Centre-Amérique et du général Morazan, que le succès n’a pas couronnée, mais dont on a pu dire avec vérité « que tout ce qui se sent au cœur l’amour du genre humain, et dans l’esprit le goût des grandes choses, ne pourrait jamais la lire sans le plus vif intérêt (1). »
(1) L’étendue seule de ce document m'empêche de le reproduire.
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La république fédérale se trouvait donc de nouveau rendue à son isolement, ne pouvant plus compter sur les capitaux du dehors et très-embarrassée de suffire à ses propres besoins avec les produits incertains de l'impôt. La rupture de ses relations avec la Hollande lui avait même enlevé l'espoir d’un emprunt qui faisait l’objet d'instructions secrètes annexées au décret de 1830. Sans doute, elle allait ajourner à des temps meilleurs ce rêve grandiose, éprouvé déjà par tant d'obstacles imprévus et que tout autre gouvernement, placé dans les mêmes conditions, se serait empressé d'abandonner. Il n’en fut rien. La seule conclusion que tira le général Morazan de cet enchaïnement des mésaventures, fut que l’Europe était trop vccupée chez elle pour se lancer dans les créations extérieures, et que l’Amérique devait chercher dans son crédit et dans ses propres ressources le moyen de se passer des concours étrangers et de préparer elle-même ses destinées.
Une publication récente, due à la plume d’un illustre Guatémalien, dont j'ai déjà parlé, le docteur Juan José Aycinena, plus tard évêque de Trajanopolis in partibus, paraît avoir beaucoup contribué à cette courageuse détermination. M. Aycinena, qui habitait alors les États-Unis, avait été frappé de la manière hardie avec laquelle l’État de New-York, obéissant à l'impulsion d’un grand citoyen, de Witt Clinton, avait exécuté le canal Erié pour son propre compte, et des avantages immenses qu’il en avait retirés. On sait que ce canal, dont la construction a inauguré l’ère des voies de communication artificielles dans l’Amérique du Nord, avait pour objet de relier le fleuve Hudson avec
les grands lacs Erié et Champlain, et d'amener ainsi à New-York les produits de tous les États riverains du Canada. New-York n’était pas alors la cité impériale, la métropole commerciale du nouveau monde. L'État qui se glorifie aujourd’hui de la posséder, et qui, grâce à elle, est devenu l'Etat prépondérant de l’Union, se trouvait lui-même, vers 1810, dans une situation assez misérable, sans agriculture, sans industrie, sans ressources suffisantes pour les services publics. L’insécurité du commerce maritime, résultant des éternelles guerres de l’empire, avait tari la source de ses opérations commerciales et avait ruiné du même coup le crédit des maisons qui les commanditaient.
C’est au milieu de ces circonstances fâcheuses que Clinton conçut le projet de faire du canal Erié la base de la future prospérité de son pays. Par son influence la législature nomma une commission chargée de vérifier la praticabilhté de l’œuvre. Les reconnaissances de cette commission, pendant l’année 1811, ayant mis cette praticabilité hors de doute, un décret de 1812 autorisa un emprunt de cinq millions de piastres. Il se rencontra alors pour ce progrès local, comme pour ceux qui nous occupent, un obstacle inattendu et de force majeure, la guerre déclarée entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Quand la paix fut faite en 1814, Clinton revint à la charge. Mais il avait des ennemis, comme en ont tous les hommes qui rompent en visière avec la routine. Son projet souleva de telles oppositions dans la législature new-yorkaise que le vote de 1812 fut rapporté et qu’on alla jusquà le traiter de fou. Repoussé ainsi de la représentation légale, il en appela au peuple souverain par une exposition publique de ses vues. Cest ainsi que dans les pays de liberté se réparent les iniquités officielles. Le peuple comprit ; les élections suivantes n’envoyèrent au sénat et à la chambre que des députés notoirement dévoués à l’entreprise, et dans la session de 1816, la législature de New-York rendit
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un décret qui a vraiment fondé la fortune des Etats-Unis, "parce qu'il a été le point de départ et le modèle de tous ceux qui ont créé leur vaste réseau de communication intérieure et par suite leur immense développement agricole, industriel et commercial.
Le décret confiait à une commission prise dans son sein, et dont faisait partie l’'énergique Clinton, les facultés les plus étendues, tout en indiquant que c'était par un emprunt qu’elle devait pourvoir à la réalisation désirée. L’emprunt réussit, malgré les dénigrements systématiques des adversaires du projet; le premier coup de pioche fut solennellement donné le 4 juillet de cette même année 1816, au milieu des fêtes de l'anniversaire national, et quatre ans après, en 1820, l’ouverture du premier tronçon du canal ouvrait la période des bénéfices qui devaient monter à des sommes énormes. La tranchée principale, longue de 363 milles, avec une profondeur de L pieds d’eau, sur une largeur de 40 pieds à la surface et de 28 au plafond, rachetait par le moyen de 84 écluses une altitude de 698 pieds. Elle ne coûta pas moins de 9,027,456 piastres, soit à peu près 48 millions de francs. La dépense totale des 528 milles de canaux qui constituaient le réseau en 1835, s'était élevée à 11,488, 035 piastres, — plus de soixante millions de francs. Mais à la fin de cette même année le total de ses recettes depuis 1820 était de 12,275,644 piastres; il présentait donc sur les dépenses un excédant de 800,000 piastres (4 millions); le seul produit annuel dépassait déjà 1,500,000 piastres et représentait par conséquent un capital double du capital engagé. Or ce produit, dont la base était un péage moyen de 3 et 1/6 pour 100 sur la valeur des marchandises transportées, prouvait par l'échelle de son accroissement, que l’ensemble de ces marchandises s’était élevé d’une modeste valeur d’un million de francs à celle de deux milliards. L'agriculture, l’industrie et le commerce, et par conséquent
la population, avaient donc plus que centuplé dans les Etats de New-York, de Pensylvanie et de l’Ohio, par le seul fait des débouchés ouverts à leur activité, et l’avenir ne pouvait qu’ajouter encore de nouvelles richesses à celles déjà si merveilleuses issues de l'initiative d’un seul homme. T'el était le spectacle qui avait frappé le marquis Aycinena
dont il avait fait le sujet d’une publication, remarquable à tous égards, datée de Brooklyn, 24 septembre 1836, qu’il eut soin de faire parvenir entre les mains du général Morazan, son ennemi politique, mais le chef respecté de la confédération.
Ces procédés qui avaient si bien réussi pour des canaux secondaires, d’un trafic limité comme le pays qu’ils étaient appelés à desservir, pourquoi ne les emploierait-on pas pour obtenir un résultat plus grandiose? Quel emprunt serait mieux placé et plus productif que celui qui ouvrirait à la circulation maritime une issue inespérée, sous des latitudes toujours sereines, en supprimant toutes les longueurs comme tous les frais de la navigation hasardeuse du cap Horn ? Quel que fût le capital nécessaire, ne trouverait-il pas une rémunération exceptionnelle dans le développement d’un trafic embrassant le monde entier et devant tout féconder sur son passage? Pourquoi alors le gouvernement centreaméricain,suivant l’heureux exemple de l'Etat de New-York et de plusieurs autres, ne prendrait-il pas l'initiative d’un emprunt exclusivement réservé à cette solution capitale ? « Tout ce qui a été exécuté par un gouvernement peut l’être par un autre, dans des circonstances égales et en employant les mêmes moyens. » M. Aÿcinena en concluait que c’était le Centre-Amérique lui-même qui devait pourvoir à sa fortune, en utilisant l'héritage unique que la Providence lui avait légué, et qu'après les déceptions qu’il avait éprouvées relativement aux concours étrangers, il ne devait compter que sur son courage, son activité, sa persévérance surtout
pour opérer la transformation nationale qui devait être le fruit de l'ouverture du canal.
Le général Morazan était homme à comprendre ce langage. Il avait surtout la qualité la plus rare dans la race espagnole et qui seule fait les hommes forts, la décision immédiate (1). Sa résolution fut prise dans le sens que lui indiquait le mémoire de M. Aycinena, et l’effet suivit de près. On ne pouvait songer à faire un emprunt sans avoir sondé le terrain à Londres et à La Haye; mais on pouvait faire commencer de suite l'exploration du tracé, et obtenir ainsi une appréciation des dépenses nécessaires, plus motivée que celles adoptées jusque-là. On jugera de l'incertitude des esprits les plus positifs à cet égard par ce fait, que le marquis Aycinena, plus expert qu’un autre, grâce à ses études sur les canaux des États-Unis, n’évaluait qu’à 25 millions de francs le coût du futur canal du Nicaragua. Il y avait donc urgence de suivre tout d’abord le conseil donné si souvent par M. de Humboldt, de procéder à un nouveau nivellement et à toutes les mesures indiquées par la science, pour obtenir une conviction méthodique de la praticabilité du travail et le devis exact de ses dépenses.
- Or, il y avait précisément à Guatémala un ingénieur anglais qui s’y était fixé depuis l’abandon dont il avait été atteint en 1816, M. John Baily, le mandataire malheureux de la maison Barklay, Richardson et C°. M. Baily était un des plus chaleureux partisans de l’entreprise projetée. Ce fut à lui que le général Morazan confia le soin de fournir enfin à la spéculation les bases qu’elle réclamait, et il s’y dévoua entièrement. On lui avait adjoint un jeune officier d’artillerie connu pour ses’ connaissances techniques, Don José
(4) Hya un mot fatal qui répond à tout dans l'Amérique latine : mañana, demain. Les étrangers s’en irritent. Les plus beaux projets s’y brisent. Rien n’a pu vaincre jusqu'ici cette indolence héréditaire.
Bàtres. Leur exploration, commencée en 1837, fut interrompue deux ans après par la révolution qui renversa Morazan au profit de Carrera; mais, toujours reprise avec
la plus courageuse persévérance, ellé a abouti à une publi-.
cation, faite seulement en 1843, dont les indications sur le fleuve San Juan, le lac du Nicaragua, et le versant du Pacifique, n’ont été contredites, par les reconnaissances ultérieures, que dans la mesure des changements inévitables, introduits par le temps, dans l’immense système hydraulique du Nicaragua (1). |
John Baïily avait retrouvé à Guatémala les plans de l’ingénieur espagnol Galisteo. Il suivit la trace de ce premier explorateur et adopta quelques-unes de ses vues en les modifiant. Sa coupure du seuil du Pacifique allait du lac à San Juan del Sûr, en empruntant une partie du cours du Rio-Lajas jusqu’à son embouchure dans la lagune. Les nivellements qu’il avait exécutés entre les deux terminus, sur une ligne presque directe, avaient constaté qu’à la distance de 6,784 yards du Pacifique, le point culminant attei-gnait 615 pieds (188 mètres) au-dessus du niveau de l'Océan. Il conseillait, en conséquence, de franchir ce faîte sous un tunnel : solution désespérée, reprise plus tard par M. Napoléon Garella pour la Cordillière du Panama, qui a toujours porté malheur aux tracés où elle figurait. Il aurait mieux valu allonger un peu sa route, comme l'avait fait Galisteo, pour ne rencontrer, comme lui, qu’un faîte de 83 mètres, sur un parcours de 27 kilomètres et demi. Le choix d’ailleurs du port du San Juan delSùr rendait tous ses calculs inutiles, car ce prétendu port n’est qu’une mauvaise
(4) Ce travail de l’ingénieur anglais, publié d’abord dans sa langue maternelle, puis traduit en espagnol par M. Aycinena, a été reproduit presque en entier dans la publication du prince Louis-Napoléon. Voir aux documents, n° 5.
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crique, incessamment battue par le ressac du Papagayo. L’ingénieur anglais n'avait eu la main heureuse que dans Vutilisation du Rio-Lajas, déjà indiqué par Galisteo et repris en 1850 par Orville Childs, et dans son appréciation intelligente des difficultés du fleuve San Juan, alors peu connu, aujourd’hui trop facilement livré aux systèmes compliqués qui rappellent les tortures du lit de Procuste.
Mais Morazan étaittombé: la confédération était dissoute. L'État du Nicaragua avait proclamé son indépendance dès le printemps de 1838 (1). Toute la éombinaison présentée par le marquis Aycinena s’écroulait avec l'autonomie fédérale. C'était au Nicaragua qu’incombait désormais la responsabilité, comme l’honneur suprême de pourvoir à la satisfaction des intérêts si vastes que représentait le canal. Heureusement l’élan était donné. La présence et les travaux de M. Baïly avaient fait de son œuvre une passion nationale. L'État était pauvre, il n’en entreprit pas moins d’améliorer la route de terre, du lac de Managua à Realejo et d'organiser une navigation régulière dans le fleuve San Juan. Il autorisa en même temps, par un acte du 18 avril 1838, un Français résidant à Grenade, M. Pierre Rouhaud (2), à chercher en France les concours nécessaires à l’accomplissement de l’œuvre entière. Plus tard, en 1843, le D" Don Jorge de Viteri, depuis évêque de San Salvador, et ensuite de Léon, ouvrit une négociation’dans le même but avec le comte de Hompesch, qui présidait à Bruxelles la fameuse Compagnie belge de Santo Tomas. Il en résulta un arrangement assez informe, daté du 13 mai, dont la
(1) Décret du 30 avril 1838, rendu par l'assemblée constituante de l'État.
(2) M. Rouhaud a publié à cette occasion une brochure en quelques pages, contenant sur l'Amérique centrale et le Nicaragua les premiers renseignements qu’on eût encore écrits en français.
base était un prêt de 3 millions de piastres à 5 pour 100, consenti en faveur du Nicaragua, et une autre attribution de 1,200,000 piastres pour chacun des autres États, destinée à fonder dans leur sein des sociétés de commerce, d’agriculture et d'industrie. Le seul fait de ce mélange d'idées, de buts et de systèmes prouvait que la combinaison bruxelloise n’était pas viable. Il n’y a de pratique que ce qui est simple. Et ceux qui ont manié les hommes savent trop combien les véritables aptitudes sont rares, pour supposer qu’on puisse créer ainsi une société de toutes pièces, à deux mille lieues de distance de ses organisateurs, tout en poursuivant un projet industriel qui exige déjà de nombreux auxiliaires.
C’est pendant que ces vaines paroles s’échangeaient avec la Belgique que M. Castellon, dont j'ai signalé le rôle funeste dans l'invasion de Walker, arrivait à Paris (1844) avec le mandat de solliciter le protectorat du gouvernement de Louis-Philippe. Il avait pour secrétaire le jeune Jerès, Léonais comme lui, et depuis son associé dans sa trahison nationale. M. Guizot avait confié l’année précédente, à M. Napoléon Garella, la mission d'étudier le percement de Panama. [l était donc peu disposé à écouter l’envoyé nicaraguien sur un autre tracé, où il trouvait risque d’ailleurs de se heurter contre les intérêts de l’Angleterre. M. Castellon, déçu de ce côté, se tourna alors vers un autre personnage, dont les destinées inouïes défiaient toutes les prévisions sensées, mais que son nom éclatant et son passé aventureux désignaient suffisamment à l'attention publique universelle, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, détenu à la forteresse de Ham. ;
Déjà, en 1842, des ouvertures avaient été faites à ce prisonnier extraordinaire, pour qu'il vint se mettre à la tête des vastes créations que réclamait l’Amérique centrale, et qu’il fondât ainsi dans le nouveau monde l'édifice d’une grandeur nouvelle dont les perspectives étaient illimitées.
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Le prince avait refusé, mais il n'avait pas rompu ces rapports lointains qui lui rendaient la captivité plus légère, et qui lui ouvraient un avenir prestigieux pour le cas où la fortune le rejetterait de l’Europe. M. Castellon trouva donc le terrain préparé, et il lui fut facile de s’entendre avec une intelligence si bien disposée aux mesures hardies.
Il ne réussit pas cependant tout d’abord à obtenir son adhésion formelle. Les pressentiments dominateurs de ce prédestiné à l’empire lui faisaient repousser tout engagement qui l’aurait écarté du théâtre de son ambition. M. Castellon dut retourner en Amérique sans autre résultat de sa . mission qu’un traité illusoire signé avec la Compagnie belge. Mais le germe était déposé. Le prince avait les yeux tournés vers un monde où tout souriait à ses instincts, où toutes les couronnes s’offraient d’elles-mêmes (1). C'était pour dui, ce qu'avait été pour le général Bonaparte, maître de l'Égypte, le mirage de Constantinople et des Indes conquises en courant par un nouvel Alexandre, renouvelant ainsi la face du monde. La vision orientale avait été tuée à Saint-Jean d’Acre par le canon de Sydney Smith. La vision occidentale empruntait, au contraire, chaque jour plus d'intensité aux ennuis d’une prison qui durait depuis cinq ans. Rien ne semblait présager en 1845 les événements si foudroyants de 1848. Le prince Louis se sentait envahir par cette nostalgie de la liberté dont lévasion du 25 mai 1846 fut la conséquence. Il avait écrit en Amérique qu'il était disposé à accepter les propositions de M. Castellon. Le gouvernement de Nicaragua répondit à cette communica-
(1) On ne doit jamais oublier, quand il s’agit des idées et des sentiments du futur empereur, ce passage significatif d’une lettre fameuse : « Avec le nom que je porte, il me faut la lumière du trône ou l’ombre d'un cachot.» Cette phrase éclaire toute la carrière du fils de la reine Hortense, et elle permet delire dans cette âme de sphinx aussi facilement que dans un livre ouvert.
tion en donnant d’avance au tracé oblique le nom de canal
Napoléone ; et conformément à ses instructions, son ministre à Paris se transporta à Ham au printemps de 1846 pour y signer le traité qui donnait au futur empereur, avec la concession du nouveau Bosphore, tous les pouvoirs nécessaires à sa réalisation.
Trois mois après, le captif était libre, et il faisait imprimer à Londres, en anglais, et tirer à un petit nombre d'exemplaires une brochure qui résumait ses idées sur l’entreprise confiée à son activité et à son crédit (1). La partie technique de cette brochure reproduisait toutes les indications de celle de M. Baily, relativement aux deux lacs et au fleuve San Juan, et s’appuyait sur l’opinion du capitaine Edward Belcher, pour la coupure du seuil de Léon jusqu’à Realejo. Ce n’était, au fond, qu’une compilation, relevée par des vues générales familières à tous les Anglais, et gâtée par une théorie personnelle de colonisation réglementée que l’expérience aurait bien vite condamnée. Elle n’eut aucune publicité, dans le sens ordinaire du mot. Elle n'avait été écrite que pour faire appel à de hautes influences politiques et financières, et il ne paraît pas que cet appel ait été entendu, puisqu'elle ne fut suivie d'aucune tentative d'exécution.
Le travail du prince Louis-Napoléon était donc complétement inconnu en France, quand, en 1848, le proscrit de la veille devint le triomphateur du lendemain. Mais un article du Times avait révélé son existence. La Revue britannique en publia la traduction au mois de mai 1849, et ce document considérable, antérieur aux ouvrages de M. Squier et aux études de la commission américaine, est resté depuis, malgré ses défauts et ses lacunes, le résumé
(1) Le Canal du Nicaragua,ou projet de jonction des océans Atlantique et Pacifique, par le prince L.-N. B. Voir aux documents, n°5.
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le plus complet de la question. Je puis avouer sans flatterie que je lui ai dû, en grande partie, l'inspiration qui mwa poussé, en 1858, jusqu'aux plages de l’Isthme. Je le regarde même comme la page la plus utile et la plus honorable qui soit sortie de la plume de l’exilé, et bien qu’il ne s’en soit plus souvenu sur le trône, l’avenir lui en tiendra probablement plus de compte que de ses Idées napoléoniennes et de ses protestations libérales, si peu confirmées par son règne.
Mais l'attente légitime du Centre-Amérique était encore une fois trompée. Le grand nom de Napoléon n'avait pas suffi.à la tâche de vaincre l’indifférence ou de dominer les préoccupations intérieures du vieux monde. Décidément l'Europe n'avait plus le feu sacré des lointaines conquêtes. Elle avait oublié les époques héroïques des Vasco de Gama et des Albuquerque, des Francis Drake et des Walter Raleigh. Il fallait chercher ailleurs, sur une terre plus jeune, dans un milieu moins routinier et moins inerte, les éléments d’une création dont elle ne paraissait pas comprendre l’importance pour ses intérêts, comme pour le rayonnement de sa civilisation. C'était l'Amérique du Nord qui allait profiter de nos défaillances, après avoir profité déjà des fautes politiques de Angleterre. Elle n’avait pas cependant à son service les capitaux accumulés et surabondants des sociétés séculaires. Elle ne vivait même chez elle, elle ne construisait ses chemins de fer et ses navires, elle n’alimentait son activité dévorante qu'avec l’argent de son ancienne métropole. Mais elle avait la foi et le go ahead. Elle se sentait au cœur toutes les ambitions qui reculent les limites du monde. Elle venait d'entreprendre, avec une hardiesse de Titan,
le chemin de fer impossible de Panama. La doctrine Monroë la poussait à s'emparer de toutes les routes interocéaniques. Elle s’empressa de recueillir l'héritage si vite abandonné du prince devenu président d’une république, et elle le posséderait encore, avec la souveraineté effective du Nicaragua et peut-être de toute l'Amérique centrale, si sa moralité avait égalé son audace, et si le génie yankee, sans entrailles et sans scrupule, n’avait pas épuisé un jour, à force de violences et d’excès, l’inépuisable longanimité de la race hispano-américaine.
Les circonstances étaient singulièrement propices à ce changement subit d’influences extérieures. L’Angleterre semblait faire elle-même tout son possible pour jeter le Nicaragua entre les bras des Américains. Non contente des souvenirs d'invasion et de piraterie qu’elle avait laissés dans le pays, elle venait de raviver toutes les haines nationales par l’occupation récente de San Juan del Norte au
nom du roi des Mosquitos (4° janvier 1848) et par le nom
de Greytown (1) imposé à ce terminus du futur canal de l'Atlantique. Ses agents dans l'Isthme accumulaient en outre réclamations sur réclamations et les appuyaient par des menaces, bientôt suivies de nouvelles violations de territoire. C’est ainsi que M. Frédéric Chatfield fit occuper, le 13 octobre 1849, l’île du Tigre qui appartenait au Honduras par les troupes de la Gorgone, tandis que sur l’Atlantique un autre vapeur anglais se présentait devant Truxillo (4 octobre) demandant, sans titre aucun, le payement de 111,061 piastres, et sur le refus des autorités, mettait les caisses publiques au pillage (2). Cette attitude de l’Angleterre, si inexplicable aujourd’hui, et que le Times lui-même désapprou-
(4) En l'honneur du comte Grey, gouverneur de la Jamaïque. (2) Elles ne contenaient que 41,200 piastres qui furent enlevées de force avec tout ce qu'on put emporter de précieux.
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vait hautement, tenait à la politique personnelle de lord Palmerston, toujours agressive quand il s'agissait d’un intérêt britannique. Elle continuait d’ailleurs la tradition de son gouvernement depuis Cromwell, et semblait être le dernier effort de ce système de violence appliqué à la revendication des routes océaniques, dont le traité Clayton-Bulwer allait bientôt proclamer la neutralité. |
Quoi qu’il en soit, le 14 mars de cette même année 1849, le Nicaragua avait signé un contrat de canalisation et de transit par les deux lacs, en faveur de M. Brown, représentant d’une compagnie américaine. Ce premier arrangement n'eut pas de suite, faute de ratification de la part des principaux intéressés de New-York. Mais un vice-consul anglais, M. Thomas Manning, en prit texte pour protester contre toute concession de ce genre, au nom des prétendus droits de l'Angleterre sur le fleuve et sur le port de San Juan. Cette protestation, datée du 25 mai, ne pouvait tomber plus mal. Le chef de l’État était alors, depuis le 1% avril, Don Norberto Ramirez, qui, dans la proclamation de son avénement, n'avait parlé que de l’avenir extraordinaire promis au Nicaragua. Il répondit immédiatement, par une dépêche très-nette et très-fière, qu’il repoussait toute prétention anglaise ou mosquite sur le territoire de la république et qu'il maintiendrait intacte son imprescriptible souveraineté. On devine l’émotion. produite par cette succession d'incidents. Toutes les fibres du patriotisme local en étaient exaltées. Les États-Unis, de leur côté, qui sentaient leur force, n’attendaient qu’une occasion pour intervenir, et proclamaient bien haut, par toutes leurs bouches officielles, que l'Amérique n’appartenait qu'aux Américains. Il en résulta une entente spontanée entre les petits États de lIsthme et les représentants de la grande république du Nord; et lorsqu'au mois de juin 1849, M. Squier, le promoteur du chemin de fer du Honduras, vint remplacer
M. Hise, avec le titre de ministre plénipotentiaire, il fut reçu au Nicaragua comme un libérateur. Il semblait apporter avec lui la sécurité et la fortune. Son discours de présentation, dont l’effet fut immense, avait pris hardiment fait et cause, au nom de la doctrine Monroë, contre toute intervention de l’Europe dans les affaires américaines, et il avait répondu en outre à l’ardente préoccupation des esprits par cette phrase significative : « Je crois que le mo- « ment n’est pas loin où le commerce des deux hémis- « phères trouvera sur votre territoire une facile traversée « de mer à mer; et c’est l’un des objets de ma mission « d'aider à la réalisation d’une entreprise si importante « pour le monde entier, mais qui fera monter votre pays à « un degré de prospérité sans égal sur le globe. »
Cependant le Nicaragua hésitait encore. L'expérience l'avait rendu défiant et il ne voulait traiter désormais qu’avec une certitude absolue d'exécution. Il demandait donc que le gouvernement des États-Unis se portât caution de la Compagnie White et Vanderbilt qui sollicitait le privilége depuis la retraite de Brown, et que la convention à conclure devint ainsi un acte diplomatique en même temps qu'un contrat privé. Or, le cabinet de Washington avait précisément donné pour instruction à son agent d’obtenir à tout prix la concession du canal en faveur d’une maison américaine, M. Squier se crut autorisé en conséquence à engager la responsabilité de son gouvernement et, grâce à sa garantie officielle, le traité Vanderbilt, qui devait avoir un si terrible dénoûment, fut signé le 27 août 1849 et ratifié par le congrès le 25 septembre suivant. Le lendemain, le congrès ratifiait aussi un traité d'amitié et d'alliance avec les États-Unis. Le pacte était consommé ; une influence prépondérante venait de prendre pied dans l'Amérique centrale, non sans danger, hélas! pour son autonomie et son indépendance.
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Au premier moment, la joie fut universelle. Personne ne aouta cette fois de l’accomplissement des destinées promises. Personne surtout ne soupçonnait ce qu'on pouvait avoir à craindre des Américains. On était tout à l'illusion et à la confiance, aux belles paroles et aux enchantements. Ce qui se passait d’ailleurs, depuis quelques mois, semblait
donner un avant-goût de la prospérité future du pays. La fièvre californienne commençait à agiter le monde (1). Le chemin de fer de Panama n'était encore qu’à l’état d'étude, ct le transit du Nicaragua, bien que plus long, était préféré par beaucoup d’émigrants à celui du Rio-Chagrès. Des centaines de voyageurs traversaient donc l’Isthme par convois réguliers, de San Juan del Norte à Realejo, en utilisant les pirogues indiennes et les autres moyens de transport à leur disposition. C'était pour les industries locales une source de revenus, dont l’effet se faisait sentir dans la production agricole et réveillait les activités endormies. Un journal de Léon, le Correo del Istmo, rédigé avec un véritable talent et dans le sens le plus large et le plus généreux, enregistrait chaque jour ces indices d’une régénération progressive. L'existence même de ce journal rendait témoignage de la pensée publique qui dominait toutes les autres, car il avait été fondé le 1% mai 1849 pour en être l'interprète, et il'avait pris pour épigraphe ce vers prophétique qui résumait trois siècles d’aspirations :
HIC LOCUS EST GEMINI JANUA VASTA MARIS, De dos mares aqui esta la vasta puerta.
Il faut rendre cette justice aux États-Unis que, malgré leur ardente rivalité contre l’Angleterre, ils n'avaient pas
(1) I ne faut pas oublier que les gisements aurifères de la Californie n’ont été reconnus qu’en 1848.
profité de leur triomphe pour s’attribuer des avantages exceptionnels. Le traité du 27 août était aussi libéral que ses devanciers, au point de vue international. Il soumettait tous les pavillons aux mêmes charges et aux mêmes tarifs; seulement ces tarifs n'étaient pas spécifiés. Ils devaient être établis plus tard par la compagnie, avec l’approbation de l’État.
L'État s'était fait, du reste, dans cette convention, une part excessive qui n’a pas été étrangere à son insuccès final. Il devait recevoir 50,000 fr. après la ratification, 50,000 fr. par an jusqu’à l’achèvement des travaux, et un million d'actions le jour de leur émission. Il s’était réservé, en outre, 20 pour 100 sur les produits nets pendant vingt ans, et 25 pour 100 jusqu’à l'expiration de la concession, dont la durée était de quatre-vingt-cinq ans, sans compter douze ans de délai pour les études. Il ne livraïit, en échange, que vingt lieues carrées de son immense domaine, avec la perspective illusoire, pour les arrière-petits-fils des actionnaires, d’une indemnité de 15 pour 100 pendant dix ans sur les
produits nets du canal, s’il n’avait coûté que 100 millions .
et pendant vingt ans, si cette somme avait été dépassée, à percevoir au bout des quatre-vingt-cinq ans de la concession. Un grave intérêt politique avait bien pu faire accepter de pareilles clauses, sous la réserve mentale de s’en affranchir à la première occasion, mais elles n'étaient vraiment acceptables pour personne.
Ce n’est pas ainsi que l’Europe et l'Amérique du Nord ont encouragé la création des chemins de fer et des services maritimes qui ont centuplé leur fortune. C’est par de larges subventions, par des garanties d'intérêt, par des millions d’acres de terrain et par des priviléges à longue échéance, que leurs gouvernements ont vaincu l'indifférence ordinaire des capitaux pour les entreprises de cette importance. Si le vice-roi d'Égypte, au lieu d'ouvrir à M. de Lesseps un
crédit de 50,000 fr. par mois, qui s’est élevé, au bout de quatre ans, à près de 3 millions (2,800,000 fr.), avait exigé le moindre tribut.en échange de son contrat, la coupure de Suez ne serait encore qu'un souvenir historique. Le Nicaragua ne pouvait donner ni subvention ni garantie d'intérêt. Sa détresse l’empêchait même de s'engager pour une part quelconque dans la souscription future. La justice lui commandait dès lors de ne pas marchander l’hypothèque naturelle de son vaste territoire inoccupé, ét dese contenter d’un prélèvement plus modeste sur les bénéfices de l’opération. A plus forte raison ne devait-il pas grever d'avance son premier capital d’une dépense improductive. C’est ce que les pouvoirs publics de 1849, malgré leurs excellentes intentions, n’ont pas suffisamment compris, et cette erreur d'appréciation a peut-être été le point de départ et la cause première des difficultés qui ont suivi.
La compagnie concessionnaire était-elle maintenant en mesure, par ses ressources ou par son crédit, de mener à bonne fin un travail aussi considérable? L'événement semble avoir prouvé que les capitaux anglais sur lesquels elle comptait n'avaient pas en elle une confiance illimitée. Mais peut-être son échec à Londres est-il résulté des conditions onéreuses du traité et des circonstances politiques qui avaient précipité sa conclusion. Le fait est qué le ministre de S. M. Britannique à Washington, renouvelant la protestation de M. Thomas Manning, au nom des prétendus droits de l’Angleterre, avait réussi à empêcher la ratification de cet acte par le congrès des États-Unis, et lui avait enlevé ainsi sa garantie obligatoire. Il est vrai qu’en revanche, le traité Clayton-Bulwer, signé le 19 avril 1850, avait proclamé la neutralité du canal, et placé l’entreprise sous la protection des deux gouvernements rivaux (1). Mais
(4) Voir le texte de cette libérale convention, aux documents, n° 6.
cette transaction de nécessité, qui est devenue la charte des grands passages interocéaniques, n'avait pas éteint leurs dissentiments, et le monde des affaires devait s’en ressentir. M. Vanderbilt, dans tous les cas, n’avait rien de commun avec le courtier Aron Palmer, qui avait trompé, en 1825, la bonne foi du congrès fédéral. Les services maritimes organisés par lui sur les deux océans témoignent de son incontestable puissance de création. Il aurait donc probablement, mieux que tout autre, en dépit de tous les obstacles, pu doter l'Amérique de ce Bosphore, objet de tant de vœux, s’il l’avait sincèrement voulu. Mais d’autres intérêts, d’autres préoccupations l’ont emporté, qui ont d’abord détourné la concession de son but, et qui ont fini par l’engloutir, sans profit pour personne, dans la catastrophe nationale dont Walker fut le héros.
Le début cependant de la compagnie Vanderbilt était loin de faire pressentir un tel dénoûment. Prenant sa mission au sérieux, elle s'était empressée d'organiser une commission d'exploration sous la direction de M. Orville Childs, et de préparer les éléments d’un transit par bateaux à vapeur qui devait correspondre avec les bâtiments californiens. L’enthousiasme semblait général à New-York aussi bien qu’au Nicaragua. Un grand banquet fut donné par la compagnie, le 12 février 1856, en l'honneur du canal, auquel assista l’élite des hommes politiques et des illustrations de l’Union américaine. On y porta un toast à l’œuvre colossale qui devait être un lien de paix entre toutes les nations du globe. M. Clayton, Jun des invités, empêché de s’y rendre, répondit par une lettre de félicitations dont la lecture fut couverte d’applaudissements, et dont je crois utile de citer le passage suivant, à l’adresse de certains hommes d’État de la France et des détracteurs systématiques de toute grande chose : « Les hommes, écrivait M. John Clayton, qui « s'occupent de créer une communication maritime entre
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« les deux océans, Atlantique et Pacifique, supprimant : « plus de 10,000 milles de navigation dangereuse autour « du cap, amenant aux ports de l’Atlantique les trésors du « Pacifique et des pays qui sont baignés par ses eaux, mé- « ritent la reconnaissance de tous nos concitoyens, et ils « auront assez fait en faveur des intérêts de la famille hu- « maine pour être dignes d’occuper un rang élevé entre les « bienfaiteurs du genre humain (1). »
Tout paraissait donc concourir cette fois à l’accomplissement de cet immense projet dont les. esprits supérieurs saluaient d'avance le glorieux avénement. La cour de Rome elle-même n’était pas restée insensible à cette prévision. Mgr Jorge de Viteri, devenu évêque de Léon, avait été chargé par le pape de bénir, en son nom, les premiers travaux du canal. Pie IX, qui a habité l’Amérique dans sa jeunesse et qui la connaît mieux que la chancellerie française, savait’ de quelle importance devait être, pour la diffusion du christianisme et pour la moralisation de l'Amérique elle-même, cette porte ouverte aux grands courants de la civilisation. Le Times, de son côté, était si pénétré de la nécessité de son ouverture, qu’il demandait au gouvernement anglais de donner à la compagnie américaine upe garantie pécuniaire. Un officier de l’armée britannique, George Byam, revenu d’un voyage de deux ans à travers l'Amérique centrale, venait de publier un livre intéressant qui avait produit une grande sensation à Londres. Apres avoir passé en revue les divers tracés préconisés et avoir démontré que celui du Nicaragua était le seul praticable, il ajoutait: « Je suis aussi convaincu de la praticabilité du « projet que de mon existence et je crois que le canal se fera « à bien moins de frais que le chemin de fer du détroit de « Ménai. Il y a des difficultés, mais elles ne proviennent
(1) Lettre du 13 mars 1850.
«que des rivalités nationales. Une douzaine d’hommes «honorables de France, d'Angleterre et des États-Unis, qui
«<auraient la confiance du commerce dans leurs pays res-
« pectifs, régleraient toute la question en peu de jours, et « nous pourrions voir, d'ici à trois ans, nos grandes lignes « des Indes-Orientales passer par le canal (1).» Voilà ce qui se pensait et cé qui s’écrivait, en 1849, par des observateurs désintéressés que n’aveuglaient pas des théories d'école. Voilà sous quelles impressions générales débutait la nouvelle entreprise américaine, à laquelle semblait réservée la gloire de compléter la découverte de l'Amérique.
Au Nicaragua où tout se remarquait de ce qui touchait
à la grande question, On remarqua que M. Orville Childs,
l'ingénieur en chef de la compagnie, était arrivé à Rivas, avec ses compagnons et ses instruments, le 27 août 1850, anniversaire de la signature du traité de concession. Mais, lorsque le premier vapeur qui eüt remonté le fleuve et traversé le lac, Le Director, conduit par M. White, fit son apparition à Grenade, le 1* janvier 1851, à six heures du matin, le hasard de cette date prit les proportions d’un présage du destin, et le rapport officiel de cet événement, rédigé par M. Firmin Ferrer, le signala en ces termes au chef du gouvernement, qui résidait à Léon : « Les obstacles du fleuve «ont été franchis à force d’habileté, et une mystérieuse « coïncidence a amené aujourd’hui même le bateau à vapeur «le Director sur le bord de notre grand lac, pour nous «annoncer que le bonheur et la fortune du Nicaragua « datent du premier jour de la seconde moitié du xIx° siè- « cle (2). » Inutile de dire que des réjouissances publiques
(4) Vida rustica en el interior de centro-America, par George Byam, traduction espagnole. Londres, 1849.
(2) « Los obstaculos del rio fueron superados por la industria, y una mistericsa casualidad condujo en este dia al vapor Director a las costas de nuestro gran lago, para annunciarnos que la felicidad y ventura de Nicaragua data del primer dia de Ja mitad del siglo 49. »
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