‹ A travers l'Amérique CentraleChapitre 7 sur 64 · PP UT J'TE · texte numérisé non relu

PP UT J'TE

célébrèrent cette inauguration du service du transit, qui se faisait alors par Léon et Realejo, en suivant une ancienne route de la domination espagnole. Déjà, dans son exposé au congrès du 5 avril précédent, le principal ministre de la république , Don Sébastian Salinas , avait conclu de l’ensemble des faits acquis, que l’heure de la félicité du Nicaragua était arrivée. « Le grand canal interocéanique, » disait-il, « ne sera plus un songe, une chimère, une idée « romanesque, mais un fait positif; ce ne sera plus une « merveille poétique, mais une œuvre classique comme la « navigation, stable comme le monde, et d’un usage uni- «versel comme les eaux de l'Océan. » Un peu d'enthousiasme était bien permis à la veille d’une transformation aussi radicale, sous l'influence des sentiments généreux qui se produisaient alors dans tous les actes publics.

Le pays, du reste, commençait à ressentir les heureux effets du passage de l’émigration. Sa prédestination manifeste, affirmée par tant de signes visibles, avait déjà donné plus de valeur aux terrains qui, dans l'opinion générale, devaient être traversés par le canal. Un souvenir classique

leur avait même appliqué le nom de l’isthme le plus cé-

lèbre de l'antiquité. Il y a, à cinq lieues de Léon, au point où la rivière, nommée la Donna Paula, débouchedans l’Estero méridional de la baie de Realejo, un débarcadere perdu sous les grands arbres, où s'arrêtent les lanchas et les petites embarcations de la baie; on l'appelle Le Polvon. C’est ce Polvon qui devait être la ville de Corinto (Corinthe), aujourd’hui placée à l’entrée du port, sur le bord de l’île des Asserradores. Les terres voisines avaient été cadastrées .et divisées, et leurs lots furent mis en adjudication, le 9 février 1851, au prix de 25 piastres (125 fr.) chaque mille varras carrées (1). Mais un résultat plus satis-

(4) Les terres domaniales se vendent ordinairement à raison de 50 dollars (250 fr.) la cavalerie, soit 4 fr. l'hectare. IT. 4

98 à CHAPITRE VJI. | .

faisant, c’est que Grenade, Léon et Realejo, tant de fois ravagées depuis deux siècles, et que la guerre civile désolait encore par intervalles, renaissaient à l’activité industrielle, et : que les relations établies avec la jeune Californie, qui avait besoin de tout, donnaient lieu à des exportations de jour en jour plus importantes, où les inépuisables richesses végétales et minérales du pays trouvaient enfin leur emploi (1).

(4) Quelques chiffres donneront une idée de la nature comme de l'importance de cés exportations : |

Du 4% novembre au 31 mai 1850, le port de Realejo a exporté : 12,460 mètres de cèdre — 13,295 mètres d’acajou — 29,801 mètres de planches — 2,250 soliveaux — 12,395 quintaux de brésil — 5,176 cuirs — 655 quintaux de coton — 2,828 fanègues de maïs— 575 quintaux de riz, — sans compter des quantités moindres d’indigo, de haricots, de sucre, d'huile, de cacao, de chaux, et de mules du pays.

Le mois suivant, juin 4850 : 10,141 mètres de planches — 6,848 quintaux de brésil — 7,694 cuirs — 170 quintaux de coton — 1,382 fanègues de maïs — 896 quintaux de sucre —10,000 cigares, etc., etc.

Dans le mois d’août 1850, il a été exporté de Realejo pour Panama et pour la Californie, seulement dans deux navires : 8,550 mètres de planches — 472 soliveaux — 50 quintaux de riz — 66 quintaux de sucre — 40 quintaux de charbon de bois — 55,000 cigares puros — 400 poules — 400 douzaines d'œufs — 80 arrobes de graisse — 14 0 quintaux d’amidon— 5,000 quintaux de maïs — 420 gallons d'huile de coyol — 40 quintaux de viande — 3,730 tuiles — 3 demi-barils de viande salée — 62 ballots de güate — 30 mules et 2 chevaux.

Septembre 1850 (pour la Californie) : 875 mètres de planches d’acajou — 4,132 soliveaux de cèdre — 7 piliers d’acajou — 197 quintaux de riz — 1161 quintaux de maïs — 3 quintaux d’amidon — 444 quintaux de sucre — "63 quintaux de graisse — 20,700 {cigares ‘puros — 3 douzaines de hamacs — 2 douzaines de nattes de jonc.

Octobre 1850 : 12,322 mètres de planches — 579 soliveaux d’acajou — 131 quintaux de sucre — 2,150 gallons de miel — 50 quintaux de riz — 14 quintaux de haricots — 1,475 quiintaux de maïs — 250 hamacs — 200 nattes de jonc — 200 paires de souliers — 200 alforjas — 50 fanègues de chaux — 100 gallons d'huile — 2 quintaux de chandelles — 100 mules — 40 cochons.

Novembre 1850 : 66 paires d’alforjas — 117 quintaux de coton — 310 quintaux de riz — 300 quintaux de sucre — 2,602 quintaux de brésil — 24,000 cigares puros — 75 quintaux de haricots — 31,000 li-

Malheureusement cette prospérité grandissante devait peu durer. Un jour vint où les passions flibustières, qui fermentaient à New-York et à la Nouvelle-Orléans et qui avaien‘ amené l'expédition de Lopez contre Cuba, se tournèrent vers l'Amérique centrale, et en firent le but principal de leurs efforts. La compagnie américaine, investie, par un second contrat, du privilége du transit, n’avait pas tardé à se brouiller avec le gouvernement du Nicaragua, à l’occasion des redevances qu'elle se refusait à payer. Elle n’en avait pas moins organisé un service de vapeurs qui transportait deux fois par mois des milliers d'hommes et qui lui constituait d'énormes bénéfices. Elle avait construit une route macadamisée de six lieues de longueur, de la Virgen, sur le lac de Nicaragua, au port San Juan del Sûr sur le Pacifique, et y avait établi des relais de voitures et de chevaux avec lesquels on traversait l’Isthme en trois ou quatre heures. Elle avait enfin pris possession du pays, par la double puissance de son institution et des intérêts locaux qui s’y étaient associés ; et tels étaient les avantages de son parcours, que. même après l’ouverture du chemin de fer de Panama, elle put soutenir la concurrence contre cette voie plus expéditive. Dès la première année de l'exploitation, en 1832, le transit produisait 40 pour 100 de bénéfices nets sur un capital nominal de 12 millions et demi de francs, ce qui représentait 140 ou 160 pour 100 sur le capital réellement versé. Les comptes des années postérieures n’ont jamais été con-

mons — 2,953 quintaux de maïs — 40 cochons — 6,272 gallons de miel — 24 nattes de jonc—3,874 mètres de ur d'acajou — 4,229 mètres de planches de cèdre.:

Décembre 1850 : 295 gallons d'huile — 345 quintaux de riz — 100 aparejos — 20 quintaux de sucre — 30 charretées de caña dulce (canne à sucre) — 50 hamacs — 50 licous — 455 quintaux de maïs — 30 gallons de graisse — 2,500 gallons de miel — 100 cochons — 125 mules — 63 nobillos — 200 nattes de jonc — 1,000 mètres de planches de cèdre — 10 quintaux de velas — 100 paires de souliers.

nus, la compagnie ayant adopté le système de tout dissi-

muler sous des chiffres de fantaisie, pour dérouter les réclamations du gouvernement nicaraguien. Mais il est

acquis en Amérique qu’une partie de la grande fortune de M. Cornélius Vanderbilt lui vient de cette source; et ce n’est en effet qu’à la suite de cette opération fructueuse qu'il a pu devenir le créateur des magnifiques steamers californiens et transatlantiques qui ont popularisé son nom jusque sur nos côtes.

On sait quel a été le dernier acte de cette occupation américaine, d’abord si bien accueillie. Les études poursuivies pendant 18 mois par M. Orville Childs et par ses collaborateurs avaient abouti à un devis d’environ 165 millions pour la construction du canal (31,538,319 dollars 55 ce.). Mais la réalisation de ce capital rencontrait des difficultés | Londres, où la personne de M. Vanderbilt n’était pas sympathique. Et puis d’autres idées avaient germé avec le succès du transit. On était en pleine explosion de la fièvre du flibustérisme. Des milliers d’aventuriers ne cherchaient qu'une occasion pour se ruer sur l’Amérique centrale. L'administration des États-Unis elle-même, tombée entre les mains des démocrates par l'élection de M. Pierce, semblait faire cause commune avec les organisateurs d’invasions, et elle venait d'assumer une odieuse responsabilité en faisant bombarder et incendier säns pitié, le 13 juillet 4854, Ja ville de San Juan del Norte (Greytown), coupable d’avoir résisté aux exigences sommaires des Américains. Si le Nicaragua avait été uni comme une famille, il aurait pu braver cette marée montante. Mais il était divisé en deux partis irréconciliables, représentés par les deux villes de Grenade et de Léon. Celui de Léon, qui avait pour chef M. Castellon, commit le crime irrémissible d'appeler l'étranger. Walker arriva avec ses bandes, trouva dans le transit un concours empressé, pénétra ainsi dans le pays sans coup férir,

> bd tutinià tien

s’empara de Grenade par surprise, inaugura dans cette ville l’assassinat, le pillage, la dévastation et l'incendie, qui ont été pendant deux ans ses seuls moyens de gouvernement, et finit par récompenser la compagnie de ses services en s’emparant de son matériel et en décrétant sa déchéance pour non-exécution de ses engagements vis-à-vis de l’État.

Ainsi finit, sous les coups d’un chef de banditsaméricains, au milieu d’une catastrophe nationale dont le Nicaragua ne s’est pas encore relevé, cette tentative américaine qui avait rencontré tout d’abord de si éclatantes adhésions. L'histoire flétrira sans ménagements, si elle s'occupe un jour de ces détails, la complicité de MM. Joseph White et Vanderbilt dans les exploits du Morgan du xix° siècle. Mais elle leur rendra en même temps cette justice que plus que leurs prédécesseurs, plus que deux souverains à qui tout semblait facile, ils ont fait progresser l’idée dont ils étaient les dépositaires. Fidèles au génie de leur race, ils n’ont pas craint de semer pour récolter et d’oser pour obtenir. Au lieu de s’inquiéter des rapides du fleuve, ils sont allés droit à l'obstacle et l’ont franchi à toute vapeur. Au lieu d’attendre, les bras croisés, que la paix universelle garantit la sécurité de leurs travaux, ils ont forcé, par leur décision active, deux gouvernements en lutte à consacrer le fait accompli. Ils ont imposé ainsi au droit international, si radicalement dépourvu de principes, la convention la plus large, la plus libérale, la plus civilisatrice qui existe, le traité Clayton-Bulwer. Leur exploitation elle-même a détruit sans retour tout un monde de préjugés tenaces, qui n’ont plus aujourd’hui de refuge qu’en France. C’était par sa salubrité aussi bien que par la beauté de ses paysages que le Nicaragua avait séduit tant de voyageurs habitués cependant aux splendeurs du nouveau monde. Les cent mille Californiens qui l'ont traversé depuis quinze ans, peuvent répondre avec autorité aux objections en l’air de nos géo-

102 * CHAPITRE VIIL

graphes de cabinet, que son climat est pur, que ses rives sont hospitalières, que ses fameuses cataractes du San Juan se remontent en canot aussi bien qu’en bateau à vapeur, et qu’il n’y a sur la langue de terre qui sépare le lac de Grenade du Pacifique, ni Cordillière, ni chaîne continue quelconque qui puisse empêcher sa coupure, le jour où l’on voudra agir au lieu de discuter.

J'ai dit que l'exploration du colonel Orville Childs avait abouti à un devis de construction d’environ 165 millions de francs. Cest le chiffre le plus élevé qui ait été mis en avant par une commission d'ingénieurs après étude complète des liéux. Encore M. Childs avait-il compris dans ce total une marge éventuelle de 15 pour 100, soit environ 25 millions. Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que les Américains, dont l’unité monétaire est le dollar, font de cette unité le minimum de leur rémunération de services, quelle que soit la latitude sous laquelle ils opèrent. J’exposerai plus loin, dans tous ses détails, à l’occasion des différents tracés. de l’isthme de Salinas, le système adopté par M. Childs et les résultats généraux de sa longue investigation, venue douze ans après celle de M. Baïly. Mais il n’est pas sans intérêt de noter en passant que, du jour où l’observation scientifique eut vérifié les données de la théorie, il ne fut plus question du tracé oblique par les deux lacs et par Realejo. Cette utilisation des eaux intérieures que les Anglais avaient adoptée les premiers, à cause peut-être de sa saisissante analogie avec le canal calédonien, avait été aussi le projet préconçu de la compagnie américaine. Nous avons vu le courant de l’émigration s'y porter de lui-même comme sur la route naturelle des deux océans. Elle présentait le double avantage d’un mouillage sûr et d’un ravitaillement facile qu'on ne trouvait nulle part ailleurs. Et cependant, une fois mieux connue, elle futabandonnée, malgré la préférence locale dont elle était l’objet et sa tradition sé-

culaire rajeunie par les combinaisons de Ham: Le canal Napoleone n’a plus de partisans qu’en France, dans les colonnes courtisanesques du Mémorial diplomatique, ce digne organe des chancelleries et dans le monde de la haute spécu- . lation à coups de Bourse, toujours à l’affüt de ce qui peut flatter le maître et fort peu soucieuse de la valeur intrinsèque des affaires. L'Empereur lui-même ne l’avait adopté, en 1846, que par convenance politique (1). Il est resté pour le Nicaragua ce qu'était, en 1810, le canal de l’Érié pour le nord des États-Unis, un progrès intérieur très-désirable, auquel le gouvernement du général Martinez tenait assez pour lui assurer une garantie d'intérêt de 10 pour 100. Mais ce n'est pas par cette interminable filière de quarante-deux écluses échelonnées sur un parcours de cent quinze lieues, que passera jamais le commerce du monde.

(1) M. Castellon, qui le lui avait proposé, était Léonais et devait naturellement préconiser un système qui faisait de Léon l’entrepôt des deux mondes. Rien ne pouvait rendre d’ailleurs le prince plus populaire, dans un pays où il comptait surlout sur sa popularité pour tenter la fortüne, que d’associer son nom à ce tracé légendaire admirablemen distribué pour la satisfaction des intérêts locaux. Cela seul explique un choix fait à distance, sous des inspirations intéressées, et sans importance aucune au point de vue technique.

LA À) ne seu

nds & | fe ? | m" + ë fe te A | Ja Ta4 $ nn | Fr Es

A ME A fe Er: L” (29 da

La Convention de Rivas.

SES PRÉCÉDENTS EN FRANCE. — MM. HENRI WHEATON ET MICHEL CHEVALIER. — LA FILIATION DE MES IDÉES. — SUEZ ET PANAMA. — NÉGOCIATIONS PRÉALA- BLES.— DE SOUTHAMPTON A GREYTOWN.— ALAJUELA ET SAN JOSÉ. — LE PRÉ- SIDENT MORA. — MA DIPLOMATIE. — MES EMBARRAS FINANCIERS. — DÉPART POUR LE NICARAGUA,— LA ROUTE DE L'AGUACASTE. — LE CHEMIN DE FER DE PUNTARÉNAS. — SAN JUAN DEL SUR ET RIVAS. — LE GÉNÉRAL MARTINEZ. — LE TRAITÉ DU 1° MAL 1858.

Pendant que l'Amérique et l’Angleterre, également pénétrées de l’importance d’une tranchée ouverte à leurs vaisseaux dans le seuil de l’Isthme, s’entendaient du moins pour protéger son exécution et pour garantir sa neutralité, la France, emmaillottée dans ses langes administratifs, et dans sa routine universitaire, ignorait même l'existence de l'Amérique centrale. Il a fallu l’invasion de Walker pour attirer notre attention sur ce coin de terre, et pour nous apprendre le nom des cinq républiques indépendantes, : qui composent son faisceau politique. Nos relations officielles, toujours en arrière de vingt ans sur les faits, ne s’occupaient que de Guatémala, la moins centrale et la plus isolée de toutes. — Chacune de ces républiques avait depuis longtemps un agent à Paris, et la logique exigeait de

notre part une réciprocité de bons rapports. Mais, si la France est assez riche pour payer sa gloire mexicaine, elle. ne l’a jamais été assez pour prêter à son commerce l'appui que prêtent au leur les villes de Brême et de Hambourg. Il y a plus de trente ans que nos nationaux établis dans ces parages et que leurs gouvernements eux-mêmes sollicitent l'envoi d’un consul français, notamment au Nicaragua et à Costa-Rica. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis y ont accrédité plusieurs ministres, avec autant d’agents consulaires qu’il y a de ports. Notre pays en est encore au consul général chargé d’affaires de Guatémala, et à quelques négociants sans autorité qui correspondent avec lui.

Et, cependant, en dehors de l’intérêt commercial immédiat, il y avait pour nous plus d’un intérêt supérieur à être représentés, dans ces Etats en voie de formation, par des hommes choisis, d’un caractère à la hauteur de leur mandat et voyant les choses de près. Au milieu des troubles qui les agitaient et dont on a toujours exagéré la portée, ce . témoin désintéressé et ami serait devenu l'arbitre naturel des partis ; en présence des rivalités étrangères quelquefois menaçantes, il eût été l’appui des faibles et le conseil des inexpérimentés. C'était notre rôle, à nous, n'ayant aucun projet de conquête ou d’annexion sur le Centre-Amérique, d'y porter, avec notre drapeau, la notion du juste trop souvent méconnue. Les peuples attendaient cette preuve de sympathie de la France de 89, qui avait été le flambeau de leur émancipation et qui est restée l'idéal de leurs efforts. Un consul français au Nicaragua, en 1854 et 1856, aurait peut-être sauvé Greytown du bombardement et Grenade de la cestruction yankée. Notre gouvernement lui-même y aurait gagné des appréciations plus saines que celles d’une légation bien intentionnée, mais impuissante à deviner la vérité à distance. Et nous n’aurions pas vu nos bâtiments de guerre du Pacifique imposer à un gouvernement régu-

je

lier mais désarmé, comme celui de Costa-Rica, une indemnité sans titre en faveur d’un aventurier (1), et laisser dépouiller impunément des Français par les bandes de Walker, sous le prétexte honteux que ce forban n’était pas reconnu par la France (2).

M. Mora, qui avait souffert plus que tout autre des informations erronées et de la politique incertaine de notre légation, désiraitardemment, comme toute la population costaricienne, la création d’un consulat de France, et ilen avait fait l’objet de plusieurs dépêches pressantes à son ministre à Paris. Vaines démarches! Quatre ans après sa chute, M.Francisco Iglésias, ‘chargé du département des affaires étrangères, constatait, avec regret, dans un rapport au congrès

(1) 40,000 piastres (50,000 fr.) ont été payées ainsi en 1847, sur les sommalions du comte de Gueydon, embossé devant Puntarénas.

(2) 11 faut citer le texte de la lettre incroyable écrite à cette occasion à un de nos compatriotes :

« Légation et consulat général de France dans l'Amérique centrale.

« Guatémala, le 17 janvier 1857.

« Monsieur, « Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez adressée le 20 no- vembre dernier, au sujet des pertes que vous avez éprouvées du fait des troupes du général Walker (sic).

«Je regrette d’avoir à vous répondre que, le gouvernement de l'Empereur n’ayant pas reconnu le général Walker comme président . de l’État du Nicaragua, je me trouve dans l'impossibilité de m’occuper des’ réclamations que vous pouvez avoir à présenter contre lui.

« Recevez, Monsieur, etc.

« À. DE BOTMILIAU.

« À Monsieur A. Christophe, à San Juan del Süûr. »

Or, il y avait en ce moment même un navire de guerre français à San Juan del Sür, dont le moindre signe menaçant eût obtenu toutes les satisfactions désirables. Mais le gouvernement de l'Empereur n'avait pas reconnu le général Walker! Donc le général Walker avait le droit de nous piller et de nous assassiner. Ainsi raisonne le monde officiel.

de 1862, que, « malgré le grand développement acquis par le commerce de la république avec la France, les relations

politiques étaient nulles; que le gouvernement français

n'avait jamais envoyé ni ministre ni consul à San José; qu'il y avait bien à Guatémala un chargé d’affaires accrédite pour le Centre-Amérique, maïs que l’action de ce fonc-

. tionnaire ne s’étendait pas au delà des limites de l'Etat

guatémalien; et que, cependant, Costa-Rica éprouvait les plus vives sympathies pour la France et pour son gouvernement.» Ma conviction personnelle est que la présence d’un agent français à San José aurait empêché, par ses conseils de modération, le coup de main du 14 août 1859, et dans ‘tous les cas rendu impossible la catastrophe du 30 septembre. Un jeune négociant anglais, M. Allan Wallis, investi depuis dix ans du titre de consul de S. M. Britannique, y à acquis une telle prépondérance, qu’il y est le président né de toutes les associations nationales, et le conseil des plus grandes affaires. Heureuse Angleterre, de savoir profiter de tout, même de l'initiative et du talent de ses plus modestes citoyens, et de comprendre que ce sont les intérêts privés qui font la force des nations!

Quand j'arrivai donc pour la première fois dans l’Isthme, en 1858, le drapeau français n’y flottait nulle part, de l’Atlantique au Pacifique, si ce n’est sur un plateau éloigné en dehors de toutes les routes; et j'aurais pu être enlevé par un parti de flibustiers et fusillé sur place, sans qu'aucune réclamation officielle ni qu'aucune crainte salutaire y mît obstacle. J’avais prévu cette éventualité avant de partir, et javais en conséquence demandé au ministère de l’agriculture et du commerce une mission qui fût une sauvegarde. On sait comment se donnent ces missions. Je n'étais qu'un simple publiciste, sans fortune, sans relations, sans protec teurs et surtout sans protectrices. Je f’avais, dès lors, aucun des titres qui les obtiennent de plain-pied. Un ancien minis-

LA

tre, cependant, M. Lefebvre-Duruflé, voulut bien la solliciter pour moi, en considération de l'importance exceptionnelle des régions que je me proposais d'explorer. On lui répondit par une lettre de refus, motivée en grande partie sur les nombreux renseignements que possédait déjà le département du commerce sur ces régions. Or, ces prétendus renseignements lui avaient été transmis, notamment, par un pseudo-ingénieur d’une espece très-commune, aussi pauvre d'esprit que riche de prétentions, qui n’avait rapporté de l’Isthme qu'un projet ridicule d'hospice catholique pour les émigrants. La dépêche même du refus témoignait d’une ignorance complète des conditions du pays. Car elle me conseil-

lait, avec la phraséologie sereine de ceux qui ne doutent de

men, de m'adresser au consul général de Guatémala, placé à 300 lieues de distance et à 2 mois d'échange de lettres, pour me faire protéger au Nicaragua (1)! Voilà où en étaient les connaissances géographiques et économiques de l’administration, Comment s'étonner maintenant de sa profonde indifférence pour les grands intérêts qui passionnaient le monde ?

Heureusement il y a, sur notre sol, labouré par tant de révolutions inutiles, autre chose que des rouages officiels, plus disposés à empêcher qu’à agir. Il y a des esprits élevés que le beau attire, que les grands horizons séduisent, et qui

(1) Voici la phrase textuelle : « Comme le département des affaires « étrangères le rappelle avec raison en pareil cas, la protection de « nos consuls est naturellement acquise à nos nationaux, et ces agents « ont pour premier devoir de s ‘appliquer à servir leurs légitimes in- « térêts. Nul doute, dès lors, qu’en s'adressant à M. le consul général « et chargé d’affaires de France à Guatémala, M. Eelly n’obtienne de « fui toutes les garanties nécessaires pour sa sûreté personnelle, « comme pour le succès de son exploration. » On a vu quelle garantie avait obtenue M. Christophe, dont le commis avait été assassiné en plein jour, parce qu il ne voulait pas laisser piller son magasin par les flibustiers.

conservent religieusement, sous les régimes les plus compresseurs, le feu sacré des aspirations de l'humanité. Il y a surtout des initiatives puissantes dont l’activité féconde proteste contre l’inertie systématique d’en haut. C’est même le caractère distinctif de notre nation, si injustement dépouillée de sa plus utile prérogative, que, soldat sur le champ de bataille, ou lutteur dans la vie civile, chacun de ses membres a son génie propre, son initiative spontanée et intelligente, et que tous les progrès du pays sont dus à ce faisceau de forces individuelles. Son armée est la seule armée qui puisse se passer de généraux et qui s’en soit souvent passée. SA Sa population, que tous les étrangers admirent et que tant , lu de casernes surveillent, est peut-être la seule au monde qui n'ait besoin ni de casernes, ni de police, ni même de gouvernement, dansle sens directorial du mot. La plupart de nos victoires ont été gagnées par des soldats, en dépit de l’impéritie de leurs chefs. Ce sont nos idées et nos créations libres qui alimentent le vaste laboratoire européen. Il n’y a pas une grande entreprise internationale, pas une heureuse combinaison maritime ou commerciale, réalisée depuis par l'Angleterre ou par les États-Unis.’ qui n’ait été imaginée d’abord et proposée par un Français. Le chemin de fer de Panama, la Californie centre-américaine, le service même de la malle royale de Southampton, nous appartiendraient si nos concitoyens avaient rencontré des pouvoirs publies comme ceux du Royaume-Uni. Le percement de l’isthme américain, pas plus que celui de Suez, ne pouvait échapper à cette initiative toujours éveillée, et les cartons ministériels nous apporteraient, à cet égard, bien des révélations. s’il était permis de fouiller dans leurs catacombes.

L'école saint-simonienne s’en était occupée dès 1832, Il entrait dans les plans industriels du Père Enfantin de procéder en même temps aux deux grandes solutions de Suez et de Panama, et c'était à M. Michel Chevalier qu’avaient, été

« nr DEP 4 PORC A CE à

réservées les études et la mise en œuvre de cette dernière. Aussi le premier travail original qu’elle ait inspiré est-il dû à la plume de l’éminent économiste. Ce travail, publié par la Revue des deux Mondes, en janvier 1844, et réimprimé depuis en volume, commence l’histoire française du canal du Nicaragua (1). 11 n’avait été précédé, dans notre langue, que par la traduction d’une communication faite à l’Institut national des États-Unis, par M. Henri Wheaton, ministre de la république américaine à Berlin. Les jugements etles informations de ce rapport, évidemment puisés dans l'intimité de M. Wheaton avec Alexandre de Humboldt, étaient de nature à être remarqués. Leur reproduction, en 1843, par le Journal des Économistes (2), coïncidait avec la mission de M. Garella. Ces deux publications constituent, avec celle du prince Louis-Napoléon, en 1849, les seuls documents dont l’opinion publique eût été saisie en France, il y a dix

(4) L'Isthme de Panaïna, par M. Michel Chevalier. Chez Charles Gosselin. |

(2) Journal des Économistes, décembre 1843. Percement de l'isthme de Panama, par M. Henri Wheaton, traduction de M. Richelot.— Il faut rendre justice même à ses amis. Le Journal des Économistes mérite plus qu'une simple mention. Fondé en 1841, par un groupe de dix ou douze hommes qui, seuls, possédaient en France la vérité économique, il a donné ce spectacle unique d’une réunion purement scientifique, sans organisation, sans tribune, sans mise en scène, tou-jours suspecte au pouvoir, également calomniée par les conservateurs de la. monarchie et par les révolutionnaires de 1848, qui, en 1855, à la veille du traité de commerce, était encore l’objet de la haine aveugle et passionnée du ministre de l’intérieur, M. Billault, et qui n’en a pas moins renversé de fond en comble, dans l’espace de quinze ans, tout l’échafaudage de protections, de prohibitions et de réglementations dont nous étions écrasés depuis Colbert. Le Journal des Economistes devrait être la lecture continue des hommes d'Etat. Il aurait changé les destinées de la France, et nous aurait épargné des flots de sang, si ses doctrines avaient pénétré, en 1848, dans les classes ouvrières. Mais quelle vulgarisation de saines doctrines peut-il y avoir avec l'impôt du timbre, ne laissant circuler librement qe les immondices ou les légèretés de la presse?

ans ; et c’était, en dehors des renseignements particuliers que j'avais recueillis, mon unique bagage en 1858, lorsque je crus devoir prendre en main cette grande cause, et l’amener tout à coup, par une démarche hardie, sur le terrain de la réalisation. |

On m'a souvent demandé comment l’idée m'était venue d'aborder ce terrible problème qui avait vaincu l’enthou-

siasme de Humboldt et la puissance d’un roi. Les résolu-

tions de ce genre ne surgissent pas spontanément. Elles ont leur incubation mystérieuse, et leur dégagement régulier, dû, en grande partie, aux circonstances. Les bommes les plus prime-sautiers obéissent à la pression de leur époque. J'avais la nature d’esprit que demande une telle initiative. Toute ma vie intellectuelle m'avait préparé à cette œuvre; les événements et le génie de mon temps ont fait le reste. |

Je n’occupais, il est vrai, que la position, infime aux yeux d’un banquier, plus infime encore aux yeux d’un diplomate,

de rédacteur du Pays. Ce fut même, plus tard, un des eri-

mes qu’on me reproclra d’avoir osé soulever un immense conflit international et embrasser une opération de deux cents millions, sans être moi-même un grand personnage; comme si jamais un grand personnage, de ceux qui fatiguent le monde de leur importanee, eût été capable d’un pareil effort. J’ai l’orgueil de croire, au contraire, que ma position était précisément, celle qui convenait le mieux à l’élaboration d’un projet aussi complexe, et, malgré toutes mes recherches, je n’ai pas encore trouvé le banquier ou le diplomate qui aurait pu me suppléer dans cette tâche.

Mais aussi je suis de ceux qui pensent qu'un journaliste est plus utile qu’un préfet, plus utile même que certains ministres, et que l’étude persévérante des questions politiques et économiques vaut mieux, pour la conduite des affaires publiques, que l'éducation des clubs, des alcôves fa-

nn oi ilinn at ce dt ds

meuses et des écuries de courses. Il est de mode, depuis quinze ans, de dire beaucoup de mal de la presse. On a tout fait pour la tuer, et ce qui est plus odieux, pour la déshonorer. On lui à imposé un régime fiscal sans exemple dans les procédés arbitraires, qui laisse bien loin derrière lui toutes les exactions asiatiques. Un journal de Paris, le Figaro, dont la valeur en capital ne dépasse pas 500,000 francs, est obligé de payer à l'État, pour avoir le droit de vivre et de faire vivre trois cents familles, plus de 4,000 francs par jour, un million et demi par an, trois fois le montant de son actif, dix fois ce que gagnent ceux qui lui consacrent toutes les forces de leur intelligence, et mille fois ce que payerait toute autre industrie. Dès qu’il s’agit de la presse, il n’y a plus de justice, plus de proportion, plus de mesure. Il n’y a plus même de sens moral. Ceux qui en ont le plus abusé deviennent ses accusateurs et ses juges; le condoitiere et le renégat sont dignes de toutes les faveurs ; le cœur droit et la conviction ferme ne méritent que la vengeance des lois; et c’est un délit aujourd’hui, passible de 2,000 fr. d'amende, de réclamer, pour la France de 89, la liberté comme en Autriche.

Et pourtant, que serait le monde moderne sans la presse, cette grande institutrice des pouvoirs, aussi bien que des masses? Que deviendraient ceux qui la traquent comme une bête fauve, si elle ne leur apportait chaque jour son contingent d'informations, de lumières et de conseils? Ses ennemis les plus acharnés n'existent que par elle. La civilisation tout entière lui doit sa vie morale, son ressort etses garanties. Elle est l’oxygène pur dont nous vivons. Elle a fourni plus d'hommes d’État que toutes les autres carrières réunies. Il n’y a pas un nom considérable de notre temps, depuis Châteaubriand jusqu’à M. Thiers, qui n’ait passé par cette sévère école de la pensée condensée, lumineuse et popu-

laire. L'Empereur lui-même, l’auteur du décret du 17 fé- IT. 8

vrier 1852, n’a pas dédaigné de s’en servir contre les régimes

antérieurs ; et sa fondation du Capitole, en 1840, en aurait

fait, quoique exilé, un journaliste militant comme Armand Carrel, si ses théories n'étaient pas de celles qui ont besoin de cent mille baïonnettes pour être goûtées, et s’il avait eu alors, dans son isolement, le talent de forme que l'empire lui a donné. | , | N’en déplaise donc aux grands seigneurs de hasard qui traitent la presse avec dédain, je la regarde comme !a plus haute institution de notre siècle et comme son unique rempartcontre labarbarie dont nous sommes menacés. L'Europe n'aurait plus d’armées permanentes, plus de querelles nationales, plus de luttes fratricides, etelle aurait épargné deux millions de vies et cent milliards, si la presse avait été libre en France, depuis le Consulat. Toutes les fautes commises par le régime actuel, toutes les complications intérieures et extérieures dont nous sommes assaillis, comme toutes les corruptions qui nous débordent, sont la conséquence logi- ‘que du décret du 17 février 1852. Ce n’est pas avec des fusils Chassepot et des organisations à la prussienne qu’on fait reculer les ambitions sauvages et qu’on impose le respect du droit dans le monde. C’est en donnant soi-même l’exemple de ce respect, c’est par La liberté entière de la presse et de la tribune. Les guerres du premier empire n’ont légué au second que des défiances incurables, des souvenirs de deuil et des haïnes inassouvies. Il faudrait être l'ennemi déclaré du genre humain pour vouloir recommencer encore cette période sanglante. Le prosélytisme de nos idées, voilà notre force; la communion des peuples, voilà leur vengeance infaillible contre les ravageurs couronnés. On peut bien se moquer, à l'étranger, des manipulations de faussaires qui

consistent à emprunter aux feuilles de province, comme

l'expression du sentiment national, des articles envoyés de Paris. Mais personne ne braverait impunément le eri spon-

tané de la conscience française éclairant la conscience émue des autres nations; et si deux cents journaux indépendants, affranchis surtout de la lèpre du chauvinisme, avaient pu dire de M. de Bismarck et de ses salariés tout ce qu'ils en pensaient, cette sinistre figure de Teuton féodal (1) aurait disparu de l’horizon politique, et nous rie subirions pas la honte de discuter encore ses convoitises sans foi ni loi.

Cet exposé de principes dit assez clairement que ma modeste position de rédacteur du Pays, acquise sans intrigue et sans palinodie, était à mes yeux, l'égale des plus honorables, et qu’elle me donnait, en outre, une compétence bien autrement sérieuse que celle des vanités bouffies dont j'ai été obsédé depuis. Le régime que nous subissions m’interdisait de toucher aux questions intérieures, même les plus inoffensives. J'avais été un jour rudement tancé par l’ordre de M. Billault, pour avoir reproduit, en l’approuvant, une note du Moniteur lui-même, relative aux libertés commerciales. Il n’y avait plus de dignité possible dans cette discussion des plus grands intérêts de la patrie, soumise aux avertissements et aux apparitions officieuses de l’homme noir (2). Je me rejetai sur les questions extérieures, et principalement sur les questions américaines qui ne nous touchaient pas, alors, de si près qu'aujourd'hui ; et je fus conduit ainsi, après avoir brisé, plus tard, une carrière sans issue, à chercher hors de mon pays, le but de mes efforts et la satisfaction de mes besoins d’activité et de grandeur morale. |

L'Amérique présentait. à l’époque dontje parle (1854-1855), un spectacle bien propre à faire réfléchir sur les dangers

(4) Si la physionomie est l'image de l'âme, les portraits de M. de Bismarck sont sa plus terrible condattationt.

(2} Nous appelions ainsi l'employé du ministère chargé de prévenir les journaux qu'ils ne devaient pas parler de telle ou telle chose.

des pouvoirs sans frein, en bas comme en haut. Les États- Unis venaient d'accomplir la révolution intérieure qui porta la démocratie à la présidence dans la personne de M. Francklin Pierce, l'homme du bombardement de Greytown. Le flibustérisme fermentait d’un bout à l’autre de la grande république. Rien ne surnageait plus des traditions d’un glorieux passé, si ce n’est quelques noms whigs oubliés par la mort, mais impuissants contre l’esprit nouveau. Cuba, l'isthme de Panama, Saint-Domingue, les îles Sandwich même étaient tour à tour menacés. Le droit de la force prenait possession des conseils supérieurs, après avoir passionné les multitudes. C’est dans ces circonstances que plusieurs événements se produisirent coup sur coup dans l’ancien et dans le nouveau monde, qui devaient appeler l’attention de l’Europe sur l'Amérique centrale.

Le premier de ces événements fut la concession faite à M. de Lesseps par le pacha d’ Égypte, dont le firman venait d’être publié. Presque en même temps, on annonçait l’ouverture du chemin de fer de Panama; et l’année suivante (1836), Walker s’emparait du Nicaragua. La renaissance inattendue du détroit des Pharaons, oublié depuis la dernière exploration saint-simonienne et les nivellements de M. Bourdaloue, se liait si intimement à la loi générale des relations directes de peuple à peuple, que j’en conclus immédiatement à la coupure parallèle de l’Isthme américain. Sans m'occuper, alors, de savoir quel serait le Lesseps de ce second Suez, je présentai les deux entreprises comme étroitement solidaires, et le premier en France, je signalai dans une série d'articles leur exécution simultanée comme une des nécessités de notre temps (1).

Mais en abordant cette dernière solution j'avais ébranle,

(1) Numéros du Pays de février et dé mars 4855, qui m'ont valu des lettres de remerciments de MM. Enfartin et Arlès-Dufour, que je ne

connaissais pas.

PE

sms dt «fe... si OÙ

sans le savoir, tout un monde latent de penseurs en expectative, de théoriciens, de voyageurs, de chercheurs désintéressés ou trop intéressés. C’est un des priviléges de la presse, mieux informée ainsi que toutes les administrations de l'État, d’attirer à soi, comme par enchantement, chaque fois qu’elle fait vibrer une corde sonore, les documents, les publications, les hommes spéciaux, lumières éparses et perdues qui se trouvent tout à coup réunies sous sa main, au grand avantage du public et des améliorations désirées. J’eus ainsi l’occasion de tout consulter, de tout approfondir, ‘ d’épuiser les précédents, d’aborder successivement toutes les faces de l'opération, et d’entrer aussi avant que possible dans cette étude prestigieuse où la passion saisit Les plus froids.

Or, à mesure que je me plongeaïs dans cet infini, suivant en même temps les progrès de l'invasion flibustière et témoin de l'indifférence avec laquelle l’Europe laissait s’accomplir au Nicaragua l’égorgement d’une nâtion, une pensée se dessinait, grandissait, s’affermissait dans mon esprit de manière à devenir un axiome : à savoir que l’œuvre du canal seule pouvait vaincre cette indifférence, qu’il fallait ur intérêt d’un ordre supérieur, tel que la création d’un nouveau bosphore, pour attirer l’attention sur ce coin du monde, et que la délivrance de l’Amérique espagnole, le salut d’une race, d’une nationalité, d’une religion, d’une civilisation plus morale que celle des États-Unis, étaient subordonnés au percement de l’Isthme américain. C’est ainsi que, malgré moi et par la force des choses, le problème politique s’est trouvé soudé au problème industriel. J'ai voulu plus tard les disjoindre pour échapper aux rivalités nationales. J’ai voulu faire de la création du canal, par le texte même de la Convention de Rivas, un terrain neutre, une affaire privée, où tous les concours fussent admis sans distinction de nationalités. Vains efforts! J'avais heurté des

passions trop violentes et trop exclusives pour qu’on me pardonnât, aux États-Unis, mes publications antérieures et mon peu de respect pour la doctrine Monroë; et ce n’est que depuis l’apaisement de ces passions que l’entente ‘est devenue possible, sur les bases rationnelles du traité Clayton-Bulwer.

Jusque-là, cependant, mon impuissance financière m’avait semblé un empêchement radical à toute intervention personnelle, lorsqu'un incident fortuit vint me donner la garantie matérielle qui me manquait, Il y avait alors à Paris en pleine faveur auprès du public, une banque de crédit industriel, disparue depuis dans un orage, dont l’organisation présentait de grandes conditions de stabilité, et disposait, par le jeu même de son institution, de l’immense marché de nos provinces. Cette banque avait prouvé sa puissance par plusieurs créations espagnoles et portugaises qui ont survécu à sa chute, et elle avait semé la France de Caisses d’escompte qui fonctionnent encore. Je fus mis en rapport avec le chef et l'organisateur de ce rouage financier, et lui proposai de devenir le pivot et le garant de l’entreprise que je méditais. J’avais apporté un dossier suffisant de documents et de cartes. Le banquier fut séduit par le caractère exceptionnel d’une telle œuvre. Il signa l’engagement que je lui demandais de constituer une société internationale à un capital déterminé, dansle casoù j'obtiendrais la concession du canal, et il me donna ainsi, — du moins je le croyais alors, et tout le monde le croyait comme moi, — la sécurité financière dont j'avais besoin. Ce n’est pas, il est vrai, sous cette égide que je me suis mis en route pour l'Amérique centrale. Des catastrophes et des déceptions de tout genre me forcèrent, six mois après, de chercher un autre appui réputé plus solide; mais du jour de cet engagement, qui porte la date du 8 août 1857, la question était résolue dans ma pensée avec toutesses conséquences, Dès le

lendemain, le traité de concession était rédigé tel qu'il a été adopté à Rivas. Quinze jours plus tard, jele soumettais, avec l'opération entière, à l’approbation du bureau de la Société d'économie politique; et lorsque je me suis embarqué pour Greytown, le 17 février 1858, seul, sans appui officiel, et je dirai tout à l'heure däns quelles conditions pécuniaires, je n’emportais d'autre titre et d’autre patronage, pour créer un monde, que la lettre suivante de la plus haute association libre de notre pays :

Société d'économie politique.

Paris, le 2 septembre 1857.

Monsieur et cher collègue,

Le bureau de la Société a pris connaissance du projet de convention avec deux États de l'Amérique centrale.et des autres renseignements que vous avez bien voulu mettre sous ses yeux relativement à une grande voie de communication à établir entre les deux océans.

Nous avons tout d’abord été frappés de la grandeur de cette entreprise qui intéresse à un si haut degré l'avenir de la civilisation.

Nous avons ensuite vu avec une grande satisfaction que le projet dont vous poursuivez l’exécution repose sur les bases les plus libérales et les plus avantageuses pour le commerce de tous les pays. U

La Société d'économie politique recevra, à votre retour et avec le plus vif intérêt, vous n’en pouvez douter, les communications que vous voudrez bien lui faire à ce sujet.

En attendant, persuadés que, dans cette importante affaire, les principes de l’économie politique et la doctrine de la liberté de commerce auront en vous un zélé défenseur, nous prions, par ces présentes, tous ceux de nos amis et correspondants que vous pourrez rencontrer de vous donner l’aide et l'appui qui seront en leur pouvoir.

Agréez, Monsieur et cher collègue, l'expression de nos vœux

les plus ardents pour le succès de votre mission et pour la conservation de votre santé.

HIPPOLYTE Passy, CH. DUNOYER, De l'Institut, De l’Institut.

Page 1