CHAPITRE VII
La côte de Bering. — Les Placers. — Une excursion à l'Océan Arctique.
Nous arrivâmes en vue de Nome à neuf heures du soir
le 12 juillet. Trois heures plus tard le bon navire Roanoke .
jetaitl'ancre en face de la ville, à deux milles du rivage. Il était minuit, mais il faisait encore grand jour : nous étions au pays du soleil de minuit. Les maisons et les tentes que nous apercevions, c'était le fameux campement des mineurs. Je pouvais entendre les vagues déferlant furieusement contre la plage désolée, et berçant le sommeil des mineurs fatigués, au milieu desquels pendant deux ans il me fallait vivre, travailler, essayer d'élever les esprits et les cœurs vers des choses moins périssables que l'or.
La mer de Bering a la réputation près des hommes de mer d'entrer précipitamment dans de telles fureurs qu'elle permet difficilement de débarquer sur ses côtes. C'est ce qui nous arriva. Comme nous allions mettre pied à terre, la brise se changea en vent furieux qui précipitait les vagucs sur le sable avec un bruit assourdissant ; et nous
eümes l'avantage, si c'en est un, de considérer Nome du
Etes.
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bord du Hounoke pendant plus de quarante-huit heures de lumiére ininterrompue.
De la mer la ville avait un aspect très respectable. Maisons, cabines, tentes, grandes et petites, s’allongeaient sur une largeur de deux milles le long de la côte. De grands entrepôts de commerce, reconnus à leurs’ grandes grues de décharge, s’élevaient à l'arrière-plan; derrière eux se dressaient les hôtels, les magasins et autres constructions ; enfin, plus loin, et dominant tout le reste, apparaissait l'église catholique dont la flèche élevée, surinontée d'une croix d’or, donnait un tel air de civilisation 4 ce paysage d'Extrême-Nord, que mes premières impressions sur Nome furent des plus favorables. Ce n'était plus ur campement de mineurs, comptant à peine trois ans d'existence, que j'avais devant moi, c'était une cité de disnension respectable.
Quand nous eûmes enfin pied à terre, quel ne fut pas notre étonnement de nous trouver dans une rue toute payée de planches, bordée de magasins en gros et en détail, d'hôtels, de banques, d'habitations de fonctionnaires; d'entendre des gamins crier les journaux quotidiens ; de voir les fils du téléphone et de la lumière élec- (rique passer au-dessus de nos têtes. Quelqu'un fit la réflexion qu'il ne manquait plus à la ville que des trolleycars et uné université.
Nome tire son nom d’un cap situé à quinze milles plus bas sur la côte, et doit son existence à la terrifiante invasion de mineurs de 1900. La ville est construite à l'endroit où débarquèrent les mineurs à l'embouchure de
la rivière Snake ; et, à bien considéror, elle ne se compose que d’une rue très longue, avec deux ou trois autres petites rues parallèles, pour recevoir le trop-plein de la population.
A l'arrière-plan se dressent des collines, à quatre ou cinq milles plus loin : la toundra qui les sépare de la plage est couverte de mousse arctique et d’une herbe de couleur d'un brun jaune. La mousse qui ressemble au corail blanc rampe sur le sol; mais l’herbe s'élève en toufles, parfois d’un ou deux pieds de hauteur. Ces touffes sont dures et arrondies, et rendent la marche presque impossible, Ce sont les «têtes de nègres » si bien connues en Alaska, et
si détestées des prospecteurs qui ont à parcourir la toundra. Tout l'aspect de cette partie du pays est nu et désolé ; il faut dire qu’il n’y a pas un arbre dans un rayon de
soixante-dix milles autour de Nome.
Plusieurs petites rivières descendent des collines vers le sud et vont se jeter dans la mer de Bering ; l’une d'elles, la rivière Snake, coupe Nome en deux parties. Les vallées où coulent ces rivières sont larges, et formaient autrefois sans doute le lit de rivières plus importantes. Le gravier et le sable sont descendus des flancs des collines dans ces vieux canaux ; et on les trouve en différentes épaisseurs à quelques pieds sous l’herbe et la mousse : c’est là que se trouve l'or des placers en quantité considérable. Ce fut la découverte du gravier aurifîre, en 1898, qui donna et qui donne encore de l'importance à Nome, et en fait, à tout l’Alaska du Nord-Ouest.
On connaissait l'existence de l'or le long de la côte de
Bering bien avant 1898. Mais les seuls blancs qui eussent jamais visité ces latitudes étaient des baleiniers américains et des Russes, ou enfin dans ces dernières années les employés du fisc des Etats-Unis. Ces derniers en partic:. lier, me dit-on, avaient souvent trouvé des indications d'or dans les sables de la grève; mais la grande découverte de 1898, comme beaucoup d’autres semblables, fut le résultat du pur hasard et n’a pas la moindre histoire. Au mois de juillet de la susdite année, trois mineurs partirent de Chinik, la mission suédoise, située à Golovin Bay, à quatre-vingts milles à l’est de Nome, pour aller à la recherche du quartz d'or le long de la côte nord-ouest, Quand ils arrivèrent à la rivière Snake, un vent violent les surprit soudain sur la mer de Bering, et poussa au rivage leur petite goëlette. En attendant la tempête à passer, les trois hommes inspectèrent la rivière Snake et l’un de ses tributaires, Auvil Creek. Dans les deux ils découvrirent l'or de placer. Ils revinrent à Golovin Bay, sans avoir pris la précaution de s'assurer des droits légaux sur leur propriété en l'entourant de piquets. Cette ignorance des lois minières, ou ce désir de garder leur découverte secrète — on ne dit pas le motif — leur fit perdre le placer le plus riche qui ait été découvert jusque-là en Alaska. Quelqu'un en eflet donna l'indication à trois Suédois, Lindbloom, Lindberg et Brynteson, —noms aujourd'hui bien connus en Alaska — qui firent visite vers Snake River, entourèrent de piquets toute la propriété et se jouèrent ainsi des premiers auteurs de la découverte. Quand le mineur qui me racontait cette histoire eut achevé son récit, je me risquai
à lui faire remarquer que le tour n'était pas très joli de la part des Suédois. Il me répondit : « Oh! petite affaire !.…. Nous sommes en Alaska, vous savez! Vous en verrez bien d’autres, si vous restez longtemps dans ce pays !.. »
La découverte de ces placers fut l'annonce de découvertes plus importantes encore. Au printemps suivant, on trouva l'or sur la plage de Nome, et en telle quantité que, au jugement des experts, les fouilles de toutes les plages de l'univers réunies ensemble ne pourraient être comparées aux sables de la mer de Bering.
Quand la nouvelle des découvertes de Nome arriva dans le monde des affaires, l'agitation du Kiondike était à son
‘apogée. En me rendant de Revelstoke à Rossland, en 1899,
je rencontrai un mineur qui venait de recevoir une lettre d’un deses amis, l'invitant à abandonner la situation qu'il occupait, fut-ce celle de gouverneur, pour se rendre à Nome par le premier paquebot. C'était la première fois que j’'entendais un nom qui depuis est devenu courant dans le monde des mines, aussi commun que Klondike Ini-même, et qui a donné à l'Alaska une importance que le pays n'eut jamais auparavant.
Le 5 août 1899, quatre cents mineurs, partis du Yukon, de la région du Klondike, ou de Seattle, étaient occupés à recueillir l'or des sables de la plage. Cinq jours plus tard, ils étaient mille au travail, passant et recueïilant en moyenne une once de poussière par jour, ou environ seize dollars par personne. En octobre, deux mille mineurs avaient planté leur tente sur une ligne ininterrompue le long de la plage. L'or se trouvait à quelques pieds sous la surface, et
un simple coup de pioche donnait de cinq à soixante-dix dollars par jour : quelques mineurs allaient jusqu'à cent. Trois d’entre eux recueillirent neuf mille dollars en trois jours d’un trou de quatre pieds de largeur sur douze de longueur : quarante jours de travail leur rapportèrent trente-deux mille dollars. Pendant cette courte saison de 1899, près de deux millions de dollars sortirent des sables de Nome.
Cetie nouvelle se répandit bientôt dans tout l'unix mais le froid hiver du pôle Arctique empêcha l'invasion. 11 était réservé au printemps de l’année 1900 d’itre témoin d'un spectacle qui se voit rarement. La renommée de Nome s’élait répandue si loin, que tous les centres miniers du monde émigrerent précipitamment vers le nord. Il en vint de tous les climats : même l'Afrique et l'Australie envoyèrent leur contingent. Des vapeurs, par vingtaine, arrivaient de San-Francisco ou de Seattle, bondés de chercheurs d’or. En un seul jour, quatre mille hommes débarquèrent sur la plage. Avant que l'été fut à moitié écoulé, trente mille personnes, hommes et femmes, campaient à Nome, creusant et passant l'or. La plage était littéralement couverte, sur une étendue de plusieurs milles, de Suédois, de Hollandais, de Japonais, d'Islandais, d’Ecossais, de Français, d’Anglais et d’une douzaine d’autres peuples. La foule était siserrée, qu’un mineur— c’est lui qui me l’a raconté — dûüt donner deux dollars à l’un de ses voisins, pour pousser un canot, de manière à lui céder la place de planter sa tente.
La seule ambition de ces milliers de personnes, venues
1esS
des quatre coins du monde, était de réunir assez de poussière d'or le plus promptement possible, afin de quitter le pays dans le plus bref délai. C'était leur rêve; mais ils oubliaient de compter avec la fortune volage. De grandes sommes d'argent furent recueillies en effet; beaucoup de mineurs trouvèrent l'indépendance ; mais le plus grand nombre sortit de la bagarre, aussi maigre que le traditionnel rat d'église. L'or de la plage de Nome s'épuisa, et des milliers de chercheurs de iortune, désappointés, réclamérent à grands cris le moyen de sortir des glaces de l'Arctique qui les prenaient comme en un piège.
Tel fut le résultat commercial de l'été, mais l'effet démoralisateur sur les mineurs fut encore plus désastreux. L'année 1900 restera dans les annales de Nome comme l’année de « la grande invasion »; mais si les récits que j'ai dû entendre sont vrais, au moins pour la moitié, les scènes qui se passèrent sur la plage pendant cette année défient toute description.Trentemille hommes, et un grand nombre de femmes, de toutes classes et de toutes nations, attirés par d’avides compagnies de transports, furent jetés sur cette côte à près de trois mille milles de la civilisation. Aucune précaution ne fut prise pour y maintenir l’ordre ; et comme des gens sans aveu et des gibiers de potence s'étaient mêlés aux mineurs, ils firent sentir l'influence de
leur présence de plus d’une manière désagréable. La ville de toile de Nome fut assaillie par des tripots de jeu et des buvettes de whisky qui empochèrent la poussière d’or des mineurs sans avoir à la passer. À mesure que la saison s’avançait, le mécontentement et le désappointement
augmentérent ; la crainte d’avoir à passer les huit mois d'un hiver en Alaska, sans nourriture et sans abri, en poussa beaucoup à des actes de désespoir, si l’on en juge par les tombes du petit cimetière en bas sur la plage. La rapine, et tous les actes de violence devinrent si fréquents, qu'il fallut proclamer la loi martiale. A la fin, une certaine apparence d'ordre sortit de ce chaos ; mais ie Gouvernement des Etats-Unis dut envoyer des bateaux de transport, pour ramener en pays civilisé des milliers d'hommes, attristés mais plus sages. Ainsi finit l'odyssée de 1900,
Tous les mineurs ne quittèrent pas le pays cependant. Il se trouva parmi eux beaucoup de vieux durs à cuire, de Montana et de Californie, des klondikers désappointés, qui étaient venus de Dawson, en remontant le Yukon à plus de dix-neuf cents milles, et qui firent ce sage raisonnement : puisque tant d’or a été trouvé dans les sables de la plage, il doit certainement en rester beaucoup sur les flancs des collines, et dans les petits cours d’eau qui en descendent pour se jeter dans la mer de Bering. La découverte des placers sur la rivière Snake et à Anvil Creek enracina cette conviction dans leur esprit ; et ils commencèrent à se répandre par bandes, et à pratiquer des trous dans les ruisseaux et les ravins de la péninsule Seward.
Cette péninsule, où se trouvent concentrés les intérêts de Nome, a recu son nom de l’homme d'Etat qui travailla si heureusement à faire de l'Alaska une colonie des Etats-
Unis. Elle se compose d’une masse de terre irrégulière qui s'avance de la côte occidentale de l'Alaska dans la direction
de l’ouest, jusqu’à quarante-six milles de l’Asie dont elle est séparée par le détroit de Bering. Elle se trouve entre la mer de Bering et l'océan Arctique, et est détachée du reste du continent, au sud par le détroit de Norton qui creuse profondément la mer de Bering, et au nord par le détroit de Kotzebue, baie de l'océan Arctique. La péninsule de Seward était une terre solitaire, stérile et sans valeur, jusqu'à la découverte de l'or, il v a six ans, alors que les prospecteurs commencèrent à gravir ses collines, à parcourir sa {oundra, à donner un nom et une valeur à tous ses ruisseaux et à tous ses canaux.
Dans le vocabulaire du mineur, prospecter veut dire chercher les métaux précieux, mais en Alaska ce mot a une signification plus étendue. Pour la comprendre, il faut avoir vu ces hommes quittant Nome à pied, chargés comme des bêtes de somme, portant des tentes, des lits, et tout ce qu’il faut pour se nourrir pendant des mois entiers. J'ai vu des mineurs, partant avec des fardeaux si gros, qu'ils les faisaient ressembler * de jeunes éléphants. Ces expéditions seraient encore faciles si l’on suivait les chemins battus : mais suivre les chemins battus est précisément ce que le prospecteur ne peut pas faire. Son but est toujours quelque ruisseau nouveau, quelque colline nouvelle, dans laquelle n'a jamais pénétré la pioche ou la pelle; car son succès consiste à découvrir de nouveaux placers ou des filons de quartz. Dans ces
conditions, le métier de prospecteur comporte de dures souflrances physiques. Ils se perdent souvent au milieu des collines l'été, et plus souvent encore se glacent dans
les terribles blizzards (1) de l'Alaska. J’ai souvent conversé avec de vieux mineurs bronzés, j'ai entendu des histoires à fendre le cœur, des récits du désespoir qui s’emparait d'eux quand ils étaient perdus dans les collines, et qu'ils voyaient la mort par la faim les regarder en face.
En écrivant ces lignes, je me rappelle le cas de trois hommes qui s'étaient perdus et allaient périr dans le voisinage de Teller. Quand toutes leurs provisions furent épuisées, ils vécurent pendant quelques jours de peaux de buffle et de tiges de bottes. Quand cette ressource leur manqua, l’un d'eux mourut, et les deux survivants eurent le courage de manger de sa chair, quand ils furent sauvés.
Outre la mort par la faim, il y a bien d’autres dangers : les uns meurent de froid, d’autres se noient. Tôt ou tard, ils sont recueillis par les autres mineurs; mais leur sort n’en est pas moins triste. En Alaska les gens sont pour la plupart étrangers les uns aux autres. Dans un camp de mineurs, pour des raisons très évidentes, il n’est pas de bon ton de demander à quelqu'un qui il est, et d'où il vient. Si bien qu'il arrive fréquemment que des morts sont trouvés sur les sentiers ou sur la plage, et personne ne sait aucun détail à leur sujet. Quelquefois on les enterre sur le lieu même où on les trouve; quelquefois, quand ce n’est pas trop loin et qu’il n’en résulte pas trop de peine, on les apporte à quelque centre d'habitations. Au cimetière de Nome il y a des tombes de gens dont l'identité n’a jamais pu être établie. Des mains charitables ont élevé une croix
(1) Blizzard, tempète de neige.
as es
ais
ou placé une plaque sur leurs restes ; mais les mots « Inconnu », ou « Trouvé noyé », ou « Trouvé sur le chemin », sont la seule épitaphe mélancolique qui recouvre leur tombe, alors que quelque part dans l'univers, il y a une mère, une épouse, des enfants, qui versent des larmes d'inquiétude sur le silence prolongé de ces êtres bien-aimés partis pour l'Alaska. J’eus sous ce rapport de tristes devoirs à accomplir pendant les premiers mois de mon séjour làbas ; je sais, hélas! que le silence de plusieurs mineurs absents ne sera jamais rompu de ce côté de la tombe. Mais la soif de l’or est une passion que ces tragédies de la vie ne peuvent étouffer, et en Alaska, comme ailleurs, quand un homme tombe, il y en a d'autres pour prendre sa place.
Le travail des recherches de placers à l'intérieur des terres commensa sérieusement au printemps de 1901 ; et dès le commencement, le succès couronna les eflorts des mineurs. Les résultats ont montré qu’il y a de l'or dans tous les ruisseaux de la péninsule Seward. Les lits des anciennes rivières — et il y en a beaucoup — comblés par le gravier échappé du flanc des montagnes, sont inspectés minutieusement et habituellement livrent des richesses, car toutes les collines que la pioche et la pelle ont entamées jusqu'ici, ont fourni de la poussière d'or en plus ou moins grande quantité. Malgré le nombre limité des mineurs, et le peu de durée de la saison de travail qui ne s'étend pas jusqu’à cinq mois, cinq millions de dollars de poussière d’or ont été lavés chaque année dans la péninsule Seward depuis la découverte.
Les mines de placers n’ont pourtant pas donné en ce pays tout ce qu'on pouvait en attendre. Les mineurs individuels qui se sont approprié la péninsule, ont appris par expérience que, avec leurs seules forces, ils ne peu-
vent lutter contre le climat et la courte saison. Quatre mois sur douze forment la limite de l’activité d'un mineur; les huit autres se passent dans une oisiveté obligatoire. Le capital est donc nécessaire pour développer les propriétés sur une grande échelle, et pour les exploiter rapidement. Aussitôt que les capitalistes comprendront ce que peut donner ce pays merveilleux, il s’ensuivra une période d'activité effrayante et de prospérité correspondante.
Mais jusqu'ici c’est le mineur solitaire, avec sa poêle à passer et sa pelle, sa tente et son équipement, qui iouille les collines et découvre l'or. L'un des symptômes de la fièvre de l'or est le désir d'aller à la recherche du métal ; plus la distance est grande, mieux le but semble atteint. Depuis 1900, toute la péninsule Seward a été parcourue douze fois depuis Norton Bay jusqu'au détroit de Kotzebue. Il y a beaucoup de cours d’eau qui l’arrosent au nord, et se jettent dans l'océan Arctique ; en particulier le Kougarok, l’Inmachuk et le Keewalik. Le Keewalik a plusieurs tributaires, dont l’un est le Candle Creek. Des mines de placers donnant de belles promesses y furent découvertes en 1902, et comme d'habitude, il y eut une invasion pour jalonner les claims(1) et former un camp.
1) Claim, propriété.
La formation d’un camp en Alaska n'est pas une chose très compliquée, — quelques tentes, un ou deux magasins généraux, autant de restaurants, dix ou douze cafés, chacun avec son installation de jeu, et c’est tout. Le jeu est en apparence le compagnon inséparable d’un camp de mineurs. Ceci se vérifie à Nome depuis l'invasion de 1900, et en particulier depuis que les autorités Canadiennes ont fermé tous les tripots de Dawson, il y a trois ans. Quand l’ordre venu d'Ottawa fut mis en vigueur, tous les propriétaires des maisons de jeu, avec leur roulette, leur banque de faro, leur table de crap, et autres accessoires, secouèrent de leurs pieds la poussière du Klondike, et descendirent le Yukon jusqu’à Nome. Là ils trouvèrent une quantité de gens attendant et acceptant le rôle de victimes. C’est sur la table de crap ou la banque de faro, que les fous et leur argent se faussent compagnie en Alaska. Des millions de dollars en poussière d'or ou en lingots, profit d’une dure saison de travail, passent en quelques minutes du sac du mineur dans la poche du joueur ; et, chose étrange, il y a toujours plus de victimes que de satisfaits.
Candle Creek était en pleine jouissance de ces privilèges de civilisation avancée, quand je lui rendis visite, après avoir traversé le détroit de Bering et la passe de Kotzebue : c'était ma première excursion de missionnaire en dehors de Nome. Le vaisseau qui nous portait, le Saidie, était un petit bateau remorqueur, à fond arrondi. Pourvu de roues à aubes pour le service du remorquage dans les eaux peu profondes du Yukon, il roulait comme un soli-
veau sur les vagues de l'Arctique; et tous à bord nous étions malades à en mourir. Depuis six mois c'était la troisième atteinte que j'éprouvais de ce terrible mal. J'avais payé mon tribut à Neptune dans l'Atlantique ; une seconde fois dans le Pacifique. C'était maintenant le tour de l'Arctique. Si quelqu'accident imprévu m'avait entraîné dans l'Antarctique, mon cercle de misère eut été complet.
Les cabiïes du Saidie étaient rangées autour d’une chambre qui servait de salle à manger, de salon de jeu, etc. et quand venait le temps de se retirer pour la nuit, il fallait nous empiler les uns au-dessus des autres, en rangées, comme des balles de coton dans un magasin. Un steward de bon accommodement me donna une cabine de milieu qui n’était ni trop haute ni trop basse ; sur l'Arctique on accepte une cabine de milieu comme on accepte un Pullman plus bas sur les prairies. En dessous de moi était un Lapon qui avait la garde des rennes du gouvernement dans quelque station du Nord. Au-dessus était un vieux mineur du Sud de la Californie, qui, après avoir résisté aux tremblements de terre de son pays natal, n’était guère à l’épreuve du roulis et du tangage de l'Arctique.
En montant au Nord, nous nous arrêtâmes à Teller, à Port Clarence, petit port qui depuis de longues années est, encore aujourd'hui, le refuge préféré des baleiniers de l’Arctique; c’est aussi un port de commerce pour le riche pays de placer de Gold Run et de Bluestone.
Nous fûmes peu favorisés dans notre traversée du détroit
de Bering. Le temps était brumeux et désagréable, et impossible de voir l'Asie. Mais nous aperçümes suflisamment le cap du Prince de Galles, point extrême du continent américain à l’ouest. J'étais maintenant à sept mille milles du cap Spear de Terre-Neuve, et j'avais achevé mon parcours de l'Amérique dans sa plus grande largeur.
Le promontoire élevé se projetant dans le détroit, entouré à la base par une sablière basse et unie, ressemble sous beaucoup de rapports au vieux rocher sur lequel Québec est construit. Tout nous y rappelle la cité Laurentienne, le bastion du Roi, la terrasse, les plaines, etc. Kinegan, village de Mahlamutes, à la base du promontoire, complète le tableau.
Une secte protestante a établi une mission chez les Mahlamutes du Cap, maïs si nous en croyons les rapports des mineurs et des agents du fisc, la conversion de ces payens esquimaux n'occupe qu’une place secondaire dans les préoccupations, si on la compare au trafic des fourrures et de l’ivoire. Le dernier titulaire de la mission, m'a-t-on dit, s’est retiré de son travail actif de missionnaire, après fortune faite. Quand j'exprimai ma surprise de cette sorte d’apostolat, on me répondit que cela valait bien une fortune de vivre dans un tel pays, si loin des bienfaits de la civilisation.
Nous longions la côte américaine, mais pas de trop près, ‘anchimes Shismareft Inlet, puis après avoir traversé le cercle Arctique nous doublàmes le cap Espenberg pour nous rendre au détroit de Kotzebue. Le détroit est une portion de l'Arctique et presque une mer intérieure. Les
vagues ÿ sont si furieuses, que le Saidie dut chercher un abri derrière l'ile Chamisso et s'y réfugier pendant quinz heures. Ce délai nous donna l’occasion que nous cherchions de visiter quelque monument russe ou anglais de File, qui rappela les explorations de 1828 à 1#4%#, Nous trouvämes deux tombes récentes qui recouvraient de pauvres baleiniers ; c’est là qu'ils vont attendre, en dépit des vers et de la dissolution, le jour du jugement.
Kotzebue et Chamisso sont des noms qui rappellent la période active d'exploration dans les mers Arctiques, au temps de Ja domination russe. Le commandant du Saidie, le capitaine Rickmers, me donna de nombreux détails sur “es deux personnages. Otto von Kotzebue, fils du fameux dramaturge allemand, était à la fois un explorateur et un éerivain ; il fit de grandes explorations dans le premier quart du siècle dernier, en compagnie de l'amiral russe le baron Krusenstern. Adalbert Chamisso était aussi Allemand, naturaliste et poète à la fois; il accompagna von Kotzebue dans son expédition scientifique au nord du Pacifique et dans l'océan Arctique. Les noms de ces deux Allemands distingués sont vivanis jusque dans les hauteurs de l'Arctique ; mais, sauf le capitaine, pas un de nous he savait un détail sur la vie des hommes qui les avaient jadis portés. Telle est la renommée !
Le capitaine Rickmers n'est pas seulement un homme instruit; c'est un des compagnons de voyage les plus
cominunicatifs et les plus intéressants qu'il m'ait jamais & donné de rencontrer. Il est né à Héligoland: il est encore très jeune, mais il a beaucoup vécu. Il s'est fait une
Campement d'hiver.
Le soleil de midi au jour le plus court. — La cabane d'un mineur.
Un coucher de soleil d'automne dans l'Alaska du Nord-Ouest.
dvsmnu ENT pe et
Un voyage d'été dans l'intérieur des terres.
règle — en quoi il est à admirer — d'apprendre tout ce qui concerne le pays qu'il visite, à tout point de vue, historique, topographique et autre. C’est son secret, et ce qu'il ignore sur les côtes de Bering et de l'Arctique peut être considéré comme négligeable. Les faits et les dates tombent de ses lèvres d’une manière étonnante, ce qui a rendu mon voyage à Keewalik et à Candle Creek à la fois agréable et instructif.
Quand la tempête se fut calmée, le Saidie sortit à toute vapeur de son abri de l’île Chamisso; un Danois et un Esquimau vinrent dans un lougre nous servir de pilotes et nous introduire dans le port de Keewalik. De là au camp des mineurs de Candle, il me restait quinze milles à faire dans une chaloupe goudronnée, la Keewahk Flyer, qui, entre parenthèses, ne volait guère vite. [Il nous fallut cinq heures pour traverser le tortueux et peu profond Keewalik ; un beau matin à cinq heures, ma chapelle portative et moi, nous débarquions dans la boue sous une pluie torrentielle. J'étais tout trempé, et je ne savais de quel côté diriger mes pas. Il y avait quelques cabines en planches et des tentes de toiles dressées le long du port ; il y en avait d’autres sur la toundra par derrière ; mais tout ce campement paraissait primitif. Comme il était encore de bonne heure, je m'assis sur un soliveau et j'y restai non sans exciter l'intérêt platonique de deux Esquimaux qui passaient dans leurs kaïaks ; j'attendis que le mou-
vement et la vie se révélassent quelque part. Bientôt la fumée sortit d’une tente tout près de moi. Je m'avançai et
je frappai à la porte de toile. Quelle ne fut pas ma surprise
quand le mot « Entrez » parvint à mes oreilles dans le plus riche des accents irlandais ! Là, à l'ombre du Cercle Arctique, se trouvait une femme de Donegal, qui était venue recueillir des lingots dans l’une des forteresses de glace de l'Alaska.
« — Pourquoi vous êtes-vous mise au travail des mines ? lui demandai-je plus tard dans la journée. Elle ne me fit pas attendre bien longtemps la réponse.
« — Parce que, dit-elle, prendre l'or à la terre, c’est prendre ce qui n'appartient pas à d’autres. qu'à Dieu. Il nous le donne directement ; et c'est la manière la plus honorable de gagner sa vie. »
Avant de quitter Kotzebue Sound, je rencontrai des fils et des filles d'Irlande : preuve de l’ubiquité de cette race qui a tant fait pour catholiciser les quatre coins du globe. Les Irlandais sont nombreux en Alaska, mais aussi les Suédois, les Allemands, les Finlandais, les Français, et une douzaine d’autres peuples, tous différents de caractère, mais se ressemblant par la soif de l'or.
C'est seulement à mon arrivée à Candle Creek, que j'appris que j'avais mal choisi mon moment pour ma visite de missionnaire au camp. La pluie venait detomber pendant trois jours consécutifs, et avait emporté tous les barages d’écluse de la rivière sur une étendue de plus de vingt milles.
C'était une aventure sur laquelle personne ne comptait ; pour l'instant c'était une catastrophe, car elle entrainait la perte presque totale du travail de la saison. Dans ces circonstances, perdre une heure pour aller à la messe, ou
pour entendre une instruction, est un détail qui n'entre pas dans le programme d'un mineur de l'Alaska, surtout quand il voit sa caisse d'écluse emportée par le courant. Il me fallut donc restreindre mon ministère aux personnes, bien peu nombreuses, qui n'étaient pas employées dans le camp.
Le résultat fut maigre ; mais je garde l'espoir que ma visite ne fut pas complètement perdue. J’eus la consolation d'offrir le saint sacrifice de la Messe, et c'était la première jois qu’on l’offrait sur cette partie lointaine du territoire Alaskan. Voilà un de ces souvenirs qui deviennent précieux à mesure que l’on avance en âge. Je donnai aussi une instruction aux personnes présentes Parmi les auditeurs, outre deux indigènes et les catholiques, se trouvèrent une demi-douzaine de protestants. Mais la plus grande partie de ceux qui vinrent m'écouter n'appartenait à aucune religion : ils venaient uniquement pour entendre parler.
Cela brise le cœur de constater l'ignorance de ces vieux mineurs dans les questions religieuses, et leur indifférence complète quand on leur offre l'aliment substantiel dont leur âme a besoin. On croirait que l'isolement de cette vie de camp en Alaska et les dangers auxquels les mineurs sont exposés, sont capables de les faire réfléchir parfois aux responsabilités et à leurs fins dernières ; mais en règle générale, les mineurs ne sont guère portés à la réflexion. Ils écoutent ce que vous avez à dire, mais rarement il en sort un résultat. Le temps limité dont on dispose dans la visite d’un camp, enlève toute possibilité de s'occuper de l'instruction.
Le Saidie était retourné à Nome pour une deuxième excursion ; en attendant son retour, je passai une semaine entière dans une inactivité complète, si l'on en excepte les efforts que j'étais contraint de faire pendant les nuits froides pour me réchauffer. J'avais quitté Nome par un temps délicieux ; et mon inexpérience des conditions de l'Arctique était la seule raison qui m'avait fait négliger d'emporter les vêtements et les fourrures nécessaires. Ce sont ces inadvertances qui vous apprennent à vivre.
Les nouveaux arrivés en Alaska critiquent toujours la facon de se vêtir des Esquimaux, il est vrai qu'elle n'a rien de pittoresque ; mais une semaine, passée sous une tente de toile à Kotzebue Sound, vaudrait mieux qu'un volume d'essais pour convaincre un sceptique de la sagesse des Esquimaux. Quand le froid et le vent pénètrent par les coutures et le dessous de votre tente, quand l’eau à côté de votre cabine gèle d’un demi-pouce d'épaisseur au milieu du mois d'août, vous commencez à avoir de sérieux aperçus de la vie. C'était un spectacle qui devait faire sourire les anges, de voir un missionnaire inexpérimenté se rouler et se tourner pendant cinq nuits, pour ch£:cher en vain le côté le plus chaud de la couverture. Le repos est nul, naturellement ; et on réfléchit à loisir pendant ces longues heures sur l'éternel inconvénient des choses, et sur l'ignorance dans laquelle se trouve la moitié du monde des efforts faits par l'auire moitié pour — dormir. Un mineur veu: de San-Francisco, qui partageait la tente avec moi, et «üi aussi souffrait du froid, me demandait de temps en temps, dans un langage hérissé d'épithètes, pour-
quoi le gouvernement des Etats-Unis ne s’emparait pas du Pôle Nord dont on parle tant et ne le mettait pas en morceaux pour en faire un feu de bois. Nous en aurions facilement consumé quelques brassées cette semaine-là à Candle Creek.
Pendant le jour je gravissais les collines de Candle et de Keewalik, je chassais le ptarmigan qui se perdait dans les nuages à mon approche, j'étudiais la flore, et je cherchais les restes du mammouth. J'étais, en eflet, au centre de ce qui doit avoir été dans les âges anciens la patrie du mammouth laineux. Des dents gigantesques et des défenses d’une longueur formidable abondent dans tout le pays qui avoisine Kotzebue Sound. Une :emarque du vieux mineur philosophe me frappa également. Si les riches veulent dépenser leur argent dans l'intérêt de la science, ils pourraient facilement le faire,en enrichissant les musées de l'Etat et des provinces, de squelettes de mammouth, au lieu de jeter des millions en expéditions pour découvrir le Pôle Nord. Mon vieil ami le mineur avait une grippe contre le Pôle Nord, car il s'écria une nuit sur un ton plus vigoureux que poli : « Quel bien fera donc aux Américains cette vieille hampe de drapeau quand ils l'auront trouvée ? »
Quelques milliers de dollars dépensés à déterrer les os des monstrueux pachydermes de cette région seraient employés à propos. D'innombrables restes ont été découverts dans la péninsule Seward et en remontant la vallée du Yukon. Les animaux y ont-ils vécu il y a des milliers d'années, ou leurs os y furent-ils apportés par des banquises de Sibérie, où on les trouve en nombre incalculable,
c'est une question que les connaisseurs sont appelés à décider. Un squelette entier est pris dans une couche de glace dans le district de Buckland, non loin de Kotzebue Sound, attendant l'argent nécessaire pour le relever avec précaution, et le transporter à quelques milles sur la côte, d’où il pourrait être embarqué pour quelque musée de collège. J'ai rencontré des douzaines de mineurs qui découvrirent des dents et des défenses de mastodontes en cherchant l'or. Les mineurs sont portés à l’exagération; leur description des formes et des dimensions de ces animaux me paraissaient si incroyables que je n'étais pas disposé à les prendre
au sérieux, jusqu'à ce que je visse dans leurs mains des
défenses qui venaient d’être découvertes. Le capitaine Rickmers avait à bord du Saidie une splendide défense en spirale de près de quatorze pieds de long. La paire la plus énorme que j'aie jamais vue, se trouve à la porte de l’auberge où je couchais, à Keewalik. Elles sont toutes les deux très bien conservées, ont chacune plus de douze pieds de long, et neuf pouces d'épaisseur au gros bout. L'une pèse cent cinquante-huit livres ; l’autre cent soixante-douze. Il n'est pas nécessaire d’avoir une imagination fantastique pour estimer la taille et la forme du pachyderme qui pouvait porter de telles armes offensives.
La traversée de l'Arctique au retour fut bien plus agréable qu'à l'aller. Le passage à travers la mer de Bering s’e‘fectua par une soirée idéale. A l’est, nous apercevions, à vingt miiles dans le lointain, deux pics élevés : c'étaient les îles Diomèdes qui défendent le détroit. Plus loin au sua, se dresse le solitaire roc Fairway, monument qui marque le point
de séparation entre l'océan Arctique et la mer de Bering. Au delà des Diomèdes et de Fairway, la ligne bleue, vaporeuse, qui s'étend à l'horizon, et que grossit la jumelle marine du capitaine, c’est la côte de Sibérie ; c’est alors que je vis l’Asie pour la première fois.
Les pensées et les émotions prennent de suite une tournure nouvelle en regardant pour la première fois cette vieille terre, témoin d:3 premières joies et des premières douleurs de l'humanité. Ce n'était qu’un aperçu que j'avais, une ligne brumeuse et indistincte à l'horizon ; mais c'était l'Asie ; et les yeux fixés sur elle, on peut, même avec la plus pauvre imagination, suppléer facilement au manque d'une observation plus complète.
Le cap du Prince ue Galles, qui était si indistinet et si peu visible à l’aller, se dressait maintenant net et majestueux, et rappelait de plus en plus ce que le cap Diamant devait être le jour où Jacques Cartier le contempla pour la première fois. 11 suflit d'avoir traversé une seule fois le détroit de Bering pour appré£ier à sa valeur le projet des utopistes qui voudraient jeter un pont sur ces quarantesix milles. Les banquises flottantes, qui montent et des cendent, auraient vite fait de renverser les constructions les plus monumentales. Cependant, le cap Prince de Galles est le point le plus rapproché de l’Asie. Un jour viendra sûrement, où les sifflets des locomotives et des bacs gigantesques retentiront sur ces rivages solitaires ; et quand viendra leur règne, c'en sera fait du long monopole des troupes de chiens hurlants des Mahlamutes.