CHAPITRE VII
Echec des entreprises de la Russie.
Transfert du territoire.
Les successeurs de Baranof se suivirent à courts intervalles. Hagemeister, Yanowsky, Muraviev, Chistiakof et le baron Wrangell étaient tous des hommes de puissante individualité, mais ils avaient reçu une éducation militaire ou navale plutôt que commerciale.
En 1820, la charte de la Compagnie Russo-Américaine expira : elle fut renouvelée pour vingt ans par l'empereur Alexandre I”. Non'seulement tous les anciens privilèges furent confirmés, mais même de nouveaux furent ajoutés : en conséquence les directeurs de l'Alaska purent étendre leurs explorations vers le nord et le centre, ce qu'ils n'avaient jamais tenté jusqu'alors. La mer de Bering et la
côte américaine de l'océan Arctique, qui avaient été négligées pour les régions plus profitables de l'Alaska du sud-est, reçurent la visite de nouvelles bandes d’explorateurs. Deux habiles navigateurs russes, Etolin et Kromchenko, rapportèrent du nord des indications très
précieuses. L'Allemand, von Kotzebue, sur son brick le Le
114 A TRAVERS L’AMÉRIQUE Rurik, les avait déjà précédés à travers le détroit de Bering jusqu’au cap Lisburne.
Sous l’administration de Mouraviev, on fixa les bornes sud-est de la colonie. Un traité fut conclu entre la Russie et les Etats-Unis, le 17 avril 1824, et avec l'Angleterre, le 28 février 1825, « désignant l’île du Prince de Galles, dans la latitude :4°40° nord, et entre les longitudes 131° et 133° ouest de Greenwich, comme la frontière méridionale des possessions de la Russie. Comme frontière de l’est, on établissait une ligne partant de l'embouchure du canal de Portland le long de la chaîne de montagnes, jusqu’au point où il coupe le 56° degré de latitude ; de là la ligne se dirigeait vers l'océan Arctique le long du cent quarante et unième méridien. » C’est l'interprétation de ce document qui causa il y a quelques années un désaccord entre le Canada et les Etats-Unis. Une clause du traité entre l'Angleterre et la Russie donnait à ce dernier pays une bande de terre qui ne devait jamais excéder en longueur dix lieues marines à partir de la côte. Au cours des négociations pour l'achat de l’Alaska les Etats-Unis interprétérent cette clause d’une manière libérale, et suivirent toutes les sinuosités du continent, comme si les côtes des baies et des bras de mer — du canal de Lynn par exemple — pouvaient être considérées comme la côte de l'océan. Le Canada rejeta cette interprétation, et réclama que les dix lieues marines fussent comptées seulement sur la principale côte du continent. La question fut soumise aux commissaires des frontières de l'Alaska qui décidèrent contre la prétention canadienne : le conflit en est resté là.
Lorsque Chistiakof devint directeur de la colonie, en 1827, il continua le travail d'exploration. Un de ses oficiers, le capitaine Lutke, dressa un atlas de la côte et des iles de l'Alaska, et publia ensuite un ouvrage donnant la description du pays.
Le baron Wrangell prit les rênes du gouvernement en 1831, époque à laquelle la Compagnie de la Baie d'Hudson déployait toute son activité sur la côte du Pacifique. Les Russes et les Anglais ayant le même objectif, leurs intérêts se heurtaient fréquemment ; une rupture menaça même plus d'une fois d'éclater. Le sujet en discussion était surtout la rivière Stakeer. embouchure de cette rivière traversait le territoire russe ; la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui avait des postes à sa source, réclamait le droit de les pourvoir en se servant de la Stakeen, sans
l'intermédiaire des Russes. Wrangell s’y opposa. Les Russes savaient qu'ils ne pouvaient rivaliser avec les agents de ia Baie d'H<5on, qui possédaient à l’intérieur ies plus riches districts de fourrures ; aussi résolurent-ils
d'écraser leurs rivaux par la famine. Wrangell construisit une redoute à l'embouchure de la Stakeen, et fit feu sur plusieurs des navires anglais qui essayaient de passer leurs approvisionnements par la rivière. Les goëlettes russes parcoururent la côte, avec l'ordre de Wrangell de saisir tous les navires appartenant à la compagnie anglaise. Des complications désagréables allaient surgir, quand les esprits calmes des deux compagnies suggérèrent l’idée d’un accommodement par arbitrage. Le baron Wrangell fut censuré par son gouvernement
pour les mesures violentes qu’il avait prises, et reçut l'ordre de se rendre à Hambourg, où l’attendait sir George Simpson et une commission de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Un arrangement à l'amiable intervint, dont les principales clauses furent la réduction des terrains de chasse et le bail de la bande de territoire en litige le long de la Stakeen à la Compagnie de la Baie d'Hudson, pour un tribut annuel de peaux de loutre.
En 1836, Kuprianof succéda à Wrangell et signala son administration, plus par ses explorations que par ses chasses de fourrures. Il envoya des bandes de pionniers le long de la côte Arctique et su le Yukon, alors connu sous le nom de Kuikhpak. Le lieutenant Tebenof construisit un fort dans l’île Saint-Michel, au delta de ce fleuve important. Kashevarof atteignit Point Barrow, à sept cents milles au nord de Nome. Malakof et Glazunof explorèrent les vallées de la Kuskokwim et de Nusahagak. Malakof remonta le Yukon jusqu’à Nulato, mais l’attitude hostile de la tribu des Tinnehs arrêta sa marche. Les indigènes détruisirent même le poste que les Russes avaient élevé sur ce point.
En 1836, une épidémie de petite vérole sévit sur la colonie, et y fit des ravages pendant près de quatre ans. Petroff nous dit que parmi les enfants des indigènes et
parmi les demi-sangs russes, la mortalité était peu considérable : tandis que presque tous les vieillards et les hommes mürs, surtout chez les Thlinkets, tombaient victimes du fléau, A Sitka, on compta quatre cents morts et dans l’île de Kadiak, sept cent trente. Sur la côte est,
à partir de Cook's Inlet, cinq cents furent atteints par la cruelle maladie, et plus de deux cents succombèrent.
Ce terrible fléau mutila la colonie. Des villages entiers furent sur le point de périr de faim, et les indigènes erraient à l'aventure à la recherche de terrains de chasse et de pêche. Quand, en 1840, Etolin prit la direction de la colonie, il résolut en partie le problème de l'approvisionnement. Il réunit les restes épars, établit de grands villages, rendit les chefs responsables des provisions de bouche et de l'établissement des magasins, mesure qui réussit assez bien dans les iles Aléoutiennes et dans les établissements de la côte. |
La seconde période de la charte Russo-Américaine expira en 1841, et ne fut renouvelée qu’en 1844. Le Gouvernement mit trois ans à délibérer sur quelques-unes de ses clauses ; mais les droits et les privilèges de la Compagnie furent renouvelés et même augmentés. Le système colonial du gouvernement, jusque-là centralisé dans les mains d'un seul homme, fut modifié par l'établissement d’un conseil composé d’un sous-directeur et de deux ou trois officiers de marine résidant dans la colonie. Ce conseil, dont les fonctions étaient plutôt directives qu'exé-
cutives, n'eut pas malheureusement une bonne influence dans les affaires commerciales de l'Alaska. L'administration du baron Wrangell avait laissé les dépenses de la Compagnie dépasser les revenus. Le plus grave reproche qu'on eut à lui faire était d'avoir continué le salaire des employés âgés ou infirmes qui n'étaient plus capables de servir la Compagnie. On y remédia en mettant à la
retraile tous les serviteurs fidèles devenus inutiles, et en les renvoyant dans leurs foyers.
La seconde source principale de dépense et de travail inutile fut la folie d'exploration de la Russie, folie qui à la fin fut fatale à la Compagnie elle-même. La présence des officiers de marine dans le Conseil eut un effet imprévu. Les membrés choisis étaient des officiers capables, mais des commeéréants médiocres. Au lieu de chercher à procurer de Fargent à la Compagnie par le commerce des fourrures, ils s'occupèrent de construction de navires et de inines, « Le chantier de constructions navales de Sitka, éeril Petroff, était aussi complet que tout établissement similaire de l'empire russe, étant pourvu de toutes sortes d'ateliers et de fonderies, y compris ceux nécessaires à la fabrication des instruments de navigation. On faisait des expériences dans la fabrication de marchandises de briques où de bois, tandis qu’on importait de Californie un nouveau alériel pour la fabrication des étoffes de laine. Pour toutes ces entreprises il fallait faire venir à grands frais de liussie des bras habiles, circonstance qui explique suffisasninent Féchec des tentatives. On gaspilla des sommes folles, pour extraire le fer d’un minerai de qualité tout à fait inférieure sur différents points du territoire. Le seul avantage réel que la Compagnie tirât jamais de ses nombreux ateliers de Sitka, fut la fabrication d'instruments d'agriculture pour les ignorants et paresseux fermiers de Californie; des milliers de charrues d’un modèle primitif furent fabriquées à Sitka, et envoyées sur les marchés de Californie et du Mexique. Des haches, des cognées, des
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pelles, des houes, furent forgées par les habiles ouvriers des chantiers de Sitka, et la fonderie s'occupait pendant quelque temps de fondre des cloches pour les missions catholiques de la côte du Pacifique. Beaucoup de ces cloches existent encore, et témoignent du développement, hâtif quoique peut-être anormal, de l’industrie sur cette côte septentrionale. »
L'évènement prouva en effet que le développement était anormal. Les eflorts de la Compagnie furent détournés de la chasse aux fourrures qui était sa principale source de revenus, vers d’autres opérations commerciales et des explorations coûteuses à l’intérieur de ce vaste pays.
Les chroniqueurs peuvent dire, il est vrai, beaucoup plus de bien de cette politique de développement, que les actionnaires de la Compagnie Russo-Américaine; elle leur a fourni beaucoup de documents d’un grand intérêt historique. Le plus heureux de ces explorateurs, au milieu du siècle dernier, fut le lieutenant Zagoskin. En 1842, il longea le détroit de Norton, et traversa les terres jusqu’au Yukon. Dans l'hiver de l’année 1843, il remonta jusqu'à Nulato, et fit une tentative inutile pour atteindre le détroit de Kotzebue. Au printemps, il s'avança à cent milles audessus de Nulato. L’attitude menaçante des indigènes le contraignit à revenir sur ses pas et à traverser la toundra jusqu’à la vallée de la Kuskowim. En 1844, il s'établit à Koimakowsky, sur la même rivière, et explora à fond le pays environnant avant de rentrer à Sitka. Zagoskin a raconté ces voyages en un volume rempli de détails intéressants sur la vie et les habitudes domestiques des peu-
plades qu'il rencontra, dans ce pays des Esquimaux et des Athabaskans.
Le successeur d’Etolin, Tebenkof, à qui l'hydrographie doit une des meilleures cartes côtières publiées sur l'Alaska, continua la politique de ses prédécesseurs immédiats. Il augmenta les effectifs de la flotte coloniale, mais ne s'occupa pas plus du commerce des fourrures que ceux qui l'avaient précédé ; comme conséquence, les actions de la Compagnie continuèrent à baisser.
La découverte de l'or en Californie, en 1848, mit de nouveau en contact la Russie avec l'Amérique Espagnole, et donna au commerce une nouvelle impulsion. C'était l'époque où l’on arrivait à la côte du Pacifique en contournant le cap Horn ; les magasins russes de Sitka et de l’île Kadiak furent donc pratiquement les plus proches dépôts de subsistance. Tebenkof embarqua des tonnes de marchandises invendables et vieillies, qui étaient entassées depuis des années dans les magasins de la Compagnie en Alaska, et les vendit aux mineurs à grand profit. Il leur passa aussi d'autres objets d'utilité, tels que la glace, le charbon, le poisson salé et le bois de charpente : ainsi prit naissance sur le Pacifique un débouché lucratif.
En 1851, Tebenkoî fut remplacé par Rosenberg à la tête
de la colonie russe. Ce directeur se préparait à étendre encore plus loin le commerce du Pacifique, quand la guerre de Crimée éclata, et réduisit presque au néant un commerce que les vaisseaux anglais pouvaient à tout moment contrarier.
Les représentants des Compagnies Russo-Américaine et
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de la baie d'Hudson se réunirent à Londres, où ils rédigèrent une convention de neutralité ; et le trafic international continua comme auparavant. Au cours de cette guerre désastreuse, qui mit aux prises une grande partie de l’Europe, le Pacifique-Nord ne fut pas à l'abri de toute hostilité. Des escarmouches se livrérent çà et là entre les parties belligérantes, et les croiseurs anglais s’'emparèrent de sept vaisseaux russes. L'un d’eux, le Sitka, tomba aux mains de l'ennemi à la fin d'un heureux voyage autour du monde. « Il avait échappé, raconte Petroff, à toutes les recherches des escadres anglaises parcourant l'océan, quant à la fin, dans le voisinage de la côte du Kamchatka, il fut découvert par une frégate et sommé de se rendre. » Pendant la guerre, plusieurs rencontres eurent lieu sur la côte sibérienne entre la Russie et les flottes alliées, notablement dans l'attaque malheureuse des vaisseaux anglais et français du port de Petropaulowsk.
Pendant tout ce temps, chose étrange, la pèche de la baleine n'était jamais entrée dans le programme de la Compagnie Russo- Américaine, quoique la Nouvelle-Angleterre eut largement profité de cette industrie. Dès 1841, cinquante navires de Boston et de New-Bediord parcouraient la mer de Bering et l'océan Arctique tous les ans et revenaient, à la fin de la saison, chargés de graisse et de baleine. Les baleiniers débarquaient aux îles Aléoutiennes, et éprouvaient, c’est-à-dire faisaient fondre la graisse fraiche : cette pratique finit par devenir nuisible,
car la fumée et la mauvaise odeur chassaient les précieuses loutres de mer. Tebenkoï et ses prédécesseurs
immédiats, Rosenberg et Voievodsky, suggérèrent plus d’une fois aux Russes l’idée de se mettre au commerce de la baleine, comme le meilleur moyen de surpasser leurs rivaux d'Amérique. Des paroles on en vint aux actes en 1850, quand une charte fut accordée à bon nombre d’actionnaires de la Compagnie, sous le titre de Compagnie de pêche de la baleine Russo-Finlandaise. Pendant plusieurs années, des navires, montés par des Russes et des Finlandais, explorèrent le Pacifique-Nord et l'océan Arctique, mais sans grand succès. Les intérêts de la nouvelle Compagnie étaient trop étroitement unis à ceux de l’ancienne, qui se cou., “mettaient de plus en plus.
L'administration « ‘’sievodsky suivit les mêmes errements que celle de ses prédécesseurs : les revenus de la Compagnie se morcelèrent en explorations inutiles, ou en efforts stériles au profit d'industries sans valeur. La Compagnie Russo-Américaine connut bientôt les dettes; désireuse de continuer ses ouérations, elle s’eflorca de trans: mettre au gouvernement impérial les dépenses faites pour soutenir cette autorité dans l'Alaska. La guerre de Crimée avait épuisé la Russie dans une telle mesure que le gouvernement n’accepta pas la proposition.
Cependant, comme préliminaire de quelqueintervention, deux fonctionnaires de l’Etat, Kostlivitzof et Golovin, furent envoyés en Alaska pour examiner les affaires de la Compagnie. Ils compilèrent de volumineux rapports, mais leur travail ne fit que mystifier le Sénat impérial et le ministère du commerce. Il fut impossible de concilier les intérêts de la Compagnie et ceux du gouvernement ; l’affaire en resta là.
En 1859, Voievodsky fut remplacé par Furuhelm, qui vit expirer pendant son administration la charte de la Compagnie. Aucun renouvellement ne fut accordé ; il est vrai qu'aucun ne fut demandé. En fait, des négociations furent engagées entre le secrétaire Seward et l’ambassadeur du Czar, à Washington, pour le transfert aux Etats- Unis des possessions russes en Amérique.
La guerre civile mit fin aux négociations pour un temps, mais à la restauration de la paix, en 1865, la question fut reprise à nouveau. Le Congrès fit une opposition très déterminée à l'acquisition de l'Alaska. Un représentant du Missouri fit un discours pour démontrer que l'acquisition de cette terre st “ile et inhospitalière n’ajouterait pas un dollar à la richesse du pays,et ne fournirait pas un toit de plus à ses habitants.Supposer que « quelqu'un, disait-il, laisserait volontairement le doux climat etle sol fertile desEtats-Unis, avec ses journaux et ses églises, ses chemins de fer et son commerce, sa civilisation et son confort, pour aller chercher un asile en Alaska, serait supposer que cette personne a perdu la raison. » Un autre congressiste déclara qu'il fallait vouloir acheter les tremblements de terre des Indes Occidentales et les banquises du Groenland, pour consentir à entrer en marché et acheter l'Alaska qui ne valait pas la peine qu'on l’accepta même comme présent. » Un troisième l’appelait « une région inhospitalière, misérable, abandonnée de Dieu, n’apportant aux Etats-Unis qu'un encombrement inutile. » !
Après un long débat, en dépit d’une opposition violente et même féroce, la cession se fit de ce territoire, long de onze
cents milles, large de huii cents, plus étendu à lui seul que les treize Etats de l'Union à l’origine, avec la Californie pardessus le marché, et ayant une côte de trente et un mille milles, plus longue en réalité que celle des Etats-Unis : tout cela fut abandonné à la République pour 7,200,008 dollars.
Le secret de cette convention internationale qui livra aux Etats-Unis une si grosse tranche du continent, n’a jamais que je sache été livré au public. Il y à deux ans, les journaux de New-York pubiièrent un article prétendant indiquer les motifs de ce qu’ils appelaient un modèle de jonglerie diplomatique. Je donne ici la substance de l’article sans garantir son bien fondé. Quand le gouvernement anglais demanda l'élargissement immédiat de Mason et de Slidell, pendant la guerre civile, une flotte russe de sept vaisseaux jeta l’ancre, à dessein ou par accident, à la hauteur du cap Charles et Henry. La légende raconte que l'amiral russe notifia au Président Lincoln que la flotte était à sa disposition. Heureusement on ne réclama pas ses services; mais quand le général Grant devint président, on décida de récompenser la Russie de sa bonne volonté pendant « les jours sombres de la guerre », et les dépenses qu'elle avait faites pour maintenir une flotte dans les eaux américaines. La manière la plus délicate d'exécuter le projet, sans blesser les susceptibilités anglaises, était de voter une somme au Congrès pour acheter l'Alaska, que le gouvernement russe commençait à regarder depuis quelques années comme une charge bien lourde.
La cérémonie du transfert eut lieu à Sitka, au mois d’oc-
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tobre 1867. Les vaisseaux de guerre américains et russes étaient en ligne ; le général Rousseau remplissait les fonctions de commissaire des Etats-Unis et le prince Maksutof, gouverneur militaire, était le fondé de pouvoir de ia Russie. « Au roulement de tambours, dit Petroff, et au feu de peloton, l'aigle impérial de Russie s’abaissa, et les étoiles et les raies du pavillon américain s'élevérent et flottérent sous le ciel sombre d’un jour d'automne en Alaska. La princesse Maksutof pleurait à ce spectacle, et la nature semblait s'associer à sa douleur, en trempant jusqu'aux os les témoins de la cérémonie. Les indigènes indiens, dans leurs canots, assistaient à distance, écoutant froidement la décharge du canon, et regardant avec indifférence le pavillon qui descendait et celui qui montait. I!5 n'avaient qu'une faible et imparfaite conception de la cérémonie. La seule chose qu'ils comprenaient, c'est que le pays, qu'ils s'imaginaicnt posséder, passait maintenant aux mains d'un peuple étranger. »
Après !e transfert, les Russes eurent un délai de deux ans pour liquider leurs affaires et ramener en Europe tous ceux qui désiraient y retourner. Les Américains ne tardèrent pas à faire sentir leur présence sur le territoire qu'ils venaient d'acquérir. Moins d’une semaine après l'échange des pavillons, plusieurs magasins se construisaient à Sitka, sans parler des cafés et des restaurants. Des homnies de toutes sortes et de toutes conditions y arrivaient, pionniers et squatters, aspirant aux honneurs
et surtout aux émolumenis de la politique. « Le premier coup de canon annonçant le coucher du soleil n'était pas
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encore tiré, raconte le rapport officiel, que des piquets de prise de possession garnissaient le sol ; dans l'air circulaient des bruits de chartre, octroyant des lois et des emplois rémunérateurs ; et peu de jours s’éconlèrent avant qu’on procédât à une élection nommant Îles °:5 tionnaires de la ville, le chifire des électeurs dépassant à peine celui des élus. »
La population russe ne vit pas sans étonnement cette agitation inaccoutumée. Elle s’offusqua de ce changement, mais avec le sentiment d’hospitalité qui lui est propre, elle fit bon accueil aux nouveaux venus. Fonctionnaires et artisans de l’ancien régime ouvrirent leurs portes à ces derniers, privilège dont ils abusèrent honteusement. Les vols et les attaques devinrent à l’ordre du jour, jusqu’à ce que les paisibles habitants eussent pris l'habitude de fermer leur demeure à la chute du jour, et d'y rester enfermés jusqu'à l'annonce par la trompette du jour suivant. C'était une avant-garde de gens sans aveu qui étaient venus recueillir les premiers fruits de la domination américaine dans l'Alaska. Par bonheur, la présence des soldats empêcha les grands excès ; l’ordre et la loi s'imposèrent bientôt non seulement à Sitka, mais le long de la côte où, pendant les trente-cinq dernières années, les entreprises américaines, personnifiées dans les grandes compagnies commerciales, s'étaient étendues aux pêcheries, aux fourrures, et même dans les dernières années, aux mines.
Peu d’acquisitions faites par les Etais-lir;s ne leur ont aussi bien réussi. De 1871 à 1900 irclusivement, le trésor
fédéral a reçu du seul fermage des îles de la pèche au phoque 7,607,820 dollars, somme supérieure à celle que paya tout le territoire. Pendant la même période, les forêts et les mines d’Alaska ont donné un rapport de 40,000,000 de dollars ; les pêcheries et le commerce de fourrures 100,000,000 de dollars. Les six dernières années ont montré que l'Alaska ne fait que commencer à révéler sa richesse. La plus récente découverte est celle des placers d’or sur le bord de la mer de Bering, près de Nome.
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Les écluses dans le voisinage de Nome.
Les mineurs se donnant une partie de plaisir.
Chercheur d'or.
Le passage de l'or en hiver.