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CHAPITRE IX

Le Camp de Mineurs de Council. — Vie d’un mineur à l’intérieur des terres.

Mon second voyage, plus prosaïque, mais non moins fertile en études des conditions de vie et de circulation dans l'Alaska du nord-ouest, me conduisit à Council City, à quatre-vingt-quinze milles de Nome. Les Alaskans aiment beaucoup appeler leurs camps des cités. Council City n'est qu'une agglomération de cabanes construites sur ies bords de la Neukluk, affluent de Fish River, qui, à son tour, se jette par Golovin Bay dans la mer de Bering. Sullivan City, chef-lieu du district de Gold Run, est un hameau composé de quelques tentes, d’un restaurant, d'un bar, et c'est l'Americain-frlandais d'Ilowa, qui lui a donné son nom. Nome lui-même est une cité, pour la même raison que nos cousins Yankees aiment beaucoup les titres. Nous avions à Nome des colonels, des majors, quinze ou vingt juges, des avocats qui tous ici se font

appeler juges, enfin des capitaines en quantité innombrable.

Council est le centre commercial et social d'un grand district qui produit l'or, et dont le ruisseau principal porte

le nom suggestif d'Ophir. Il fut découvert même avant Nome, et se trouva tout aussi riche ; mais étant situé à l'intérieur de la péninsule Seward, il est d'accès moins facile. S'y rendre l'été n’est pas, comme on pourrait le croire, une traversée agréable du détroit de Bering aux eaux Arctiques, mais un lent et fatigant voyage de Chinik, sur la baie de Golovin, dans un long bateau plat tiré par un cheval, en remontant vers le nord à soixante ou soixantedix milles, à travers des cours d’eau peu profonds et des sablières innombrables. Rien ne peut égaler la monotonie de rester assis, un jour entier et la moitié d’une nuit, à contempler un vieux bidet, traînant derrière lui deux cents pieds de corde, au bout de laquelle se trouve le spectateur assis dans un bateau plat. Quand les montagnes de neige fondent au printemps, des torrents d'eau se précipitent vers la mer, emportant avie eux «de grandes quantités de terre qui forment des sablières et changent le lit du cours d’eau. Des arbres croissant sur les bords sont minés par l'entrainement irrésistible de ces crues de printemps, et tombent dans l’eau. Ils ne barrent pas complèvement le ruisseau, mais ils forment des écluses et des chutes assez accentuées pour mettre à l'épreuve les qualités navigables d’un bateau alaskan. Le vieux cheval patient, avec l'instinct d’un mulet de canal, franchit lentement les obstacles, pendant que le bateau plat les contourne. Si l’homme au gouvernail, généralement l’un des passagers, ne mesure pas bien la distance, il y a chance que bateau et passagers restent engagés dansles arbres tombés. Bucéphale, le moteur toujour: à deux cents pieds en avant, et presque toujours

aps

invisible, a été appris à s'arrêter quand il sent une résistance sur la corde, afin de donner aux hommes du bateau le temps de se dégager. Mais si la résistance n’est pas assez forte, le vieux cheval continue à avancer, et le bateau s’enfonce dans une forêt de branches que l’eau recouvre. Quand les voyageurs s’en tirent sans contusions de la figure et des mains, et sans d' hirure des vêtements, ils estiment leur voyage heureux.

Deux ou trois milles à l'heure, voilà la vitesse moyenne sur les rivières Fish et Neukluk. Cela vous permet de sauter à terre, et d'étudier les plantes'et fleurs sauvages qui encombrent les rives. La toundra en est couverte l'été, mais leur croissance rabougrie témoigne des rigueurs du climat arctique. La végétation arrive à maturité au mois de juillet ; car à l'exception d'une semaine chaude de temps en temps, l'été dans l'Alaska du nord-ouest ressemble aux mois de mai ou de juin au Canada. Je fis mon tour à Council en août, et les plantes y étaient encore en fleur, avec un épi beaucoup trop lourd pour leur tige rabougrie. Les airelles, les canneberges, larges et sans odeur, s'accrochaient à peine à leurs tiges. Sous les buissons croissaient différentes sortes de gazons, remontant du bord de l'eau jusqu'au flanc des collines, et qui faisaient ressembler la vallée de la Neukluk à nos prairies de castor. Nous eûmes la rare jouissance de rencontrer quelques arbres en nous rendant à Council; cela ‘ous changeait agréablement de la monotone toundra sans arbustes, qui entoure Nome et longe les côtes de Bering et de l'Arctique. Les bords de la Neukluk étaient garnis de sapins qui formaient d’épaisses

loréts; autant que j'en pus juger, c’est la même essence que celle du Canada. Les arbres y poussent par milliers, mais toujours rabougris, cependant assez forts pour fournir du bois de chauffage et du bois de construction pour les maisons, ce qui forme l'importante ressource commerciale de ce pays. La forêt est un don de la nature pour le mineur à l'intérieur des terres. L'absence de bois sur la côte est, en eflet, un obstacle sérieux à ses progrès. Quand Nome fut construit, il fallut apporter les planches et les poutres par bateaux des Etats-Unis, et payer deux cents ou deux cent “inquante dollsrs les mille pieds. I faut une grande quantité de poussière d'or pour joindre les deux bouts, quand les prix sont si élevés.

Après un ennuyeux voyage d'un jour et demi dans le bateau plat, j'arrivais à Council City. La nuit était noire comme de l'encre, et en descendant du bateau, la passerelle de débarquement glissa. Je tombai dans l’eau glacée et fus trempé jasqu'aux os, avant que deux bras de bonne volonté m'eussent retiré sur la terre sèche. C'était une situation plutôt difficile pour quelqu'un qui arrivait en plein minuit dans un camp de mineurs qu'il ne connaissait pas, Mais en Alaska il faut pratiquer la résignation : je mé mis donc à sécher mes vêtements dans un café tout prés, où j'essayai aussi de m’assurer un lit pour le reste

de la nuit. Le lendemain matin, j'étais debout et je circulais, complétement reposé par le bain de minuit dans la Neukluk.

Cowncil est un campement de mineurs typique. L'inévi- {able installation de jeu et de débit de liqueurs occupe tous

les points avantageux, et les grandes Compagnies commerciales de Nome y ont des succursales pour subvenir aux besoins des mineurs. J'avais des léttres de recommandation pour deux familles qui me firent sentir de suite que je n’élais pas un étranger sur cette terre étrangère. Le chei de l’une était le docteur Anton, médecin venu du sud de la Caliiornie; l’autre, un habile habitant de New-York, Thomas Dwyer, qui participa à la construction du chemin de fer du North Shore entre Montréal et Québec vers 1880, et dont la femme appartient à une famille bien connue de Canadiens français.

Le second jour après mon arrivée était un dimanche, el il fallait me trouver une salle pour y dire la messe. Un grenier vide au-dessus d'un magasin fut le meilleur emplacement que je pus découvrir. Mais il était sans sièges, et ce ne fut pas une petite affaire de le préparer. Je parcourus tous les magasins, et je réunis une vingtaine de caisses vides. J'empruntai une douzaine de planches, les posai sur les caisses, balayai le plancher; et la chapelle grossièrement improvisée se trouva — dans la mesure où mes efforts pouvaient y réussir — prète à recevoir la visite du Roi des rois. J'ai souvent été obligé, comme missionnaire, de dire la messe dans des circonstances semblables ; et je puis garantir les consolations qu'un tel ministère apporte avec lui. Les émotions, si vives et si douces, qui emplissent l'âme en offrant l'adorable Sacrifice, non dans une vaste cathédrale, et devant des milliers d’adorateurs bien habillés, mais dans un grenier abandonné, su: les flancs glacés

d'une colline, dans un campement solitaire de l'Alaska,

sont une faveur à laquelle on ne voudrait pas volontiers renoncer, quand on l’a une fois goùtée. En de tels moments la foi et la piété débordent dans l’âme avec profusion, et donnent la conviction que Dieu est avec nous, qu’il est sûrement avec nous, bien qu'il n’y ait que quelques pauvres mineurs à partager le bonheur de sa divine présence.

Une semaine passée dans un camp à Ophir Creek, à cinq milles de Council, m'apprit, je pense, la plupart des secrets des mines dans les sapins ; là je compris la vérité de la remarque de la brave Irlandaise de l'Arctique, que « prendre l'or à la terre est la manière la plus honnête de gagner sa vie. » Edouard Dunn, le propriétaire du claim n° 10, Westernien qui avait travaillé longtemps dans l'Arizona et le Mexique, me fournit une grande quantité des détails que je cherchais. Il me prouva que le monde des mines est un monde à part, avec sa langue, ses lois, ses coutumes, un monde qui a des attraits que ne soupconne pas un étranger. « Quand on est uné fois mineur, c'est pour la vie »estun proverbe qui est presque vrai; car ceux qui commencent à chercher des lingots dans leur jeunesse renoncent diflicilement à ce métier. Il y a une fascination, entretenue par l'espoir de trouver la fortune un jour, qui attache l'homme d'année en année à son travail : et bien que neuf mineurs sur dix sentent qu'ils mourront pauvres, ils continuent à creuser jusqu’à ce que la mort vienne mettre un terme aux misères de leur existence. Il se trouvait à Ophir Creek des hommes qui avaient travaillé à Coolgardie dans l'Australie Occidentale ; d’autres qui étaient venus des mines d’or de l'Afrique du

Sud. Je rencontrai un vieux mineur à cheveux gris qui travaillait depuis trente ans à la recherche de l'or dans les différentes parties du monde. Dans une occasion, je lui dis franchement, qu'un jour viendrait, où on le trouverait sans vie sur l’un des sentiers de l'Alaska : et je lui demandai quel profit lui reviendrait de cette poursuite fiévreuse de cet or périssable. Le vieux païen ne voyait pas les choses au même point de vue que moi. Il courait après les lingots ; l'avenir s'arrangerait de lui-même. Pendant mon séjour à Ophir Creek, je parcourus les collines des deux côtés de la vallée, et je fis des excursions botaniques d’après des méthodes plus sentimentales que scientifiques ; cependant je rencontrai bon nombre de plantes que je pus classer approximativement. Des fleurs chétives apparaissaient partout à profusion, nichées sous les roches et cachées dans les crevasses. Malgré tous les obstacles de la nature de l'Arctique, elles travaillaient, pendant la courte saison laissée à leur disposition, à embellir cette partie désolée de l « escabeau de Dieu. »

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