‹ A travers l'Amérique de Terre-Neuve à l'Alaska [microforme]Chapitre 13 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'Exode d'automne. Préparatifs d'hiver sur la côte de Bering.

Les premières impressions de la. côte de Bering que l'on recueille dans les livres classiques ou illustrés, sont généralement un mélange d'Esquimaux couverts de fourrures, d'attelages de chiens, d'aurores boréales et de banquises, avec un ours polaire où un walrus pour compléter l'effet. Mais ces impressions sont bannies sans pitié, quand on voit les mineurs en chapeau de paille et en bras de chemise, essuyant la sueur qui découle de leur front, et suivant péniblement la plage de Nome ou sa toundra.

Au premier été que j'y passai, Nome eut des jours d’une chaleur vraiment tropicale. Les rayons du soleil descendaient sans pitié, dissipant les nuages et les vents, et laissant la mer de Bering dans la jouissance d’un sommeil] tranquille. Pendant ces moments de chaleur accablante, il est facile pour les habitants de l'Alaska de s’imaginer qu'ils vivent sous un climat méridional. Mais les jours de chaleur ne sont pas fréquents. Rarement la brise forte disparaît ; et elle donne des après-midis si frais, suivis de

soirées si délicieuses, qu'on oublie le monde laissé der-

rivre soi. Une promenade le long de cette plage sablonneuse de Bering, par ces crépuscules sans fin de l'Alaska, alors que la brise n'est pas trop forte et la lame trop houleuse, pour respirer l'ozone vivifiant, est une des rares jouissances de la vie en ce pays, une jouissance que les mineurs et leur famille s'accordent volontiers. Cependant, sur une cerre où les conditions elimaté: ques présentent de tels contrastes, et où pendant quelques: mois, il y a vingt et une heures de ténèbres sur vingtquatre, il n'est pas prudent de s’enthousiasmer de quel-

ques semaines de beau temps. Dans la première partie de

l'été, la présence du soleil qui brille jusqu'à onze heures de la nuit, sa réapparition deux à heures du matin, et ses rayons qui s'infiltrent dans toutes les fentes et les trous d'épingle. sont plutôt une nouveauté gênante. Assombrissez votre chambre autant que vous voudrez, un faisceau de lumière d'Alaska vous trouvera toujours, pour vous rappeler que vous habitez la terre du soleil de minuit,

En s'avançant dans la saison, la nuit devient plus sombre, et l’on se serait cru à l'Est du Canada. Avec üune différence cependant ; notre beau pays, riche des beautés de la Nature, ne nous a jamais donné les couchers de soleil dont je pus jouir à Nome aux mois de septembre et d'octobre. Ce phénomène n'est pas la propriété exclusive de la côte de Bering : tout l'Alaska voit ce spectacle m.c*veilleux. Quand le soir Arrive et que le soleil commence à baisser, tout l’ouest se colore, se nuançant imperceptiblement depuis l’azur sombre qui domine nos têtes jusqu'à

la couleur orange la plus brillante qui dore le sommet des collines. Les nuages sont d’un rouge pourpre, et les ruisseaux reflètent l'horizon couleur orange. Quand des myriades de teintes opales commencent à briller le long des bords frangés d’un nuage, vous restez en admiration devant ce tableau que Dieu seul a pu peindre. Si vous attendez que le soleii disparaisse complétement, vous voyez les lignes de l'horizon, bleues et é“hanciées, ressortant sur un ciel orange, qui msintenant se change lentement en un rouge foncé. Bientôt, les cieux brillent de riches couleurs de pourpre royale et d'or rouge, pendant qu'un ‘ayonnement céleste éclaire les vagues de la mer de Bering. Trois heures durant, vous pouvez jouir de ce spectacle du pays des merveilles ; et quand à la fin vous vous en séparez à regre' c'est avec la consolation que là-bas dans la Sibérie entourée de glaces des milliers de pauvres proscrits ont partagé vos émotions, et pendant quelques instants, ont oublié qu'ils vivaient sur le sol de l'exil. Des spectacles semblables sont des compensations de la Nature, car en Alaska nous n'avons pas le panorama d'automne de nos incomparables forêts canadiennes. Pas un arbre, pas un arbuste sur cette côte glacée ; partout le roc nu et monotone, ou la toundra couverte de mousse ; c'est maigre pour remplacer les riches teintes d'automne de nos collines couvertes d'érables. Cependant, les brillants couchers de soleil, les fraiches soirées, les nuits sombres sont des précurseurs de l'hiver. Le vol de centaines de mille d’oies sauvages, suivant leur

chef en colonnes serrées en forme de V, jusqu'au sud de la

Californie, annoncent aussi la froide saison ; et naturellement on se met à songer à sa provision de charbon et à ses fourrures. En septembre, l’eau des ruisseaux commence à geler ; et puisque les mines de placers en Alaska dépendent des eaux courantes et de leur abondance, les mineurs savent quand vient la gelée, que la fin de la saison est aussi arrivée. Alors ces hommes robustes, les poches pleines de leur bénéfice de l'été, se rassemblent en camp. Trois mille mineurs, guêtrés et bottés, traversent les rues, ou restent par groupes à causer, chanter, crier, dans une douzaine de langues différentes.

Nome présente alors un spectacle qui a dû être souvent celui de la Californie et de Montana. La seule question que vous entendez de tout côté, est: « Partez-vous ? » Question assez simple en apparence, mais pleine d'intérêt

pour un mineur d'Alaska. Elle veut dire : Allez-vous pas-

ser l'hiver, avec vos amis et votre famille, dans quelque endroit du monde civilisé ? Ou bien restez-vous à Nome, enfoui dans les amas de neige, pendant huit longs mois sombres et «istes, sans autre communicalion avec le monde extérieur que les attelages de chiens ; le chemin de fer le plus rapproché se trouvant à deux mille trois cents milles de là ? Six ou huit vapeurs sont à l'ancre à deux milles du rivage ; des canots et des bateaux légers y conduisent à tout instant, chargés d'hommes qui donnent la réponse à la fameuse question.

C'est dans cette intervalle de Ja fermeture des mines et du départ des navires que l'agitation règne et que Îles affaires sont en pleine activité en ce camp du nord. Alors

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s et

on peut voir, day £ute sa fiévreuse impatience, cette vie des camps de l'ouest, si pittoresquement dépeinte par Bret Harte et par d’autres, moins l'élément du crime. Nome a la réputation d'être le modèle des camps de mineurs ; sous ce rapport j'entends dire qu'il rivalise avec Dawson. C’est le jugement des mineurs eux-mêmes ;

près des deux tiers d’entre eux sont citoyens des Etats-

Unis, et ont vécu quelque temps dans le district de Klondike, avant l'exode de 1900. Leur séjour sur le territoire Canadien à eu sur eux un excellent effet, et il est intéressant de constater quel respect ils ont pour nos lois canadiennes et leurs législateurs. Les mineurs ne se lassent jamais de louer l’activité et l'utilité de la police montée du Nord-Ouest, et ils ne tardent pas à faire le contraste entre nos méthodes canadiennes et le système inutile des forts militaires et des garnisons en vogue dans l'Alaska. ILest vrai que dans ce pays le besoin de fa force armée ne se fait pas sentir ; car il est un fait certain que la plus grande partie des mineurs de l'Alaska appartiennent au meilleur monde des mines. Ils ne sont pas de cette espèce traditionnelle dont on parlait à l’époque des pionniers de l'Ouest, qui n'avaient à la bouche que des jurons el aux mains que des revolvers, prêts à se servir des uns et des autres à la moindre provocation. La camp fut troublé en 1900, quand la lie du domaine de l'Onele Sam vint explorer la côte de Nome; il fallut y rétablir la loi martiale, mais les temps et les mœurs se sont améliorés depuis. Cependant, sans être injuste pour Nome, je crois que ce serait pousser trop 'nin les choses, de comparer le camp,

comme le faisait naguère un journaliste local, à une école de dimanche de la Nouvelle-Angleterre.

Quelques incidents inconvenants, sont venus de temps à autre troubler le calme de notre vie. Pendant le premier automne que je passai à Nome, quelques querelles d'ivrognes malédifièrent les citoyens avant le départ du dernier bateau ; deux mineurs faillirent se couper la gorge à la suite de quelque désagrément fâcheux. Un seul vol — un «hold-up » comme on dit dans l'Ouest — fut commis; mais la chose 5e fit si habilement, le résultat fut si avantageux pour les auteurs du délit que j'en donne les détails pour l'édification du lecteur. Un soir, cinq hommes étaient assis dans un salon, tout près de notre habitation. Trois lisaient tranquillement, les deux autres faisaient une partie de cartes; tous les cinq ne se doutaient pas des émotions qu'ils allaient bientôt éprouver. Soudain, deux hommes masqués, armés jusqu'aux dents entrent dans la salle, tirent de longs revolvers d'apparence terrible, et s’écrient : « Rendez-vous! » Pas un des cinq ne bouge, pensant qu'il s'agit d'une plaisanterie macabre. Mais les voleurs s’approchent, placent leurs armes si près de la figure des joueurs, que ceux-ci et leurs compagnons sont contraints de penser qu'il ne s’agit plus d’une plaisanterie. L'un des brigands garde s:5 arme braquée sur les cinq pendant que l’autre s'approche de la table de jeu et fait disparaitre huit cents dollars. Puis il se rend au comptoir, en prend cent autres dans la caisse, et vient demander froidement la combinaison du coffre-fort, tous naturellement l'avaient

oubliée. Tout cela se fit dans quelques minutes, et sans

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