SANS
bruit. Les voleurs prirent alors la porte, souhaitant aux cinq dévalisés « la bonne nuit et des rêves agréables », les menacant toutefois de leur faire un mauvais parti si ils se mélaient de les suivre. Les voleurs disparurent donc dans les ténèbres, sans laisser d'autre trace de leur identité, et ne furent jamais inquiétés.
A la même époque environ, un homme fut pendu par le marshal {{1) des Etat-Unis, pour un triple assassinat commis aux Iles Aléoutiennes. Il fut préparé par le Père Cataldo, qui eut la grande consolation de l'amener à de meilleurs sentiments. Le jeune homme marcha à l'échafaut, repentant de ses crimes et dépiorant de n'avoir recu aucune éducation pour le guider dans la vie.
Cependant la saison s'avançait, et la foule diminuait de plus en plus dans les rues. Les vaisseaux chargés de mineurs partaient tous les jours à destination de Seattle et de San-Francisco ; les scènes les plus intéressantes et les plus dramatiques accompagnaient leur départ. À la dernière semaine d'octobre, l'exode arriva à son apogée. Jour et nuit, les équipages chargeaient et déchargeaient les grandes masses noires mouillées au large. A la tombée de la nuit, des centaines de lanternes srillaient comme des vers luisants sur la plage. Au-dessus, deux immenses fallots, se mouvant sur les vagues comme les yeux d'un monstre, guidaient les travailleurs, et leur révèlaient dans les ténébres, les groupes de mineurs passant et repassant de la plage aux navires.
(1) Oflicier de police.
n'y a pas de quais à Nome. Le transport des passagers et des marchandises se fait par des chalands. Vous entendez les hommes s'appelant d'une galère à l'autre, donnant des ordres, et criant pour se faire entendre au au rilieu du bruit des vagues. Mais personne ne semble écouter, C'est une scène bizarre, rendue plus bizarre encore, par l'activité intense de ces milliers d'individus, étrangers les uns aux autres occupés chacun de ses propres | intérêts, et se rendant à son but particulier, quelque part dans l'immense univers. Telle est la vie réelle ét Alaska. Ce sont des hommes «qui passent dans la nuit» siniplement « se saluant au passage. » D'aucuns, les poches emplies d'or, tombent à la mer, et perdent la vie au moment du départ. À peine si on le remarque; les journaux du lendemain racontent l'accident, puis le jour suivant, les victimes sont déjà oubliées.
La scène vraiment touchante de l'exode annuel à Nome est le départ du dernier bateau ; il faudrait un cœur de roc pour n'être pas ému. Quand l'heure du départ est arrivée, la plage est noire des partants et de leurs bagages qui attendent les chalands. Vous assistez aux adieux des amis, qui les accompagnent jusqu'à ce qu’ils mettent le pied sur le #ateau, vous entendez le long jet de vapeur qui est le signal
de Fembarquement, vous voyez la masse énorme qui s
‘inéline vers le sud et se met en marche. Vous la suivez des yeux jusqu'à ce qu'il ne reste d'autre trace de son passage
qu'une légère fumée à l'horizon. Puis vous tournez le dos
à la plage, avec un sentiment intense d'abandon et d’isolement. Le calme profond a succédé à l’agitation de tout à
l'heure; el déjà vous sentez l'avant-goût du « grand silence » d'un hiver en Alaska.
A l'automne 1902, après le départ du dernier bateau, un journal local créa une légère émotion en publiant le rapport officiel d’un Bureau hydrographique des Etats-Unis qui élablissait que, les perturbations sismiques de l'année précédente avaient probablement changé le lit du cours d’eau japonais de trois ou quatre cents milles à l’est, et que nous allions probablement en sentir les effets bienfaisants sur la côte de Bering. C'était l'annonce d'un elimat plus doux pour Nome, avec moins de charbon à acheter et moins de fourrures à porter ; la nouvelle ne fut done pas mal accueillie. Le rapport était si concluant, et commenté d'un ton si dogmatique, que les vieux mineurs qui avaient vu maintes fois le mercure gelé, en vinrent à croire que le lotus allait bientôt fleurir sur la toundra. Un retard inaccoutumé dans l’arrivée de la glace fortifia cette illusion.
Les pessimistes allaient avoir leur revanche. [Ty avait à Nome un vieux capitaine qui habitait ces régions depuis trente-cinq ans et y faisait la pêche de la baleine ; il déclara
que, en 186$, la glace de l’océan Arctique avait éprouvé le
même retard et s’avança ensuite à un demi-mille de la plage. C'était l'annonce de la destruction de Nome ou de quelque catastrophe également effrayante. Cependant eut lieu des premiers soirs de novembre, l'apparition d'une banquise de l'Arctique flottant paisiblement autour de Nome, el remplissant la mer de Bering aussi loin que la vue ponvait s'étendre; puis en même temps, la publication d’un article
de quelque homme de science, annonçant que la rivière
japonaise n'avait pas changé son cours, et que si elle l’eut fait, notre climat n’en serait en rien modifié, fut le retour des chimères de nos prophètes du pays.
Cette sotlise tint les esprits occupés, et nous empèêcha de rester trop isolés; quand survint la glace qui gela la mer de Bering, nous nous enfouimes pour l'hiver qui ne devait finir qu'au mois de juin suivant.Dès le milieu de novembre, la neige tombait en quantité effrayante. Un vent du nord glacial la réduisait en une fine poussière, qui remplissait tous les coins de ses flocons insupportables. Le thermomètre tomba soudain à 20 degrés au-dessous de zéro ; et on ne vit plus dans les rues de Nome que des mukluks et des parkehs. Les mukluks sont des chaussures faites de peau de morse et des guêtres en peau de phoques ; elles ressemblent aux moccasins des Canadiens. Le parkeh d'hiver est un vêtement de fourrure, qui a l'aspect d'un sweater, mais plus long et plus large, avec un capuchon qui protège la tête. Le bord du capuchon est invariablement garni de queues de renards ou de wolverines. Cette addition donne décidément à un blanc l'allure d’un habitant de l'Alaska, flatte peut-être sa vanité d'homme polaire, mais en tous cas arrête les rafales les plus fortes du vent arctique. Le parkeh est le vètement de dessus porté par l’'Esquimau indigène ; et la meilleure preuve de son utilité est que la population blanche de l'Alaska l’a adopté.
Cependant, le froid devenait de plus en plus intense; ce qui ne nous empêchait pas de faire de grands préparatifs pour Noël, qui arrivait avec son cortège de précieux sou-
venirs. La messe de minuit fut célébrée avec toute la solennité possible ; un chœur improvisé pour l'occasion inter-
préta la musique de Rosewig. Le thermomètre, cette nuitlà, marqua 28 degrés ; ce qui n'empêcha pas l'église de Nome d’être remplie de gens de toutes conditions et de tous pays.
Les Sœurs de la Prov'dence avaient décoré lé sanctuaire de verts rameaux, détachés de la forèt voisine, située à soixante-quinze milles ; et pour la première fois sur cette extrémité du monde occidental, le divin Enfant, couché dans sa crèche de mousse de l'Arctique, étendit ses petits bras pour bénir ses adorateurs.
Plusieurs circonstances aidèrent à passer les fêtes plus agréablement. Les dames catholiques du camp dressèrent de grands arbres de Noël pour les enfants des écoles publiques et pour les Esquimaux. Ils ressemblaient aux arbres de Noël du monde entier ; mais notre voisinage du Pôle Nord nous permettait de donner à la représentation une couleur locale plus naturelle que dans les pays plus favorisés. Santa Claus, fort et vigoureux comme toujours, la bonté dans les regards et les glaçons dans les sourcils, descendit sur les collines de l'Arctique, chargé de présents de toute nature. Mais il ne vint pas seul. Trois rennes fringants, et frappant du pied, avec leurs grelots qui retentissaient dans l'air glacé, amenèrent le vieux seigneur dans son traîneau sur la neige durcie, répandre la joie et les bonbons chez les enfants étonnés.
L’attraction des rennes avait été tenue complètement secrète, et jamais je n’ai vu enthousiasme pareil à celui