‹ A travers l'Amérique de Terre-Neuve à l'Alaska [microforme]Chapitre 16 sur 24 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Isolement de l'hiver en Alaska.

Le crand silence blanc.

Le premier grand hiver sur la’‘côte de Bering passa bien lentement et d’une manière bien monotone. Il faut avoir fait l'expérience personnelle de huit mois d'isolement dans un camp de mineurs de l'Arctique, pour savoir ce qu'est la vie d'hiver dans ce coin perdu du monde. Trois mois sur huit se passent dans des ténèbres presque complètes, sans voir durant tout ce temps sur les collines, la toundra et la mer, autre chose que la neige et la glace d’une épaisseur de dix ou quinze pieds, sans entendre autre chose que le sifflement du vent et le hurlement des chiens des Esquimaux.

A la fin de la navigation en automne, chacun commença à s'établir pratiquement pour l'hiver. Un étranger pouvait s'apercevoir que les vieux mineurs comptaient sur une

saison particulièrement froide, aux précautions presque ridicules qu'ils prenaient, d’entourer leur cabane de terre et de boucher les fentes des portes et des fenêtres.

Vers la fin d'octobre, les nuits s’allongérent et s’obscurcirent tellement, qu'il fallut recourir à la lumière artifi-

cielle de très bonne heure dans la soirée. La saison s’avancant, les jours se raccourcirent si rapidement, que nous nous demandions avec anxiété quand ils allaient s'arrêter Au mois de décembre, les ténèbres firent une telle brèche dans la matinée et la soirée que nous avions à peine trois heures de lümière. Au solstice d'hiver, le 21 décembre, le soleil s'élevait à peine au-dessus de l'horizon, et retombait de suite dans la mer de Bering : c'était le crépuscule de

l'Arctique. À trois heures de l'après-midi les ténébres

étaient complètes ; et rien n’animait cette terrible mélancolie jusqu'à dix heures du lendemain, sauf la grande croix éclairée à l'électricité de la flèche de notre église, dont les bras gracieux répandaient leur éclat sur Nome pendant vingt heures consécutives chaque jour. Quel terrible sort serait le nôtre s’il nous fallait vivre dans une nuit perpétuelle ; et que nous savons peu apprécier les rayons dorés qui nous éclairent pendant la moitié de notre existence ! La neige et l'obscurité, le froid et le vent, rendent peu intéressante la vie d'hiver sur la côte de Bering; mais le temps est toujours si bien occupé qu'il n’y a pas de place pour l'ennui. D'ailleurs les gens sont prodigues de leur sympathie, et ils s’entr'aident loyalement. En conséquence, l'existence n'est donc pas moitié si misérable qu'elle pourrait l'être.

Quand je reçus l’ordre de partir pour l'Alaska, l'une de mes plus terribles appréhensions était la rigueur du climat. Comment pourrai-je jamais résister au froid pénétrant d’un hiver d’Alaska ? En ayant passé deux sans trop d’avaries, je sens que je puis écrire avec quelque connais-

La cabane de l'auteur. — Vue d'été.

OP La cabane après un blizzard.

Le capitaine Pate, courrier des Etats-Unis et l'auteur, se rendant sur la côte de Bering.

sance du sujet, du moins en ce qui concerne la Péninsule Seward. Le climat y est certainement dur, cependant bien moins que le croient les nouveaux arrivants. Quand nous parlons d’un hiver d’Alaska, nous laissons naturellement l'Alaska du Sud-Est entièrement de côté. Le bulletin offciel de Sitka ne mentionne pendant plus de cinquante ans aucun froid au-dessous de 4 degrès Fahrenheit ; il faut dire que Sitka est à plus de cinq cent milles au sud de Nome et de Council. Le long de la vallée du Yukon, sur des points situés à la même latitude que Nome, la température est très basse l'hiver. À Nulato, le thermomètre enregistre quelquefois 72° Fahrenheit au-dessous de zéro. Mais rien de semblable n’arriva à Nome pendant que je m’y trouvais. Pendant mon premier hiver, le thermomètre marqua 44° au-deésous de zéro, une fois seulement, bien que la température éprouva de grandes variations. Entre Noël et l'Epiphanie cependant, le mercure ne monta pas une seule fois au-dessus de 30° Fahrenheit au-dessous de zéro. Ces chiffres seraient considérés comme des phénomènes à l'Est du Canada, mais il n’en est pas ainsi à Nome. Personne ne semblait prendre garde à la neige ou au froid : personne ne parlait de la température; -- peut-être parce qu'il y avait trop à en dire.

Outre la latitude, il y a d’autres conditions physiques qui influent sur le climat. Plusieurs mineurs m'ont dit que le froid de 60° au-dessous de zéro, qu'ils ressentaient sur

le Yukon et à Kotzebue Sound, n’exigeait pas plus de pré-

cautions hygiéniques qu’un froid de 15 ou 20° n’en récla-

merait à Québec et dans les provinces maritimes. On sent

la vérité de cette assertion, quand on voit les habitants vivre coniortablement toute la durée d’un long hiver, sous des tentes de toile et des cabines chauflées seulement avec de petits poëles en fonte. À Nôme, les enfants jouaient dans les rues, même quand le thermomètre marquait 30° au-dessous de zéro. Une promenade dans la soirée sur la toundra en raquettes ou skis, quand la température est à 30 ou 40°, et que le ciel est calme et bleu, et à la fois agréable et salutaire. De temps en temps, on met la main sur son nez et sur ses oreilles pour savoir s'ils sont bien à leur place accoutumée; mais c’est l'effet de l'habitude. Somme toute, il y a peu d'invalides en ce pays: les Alaskans sont fiers de répéter — et je crois qu'il y a du vrai — que leur climat d'hiver est le plus fortitiant du moride.

Il n’y a péril de geler que, quand ce froid intense est accompagné de vent et de tourmente de neige. C’est alors qu'il faut prendre certaines précautions ; car les tempêtes de neige sont le grand danger de l'Alaska du Nord-Ouest. Les mineurs qui sont morts de froid en ces circonstances sont des imprudents ou des inexpérimentés, qui se sont risqués à sortir dans les sentiers ou sur les collines, alors qu'ils auraient dû suivre l'exemple des indigènes et rester à l'abri; on entend rarement parler d'un Esquimau mort gelé. L'atmosphère est si sèche que, après une tempête, il y a toujours une très grande quantité de fine poussière de neige qui reste entassée sur les collines. Quand le vent souffle, il chasse cette neige avec une effrayante rapidité, remplit l'air de ces tourbillons, aveugle les passants et recouvre les sentiers en un clin d'œil. À cinquante pieds

de distance, les objets deviennent invisibles, et dans ces conditions l'obscurité n'a plus qu’à venir.

I ne faut pas s'étonner qu’alors un mineur perde son chemin, quand même il ne serait pas à vingt pieds du sentier. Après avoir erré sans but pendant quelques heures, subissant en son esprit une angoisse terrible, — car il sait qu'il est perdu — ses pieds et ses jambes s'engourdissent, ce qui est le commencement de la fin. Au bout d’un moment, il tombe assoupi et épuisé pour ne plus se relever.

J'ai vu plusieurs mineurs qui avaient éprouvé les symptomes de cette agonie, et qui auraient succombé, si l'on n'était venu à leur aide. Ils conserveront toute leur vie le souveLir de l'angoisse de ces terribles moments. Ils voyaient des lumier?s passer devant leurs yeux, mais celles-ci les trompaient au point de vue de la distance ; ils entendaient des sons de cloches, et parfois une musique délicieuse qui leur faisait oublier le danger. Ces sensations agréables — chose étrange — sont le résultat de la faim et de l'épuisement. Quand on arrive au terme, la douleur de la mort par le froid ressemble dit-on, à celle q‘:'on éprouve en mourant par le feu. Mais ces sensations sont de courte durée : le mineur tombe bientôt endormi et meurt sans souffrance. Chaque année il y a de tragiques exemples de ces morts par le froid: pendant les deux hivers que je passai là-bas, quatre où cinq furent ainsi trouvés sur le sentier glacé et sans vie.

Quand on a acquis l'expérience des conditions du pays, l'élément de danger disparait. Un vieux mineur surpris sur le sentier, ne reste pas à faire face à la tourmente.

Quand il ne trouve pas de cabane ou d’abri à sa portée, il creuse un trou dans le monceau de neige et attend que la tempête ait épuisé sa rage. Parfois il lui faut rester, deux ou trois jours, enfoui dans sa fourrure: il y gagne le loisir de méditer sur l'impuissance de l’homme en face des colères de la nature. Tout va bien s’il a de la nourriture en quantité suflisante pour cette période d'inactivité ; mais parfois il est surpris. Un mineur de Kotzebue Sound, qui est aussi médecin, me racontait qu’il fut pris par une tourmente dans une visite aux malades, l'hiver précédent. Il se creusa un trou dans un monceau de neige, et y resta soixante-douze heures. La faim le contraignit à dévorer une partie de sa fourrure et de ses mocassins ; à son avis, aucune nourriture n'avait flatté aussi agréablement son palais.

Un autre mineur fut l'objet d’une aventure plus tragique encore, deux ans auparavant. Il avait tué un ours et lui avait enlevé la peau. Une tempête survenant, il se roula dans les énormes replis de sa nouvelle fourrure; mais il faillit payer cher son imprudence. En quelques heures, la peau de l'ours, qui venait de quitter récemment le dos de son propriétaire, gela, et devint une masse solide quimenaça d'étouffer le malheureux mineur. Ses compagnons le trouvèrent emprisonné dans une carapace aussi dure que le fer, etfurent contraints d'employer une hache pour dégager son corps presque inanimé.

Voyager en Alaska pendant l'hiver est un problème qui n'a pas encore été complètement résolu, même par John Brower, l’homme de génie qui a inventé ce qu'on appelle dans ce pays la diligence « à air chaud. » Généralement,

les gens prudents restent avec eux l'hiver. Les Esquimaux laissent rarement leurs igloos pendant le long silence blanc, et le vrai mineur a appris à suivre ieur exemple. En automne, quand son travail est fini sur son «claims », et qu'il se décide à rester en Alaska, il ie construit une cabane en bois, remplit les fentes de mousse de l'Arctique, se coupe du bois pour la saison, achète pour huit mois une provision de conserves de Chicago, et se retire dans son nid jusqu'au printemps. Ainsi s'organisent des milliers d'hommes pendant le long et sombre hiver. Si un mineur doit aller à la recherche du métal, il attelle son équipage et part sur la toundra couverte de neige, avec une bonne provisionde vivres et de fourrures, Quand la nuit vient, il se creuse un trou dans la neige, s'étend à l'abri de son traineau et de ses chiens, se roule dans ses fourrures et s'endort. Il n’est pas extraordinaire de voir des membres du sexe faible s'enrouler dans les fourrures, et parcourir les collines d'un camp à l’autre avec leur attelage de chiens, et leur attirail de mineurs.

Il ya une femme qui a fait le métier de mineur à Nome, et qui est célèbre dans tout l'Alaska du Nord-Ouest. Dans le monde des mines, on l'appelle « la Mère », nom bien gagné pour le cœur grand et généisux qu'abrite un extérieur masculin et usé par le climat. Cette femme, avec ses chiens fidèles vint de Dawson, à la création de Nome, et franchit les deux mille milles qui l’en séparaient ; elle s’est assuré de grands intérêts miniers dans le district de Salomon. Je l'ai rencontrée sur la côte de Bering. un soir

d'hiver, suivant son traîneau, d’un pas aussi léger que

si vingtannées, au lieu decinquante pesaientsur ses épaules.

Il faut dire que les femmes de cette trempe ne sont pas nombreuses dans le pays. Celles qui se permettent ces marches forcées sur la toundra, sont celles qui habitent l'Alaska depuis trois ou quatre ans, et qui savent au juste ce qu’elles peuvent tenter sans courir le risque de la vie. Mais quand les nouveaux arrivés — ou les « chechakos » comme on les appelle — veulent voyager l'hiver, ils doivent se défier des dangers du chemin. Les inexpérimentés, qui ne tiennent pas compte des conditions du pays, courent le risque d’être trouvés morts de froid.

L'introduction de la voiture à « air chaud » a rendu les voyages relativement confortables dans la Péninsule Seward, et la circulation est assez animée l'hiver entre Nome et les différents camps. De grands traîneaux doubles, construits comme les schooners dont les émigrants se servaient dans les prairies, ont été introduits sur les différents chemins. Une double couverture de toile épaisse, renfermant un espace d'air réduit, couvre tout le sommet et retient la chaleur d’un petit poêle solidement fixé dans un coin.

Naturellement, les vieux mineurs, ou « sour-doughs » ignorent cette façon de voyager, et continuent de parcourir le pays avec leurs chiens. Le chien est l'ami du mineur alaskan. Il les attelle par demi-douzaine sur un traîneau qui contient huit à neuf cents livres de vivres, qu'ils vont trainer facilement avec une vitesse de vingt à trente milles par jour. Voilà pourquoi ils sont si utiles en Alaska. Il y a peu de mineurs qui n’en possèdent au moins trois, qu'ils

emploient pendant l'hiver pour se rendre d’une mine à l’autre. En été, les chiens restent dans le voisinage des camps sans rien faire. À Nome, vous ne pouvez pas faire dix pas sans en trouver un au moins, couché sur votre chemin, et trop paresseux pour se déranger. Ils se repusent durant le jour, mais la nuit, ils nous empêchent de dormir par leurs hurlements continuels. Pendant le premier été que je passai à Nome, l’une des grandes compagnies de commerce qui y sont établies avait un sifflet à vapeur, qu'elle faisait entendre le.matin, à midi et le soir. C'était une bonne affaire, en ce sens que cela nous permettait de régler nos montres, et établissait une uniformité dans l'heure de la ville; mais ce sifflet avait aussi un mauvais côté, car il était le signal des hurlements énervants de sept ou huit cents chiens d'Esquimaux, qui, trois fois par jour, ébranlaient l'air de leurs accents inimaginables.

Ce qu'il y a de pis, c'est que ces animaux ne savent pas quand ils doivent s'arrêter. L'aboiement de l’ami des mineurs d'Alaska n’est pas la musique ordinaire produite par nos chiens de l’est, dont les notes prolongées, plaintives, crescendo diminuendo, renferment après tout un élément sentimental, qui peut exciter la sympathie des mortels ordinaires. Le chien Esquimau ne sait pas aboyer, mais il se fait entendre malgré tout. Imaginez que vous tenez sous la pression de votre main la gorge d’un chien, et que vous la serrez de toutes vos forces : les efforts qu'il fait pour respirer et aboyer vous donneront l’idée des hurlements du chien de l'Alaska. Parfois, il gémit, il pleure, il sanglote, comme une personne qui a un grand chagrin. Et

ceci se fait si naturellement, que plusieurs fois je me suis approché de ma fenêtre, m'’attendant à trouver quelque malheureux enfant perdu sur la toundra : et ce n'était qu’un misérable mahlamute préparant son concert de minuit. Quand j'arrivai à Nome, il y avait à moins de cent pieds de notre habitation, un chenil de ces animaux ; pendant le premier mois je m'exerçai à la patience, et essayai d’habituer mesoreilles à ces symphonies canines.

Le talent pour la musique est le seul que l’on puisse contester à l'ami du mineur. Pour l'astuce et le larcin, le chien Esquimau tient le premier rang, et il faut rarement avoir confiance en lui. C’est un bel animal, attaché à son maitre : mais quand ses grands yeux doux se fixent sur les vôtres, quand il agite sa longue queue touffue pour vous témoigner la joie qu’il a de. vous voir, veillez sur vos provisions. Si la porte est ouverte, il emporte votre viande, prenant de préférence le ptarmigan aa renne: il soulève le couvercle de votre boîte de poisson, prend le poisson et remet le couvercle sans bruit ; il lit les étiquettes des boîtes de conserves, disent les mineurs. Il est un fait certain, que si deux boîtes sont placées devant lui, il prend la viande invariablement, et laisse les fruits.

Les histoires, bonnes ou mauvaises, que les mineurs

racontent des chiens des Esquimaux, sont vraiment amusantes. Il reste, malgré tout, l'ami du mineur, et pour cette raison on lui passe beaucoup de choses. Il est fidèle, même dans la mort ; plus d’une fois, on a trouvé des chiens sur le chemin, soupirant d’un ton plaintif et couchés sur le corps glacé de leurs maîtres, essayant de lui communi-

is

quer de leur chaleur, longtemps après que la dernière étincelle de vie était éteinte.

Un autre ami du mineur, une institution particulière à l'Alaska, un sauveur pour le voyageur perdu ou surpris par la tempète, l'hiver, c'est «le road-house ». Sur les chemins qui mènent à Council, à Sullivan, à Candle, et le long de la côte, environ tous les dix milles, se trouve une petite cabane en bois, ou bien seulement un igloo abandonné, où l’on rencontre des lits et des couvertures. Quand le mineur, à demi-gelé, épuisé, fatigué, sans vivres pour lui et pour ses chiens, aperçoit une lanterne au bout d’un piquet en quelque vallée, ou sur le flanc d’une colline, il sait qu'il a trouvé un abri contre la tempête. Un bon feu flambant, un verre de toddy (1) ou une tasse de thé bien chaud, font circuler le sang dans les veines, et rendent la vie et les forces. Les road-houses, sur les chemins de l’Alaska, pendant un blizzard sont, pour le mineur, ce que les sources d'eau sont pour l’Arabe au Sahara. Elles sont assez mal tenues — je parle par expérience de cinq d’entre elles, — mais elles sauvent la vie sous ce climat peu hospitalier ; asiles momentanées dans ces prisons de l’Alaska, oasis au milieu du grand silence blanc. Ceux qui les tiennent sont les bienfaiteurs des mineurs; et cependant, le gouvernement philanthropique leur fait payer une patente chaque année. Ce qui veut dire qu'ils sont obligés de payer le privilège de sauver la vie, même à ceux qui versent annuellement leur or dans le trésor de l’Oncle Sam.

(4) S rte de liqueur faite avec le jus du palmier.

Avec les attelages de chiens, les voitures à air chaud, et les road-houses, la vie n’est pas trop malheureuse sur un chemin d’Alaska. A l'aide des deux derniers, j'ai fait plusieurs voyages d'hiver à Council City, aller et retour. Pendant l’un d’eux, je fis connaissance avec les tempêtes ’e l'Alaska, et j'en garderai le souveniraussilongtemps que je vivrai. Un bhzzard terrible nous surprit à moitié route de Council à Nome. Nous avions quitté Topkuk, sur la côte de Bering, et nous étions au quatrième jour de notre voyage. Nous n'avions pas fait plus de trois milles, quand un vent piquant commença à soulever la neige sur le chemin battu, et en quelques minutes en fit disparaître toute trace. La violence du vent augmenta, chassant dans l'air des flocons de neige glacée, qui venaient sans pitié, frapper au visage le conducteur de la voiture, comme si on lui avait enfoncé mille aiguilles dans la peau. Les yeux et les naseaux de ses chevaux s’emplissaient de cette poudre fine. Ils étaient comme asphyxiés, frappaient du pied et refusaient d’obéir aux rênes. Si on avait pu les abriter au flanc d’une colline ou d’un terrain boisé, c'eût été un répit pour leurs voitures. Mais impossible : l'air était assombri par la neige qui tombait dru sur la voiture. Pendant ce temps, le thermomètre que nous avions avec nous, descendait de 15 à 40° Fahrenheit audessous de zéro. Le vent, augmentant de fureur, hurlait, sifflait, et menaçait d'emporter la toile de la voiture.

Mon compagnon de voyage, un vieil Allemand, et moi, . nous plaignions le sort du malheureux conducteur, quand, soudain, la diligence perdit le sentier battu, fit une embar-

dée, et nous nous sentimes bientôt projetés. C'était l’eftet de la violence de la tempête, et en moins de temps qu'il n’en faut pour l'écrire, nous étions étendus sur le dos sur le plancher de la voiture. J'étais retenu par une botte

de foin et une boîte d'outils, pendant que l'Allemand appelait au secours de toutes ses forces, car le poële tout rouge qui chauffait la voiture, était incliné au-dessus de sa tête et menaçait de lui déverser une ondée de charbons enflammés. Le conducteur se précipita à l'arrière de la diligence, ouvrit la porte, et nous dégagea de cette situation difficile sans autre incident.

Ce brusque changement de l'air chaud de la voiture à une température de 40° au-dessous de zéro, n’était pas quelque chose de bien agréable, mais, bon gré mal gré, il fallut le subir. Nous aidâmes donc le conducteur à décharger ses marchandises, et nous laissâmes la voiture sur le chemin. Entre autres objets, je ramassai une boîte en fer sur laquelle on lisait : « Attention » ; elle était tombée du siège du conducteur dans la neige. C'était une boîte de dynamite; heureusement, le monceau de neige sur lequel elle était tombée, n'était pas trop durcei. Si elle avait heurté les glaces, un pied plus bas, il est difficile de savoir comment cet épisode d’Alaska aurait pu finir. En tous cas, il nous fut impossible de continuer notre route ce jour-là, à cause du tourbillon qui nous aveuglait ; nous retournâmes au road-house de Topkuk que nous avions quitté le matin. Ce fut un terrible voyage. J’arrivai à Council après sept jours de dures épreuves, comme mes successeurs, je l’espère, n’en auront à endurer.

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