CHAPITRE XII
Les Courriers de l'Alaska. — La vie sociale dans un Camp de Mineurs.
L'hiver 1902-1903 restera certainement, dans les annales de l'Alaska du nord-ouest, comme l'hiver de la « grande neige : Les indigènes eux-mêmes ne peuvent se rappeler quelque chose de semblable. Dix ou douze pieds de neige recouvraient la toundra. Les poteaux de notre téléphone sur la côte avaient bien dix huits pieds de hauteur : et cependant il fallait courber la tête pour passer sous les fils. La circulation dans les rues de Nome devint presque impossible ; à Council elle fut complètement suspendue. Je passai les mois de février et de mars dans ce dernier camp, et je pus voir des cabanes à un étage littéralement enfouies sous la neige. I n'y avait plus que les tuyaux de poële émergeant ici et là, avec un trou pratiqué dans la neige, pour révéler la pré-
sence d'habitations humaines. Après un blizzard, ces trous e:x-mêmes se comblaient, et les tuyaux de poële restaient les seuls témoins de la vie.
Pendant mon séjour à Council, j'habitais seul dans une cabane en bois, laissée aimablement à ma disposition par
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Daniel Garvey, mineur du Minnesota. Une matinée de mars, je m'éveillai tout à fait dispos, mais il faisait encore noir, et je me cachai dans ma peau d'ours attendant le jour. J’attendis longtemps, à ce qu'il me sembla, car la lumière ne paraissait pas. Enfin je frottai une allumette et je regardai à ma montre ; il était deux heures du soir. Ma cabane avait été couverte par un monceau de neige ; et il était l’heure de se coucher de nouveau, avant que j'eusse achevé de creuser un trou pour laisser pénétrer la lumière du soleil.
Ce fut la pire des tempêtes connues au camp. Nous n’eûmes pas de répit pendant six semaines. Les couches de neige s’ajoutaient aux couches de neige, et formaient une élévation suflisante pour nous donner un hiver historique. Il y eut cependant des intervalles, lorsque les jours devinrent plus clairs et plus longs, où le temps fut superbe, et l'aspect des collines environnantes merveilleux.
Une scène dont je fus témoin le 25 mars, de la porte de ma cabane de Council, restera gravée impérissablement dans mes souvenirs d’Alaska. Le froid était intense l'air calme, le silence blanc troublé seulement par quelques mineurs ou Esquimaux qui brisaient la croûte de glace avec leurs traineaux et leurs attelages de chiens. Des colonnes de fumée s’élevaient çà et là des talus de neige voisins, annonçant la chaleur et le comfort des cabanes au-dessous. Les incomparables collines d'Ophir, cachées sous la neige, se dressaient dentelées et massives à moins d’un mille de distance ; au delà et au-dessus, la chaîne des Bendeleben, blanche également jusqu’au
sommet, frangeait le plus bleu des bleus firmaments. La nature elle-même offrait un tribut blanc et bleu — les couleurs de la Vierge — à la Reine du ciel, au jour de sa grande fête de printemps. La mémoire de scènes semblables, si pittoresques, si fascinatrices, ne se flétrit jamais, et enlève à ces interminables ténèbres d'hiver quelque chose de leur tristesse.
Mais dans l'Alaska du Nord-Ouest, il y a à supporter des peines plus dures que le froid, la neige ou l'obscurité. C'est l'isolement durant ce long hiver, et l'absence de communication avec le monde extérieur. Pendant huit mois pas un vapeur ne s'approche de Nome à plus de sept cent milles; nous sommes à deux mille milles du chemin de fer le plus rapproché. Depuis le premier octobre il ne vient pas un courrier à Nome jusqu’au milieu de janvier; et c’est une épreuve peu commune de sentir les semaines et les mois s’écouler lentement, sans un mot, sans une lettre de pays civilisé.
A Noël, on entend les habitants sur la rue s'offrir mutuellement les compliments de la saison et se demander avec curiosité, sous leurs parkehs à capuchon fourré, si la grève de charbon est terminée, question qui n'avait qu'un intérêt spéculatif pour nous qui payions la tonne trente-cinq dollars cette année là; si le mont Pelé est toujours en activité; si les conflits internationaux ont éclaté ; si la Californie est acquise aux démocrates ou aux républicains ; et discutant une douzaine d'autres questions qui occupaient le monde l’automne précédent, alors
que la glace nous tenait enfermés.
Le premier courrier nous arriva le 18 janvier 1903, après quatre-vingt-dix jours de marche. Ceci ne laisse pas que d’étonner dans un monde dont Phileas Fogg faisait le tour en quatre-vingts jours, quand nous étions
enfants. Mais M. Fogg ne passait pas par l'Alaska du
Nord-Ouest. On dit que Dawson avait un courrier tous les jours, tout l'hiver; mais Nome, même avec ses chemins d'hiver qui raccourcissent, est aussi loin de Dawson que Winnipeg l’est de Montréal ; et c’est ce qui fait toute la différence.
Le service du courrier qui descend le Yukon est peut être unique au monde. Les difficultés de transport sont si grandes que, suivant un récent statisticien, toute lettre arrivant l'hiver dans Ja Péninsule Seward, coûte au gouvernement des Etats-Unis un dollar, avant d'être distribuée à la personne dont le nom est sur l'enveloppe.
Si l’on pouvait suivre un sac à dépêches arrivant du monde civilisé jusqu'à Dawson ; puis descendant le Yukon sur la glace, trainé par des chiens pendant douze cent milles ; puis suivant le chemin d'hiver de Kaltag à Unalaklik; enfin longeant la côte de Bering, jusqu'à Nome, on se ferait une idée exacte des diflicultés que le service postal Alaskan a à résoudre, et des fatigues presque incroyables, que les porteurs de courrier ont à endurer dans leur long et solitaire voyage, à l'aller et au retour.
Vêtus de chaudes fourrures et chaussés de mukluks de walrus et de peau de phoque, ces agents montent sur leur léger traineau, et partent avec leurs chiens pour un
voyage de soixante ou soixante-dix jours. A l'époque des ténèbres, c'est à peine si une lueur plus brillante que celle du crépuscule éclaire leur route en plein midi. De lourdes chutes de neige bloquent leur chemin sur le Yukon, en attendant que les blissards les harcèlent sur la côte de Bering, pendant les deux cent quarante derniers milles de leur voyage. Il n’y a que les marcheurs expérimentés, endurcis au froid et au climat, et les chiens vigoureux capables de supporter leur part des fatigues et des responsabilités du voyage, qui puissent être employés au service du courrier. Je tiens du directeur du courrier lui-même que son équipage de sept chiens usa en cinq jours cent paires de mocassins.
Les courriers sont exposés à être surpris par la tempète, alors qu'ils s'y attendent le moins : voilà pourquoi cinquante stations, munis de vivres pour huit mois, sans compter tout l’attirail nécessaire aux hommes et aux chiens, sont échelonnées le long de la mer de Bering et du Yukon. Le système est complet mais lent ; on peut le comparer avantageusement au système qui, il y a quatre ou cinq ans, portait les nouvelles dans l'Alaska de l’Ouest, au bout d’un an seulement. Après l'arrivée du premier courrier en janvier, un service régulier dessert Nome et Council toutes les semaines. Il vaut mieux encore des nouvelles, vieilles de trois inois, que pas de nouvelles du tout.
Il y à toujours une légère agitation autour des camps, lorsque le téléphone de la côte, à Topkuk, signale l'approche du courrier qui n’est plus qu’à soixante milles
et qui « sera là le lendemain. » Le lendemain, on aperçoit des personnes par douzaine, attendant, rouges d'émotion, que les quelques lettres aient été tirées à la hâte.
Il n’y a pas de lieu plus favorable pour étudier le caractere des gens qu’un bureau de poste de l'Arctique. Il est intéressant de suivre un mineur au guichet. Vous voyez le désappointement peint sur sa figure quand il retourne les mains vides : cela veut dire que ceux du monde lointain, pour lesquels il s’est exilé, commencent à l'oublier. Celui qui a la chance de recevoir une lettre n'attend pas d'être rentré dans sa cabane pour en dévorer le contenu, bien qu'il date de trois mois : pour lui ces nouvelles du foyer et des amis sont récentes et bien venues. Le sourire qui se joue sur ses lèvres, en lisant, ou la larme qu'il essuie furtivement, nous livrent son histoire, et nous disent que, sous cette rude et sauvage écorce de mineur, il y a un cœur qui bat, qui se réjouit ou qui s'attriste, en recevant des nouvelles d'une mère, d'une femme ou d’un enfant. L’atmosphère d’Alaska ne change pas la nature humaine ; les blizzards ne glacent pas le cœur humain; et si les amis du monde lointain savaient combien les mineurs — et ceux qui ne le sont pas — attendent avec anxiété ces petits messages du foyer qui leur apportent la joie ou la tristesse; s'ils voyaient leurs doigts tremblants dépliant ces charmants interprètes des émotions de la vie, ils n’hésiteraient pas à
écrire souvent et longuement.
Pendant les mois d'hiver, les courriers traînés par les chiens ne transportent que les correspondances de pre-
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mière nécessité. Les journaux, les revues, etc., séjournent à Seattle, et attendent, par tonnes, les vapeurs d'été. L'avidité des nouvelles dn monde lointain — avidité qui s'accroît avec la saison qui avance — est rassassiée en partie par les extraits de journaux qu'envoient les amis, qui doublent le port de lettre pour nous les faire parvenir. Ces extraits insuffisants, on se les passe entre voisin ; on les lit, on les relit, on les commente, jusqu’à ce qu'ils tombent en morceaux. Cette avidité des mineurs n'est-elle qu'une futile curiosité? Ou y a-t-il quelque autre raison psychologique secrète. qui veut que les hommes vivant dans l'isolement se jettent fièvreusement sur ces nouvelles du monde extérieur, vieilles de trois ou quatre mois, qu'ils discutent avec autant d'énergie que si les évènements venaient de s’accomplir? Citons en un exemple. L'annonce du conflit de Vénézuela nous arriva à la fin de février. Pendant ce laps de temps l'affaire était déjà devenue une question d'histoire. Pour nous, habitants de l'Alaska, elle était encore toute fraiche : et la doctrine de Munroe se discuta sous nos yeux, avec un acharnement qui intéressait positivement un étranger comme moi. Je remarquai que, dans ces discussions, les Etats-Unis avaient généralement la préférence. Ce que fait l'oncle Sam, est presque toujours approuvé des Alaskans.
Les habitants de Nome, qui trouvent le temps trop long pendant ce rude hiver, se réunissent pour des soirées amusantes ou instructives. Il y a des sociétés dont deux au moins méritent d'être mentionnées. Au
reste elles jetteront un jour nouveau sur la classe de gens qu’on peut rencontrer dans un camp de mineurs de l'Alaska.
L'Académie des Sciences d’Alaska se forma au milieu de l'hiver 1903, dans le but louable de réunir toutes les données se rapportant à la géographie, à la géologie, à la botanique, à l’ethnologie, etc... d’Alaska. En dehors de quelques rapports superficiels du gouvernement, peu de chose a été publié sur ce pays. Il reste aux savants un vaste champ d’explorations, et les amateurs peuvent y puiser une quantité d'informations utiles.
Le Kegoayah Kozga, noms Esquimaux qui veut dire le Club de l’Aurore, se compose environ de deux douzaines de dames qui se réunissent une fois par semaine, pour entendre la lecture de journaux traitant des questions de littérature, d'art, discutant les droits et les devoirs de ia femme, et autres sujets semblables. Une fois l’une des dames y lut un article sur « la Métaphysique Moderne » — Jecture qui fut suivie de rafraichissements.
La Confraternité de l'Arctique, l’Union Polaire, etc., sont encore des produits de la vie sociale en Alaska. Leur but est de distraire, et d'aider les gens du monde à passer plus aisément une vie qu'ils trouvent trop longue. Deux salles bien aménagées donnent aux habitants de Nome la facilité d'unir le travail au plaisir : et l'hiver on s'y occupe dans un but de charité. Le résultat des deux autres soirées nous fournirent le charbon nécessaire pour chauffer l'église, et les décorations qui servirent à l’orner convenablement. Une soirée rappcrt: près de mille dollars à l'Hôpital de la
Sainte-Croix.
Ce nom d'hôpital me rappelle « les ages de Nome ». Au mois de juin 1902, quatre sœurs de la Providence arrivèrent de Montréal sur cette terre lointaine, inconnues, et sans bruits, et y apportèrent l'esprit apostolique qui a tant fait apprécier les filles de Madame Gamelin sur la côte du Pacifique. Quand elles mirent pied à terre sur la côte de Bering, elles ressemblaient au Divin Maitre ; car elles avaient à peine la place nécessaire à reposer leur tête. On leur avait trouvé un vieux mess, étroit et peu confortable, et c’est là qu’elles s’installèrent jusqu’à ce qu'elles aient étendu leur champ d'action. Elles achetèrent un grand bâtiment, au cœur même de Nome, le meublèrent pauvrement de lits et des choses nécessaires à un hôpital, et y commencèrent cette vie de charité et de dévouement que Dieu seul peut inspirer ; ce fut une révélation pour les habitants, et pour nous, catholiques, une source de légitime fierté.
D'abord, ce fut moins le côté pratique que le côté idéal de leur œuvre qui frappa les classes indifférentes. Mais la pensée que les Sœurs avaient laissé « leur foyer et les douceurs de la vie de famille », et avaient traversé tant de milliers de milles, pour venir répandre la douce odeur de la charité autour du lit des malades et des mourants les fit réfléchir et excita leur admira-
tion.
Un incident, ou plutôt une catastrophe, arrivée à Noël, les éleva encore plus haut dans l'estime de tous. Une lampe fit explosion dans une cabane d’Esquimaux, juste derrière l’église, et brûla d’une manière effrayante huit
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pauvres indigènes, qui ne connaissaient pas encore le pouvoir inflammable du kerosene des blancs (1).
Jamais je n’ai vu souffrance plus horrible que celle de ces huit pauvres malheureux, si brûlés qu’on ne pouvait les reconnaître, et se tordant dans les douleurs de l’agonie sur le plancher de l'hôpital. Trois d’entre eux achevèrent leurs souffrances par la mort ; les cinq autres furent soignés par les Sœurs, pendant de longues semaines, et rendus peu à peu à la santé. Tout Nome fut témoin dela générosité et de la douceur de leurs services dans cette œuvre de charité, et l'admiration ne connut plus de bornes.
Pour présider aux destinées de la fondation, on avait envoyé une supérieure p'eine de tact et d'énergie : elle réussit à merveille. Les Sœurs sont aujourd'hui établies d’une manière définitive à l'Hôpital de Sainte-Croix, et sont aimées de tous les mineurs. Les souffrances physiques de ces pauvres gcns sont soulagées d’une manière si douce et si eflicace, que leur reconnaissance est parfois vraiment touchante.
Et cependant tout le dévouement de ces épouses du du Divin Maître n’est qu'un moyen de parvenir à un but plus élevé : leur mission à elles aussi est une mission céleste et pleine de succès. Par les soins corporels, elles pénètrent plus avant et gagnent plus d’un cœur endurci. Rien ne touche un mineur plus vivement que la tendresse qui lui est témoignée dans ses infirmités physiques — ces
(1) Essence de pétrole
pauvres gens en reçoivent si peu de marques dans leur vie laborieuse. C’est par le ministère des Sœurs de la Providence que le missionnaire parvient souvent à trouver le chemin de ces vieillas âmes de mineurs, qui ont oublié jusqu’à leurs prières. Dieu et ses Anges seuls savent combien de maladies spirituelles ont été guéries, combien d'âmes ont été encouragées, depuis que les Sœurs sont arrivées à Nome. Leur sainte fondatrice doit certainement jeter un regard satisfait sur ses filles qui vivent et travaillent presque à la porte de l’Askie.