‹ A travers l'Amérique de Terre-Neuve à l'Alaska [microforme]Chapitre 18 sur 24 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Les Tribus aborigènes de l'Alaska.

Histoire et Coutumes.

Quand les Russes, et, après eux, les voyageurs indépendants, eurent achevé d'explorer l'Alaska, ils établirent que le pays était habité par quatre grandes tribus ou groupes d'indigènes, de langue, de coutumes et de traditions différentes, et aussi de frontières bien définies : les Aléoutiens, les Esquimaux, les Thlinkets, et enfin les Ten’as, branche d’une tribu des Montagnes Rocheuses. Ces quatre groupes se subdivisent en un nombre considérable de petites tribus, ou familles, subdivisions entièrement basées sur des différences de langage.

Comme ces chapitres sur l'Alaska intéressent la vie des mineurs le long de la côte de Béring plus que la population aborigène du territoire, il suflira de quelques notes nécessairement superficielles, sur chacun de ces groupes, pour compléter ce travail et exécuter le plan que je me suis proposé en commençant cet ouvrage. Les lecteurs pourront me reprocher d’être incomplet, mais qu’ils se rappellent que les facilités des recherches ethnologiques dans un camp de mineurs Alaskans sont bien restreintes.

Cependant j'ai eu à ma disposition quelques sources d’information dont je vais profiter largement. Outre le travail d'Ivan Petroff, qui suppose ia connaissance de beaucoup de documents sur l'Alaska, y compris les ouvrages de Venimianof, j'ai eu la ressource de la correspondance privée des missionnaires du Yukon, et les longues conversations avec les vieux résidents de l’Alasia, qui bien volontiers m'ont livré tout ce qu'ils savaient sur les tribus et leurs coutumes. C’est à ces sources que j'ai puisé les informations contenues dans ces pages sur la situation présente de la population indigène. Procédons par ordre, et parlons d’abord des habitants des Iles Aléoutiennes.

Les Aléoutiens occupent la côte Nord de la Péninsule Alaskane, depuis le cap Stroganof, et sa côte Sud depuis la baie de Pavlof. Ils habitent aussi les Iles Shoumagin et toute la chaîne Aléoutienne. Personne ne peut dire avec certitude l’origine de cette race, ou du nom qu’elle porte. Ivan Petrofi croit que le nom peut venir de Alutora, rivière du Kamchatka. Cet auteur affirme hardiment que lesethnologistes ont abandonné l'hypothèse que les Aléoutiens sont d’origine Asiatique : et que malgré leurs traits qui se rapprochent de ceux des Mongols, ni leur langue ni une seule tradition de leur tribu, n'indique une migration préhistorique de l’Asie.

Quand les Russes sortirent de la mer d’Okhotsk, en 1733, ils trouvèrent deux des plus grandes îles, entre l’Asie et le groupe Aléoutiens, entièrement inhabitées ; ce qui indique que bien que la pente était dans la direction de l'Asie, il n’y avait pas encore de communication avec ce continent.

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L'absence de tout rapport par mer entre l'Asie et les Iles Aléoutiennes, au temps des découvertes moscovites, 4 convaincu Bering et d’autres que les indigènes Aléoutiens venaient du continent américain dont ils occupaient la partie la plus occidentale.

La preuve la plus convaincante pour Petroff se trouve dans le caractère des objets trouvés dans les anciennes sépultures aléoutiennes, et dans la construction de leurs huttes où gloos. Ces dernières sont bâties en côtes de baleines, sur les flancs des montagnes des Iles Unimak et Atka, d'aprés la mode des Esquimaux qui habitent plus au nord, La ressemblance Asiatique observée dans les traits des Aléoutiens d'aujourd'hui, pourrait s'expliquer facilement par le mélange constant des Alaskans avec les indigènes du Kamchatka, et des autres parties de l'Asie, après l'arrivée des Russes.

Mais ces assertions de Petroft ne peuvent tenir contre les investigations des ethnologistes modernes. Non seulement il a été prouvé qu’il y a une forte affinité de langage et de tradition entre les tribus Aléoutiennes et celles de la côte Asiatique, mais il y a des auteurs assez hardis pour nommer les peuplades qui répondent aujourd’hui eu nom d’Aléoutiens.

La présence de tumulus dans les Iles Aléoutiennes, semblables à ceux qu’on rencontre en d’autres parties de ce continent, et même au Japon, amène Winchell et Dall à croire que les Aléoutiens sont des descendants de la race Mongole qui jadis couvrait ce continent, et dont les tumulus se rencontrent le long des côtes de l'Atlantique depuis

la Nouvelle-Ecosse jusqu’en Floride ‘et même au Bresil. D'autres tumulus se trouvent sur la côte du Golfe du Mexique, en remontant les vallées qui traversent presque tous les Etats du Sud et le long de la côte de l'Océan Pacifique, depuis l’Aiaska jusqu’à l'Amérique Centrale. « On ne peut mettre en doute que cette race soit d’origine Asiatique, dit de Roo, si l’on observe que leurs monuments se trouvent aux deux culées du pont gigantesque qui franchit l'Océan Pacifique Nord de l’Alaska au Japon. avec les Kuriles, les Iles du Commandant, et l'archipel Aléoutien, comme piles. On trouve plusieurs tumulus d’une grande antiquité à Tokio, au Japon. » Les Aléoutiens que j'ai rencontrés à Unalaska sont évidemment de race Mongole, si l'on tient compte des traits du visage.

La meilleure autorité sur la vie et les coutumes des Aléoutiens est le prêtre russe, Venimianof, missionnaire qui travailla, de 1824 à 1838, dans la chaîne Aléoutienne, aussi bien que chez les Thlinkets, à Sitka, dans l'Alaska du Sud-Est. Cet homme intelligent, qui devint plus tard Primat de toute l'Eglise russe, a beaucoup écrit sur ces deux tribus Alaskanes, et a laissé un long exposé de leurs traditions et de leurs croyances, qu’il regarde comme un mélange de superstitions et de shamanisme.

Quand les marchands russes commencèrent à arriver, en 1750, la population Aléoutienne était de huit mille habitants. Mais ce nombre fut bientôt réduit, grâce à la cruauté des nouveaux venus — cruauté qui, au témoignage des chroniqueurs russes eux-mêmes, n’était autre chose que de la barbarie. — Venimianof nous dit que les

Russes en massacrérent au moins trois mille, et peut-être cinq mille ; un autre auteur, Sarychet, trouve ce nombre au-dessous de la vérité. Ces premiers commerçants ne faisaient aucun cas de la vie d’un Aléoutien, et ils se livrèrent aux cruautés les plus révoltantes jusqu'en 1770 et 1790. Solovief les tuait uniquement pour le plaisir de les tuer, les attachant ensemble et les prenant pour cibles afin de contrôler la portée de ses armes. On en vint à des procédés plus humains, à l’arrivée de Shelikof, et de la Compagnie de fourreurs Russo-Américaine, qui remplaça les premiers marchands en 1790, et dont les fonctionnaires semblent avoir agi ävec bienveillance dans leurs rapports avec les indigènes.

Suivant Venimianof, le caractère des Aléoutiens était doux, et leurs mœurs hospitalières. Le navigateur Cook leur a rendu même témoignage, un demi-siècle plus tard. Son biographe, Kippis, aflirme que c'était le peuple le plus pacifique et le plus inoffensif que Cook ait jamais rencontré. Leur forme de gouvernement était patriarcale. Tout village se composait uniquement de parents, qui ne formaient qu’une famille, dans laquelle les plus âgés et les plus sages commandaient et veillaient aux intérêts communs. En certains villages cependant, le commandement était héréditaire. S'il n'y avait aucun ascendant direct, le nouveau chef était choisi dans la tribu, d’après sa bravoure à défendre le territoire, et son habileté à la chasse.

Quand les Russes prirent le contrôle, ils modifièrent quelque peu cet état de choses. Ils donnèrent des pouvoirs

spéciaux à deux ou trois chefs qui furent choisis par les Aléoutiens eux-mêmes, et qui servirent d’intermédiaires entre les marchands et leur peuple. Sous la direction de la Compagnie les tribus Aléoutiennes semblent avoir joui d’une complète liberté, excepté pour les services qu'elles étaient obligées de rendre, et pour lesquelles elles recevaient une faible rémunération. Tel semble avoir été d’une manière générale, l’état de la tribu, quand l'Alaska fut cédé aux Etats-Unis, en 1867.

Le second groupe est celui des Athabaskans de l'Ouest, ou Ten’as, qu’il faut classer parmi les Indiens Américains du Nord, dont le domaine s’étendait de l'Arctique au Mexique. Les Ten’as Alaskans sont disséminés dans l’intérieur du territoire des deux côtés du fleuve Yukon, et dans l'Ouest jusqu’à Koserefsky. Une ceinture d’'Esquimaux les entoure au nord, à l’ouest et au sud, et les sépare complètement de l'océan, excepté à un point près de Cook’s Inlet, sur le Pacifique Nord.

Que les Ten'’as soient des rejetons de la race Athabaskane, qui se sont étendus vers l'Ouest jusqu’en Alaska, à une époque déjà reculée, on ne peut le mettre en doute. Les philologues comparés confirment un fait que l’on ne faisait que soupconner il y a quelques années. Le P. Jetté, missionnaire Jésuite du Canada, qui a habité parmi ces peuplades, disait dans une lettre récente : « ILest clair pour moi que les Ten’as Alaskans sont Athabaskans, et j'en vois la preuve dans le fait que leur langue a des rapports fort étroits avec celle des Lucheux, des Peaux de Lièvre, des

Couteaux-Jaunes, ete., qui sontévidemment Athabaskans, J'en eus la démonstration évidente quand Mgr Pascal vint nous rendre visite et nous donna des spécimens de leur idiome. Ce langage avait plusieurs racines communes avec le mien ; et comme vous le savez, son vicariat est au centre même des tribus Athabaskanes. Mais ces tribus sont divisées au moins en quatre groupes distincts, à savoir, les Montagnais, les Loucheux, les Peaux de Lièvre, ainsi nommés par les voyageurs Canadiens Français, et la quatrième que je voudrais appeler les Ten'as-alaskans, ou Tinnehs. » Ces preuves d'origine Américaine, venant d’une telle autorité, sont convainquantes. Le P. Jetté a passé plusieurs années à analyser les racines et la structure de la langue Ten'a.

Petroff divise les Ten’as Alaskans en neuf tribus différentes ou familles — division basée entièrement sur des différences de langage. Mais cet auteur écrivait il y a près de vingt ans, alors que Îles données étaient nécessairement insuffisantes. La circulation sur le Yukon et ses affluents a été très active en ces dernières années, et a amené des rapports fréquents entre les indigènes et les blancs. Le travail d'exploration et d’évangélisation se

poursuit activement parmi eux ; si bien qu'on peut encore trouver d’autres dialectes Tinnehs.

Avant l’arrivée des marchands blancs et de leur civilisation douteuse, les instincts sauvages des Ten'’as étaient très développés ; et il ne manquait que les occasions pour faire valoir leur cruauté.

Plusieurs incidents concernant cette tribu appartiennent

208 A TRAVERS L'AMÉRIQUE à l'histoire de l'Alaska. En IS36, deux Russes, Glazunof et Malakof, employés de la Compagnie des Fourrures

Russo-Amnéricaine, arrivérent à Nulato, à six cents milles

de l'embouchure du Yukon. Is y établirent une station

pour le commerce et l'exploration, mais les sauvages Tinnebs la detruisirent bientôt. Sept années plus tard, le lieutenant Zagoskin, de la marine russe, et cinq hommes sous ses ordres qui faisaient eux aussi une campagne d'exploralion et de découverte, s'avancérent à cent milles audessus de Nulato ; mais l'hostilité de ces indigenes les contraignit de se retirer,

Le plus crue. emole du caractère sauvage des Ten as. c'est le massacre de Nura qui eut lieu en 1851, Cette année-là, le lieutenant Barnard, membre de Ja troupe du capitaine Collinson, parti à la recherche de sir John Franklin, remonta le Yukon jusqu'à Nulato, pour s'assurer du bruit qui courait que des blancs avaient été apercus par les Koyukuks à l'intérivu: des terres. Barnard demanda une entrevue au chef Larion, et lui envoya un messager. Ce dignitaire qui, à ce moment-là, célébrait une fête à vingt-cinq milles de Nulalo, où ne comprit pas l'importance de la sommation, ou bien avait une idée trop élevée de sa dignité. Il s'offensa du message de l'oflicier, réunit un conseil de guerre, délibéra et en vint à l'action.

Le premier geste de Larion fut d'assassiner le messager et l'interprète russe, Puis il partit pour le village indigène qui contenait environ cent personnes, el les tua toutes à l'exception de quelques femmes et de quelques enfants. Il visita ensuite le poste russe qui n'était qu'à un demi-

Esquimau en kamleika à épreuve de l'eau,

Jeunes filles Esquimaux en costume d'été

mille de Nulato. Ils assassinèrent le commandant Deriabin, envabhirent les appartements où ils trouvèrent le lieutenant Barnard qui était en train de lire. Un shaman célèbre, ou sorcier, frappa l'Anglais au ventre d’un coup de poignard, et le blessa mortellement. Ce malheureux officier fut enterré à Nulato, à quelques mètres de l'estacade. Un monument très simple a été élevé à sa mémoire par un de ses camarades, officier du vaisseau de Sa Majesté l'Entreprise, auquel barnard appartenait. 11 fut vengé trois ans plus tard ; les Russes massacrèrent impitoyablement tous les indigènes du poste d’Andréafsky, un peu plus bas sur Yukon. Mais le souvenir de la fin tragique de l'officier anglais se conserve toujours à Nulato. La tombe de Barnard, marquée par un monument, porte une élégante inscription latine, due à la plume d'un jésuite américain, le P. Fanning.

Les années nt opéré de profondes modifications dans le caractère et les habitudes des Ten’as. Les relations fréquentes avec les blancs, marchands ou mineurs, — auxquelles il faut ajouter l'influence des missionnaires — les ont humanisés. Ils vivent encore de pêche et de chasse, et grâce à leur parfaite connaissance du Yukon, quelques-uns d’entre eux servent de pilotes sur les bateaux qui montent ou descendent ce fleuve puissant.

Les Thlinkets sont le troisième groupe des indigènes Alaskans. Ils habitent ies îles et la côte de l'Alaska du Sud-Est, et se divisent en douze familles, ou « khoans »,

chacune connue par son emblème, ou totem. Dès leur

première relation avec les blancs, ils se firent comme une race guerrière, perfide, avare (1), ingrate pour les services rendus, jalouse de ses privilèges, et maîtresse dans l’art de mystifier ses ennemis. Une insulte imaginaire fut souvent suffisante pour les mettre sur le pied de guerre ii: donnèrent aux Russes beaucoup de peine pendant toute ia période de l'occupation. Le capitaine Vancouver rappelle les détails de plusieurs rencontres avec eux pendant son exploration de l’Archipel ; et même depuis le transfert du territoire aux Etats-Unis, la force armée à eu plus d’une fois à les soumettre.

Des douze familles, les Hydahs, qui habitent l'Ile du Prince de Galles, sont de beaucoup les plus intéressants au point de vue ethnologique. Ils sont classés comme faisant partie des Thlinkets, quoique les Hydahs s’en défendent, et affirment leur supériorité sur les autres familles. Il y a quelque fondement à leur assertion. Ils paraissent ètre les débris d’une race de qualités supérieures, qui approchait de la civilisation quand les Russes abordèrent à leur plage au xvin° siècle. Ils possédaient des esclaves, et avaient une forme de gouvernement et une police bien définies. Ils construisaient des maisons, sculptaient le bois et la pierre, de manière si surprenante qne La Pérouse,

(1) L'archevèque Seghers dans une lettre qui date de 1886 donne un exemple de l'avarice de la famille des Chilcoot : « Non seulement ils nous demandaient treize dollars par cent livres pour porter nos vivres, mais ils nous faisaient payer pour nous guider, pour nor: passer ca he sur les rivières, pour veiller sur notre sûreté et celle de nes bagege-. i pais enfin ils exigeaient ce qu'ils appelaient «un présent » pour av£:: Hidèlement exécuté leurs conditions. »

DE TERRE-NEUVE A L’ALASKA 211 Cook et les autres voyageurs des temps anciens en restaient dans l’admiration. Vaucouver trouva les indigènes du sud-est occupant des villages organisés avec des rues étroites, beaucoup de maisons adossées au flanc des collines d’après la mode des habitants d'aujourd'hui de Kingisland, au détroit de Béring. Le contact avec les chasseurs de fourrures espagnols, russes et américains, apprit à ces indigènes la valeur des fourrures et du poisson, et leur fit faire des progrès dans le maniement des armes à feu.

Les Thlinkets — surtout la branche hydah — sont des Alaskans dont les villages sont visités chaque année par des milliers de touristes, et qui profitent de toute la notoriété que la littérature des revues peut leur donner. Les mythes attachés à leur origine, l'histoire de la descendance de leurs familles, l’une de l’ours, l’autre de la baleine, une troisième du corbeau, et ainsi de suite, et le système d’emblème qui en résulte, avec ses restrictions de clan, ont donné à ces indigènes une place spéciale parmi les peuplades aborigènes.

Le système d'emblème prit naissance avec les Hydahs, mais dans le cours du temps, il s’étendit aux autres familles du groupe thlinklet. C’est un code bien défini de moralité qui ne discréditerait pas les nations civilisées, On a beaucoup écrit sur ce système, et ses accessoires bien connus, les troncs d'arbres sculptés, ou poteaux d'emblèmes, mais tout cela peut se réduire à quelques lignes. J'ai appris beaucoup de détails sur ce sujet et dans quelques conversations que j'ai pu avoir avec le Rev. Hall Young, directeur des missions presbytériennes chez les Thlinkets, et avec

Frédéric Frobisé, premier directeur du musée de Sitka.

Il y avait trois classes de poteaux sculptés. Le premier était Le po!" historique, qui racontait l’histoire des évènements rema. : bles dans la carrière d’un chef ou d’un autre guerrier. Le second était le poteau de mort, qui rappelait le fait de la mort des membres de la famille et la facon dont elle était survenue. Le troisième était l'emblème ou le poteau de l'arbre généalogique, le plus important des trois, qui indiquait la ligne de généalogie de la famille de la mère. Si bien qu’un adepte pouvait dire, simplement en regardant le poteau de l'emblème, à quelle famille le possesseur appartenait. Les enfants étaient toujours connus par l'emblème de la mère.

Les combinaisons de chifires, d'oiseaux et d’autres créatures vivantes, gravées sur les poteaux encore debout mais défigurées au point d’être méconnaissables, ne sont plus intelligibles. Pour la plupart, quand ils étaient en vogue, ils n’étaieat compris que des personnes intéressées; et quelquefois pas mème de celles qui les tailiaient, m'a-ton dit. Mais ces monuments ‘élevés étaient jadis l’objet de la fierté et de la vénération des Thlinkets; même aujourd'hui ils sont regardés comme une des formes les plus curieuses de l’art héraldique dans le monde. On avait le culte des ancètres chez les Thlinkets ; l’indigène qui avait du sang bleu dans les veines voulait le faire savoir exactement comme nos modernes aristocrates — et il faisait d'immenses sacrifices pour s'assurer un monument. La possession d'un poteau d'emblème coûtait plus d’une peau de loutre ; de fait, c'était un luxe que les riches seuls pou-

vaient s’accorder. Tant que le système fut à la mode, la sculpture fut un métier lucratif parmi les Hydahs. Possesseur de tous les instincts d’un joueur de tambour moderne, les sculpteurs indigènes allaient de village en village, sollicitant du travail, et se l’assurant par leur appel au sentiment de la fierté chez leurs clients. Il est très possible qu'ils se soient avancés jusqu'aux Iles Sandwich ; car il y avait de vrais poteaux d’emblèmes dans cette ile à la fin du xvin siècle. Vancouver déclare que la résidence de Tamaahmaah, roi de Hawaïi,; était décorée d’un grand nombre de statues ou idoles, grossièrement sculptées dans de grands troncs d'arbre, pour représenter la forme humaine.

Les empiètements des méthodes modernes, cependant, et les rapports avec les races blanches, ont fait oublier aux Thlinkets plus ou moins le passé. L'un des résultats de l'influence des missionnaires parmi eux est que Le système d'emblème tend à disparaitre, et que même l'emblème de famille tombe en désuétude. Le docteur Young m'a appris que le système était cause de beaucoup d'injustices et de vexations dans les tribus, grâce à l’inégale et injuste distribution de la propriété. A la mort d’une mère, ses parents s'emparérent des biens de famille, et ainsi, très souvent, laissent ses enfants dans l’indigence.

Il y à encore beaucoup de vieux poteaux dans quelquesuns des villages de l'Alaska du sud-est ; mais ce sont de simples restes de la gloire aborigène, et de beaux points

de vue pour les instantanés des Kodaks.

Par l'importance et le nombre, les Esquimaux, ou In-

nuit, forment l’un des principaux groupes. Ils peuvent être quinze ou vingt mille, disséminés le long de la côte de l'Alaska, et formant une bordure au nord, à l’ouest et au sud des Ten'as. Comme celle des Aléoutiens et des Thlinkets, l'origine des Esquimaux est enveloppée d’un mystère qui, il faut l’espérer, s’éclaircira quelque jour. « Leur origine asiatique ou américaine a été discutée par les ethnologistes, mais le seul résultat appréciable de la discussion, nous dit Petroff, a été la confirmation de l’opinion générale qu’ils sont d’origine américaine. » Cet auteur insinue que les Esquimaux, après avoir atteint l'océan glacial et avoir quitté leurs habitations primitives à l’intérieur du continent américain, se répandirent le long de l’Arctique à l’est vers le Groenland, puis à l’ouest et au sud, en suivant la côte de Bering. Les Esquimaux d’Alaska sont de la même famille que ceux du Groenland. Un ancien membre de l'expédition Peary, maintenant agent missionnaire au cap Prince de Galles, vint à Nome pendant que j'y étais, et nous dit dans une conférence que, parce qu’il connaissait la langue des Groenlandais, il pouvait comprendre quelques mots des indigènes qui habitaient la côte de Bering.

Les Esquimaux de l'Alaska sont divisés en dix-huit familles, division basée, comme dans les trois autres groupes, sur les différences de localité et de linguistique. Le mode de vie de toutes ces familles est sensiblement le même. L'organisation de leurs tribus est bien simple. Ils n'ont pas de chefs, mais il y a toujours quelqu'un en chaque village qui, pour une raison ou pour une autre, domine le reste et est le porte-parole reconnu.

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Avant l'arrivée des mineurs à Nome, en 1898, la vie des Esquimaux de la cote de Bering, était simple et laborieuse ; ils passaient leur temps à chercher les moyens d'existence, et à faire la guerre aux fourrures, au poisson et aux plumes, Mais dans les dernières années ceux qui ont leur établissement près des camps de mineurs, ont pris goût au thé, au lait, au beurre, aux légumes, et en général à toutes les marchandises de conserves qu'on peut facilement se procurer chez les épiciers. Les Esquimaux commencent à compter sur ces ressources pour leur subsistance, circonstance qui ne fait pas bien augurer de leur avenir ; car l'acquisition facile de nourriture les rendra inévitablement indolents et sans ingéniosité. Un Esquimau me dit un jour en bon anglais, qu'il était beaucoup plus facile d'ouvrir une boîte de conserve de bœuf de Chicago, que de réparcr ses filets et d'aller à la pêche.

Dans les établissements intérieurs de la péninsule Seward, les indigènes vivent encore de pêche et de chasse ; et c'était toujours pour moi un spectacle intéressant, pendant mon séjour à Council, de voir une vinglaine d'Esquimaux descendant le Neukluk à destination des banquises de Bering. En ces expéditions, les uns voyagent en kaiaks, les autres en oomiaks. Le kaiak est un petit bateau de peau, de forme gracieuse, et si léger qu'un homme peut facilement le porter sur son épaule. Il a environ quinze pieds de long et est solidement construit de petits supports de bois retenus par des lanières de morse. Toute la charpente est alors recouverte de peau de phoque, excepté une ouverture ovale, au milieu, assez grande pour permettre

à un naturel de s'asseoir au fond. L’indigène et son kaïak ne font qu'un; ils se complètent mutuellement. Par un temps de pluie, ou quand la houle est forte, l'Esquimau se revêt de sa « kamleika » vêtement à l'épreuve de l'eau, fait avec des entrailles de phoque. Quand il entre dans son kaiak, et ajuste Je bord inférieur du vêtement à l'ouverture, il ne craint plus ni l'humidité, ni l'eau, et peu lui importe si les vagues clapottent autour de lui. Assis confortablement comme nous venons de le dire, armé de son aviron à double lame, il part à la chasse du walrus et du phoque.

Ces animaux sont deux présents précieux offerts par la nature à l'Esquimau, et il en fait le plus magnifique usage. La peau du morse lui fournit une couverture pour son bateau ; l'ivoire du morse, une matière pour ses lances et ses curiosités. Avec la peau de phoque, il fabrique ses mukluks, ou chaussures, pendant que la chair et l'huile de phoque sont sa nourriture favorite. Aucun morceau ne tentera un Esquimau avant d’avoir été trempé dans l'huile de phoque. Ce seul fait explique la distance respectable qui le sépare des blancs dont l’odorat est développé de tout autre manière.

Depuis vingt-cinq ans l'usage des armes à feu est général parmi les Esquimaux de la cote de Béring ; cependant je n'ai jamais vu un kaiak qui n'ait pas su lance en os toute prête au service. À Golovin Bay, j'ai observé un jeune indigène dans son petit bateau, attendant des heures entières qu'un phoque vint lui montrer le bout de son nez. C'était tout ce qu’il demandait ; et si Charles Iklivk n’ob-

Lint pas sa proie ce jour-là, ce fut coraplètement la faute du phoque, car les naturels se servent de leur arme avec une extrême habileté.

Les oomiaks sont de grands bateaux découverts, fait de peaux de morse, aussi longs et aussi larges que les anciens bateaux du nord, ou bonnes, des hommes de chantiers canadiens. J'eus l’occasion d'examiner de près des douzaines d'oomiaks, à Nome et à Kotzebue Sound. On n’y voit pas un clou, pas un morceau de fer. Ils sont remplacés avantageusement par des chevilles de bois, des coins d'os, des nerfs et des lanières de morse. Ces bateaux recouverts de peau sont très solides, et résistent superbement aux vagues. J'ai pu apprécier leur valeur sur le Suidie, qui fait la traversée du détroit de Bering. Le capitaine Richmers, qui est un ami des indigènes, surprit un oomiak rempli d'Esquimaux en plein océan Arctique. Il offrit de les transporter à Port Clarence, offre qui fut acceptée volontiers. L'oomiak glissa légèrement derrière le navire, et hommes, femmes, enfants, grimpèrent sur le pont avec une agilité de singes. Les matelots attachèrent alorsun câble au grand bateau de peau, et le hissèrent à bord : il résista à l'effort comme s’il eut été en fer.

Les Esquimaux qui habitent la côte de Bering et les bords de rivière de la Péninsule Seward, changent souvent de quartiers pendant l'été. Ils s'occupent de prendre et de faire sécher le pois son qu'ils entassent dans des caches au bout de poteaux. Pendant cette saison très courte ils vivent sous la tente, font cuire leur nourriture

sur de petits fourneaux de fonte que leur vendent les

mineurs. En hiver ils se retirent dans leurs igloos, chambres chaudes enfouies à demi sous le sol, et dont la porte est si basse qu'il faut s'y glisser à quatre pattes pour entrer. Le long de la côte, les igloos sont construits en bois flottant, et durent des années; il y en à qui servent aujourd’hui de roud-houses aux blancs. J'ai eu le privilège peu enviable de passer deux jours et deux nuits dans l’une d'elles, pendant un blizzard, à Topluk, à mon premier voyage d'hiver à Council.

Dans les établissements plus considérable, outre les igloos qui sont les maisons particulières, il y a toujours un grand bâtiment sous terre, appelé kasim sorte d'hôtel de ville d'Esquimaux, où les hommes travaillent pendant le jour à faire des mukluks et des parkehs, à sculpter des curiosités en ivoire ou à tisser des paniers, et où toute la communauté passe les longues soirées d'hiver à chanter et à danser.

Les Esquimaux de Nome et des camps voisins, appartiennent à la branche Mahlamute du groupe, la plus avancée à l’ouest de toutes les tribus Américaines. Un simple regard sur ces indigènes suffit pour confondre toutes ces histoires absurdes de livres classiques, qui vous parlent d'Esquimaux rabougris. Ce sont au contraire des hommes d'un extérieur remarquable; bien peu ont moins de cinq pieds et demi, et quelques-uns dépassent six pieds. Les femmes sont grandes aussi, mais l'habitude qu’elles ont de porter leurs enfants sur le dos leur donne une tournure qui n’est pas gracieuse.

Le nombre des indigènes autour de Nome s’augmente

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chaque été par l’arrivée des habitants des rochers de King-Island, et des iadigènes des Iles Diomèdes, en face la côte de Sibérie. Le premier soin de ces étrangers quand ils abordent, est de retirer leur oomiak à l'abri de la houle: ils les penchent sur un côté et les soutiennent avec les pelles. Cette manœuvre leur fournit un refuge assuré contre la pluie et les vents de la côte. Puis ils dressent leurs tentes, et se mettent immédiatement à sculpter l’ivoire. Les enfants, toujours nombreux, vont faire des gateaux dans le sable, et jouer avec leurs poupées habillées de fourrures, oubliant complètement les hommes et les choses, jusqu'à l'apparition d'un kodak quelconque. A la vue d’un « Eastman » ils fuient comme des poulets devant un oiseau de proie.

Quand ils ne sont pas à travailler dans leurs hütes sur la plage, les Mahlamutes et leurs hôtes, en habits malpropres et tête-nus, se proménent par groupes de quatre ou cinq, regardant les vitrines de magasins et mâchant de la gomme. Les costumes de ces élrarigers étonnent celui qui les voit pour la premiére fois. Hommes et femmes s'habillent de la même manière, les femmes cependant sont un peu plus coquettes dans l’ornementation de leur parkeh. 11 ne faut pas longtemps aux blanes pour s’habituer aux curiosités de icurs costumes : mais le premier jour qu’on passe à Nome, c'est une nouveauté de voir des femmes se promener dans les rues avec les falbalas de Bryan O’Lynn. Les hommes se rasent le sommet de la tête, et ne laissent qu'une cou-

ronne de cheveux autour du crâne. Est-ce pour être à

l'aise, où pour un auire motif, je ne puis le dire? HIS ont toujours avec eux des curiosités en ivoire de toute sorte; cest le résullat de leur travail, Quelques objets sont bien grossièrement sculptés, mais d'autres révelent un dessin ét une exécution vraiment artistiques,

est étrange que ces artistes primitifs, qui certainement mont jamais recu de lecons, puissent si bien observer les lois de la perspective, du raccourei et de ombres, Un indigéne de Nome, Happy Jack, dessine sur des dents d'ivoire des portraits vraiment nature: et — qualité rare chez un artiste, — if a Finstinel commercial développé à un rare degré. Quand cet Esquimau vous demande cent dollars pour un de ses produit, il les veut réellement: et quand une fois il a fixé le prix qui nest pas Loujours élevé, il est inutile d'essayer de le ramener à des sentiments plus raisonnables. Ilest très honnèle, et fait Lout ce qu'il promet, mais il veut être bien pavé. Malheureusement, les Esquimaux ont si tristement fait l'expérience de la malhonnèteté des blanes que leur candeur d'autrefois à disparu pour toujours. Hs sont Maintenant loujours sur le qui-vive, et on peut à peine les en blämer. Un touriste américain acheta à Nome une table à calculer en ivoire, taillée tout d'une piece dans une dent de walrus, et merveilleusement seulplée, Le prix étail de vingt dollars, et les conditions argent comptant? — une belle pièce d'or brillante. Quand le vendeur voulut acheter des provisions un peu plus lard dans la journée, il apprit qu'il n'avait recu

qu'un morceau de cuivre poli Un autre blanc acheta

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