CHAPITRE XIV
La Religion en Alaska.
Le travail des Missionnaires et ses résultats.
Avant l’arrivée des Russes, aucune forme de Christianisme n'avait pénétré dans ces régions désolées du nord. Le shamanisme, ou sorcellerie, avec toutes ses abominations, avait jeté son ombre épaisse sur les Esquimaux, et autant qu’on peut le savoir, également sur les trois autres tribus. Les indigènes ont une ferme croyance dans l'existence des bons et des mauvais esprits, et ils pratiquent des incantations pour se rendre propices les uns el écarter l'influence des autres. Cependant, la religion de l'Esquimau indigène, est une religion de crainte plutôt que d'amour. Sentant qu'il n’a pas de raison de redouter les bons esprits, puisqu'ils son bons, toute son attention vise à s’attirer la faveur des mauvais. Un exemple de leurs méthodes de guérison suffira, Après avoir chanté et dansé autour d’un malade Esquimou, un shaman applique les lèvres sur la partie du corps du malade où il souffre le plus; puis, il rejette de sa bouche une épine, une punaise, un caillou, qu’il y tenait à dessein, et persuade au malade que c'était la cause de son indisposition.
1 L'influence de ces émissaires de Saian est encore pré- * / pondérante chez les populations indigènes, le long de la côte de Bering. Quand les Sœurs de la Providence meu- ‘ blèrent leur hôpital de Nome, elles établirent une salle à part dans un bâtiment adjacent, exclusivement pour les Esquimaux. Cette précaution était nécessaire, car aucun blanc ne voudrait vivre dans la même chambre qu'un Esquimau, et respirer l’odeur d'huile de phoque qui s’exhale de son corps. Peu après l'ouverture de l’établissement, la salle était remplie d’indigènes, dont plusieurs atteints de pneumonie, et l’un en particulier en danger de mort. La surprise des Sœurs fut grande, quand, en pénétrant dans la salle, elles la trouvèrent vide. Elles apprirent plus tard qu’un shaman était entré durant la nuit, et avait menacé les malades de la vengeance des mauvais esprits, s'ils ne quittaient pas la place; ils obéirent aussitôt. Cependant, les relations des indigènes avec les blancs, et le complet mépris que les mineurs témoignent au shaman, rendent beaucoup d'Esquimaux sesptiques à leur endroit.
Parmi les Mahlamutes de la Péninsule Seward, j'ai / constaté très peu d'effets du shamanisme, mais je sais | que ces sorciers donnent aux enfants, des charmes en / ivoire ou en morceaux de peau, curieusement travaillés, et qui se portent autour du cou. J’ai vu à une vitrine de Nome, le fond de commerce d’un shaman professionnel, qui avait abandonné son métier après sa conversion à une secte protestante. C'était un mélange de toute sorte qui était au service de cet instrument de ténèbres pour
pratiquer sa sorcellerie : des ailes d'oiseaux, des masques, des laniéres de waleurs, des bibelots en ivoire et en 08,
Les Esquimaux craignent la mort d’une maniére élonnante ; ils ont peur du cadavre d’un homme, Quand il n'y à pas espoir de guérison, les parents et les amis abandonnent un malade, ou ils le veillent stupidement, jusqu'à ce que la mort vienne soulager la misère du patient ; puis, ils quittent l’igloo et n’y retournent plés, laissant à d'autres mains le soin du cadavre jusqu'à ce qu'il soit reconduit à sa dernière demeure.
Une scéne pathétique se passa, devant moi, sur la côte de Kotzebue-Sound. Un Esquimau se mourait de pneumonie à Keewalik; je le trouvai étendu sur une peau d'ours dans son igloo, et brûlé par la fiévre, Sa femme et quatre enfants étaient assis à côté de lui, silencieux, immobiles, incapables de lui porter secours, Je lui administrai de la quinine en secret, car les mineurs m'avaient prévenu de ne pas lui donner de médecine en présence des parents, parce qu'ils ne manqueraient pas de m'attribuer sa mort et je m'attirerais quantité de désagréments avec eux. Cependant, l’indigène mourut quelques heures plus tard, et la famille abandonna l'igloo, laissant tout derrière elle. Le malheur de ces petits enfants, qui paraissaient comprendre tout ce q"''is avaient perdu, fut un des plus tristes spectacles dont j'aie jamais élé témoin. De grosses larmes roulaient le long de leurs joues, etils sanglotaient comme si leur petit cœur allait se briser, Même les chasseurs d’or endurcis, qui se trou-
vaient là étaient touchés, et chez quelques-uns, on voyait quelque chose d’humide qui roulait sous leurs paupières.
Les mineurs construisirent un cercueil grossier avec des planches et de la toile. Quand le moment arriva de porter le corps à sa dernière demeure, les porteurs, appartenant à quatre nations différentes — un Portugais, un Danois, un Italien, et un Autrichien — s'avancèrent pour remplir la mission, nous donnant ainsi un exemple de ce sentiment de la Nature qui voit des frères dans toute l'humanité. La bière fut élevée sur quatre poteaux, à six pieds au-dessus du sol, puis, le couteau de chasse du mort et son fusil iurent suspendus le long. Mais, — chose triste à dire pour les blancs, — les amis de l'Esquimau brisèrent la détente du fusil avant de le suspendre au poteau : ils savaient par expérience que l’arme serait volée par les blancs, si elle avait quelque valeur.
La première tentative sérieuse pour christianiser les tribus Alaskanes se fit en 1794, lorsque la Compagnie de Fourrures Russo-Américaine introduisit formellement l'Eglise Orthodoxe. Shelikof, l'organisateur, avait fait les démarches préliminaires à Kadiak, quelques années auparavant. En 1787, il avait demandé aux Synode Russe d'envoyer des missionnaires pour convertir les Aléoutiens, promettant que sa compagnie ferait les frais du du transport et de l'entretien des envoyés. Par un ukase spécial, daté de juin 1793, l'impératrice Catherine Il, ordonna au Métropolite de Moscou, de choisir les meilleurs éléments pour une telle mission, et, l'automne suivant, l’Archimandrite Ivassof, avec sept
membres du clergé Russe et deux laïques, quitta Saint- Fétersbourg pour Okhotsk, d’où ils firent voile pour Kadiak. Cette grande île était alors le quartier général de la Compagnie : c'est de là que les moines se répandirent dans les difiérentes directions, sous la protection des chasseurs de fourrures.
L'archimandrite Makar, se rendit à Unalaska, et se mit à baptiser tous les naturels qu'il rencontra. Un autre, Juvenal, remplit les mêmes fonctions près des indigènes de l'île de Kadiak et le long de Cooks’ Inlet. Ce moine fut massacré, deux ans plus tard, pour avoir essayé d’abolir la polygamie. C'était un homme d'énergie, à ce qu'il semble, qui fit plus pour répandre les doctrines Russes, que tous ses compagnons. Les autres membres de la mission étaient moins actifs, et bornérent leurs travaux au voisinage de Kadiak. En 1797, l’Archimandrite Ivassof recut l’ordre de revenir à Irkoutsk pour être promu à l’épiscopat. En rentrant en Alaska, il périt sur mer avec deux de ses prêtres. Cette catastrophe retarda la christianisation des Aléoutiens ; et l’œuvre resta en suspens jusqu’à l’arrivée de Baranof, qui demanda un prêtre pour Sitka. En 1816, le moine Sobolof arriva dans l'Alaska du Sud-Est ; ce fut, selon toute apparence, le premier missionnaire Russo-Grec, qui travailla chez les Thlinkets.
Au renouvéllement de la charte de la Compagnie, on insista sur la clause relative aux missions. En 1823, Venimianof, le membre le plus distingué du clergé russe en Alaska entra en scène. Il fut l'instrument qui servit à répandre le christianisation sur une vaste étendue de
pays : il visita non seulement les iles Aléoutiennes, mais toute la côte du continent, depuis Bristol Bay jusqu’au delta de Kuskokwim.
Venimianof était un homme d’un talent extraordinaire. Il apprit les langues aléoutiénnes et Thlinket, traduisit les passages du Nouveau Testament, cumposa un catéchisme et un livre d’hymnes ; puis, comme nous l'avons dit au chapitre précédent, commença des recherches sérieuses sur les traditions, les croyances et les superstitions des indigènes du groupe Aléoutien. Quand l'Alaska fut détaché du siège épiscopal de Irkoutsk, Venimianof devint évêque de Sitka, sous le nom d'Innocent. Là, il se consacra, avec le plus grand zèle, à la conversion des Thlinkets. Il établit un séminaire pour la formation des indigènes et des demi-sangs au sacerdoce russe, institution qui fut maintenu pendant beaucoup d'années. Venimianof fut ensuite rappelé en Russie, et mourut à Moscou, où il était Primat de l’église orthodoxe (1).
Après un siècle de labeur et des dépenses folles, l'Eglise russe n'avait, selon toute apparence, fait que peu d'impression sur les indigènes de l'Alaska. En 1860, le saint Synode, la plus haute autorité ecclésiastique de l'empire, estimait le nombre des chrétiens à onze mille.
(1) On peut bien rappeler ici que l'Eglise russe est un rejeton de l'Eglise grecque (schismatique) qui se sépara la première de l'unité catholique au ix° siècle ; et qui, après bien des tentatives de nouvelle union qui n’eurent qu'un succès temporaire, renonça définitivement à reconnaitre le Pape comme chef suprême au xv' siècle. L'Eglise catholique les regarde toutes les deux, la mère et la fille, comine hérétiques et schismatiques, mais admet la validité de leurs ordres et de leurs sacrements.
ACT æe— ©
C'est un chiffre notablement exagéré. Mais, malgré tout, l'Eglise russe eut des jours glorieux en Alaska, el il fut un temps, où son action militaire et son action religieuse combinées, s'exercérent avec une splendeur presque impériale. 11 y a vingt ans à peine, un fonctionnaire des Etats-Unis décrivait ainsi la cathédrale russe de Sitka : « Elle a presque la forme d'une croix, et est encore bien conservée. L'intérieur montre des preuves de richesse et de goût, On voit sur les murs des peintures rares et non sans valeur. Une belle représentation de la Madone m'a frappé particulièrement. Les décors de l'autel sont riches et les sculptures appréciables. On y trouve des ornements en argent qui ont de la valeur, et le service de l'église est luxueux. Les vêtements sacerdotaux sont d'une étofte épaisse du plus beau lissu el brochés en or, avec goût. Quand Sitka était à l'apogée de sa gloire, le sanctuaire de la cathédrale élail garni d'officiers de l’armée et de la marine, et de quelques membres de la haute aristocratie de la Russie, mais, maintenant, la tristesse générale envahit l'église comme la ville entière. »
Peu après l'achat de la colonie par les Etats-Unis, Île siège épiscopal fut transféré de Sitka à San Francisco, etc'en fut fait des jours heureux de l'Eglise russe en Alaska. Il y a encore quelques prêtres russes qui missionnent ici et là, sur la côte du Pacifique Nord, sur la mer de Bering, et sur le fleuve Yukon, mais leur influence est peu appréciable, excepté dans ces petites missions
où l’on conserve des écoles. Le gouvernement impérial,
Ma-t-on dit, alloue quatre-vingts mille dollars par an, pour l'entretien du clergé en Alaska et le maintien des écoles russes, Ce dernier n'est pas sans contrarier les Américoins qui regrellent les efforts des Russes pour cmpécher les indigénes d'apprendre une autre Janguc que la leur, [nest pas difficile de comprendre pourquoi les lusses agissent ainsi; c'est que la langue russe est cause de l'attachement que les indigènes Lémoignent encore à la religion de leurs ancôtres,
Plusieurs sectes protestantes, en particulier les Moraviens, les Presbylériens, les Evangéliques suédois, les Congrégalionalistes et les Episcopaliens, sont établies en différentes parties de Alaska. Ce sont les Presbytériens qui semblent % avoir le plus de succès : ils arriverent en IN7S. Le premier gouverneur de F'AMlaska. Jean B. Brad, fut longtemps missionnaire presbylérien. Sheldon Jaekson, autre missionnaire presbylérien, est le directeur de l'éducation sur tout le territoire,
L'Eglise Catholique romaine s'est introduite tout tranquillement en IN72. Francois Mercier, agent principal de la Compagnie commerciale d'Alaska, S'alarma des menaces constantes des indigènes qui habitaient le long du Yukon et du Tanana. et il SsUgLéra à sa compagnie l'idée de faire des démarches, pour introduire les mis- Sionnaires eatholiques. Le succès de l'Eglise dans les autres pays, l'influence civilisatrice qu'elle exerce sur Libus sauvages, furent les motifs qui le déterminerent : il invita les Pères Oblats à se mettre au travail. A
l'automne IS71, Mgr Clut, du district Athabasca-Mac-
kensie, traversa les montagnes, avec deux compagnons, le Pere Lecorre el un interprète indien, nommé Silvain: ils passerent l'hiver au foit Yukon. Au printemps sui vant, ils descendirent li riviere jusqu'à Neulukovit, où ils rencontrerent un grand nombre d'indigéenes des districts de Tanana et de Kovukuk. Puis, ils continuérent à descendre le Yukon, instruisant les Tinnehs et les Esqui-
maux, el baplisant leurs enfants. Malgré Fopposition
montrée par les Shamansel les indigènes russes, Les Oblats considérerent avenir sous des couleurs si brillantes, qu'ils élablirent des stations sur le Yukon.
Aprés une année d'exploration, Mgr Clut retourna dans sa mission, laissant le Pere Lecorre en résidence à Saint-Michel, à l'embouchure du fleuve. Le missionnaire Y resta jusqu'en IS74, où il apprit que la juridiction spiri- Luelle du territoire Alaskan était contice à Févèque de Vie- Loria, Ce prélal était le saint évéque Seglhers, qui devait mourir ae maniere tragique.
En juillet IN77, Mgr Seghers, avec un compagnon, le Pere Mandart, fit un premier voyage à Saint-Michel, puis, Savanca jusqu'à Nulalo, où il se détermina à faire un séjour prolongé, Pendantle long hiver 1N77-78, Févéque
remonta el descendit le Yukon, et visita la plupart des
villages indigenes. Hit trois expéditions dans le Koyukuk, qui lui valurent des privations de loutes sortes. En quittant Nulalo pour Victoria, il promit aux Ten'as
de retourner l'année suivante, et d'établir des missions
Cest à ce moment qu'iffut nomme au siege de Portland.
circonstance qui Fempécha de tenir sa promesse.