‹ A travers l'Amérique de Terre-Neuve à l'Alaska [microforme]Chapitre 7 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Domination russe en Alaska.

L'histoire des explorations moscovites au nord-ouest de l'Amérique remonte à peine au-delà du premier voyage de Vitus Bering en 1733. C’est à cette époque que nous commençâmes à avoir une connaissar.ce définie du nord de l'océan Pacifique et des eaux qui le relient à l'océan Arctique. On ne connaît aucune expédition commerciale qui s’y soit aventurée avant 1743 ; mais, à partir de cette époque, pendant cent vingt-cinq ans environ, les marchands russes et les aventuriers firent la chasse el le commerce, le long de la côte de l'Alaska ainsi que des iles Aléoutiennes et Kuriles. Les commerçants vinrent par milliers du port sibérien d’Okhotsk, et des villages de la péninsule du Kamchatka. Si l’on pouvait concevoir quelque doute sur la nationalité de ces pionniers de l'Alaska, il n’y aurait qu’à rappeler des noms comme Nevodchikot, Trapiznikof, Nikiforof, Bashmakof, et une

douzaine d’autres, aussi harmonieux, que je relève dans le travail de Petrofi.

En 1762, un marchand du nom d’André Tolstykh, après un séjour de trois ans en ces régions, vanta leur

importance commerciale dans un rapport à Catherine IF. Sa démarche eut les résultats les plus heureux. L'Impéatrice lui donna des lettres de noblesse en Sibérie, et intima l'ordre au gouverneur Chicherin et à ses deux lieutenants, Krenitzin et Lavashoîf, d'explorer le nouveau pays et d'en décrire les ressources. Ces fonctionnaires s'embarquérent en 176$, sur les rives du Kamchatka, sur des vaisseaux du gouvernement et remplirent sérieusement leur mission, Mais l'hostilité des indigènes rendit toute tentative inutile. Cette hostilité provenait des procédés de quelques explorateurs, qui, les années précédentes, avaient parcouru ee territoire, et avaient souillé leur commerce d'ivoire et de fourrure par des exactions et des boucheries. Les aventuriers avaient poussé si loin l’indéficatesse, qu'ils avaient contraint les indigènes de recourir à la peine du talion. Juste six ans auparavant, en 1762, les Aléoutiens massacrèrent cent cinquante Russes dans l'ile d'Unalaska, n'épargnant que quatre membres d'une expédition tout entière. Après cela il n’est pas surprenant que la tentative de Chicherin restàt sans succès,

Il fallut attendre l’année 1780 pour voir reprendre le commerce russe dans la mer de Bering. Ce résultat fut dû aux eflorts de deux habiles commerçants, Grigor Shelikof et Ivan Golikof. Ils escomptèrent la disparition de la population indigène à bref délai, si une réforme fondamentale ne venait pas changer les procédés du commerce en ces régions. Ils formèrent donc une compagnie, ayant pour but « de naviguer dans le pays de l’Aliaska, connue sous le nom d'Amérique, dans les îles connues

Le Sphinx d'Ophir.

Un mineur d'Ophir Creek.

Le camp de mineurs de Council sur la Neukluk.

Chinik, à Golovin Bay.

ou inconnues qui l’avoisinent, d’y exercer le commerce des fourrures et d'y établir des relations amicales avec les indigènes. »

Au mois d'août 1783, trois vaisseaux partirent d'Okhotsk, sous les ordres de Shelikof. Ils visitérent Kadiak, grande île située au nord du Pacifique qu'ils résolurent de coloniser. Elle était extrèmement peuplée d'indigènes : Shelikoî donne le nombre de quatre mille, mais Petroff le trouve exagéré. Ces indigènes étaient encore évidemment sous l'impression des cruautés exercées au cours des expéditions précédentes, car ils donnèrent à Shelikof l’ordre péremptoire de quitter l'ile ; quelques jours plus tard l’ordre était suivi d’une attaque furieuse contre les Russes. Ils furent repoussés après un grand massacre de part et d'autre : et Shelikof compléta sa victoire en refoulant les indigènes dans les précipices aboutissant à la mer, après avoir gardé vingt de leurs enfants comme otages. Ces mesures sévères les intimidèrent suffisamment, et donnèrent aux Russes la suprématie qu'ils convoitaient.

Shelikof organisa sa colonie dans l'ile de Kadiak, et commença une exploration systématique des autres îles voisines, ainsi que du continent qui entoure la Baie de Cook et le Détroit du Prince William, — noms qui rappellent le passage du capitaine Cook dans ces eaux en 1778. Ce vieux marin sans peur laissa sur la nomenclature du nord du Pacifique et sur la Mer de Bering une empreinte anglaise qui subsiste encore aujourd’hui. Des

vaisseaux de l'Espagne et de la France avaient visité ces

mêmes côtes, quelques années auparavant, et s’en étaient emparé successivement « par droit de découverte » ; mais Shelikof effaça tranquillement toutes ces marques de souveraineté étrangère à mesure qu’il les découvrit, et leur substitua la marque russe, prenant soin en même temps de raviver devant les indigènes le prestige et le pouvoir merveilieux de l’impératrice Catherine.

Après trois ans d'absence, il retourna en Russie, pour obtenir du gouvernement la sanction de tout ce qu’il avait fait, et les fonds nécessaires à l'extension de l’entreprise. Il déploya devant les hauts fonctionnaires de Saint-Pétersbourg une carte des pays nouvellement découverts, et démontra hardiment que l’Empire Russe venait de gagner cinquante mille sujets prêts à embrasser la religion chrétienne : il y avait là une série de pieuses exagérations en vue de favoriser son commerce.

En se rendant à Saint-Pétersbourg, Shelikof avait intéressé à son entreprise Jacobi, le nouveau gouverneur de Sibérie, qui plaida sa cause auprès de l’Impératrice. Il demanda pour la nouvelle compagnie des droits exclusifs d'exploitation, et une prime de deux cent mille roubles sur le Trésor. L'Impératrice qui avait à cœur le bien de l'Etat l’accorda sur-le-champ : outre les distinctions personnelles qu’elle concéda au chef de l'expédition, elle le chargea de médailles et de présents pour les chefs des tribus alaskaines. Jacobi, pour sa part, donna des croix de bois et des plaques de cuivre, marquées aux armes impériales, pour être dressées çà et là comme un signe de la souveraineté russe.

Fortifié par la faveur de la cour et l’appoint du trésor public, Shelikof recommença ses entreprises avec une vigueur nouvelle ; en très peu de temps presque tous ses rivaux, — établissements de commerce de prospérité moyenne, — furent écrasés. La fortune favorisa cet aventurier, bien que Pétroff nous raconte qu'il n'avait pas encore gagné la sympathie des indigènes. Une preuve de leur mauvais vouloir — ou plutôt de leur inclination au pillage — c’est qu’il fut impossible d'élever les plaques de cuivre et les croix dans n'importe quelle situation en vue. Aussitôt que les Russes avaient tourné les talons, les Thlinkets saisissaient tous les fragments de métaux dont ils pouvaient s'emparer et les emportaient.

A cette époque, le commerce par terre entre la Russie et la Chine, jadis si prospère, était presque entièrement tombé, grâce à la facilité avec laquelle les vaisseaux anglais et hollandais déversaient les produits de leur pays sur le Céleste Empire. Shelikof conçut le dessein de relever ce commerce avec la Russie par mer : il y mit d'autant plus d'empressement que Gerassim Pribilof venait de découvrir, par hasard, en 1786, le rendez-vous d'été du phoque à fourrure précieuse, dans ces îles de la Mer de Bering qui portent encore aujourd’hui le nom de Pribilof. Les Chinois plus que tous les autres peuples ont en haute estime les peaux de phoques; et la nouvelle qui annonçait la réunion annuelle de centaines de mille de ces animaux en deux petites îles de la mer voisine, devait être bien accueillie. Le commerce ave: la Chine était maintenant assuré de reprendre, et destiné à une grande prospérité.

Il y avait encore dans la région plusieurs chasseurs par-

ticuliers ; mais une seule maison rivale sérieuse, la Com-

pagnie Lebedev-Lastochkin, osa tenir tête à Shelikof. On vit s'élever des établissements rivaux sur les îles et le continent le long de la Baie de Cook ; il s'v passa des scènes sanglantes, semblables à celles dont fut témoin le Canada, quelques années plus tard, entre la Compagnie de la Baie d'Hudson et la Compagnie des Fou:i:ures du Nord-Ouest. Un moment, les brigandages des deux côtés prirent les proportions d’une guerre.

Cette rivalité entre Russes eut un efïet pernicieux sur les indigènes ; mais ce qui fut beaucoup plus grave pour Shelikof, ce fut la réduction des dividendes. Avec tout le savoir faire d’un accapareur moderne, il se mit tranquillement à acheter les actions de la compagnie rivale, et chercha autour de lui un chef au bras fort et à la tête plus forte encore pour porter l'attaque dans l'Amérique Russe. Finalement il choisit Alexandre Baranof, négociant sibérien qui avait fait preuve d'une énergie extraordinaire dans la direction de ses affaires. Un contrat fut signé entre eux, au mois d'août 1790 ; et Baranof, qui devait fin:r par établir l'empire russe en Amérique, partit pour son nouveau champ d'action.

Baranofî était petit de taille mais possédait une grande puissance d'endurance et une ambition sans limite. Il eut l’occasion de montrer sa force musculaire, peu après son arrivée à Kadiak, en étranglant un pauvre Russe qui avait eu le malheur de lui déplaire. Dans les premières années de son séjour en Sibérie, il avait fait preuve d’une grande

pénétration d'intelligence et d’une grande fermeté de caractère : il montra les mêmes talents peu après son arrivée en Alaska. Le point de l’île Kadiak, que Shelikof avait choisi, se prêtait peu au développement des opérations que Baranof avait en vue; et sans plus attendre, il transporta son comptoir au port.de Saint-Paul, à l'extrémité nord-est de la même île. Là il se mit au travail avec la plus grande énergie. [Il mit à la mer de longs bateaux couverts de peaux, qui côtoyèrent la péninsule Aléoutienne, et revinrent à Saint-Paul chargés de fourrures et d'ivoire. En 1793, il amena à Kadiak un certain nombre de condamnés de Sibérie, surtout des ouvriers et des agriculteurs ; avec leurs familles, ils formaient une réunion de deux cents personnes. Il établit un chantier de constructions navales au détroit du Prince-William, où la qualité et la dimension du bois de charpente convenaient très bien à ces desseins ; et l’on vit les navires russes se dresser sous la direction d’un constructeur anglais, du nom de Shields, qui avait quitté la marine anglaise pour entrer au service de la marine russe. Avec ces facilités, Baranoî put étendre ses explorations vers l’est jusqu’à Yakutat ; il y fit une belle capture de loutres de mer, tandis que le capitaine Vancouver, avec ses deux vaisseaux, la Discovery et le Chatham, remontait le nord de ces mêmes eaux, en 1794.

Shelikof, le fondateur de la compagnie, dont l'influence et l'audace avaient donné tant d’essor a commerce au nord du Pacifique, mourut en 1792. Mais auparavant il eut la satisfaction de voir les deux projets qui lui tenaient

le plus au cœur, sur le point d’être réalisés. L'un était l'ouverture du marché chinois de peaux de phoques et d'ivoire; l’autre était la réunion sous une même administration des diflérentes compagnies de fourrures inférieures, établies dans la Sibérie Orientale, au Kamchatka et dans l'Alaska. Ce syndicat se compléta en 1797, sous la direction de la veuve de Shelikof et de son associé, Golikof.

L'organisation nouvelle, qui prit le nom de Compagnie Russo-Américaine, obtint en 1799 une charte du cesar Paul I‘, qui lui concédait des droits exclusifs au territoire Américain, aux ressources sur terre et sur mer, et à tout ce qui pouvait se trouver à l’intérieur des terres, dans les possessions sibériennes du Kamchatka, d’Okhotsk et des iles Kuriles. « Cette charte octroyée pour vingt ans, dit Petroff, marque une époque dans l’histoire de l'Alaska,

qui, à partir de ce moment jusqu'au transfert du pays aux Etats-Unis, en 1867, s’identifia avec la Compagnie Russo- Américaine. »

Les privilèges conférés à la nouvelle compagnie étaient considérables et très exclusifs. Mais les charges qui lui étaient imposées étaient également très lourdes. Elle était exempte de toute redevance au gouvernement de la mère patrie ; elle avait le droit d’avoir son pavillon ; d'employer des officiers de marine pour commander ses vaisseaux, et de se réclamer de « la haute protection de Sa Majesté Impériale. » En retour, la compagnie s'engageait à soutenir le gouvernement civil dans ces pays nouveaux; à pourvoir à l'établissement de l'Eglise orthodoxe ; et, ce

qui était le plus pénible, à garder sur les différents points du vaste territoire, des magasins et des entrepôts de toutes les denrées nécessaires au gouvernement impérial pour ses navires et pour ses troupes, quand le besoin l’exigeait.

Comme c'était la première entreprise de ce genre dans l'empire russe, elle attira beaucoup l'attention à Moscou et à Saint-Pétersbourg; et la compagnie compta bientôt parmi ses actionnaires non seulement les hauts fonctionnaires du gouvernement, mais même des membres de la famille royale. Le succès des Anglais dans l'Inde à cette époque par l’entremise de la Compagnie des Indes Orientales, éblouit les Russes ; dans les cercles officiels on concut des rêves de conquêtes semblables sur le Pacifique. L'annexion du Japon et d’u.:e partie de la côte Chinoise, d’un côté du Pacifique; celle de toute la côte jusqu’au Golfe de Californie, de l’autre : tel était le programme des amis de la compagnie. Il était certainement assez prétentieux pour exciter l’orgueil et l’'émulation de la Russie.

Pendant que se construisaient ces châteaux en Espagne, Baranof dont l'énergie l’attirait de plus en plus vers l’est chaque année, commençait à avoir des embarras sur cette terre Alaskienne. Il avait conçu le plan d'étendre le domaine de la compagnie jusqu’à l'archipel Alexandre, mais quand ses officiers commencèrent à visiter le sud-est de l'Alaska, ils trouvèrent les vaisseaux anglais et américains, vendant les peaux de loutres chez les Thlinkets, et dans .2s comptoirs anglais établis à Nootka, dans l'ile Vancouver.

Baranof eut queiques durs moments à passer. Le gou-

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