CHAPITRE VIII
Steinway hall. -- Booth théâtre. -- Le tragédien Booth. -- Madame Scott Siddons.-- Globe théâtre Fechter.--Le théâtre Français; l'acteur Oscar. -- Mademoiselle Tostée. -- Les Minstrels.
A côté de l'Académie de musique se trouve Séeinway hall, du nom de l’un des premiers facteurs de pianos de l'Amérique. Chacun se rappelle le bruit que firent ces instruments à l’exposition de 1867. Je ne voudrais pas faire de réclame à la maison Stein- Way; il me sera cependant permis de dire que les produits de leur fabrication sont fort remarquables, La sonorité de ces pianos est extraordinaire; j'en ai souvent touché et je puis certifier que, durant Je cours de ma tournée aux Etats-Unis, je n'ai pas rencontré d'instruments pouvant lutter avec eux sous le rapport du volume de son. S'agit-il de comparer les pianos de Steinway aux nôtres, à ceux d'Erard, par exemple? on peut dire qu'il existe entre eux la même différence qu'entre une femme belle, massive, aux formes sculpturales, et une beauté à la physionomie fine et au corps souple et délicat, aux allures distinguées; en uu mot, il v a plus de
puissance dans Steinway, plus de civilisation dans Erard. :
La maison Steinway fait annuellement un chiffre d’affaires de deux millions de dollars ; elle prend tous les jours plus d’extension et occupe dans ses ateliers près de quinze cents ouvriers.
Les propriétaires ont fait établir une salle de concerts dans leur maison de vente; elle contient trois mille places. Comme coupe, Sfeinway hall ressemble à la salle Saint-James de Londres, mais possède deux galeries de plus. Presque tous les concerts se donnant dans cette salle, il est rare qu’elle chôme pendant la saison d'hiver. C’est là qu’on voit se succéder les concerts des artistes locaux, ceux des étrangers et les séances des sociétés fondées pour chanter publiquement des madrigaux, des ballades, des lieders populaires. On y entend même des messes de Beethoven, Mozart, Haydn. Le public ne semble pas fatigué de ce défilé d'exécutants.
Chaque artiste qui donne concert a une singulière manière de se faire un triomphe. Inévitablement entre la première et la deuxième partie du concert, un homme de service traverse la salle et va déposer sur la scène un certain nombre de couronnes de fleurs, de lyres, attributs qui sont de gracieux ouvrages
composés de roses et de camélias mélangés. IL va sans dire que le nom de l'artiste est inscrit sur les guirlandes et qu'il est de convention qu'il vienne
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recevoir ces tributs d'admiration en s’inclinant devant le public. On applaudit à tout rompre et le bénéficiaire, emportant sous son bras couronnes et lyres, calcule mentalement combien sa gloire lui coûtera. D'ailleurs la chose n'est pas purement américaine, et combien d'artistes français et italiens ne pourrions nous pas citer qui abusent un peu de bouquets jetés de l’avant-seène (Côté gauche) ?
L'interprétation « privée » des grandes œuvres est facile à obtenir en Amérique; on y rencontre, comme en Angleterre, beaucoup d'amateurs militants, La musique est un culte pour eux et c'est avec une sorte de respect qu'ils se rendent à tout appel ayant pour but l'exécution d’un des oratorios des grands maitres. On ne peut se douter de la popularité dont Hœndel et Mendellssohn jouissent en Amérique, Cela tient sans doute au caractère et aux mœurs de cette nation religieuse, froide et méthodique.
Les journaux d'Europe ont rendu compte du festival monstre qui eut lieu à Boston il y a quelques années, et qui ne comptait pas moins de soixante mille exécutants. Et, chose curieuse, de telles tentatives n'aboutissent pas à d'immenses charivaris! On emploie, pour arriver à l’ensemble, le système des répétitions partielles. Chacun des chanteurs appartient à ‘une société qui se réunit une fois par semaine, Au bout de quatre ou cinq séances, l’œuvre
qu'on répète est sue; alors, quand vient la veille de l'exécution solennelle, les chemins de fer apportent de tous les points de l'Amérique, les coopérateurs de l'entreprise qui, sans rénumération et avec Ja devise: Tout pour l'art et par l'art, ont consenti à faire des centaines de lieues pour arriver au rendezvous. Une seule répétition générale réunit tous les chanteurs et le lendemain l'œuvre est exécutée sans accident, De tels exemples font honneur au peuple américain ; ils prouvent en même temps qu'une aurore artistique se lève de l’autre coté des mers et permettent d'espérer que les Etats-Unis fourniront un jour leur contingent de grands compositeurs et de grands artistes.
Puisque nous n'avons plus à nous occuper des secnes Jyriques, continuons nos études par les théâtres. J'ai déjà eu l'occasion de mentionner le Booth théâtre; je parlerai seulement de M. Booth, son propriétaire, qui est sans contredit le plus grand tragédien des Etats-Unis. Depuis une vingtaine d’années, il parcourt les différents États pour jouer les
principaux rôles de Shakespeare. C'est surtout dans
le rôle d'Hamlet que cet acteur d'élite excelle. I s'y montre sous un aspect tout-à-fait remarquable. En détaillant son jeu, on comprend que chaque vers du poète a été l’objet d'études approfondies. Le geste est rare, la figure ne grimace pas, la voix, sans être forte, a des vibrations qui remuent l'âme.
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Les effets sont si bien calculés que la progression dramatique dans la douleur et dans la rage est obtenue, sans qu'il soit nécessaire, pour arriver au résultat, de forcer la voix ou d’exagérer le geste.
M. Booth soigne la mise en scène et la décoration en érudit et en artiste, Rien d'horrible dans Hamlet comme le tableau du cimetière. Le grand acteur est populaire en Amérique, bien que son frère ait assassiné le président Lincoln. La solidarité de famille à ses limites aux Etats-Unis et M, Booth le tragédien est sympathiquement applaudi par une foule qui conserve encore la haine de Booth le meurtrier.
De la tragédie, passons à la comédie. Son temple est le théâtre de la cinquième avenue, qui est spécialement affectionnée par la haute société. IL est dirigé très-habilement, il faut se hâter de le dire. La troupe compte plusieurs artistes de talent. Je citerai Me Scott-Siddons, petite brune à la physionomie mobile, qui sait donner une couleur et un relief incroyables à chacun de ses rôles. Beaucoup de nos pièces à succès ont été arrangées pour ce théâtre. J'ai assisté à une représentation de Frou-Frou, qui m'a laissé les meilleurs souvenirs. La traduction de cette comédie a d’ailleurs pleinement réussi, parce que le type de Frou-Frou peut être aussi bien New- Yorkais que Parisien.
Il y à aussi Globe-{hédtre, où Fechter donnait ses représentations pendant que j'étais à New-York.
Je l'ai vu jouer, en anglais, Auy-Blas, le Bossu, el faire concurrence à Booth dans le rôle d'Hamlet, Le défaut capital de Fechter, pour les Américains, est de mal prononcer l'anglais. Cela se comprend ; M. Fechter est d'origine allemande, il est né en France et il joue en anglais. Cependant les Américains ont fait bon accueil à cet acteur, et confirmé la réputation qu'il s'est faite en Angleterre, après avoir quitté le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Plusieurs théâtres seraient dignes d'être mentionués, mais ils ne sont que des diminutifs de ceux que j'ai décrits. Il est cependant assez naturel que je parle quelque peu du Théâtre Français, qui meurt à chaque instant pour renaitre de ses cendres. La salle est jolie et serait sans défaut si elle n’était bàüe près d'un établissement dans lequel les chevaux jouent un grand rôle. Au milieu des tirades, on entend des hennissements; dans les moments pathétiques, des batailles entre coursiers. Ces inconvénients n’empêchent pas la vaillante troupe française de jouer les meilleurs pièces du répertoire. On y rencontre des comédiens de talent: Oscar est un comique qui, depuis trente ans, désopile la rate de nos compatriotes émigrés. C’est dans cette salle qu'ont cu lieu les représentations de la compagnie bouffe, dont M'e Tostée était la protagoniste. Pendant deux saisons, Offenbach fut à la mode et M'"° Tostée comblée de couronnes, Hélas" /es lauriers sont coupés et le pu-
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blic américain n'en veut plus à ‘aucun prix. Quand jai quitté New-York, la dernière troupe francaise venait de sombrer.
Avant d'en finir avec la musique et les théâtres, il me reste à parler d'une des spécialités les plus originales de l'Amérique; on n'en trouve, en effet, quelques spécimens qu'en Angleterre, Je veux parler des Minstrels (ménestrels). D'où viennent ces troupes de gens barbouillés de noir de famée, qui imitent les nègres, dansent des gigues et jouent des arlequinades primitives ? Je ne saurais le dire, mais elles sont curieuses au premier chef. Ceux qui ont visité en détail l'exposition de 1867 ont pu assister aux représentations données par une troupe de winstrels, établie dans la section américaine. Ts firent peu d'effet parce que le public ne les comprenait pas. Pour ceux qui connaissent les nègres et qui sont familiarisés avec la langue anglaise, rien n'est désopilant comme les farces de ces virtuoses de couleur. Le programme de leurs représentations est varié ; le spectacle commence généralement par un concert, il continue par un dialogue comique, presque toujours improvisé par les deux compères, placés aux deux extrémités de l'hémicycle occupé par les musiciens, Comment donner un aperçu des lazzis qu'ils débitent, des allusions politiques qu'ils se permettent de faire, des imitations auxquelles ils se livrent ? Qu'on imagine une scène d'ertra entre Brasseur et
Gil Pérès, un jour qu'ils seraient en verve! J'ai été frappé de la perfection avec laquelle les artistes de ces troupes exécutent leurs morceaux. La compagnie Dan Bryant se distingue entre toutes ; elle compte dans ses rangs deux Italiens qui composent euxmêmes la plupart des chœurs qu'ils exécutent, et qui ont plus qu'un talent vulgaire. Comment sontils devenus minstrels? C'est un mystère et les mys-
tères sont nombreux en Amérique,
fai tic on nai r'ev j'ai
con née l'ex 4 les cor con la :
vite cod r'éfl
sou!