CHAPITRE IX
La gsociôté américaine, -- Les américains s'ennuiont-ils ? -- La femme, -- Le Rotschild New-Yorkais.-- Les réceptions. -- L'éducation mondaine.
Après avoir parlé des choses d'art, j'essaicrai de faire une rapide étude de la société américaine, particulièrement dans ses rapports avec les arts, et comme on ne peut comprendre uue société que si l’on connait les principes qui la régissent, je passerai en revue, les lois, les mœurs et les usages du pays que J'ai parcouru.
Et d’abord, il faut le dire de suite, on ne rencontre pas chez un peuple neuf les manières façonnées que l'on observe chez ceux qui sont faits à l'exemple des antiques civilisations. En Amérique, les hommes ne savent pas encore plier l'échine, leur corps n'a pas celte souplesse molle, que l'on rencontre chez les élégants de Paris. Malheureusement, la société américaine, neuve encore, à voulu trop vite s’assimiler à la société française et adopter le code de la civilité puérile et honnête, sans faire la réflexion que ces usages policés, qui n'ont pas leur source dans le tempérament ce le caractère de cette
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nation, ne pourraient pent-être pas s'adapter à la rigide éducation protestante, Cette éducation imprime sa raideur sur tous ceux qui la reçoivent. Il s'ensuit qu'il y a combat entre la nature et les usages mondains et que la grâce disparait Gans la lutte.
On rencontre des formules polies que n'inspire pas l’'aménité; on s'assied dans un salon bien tenu, sar, se sentir chez quelqu'un.
J'ai remarqué que, dans Les réceptions, la maitresse de maison ne s'impose pas assez. Elle ne sait pas présider à une causerie, relever la conversation quand elle tombe, enfin empêcher l'ennui de se glisser parmi les invités.
Mais voilà la question, dirait M. Booth, les Arméricains s'ennuient-ils? Je suis plutôt disposé à croire qu'ils ont une patience à toute épreuve et qu'ils n'éprouvent jamais le désir de sortir de leur flegme. L'égalité de leur humeur les éloigne autant des élans d'enthousiasme que de l'ennui causé par la monotonie de leur existence,
Pourtant la femme ‘méricaine est intelligente, plus instruite, en général, que les femmes des autres pays. Elle serait donc digne, à tous égards, d’être la protectrice des p'aisirs délicats, et Ge provoquer des séunions où régnerait a cordialité, et où s'échangeraient des idées. Si la critique est aisée, au
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Etats-Unis est loin d'être modeste. On devine son action dans toutes les manifestations intellectuelies. Elevée dans une grande indépendance, son caractère est toujours ferme et apte à prendre une initiative husdie., S'agit-il d'un bal, d'un concert, de la fondation d'un hôpital, d’une école ou de lorganisation d'une fète charitable, vite un comité se forme, place des billets, appose des affiches, fait des annonces, sans le secours du moindre représentant du sexe fort. D'ailleurs, lés hommes sont à leurs affaires, dans le bas de la ville, et il serait diflicile d’obteuir leur aide. On se passe de l'élément barbu, avec un sans gène quelque peu méprisant.
Il est notoire, aux Etats-Unis, que pour les cuoses mondaines l'homme est au-dessous de Ja femme, et l’Américain est tellement convaincu de cela, que, s'il s’agit Ge donner une fète chez lui, il ne se mettra jamais en avant. Le »#aster se tiendra discrètement dans un coin, comme pourrait le faire un simple invité. Tout ce mouvement n'empêche pas la femme de rester à l'affût des choses parisiennes, de porter dès leur apparition les nouvelles toilettes, de lire l'ouvrage à la mode, d’être au courant de tous ies racontars.
Worth, le fameux couturier parisien, a autant de clients en Amérique qu’à Paris, Le cachet d'élégance qui se remarque davs certaines dre:ses (toilettes, américaines vient de 1à, On peut inc 'ionner, parmi le
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À ŒRAVERS L'AMÉRIQUE,
maisons les plus luxueuses, celle de M, Belmont, le Rothschild New-Yorkais, qui possède une galerie de peinture que l'on estime six millions, et dont les appartements sont meublés très-richement et avec un goût exquis. L'hôtel de M°*° Stevens renferme aussi une belle collection de chefs-d'œuvre de l'école moderne. On retrouve là Meissonnier, Decamps, Rousseau, Roqueplan, Diaz et d'autres encore.
On fait beaucoup de musique dans ces deux maisons, et de la plus chère, J'emploie ce mot, dans la méme acception que Thécphilé Gautier, quand il définit la musique: « Le plus coûteux de tous les bruits, »
Lorsque le prince Arthur d'Angleterre vint visiter New-York, M. Belmont lui offrit une fète musicale, qui lui revint à la somme de 10,000 dollars. Je faisais partie du programme, il serait donc malvenu, de ma part, de reprocher à ce Mecène sa prodigalité... sonore, Mais, je ne puis me mettre à citer les maisons luxueuses de New-York sans m'exposer à ètre trop long.
Les relations s'établissent facilement aux Etats- Unis, quand on appartient à l'aristocratie d'argent, la seule reconnue dans ce pays aux usages démocratiques. Une seule présentation suflit alors pour donner le droit de rendre visite, Les réceptions ont presque toujours lieu pendant Ie jour, ce qui fait que dans les salons on rencontre à peine un homme
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sur vingt femmes. L'aflluence des visiteurs interdit de s'asseoir; pourtant on aurait plus de chances de trouver une chaise vide, que Ja maitresse de la maison. Il est encore de bon goût que la « #istress » n'aille pas au devant des arrivants, et, au milieu de cette foule, pour peu que vous n'ayez la mémoire des physionomies..…. !
La musique vient parfois faire diversion à la causerie, Car la société compte beaucoup d'amateurs. Les voix sont généralement Jolies, mais elles ont le timbre légèrement métallique que l'on rencontre chez presque tous les peuples du Nord. On étudie plus volontiers selon la méthode italienne, ce qui donne un peu de monotonie à la diction, Quant aux accompagnateurs, ce sont presque tous des artistes de profession, car si l'on rencontre aux Etats- Unis beaucoup de chanteurs, on y trouve peu d’amateurs sachant accompagner, Cette lacune s'explique, comme Je l'ai déjà indiqué, par l'absence d'un système d’études assez complet pour faire des musiciens bons lecteurs et pratiquant la musique d’ensemble,
Je l'avoue, ces distractions artistiques rendent les salons moins atirayants que la présence des jeun. miss américaines de la nouvelle génération. L'éducation que l'on donne aujourd'hui aux jeunes hériüères diffère essentiellement de celle qu'elles rece- Vaient au cois, Il régnait, à celle époque, une
grande simplicité de mœurs et les seuls plaisirs dont on jouissait, à des intervalles très-éloignés, étaient marqués par des fêtes anniversaires de l’Église ou de l'Etat. On entendait de loin en loin un bon prédicateur, on fêtait l'anniversaire de l'indépendance, cela suflisait au bonheur de tous. Aujourd'hui, nous somines loin de cette régularité. Les jeunes américains dansent, raoülent, Yont de la musique, essaient de se divertir le plus possible, Nous devons à ces changements d'idées notre colonie américaine de Paris, composée presque entièrement de touristes venus pour quelques jours et qui n’ont pas eu la force de retourner chez eux.
Ces nouveaux usages sont en opposition complète avec ceux qui sont ordinaires à l'élément anglosaxon, Ea froiäeur et la sécheresse cèdent le pas à la vivacité et à P'affabilité, la réserve fait place à une liberté d’allures assez grande pour être critiquable. Un esprit jeune et nouveau agite cette société à demi momifiée dans sa raideur protestante. C'est une révolution dont les jeunes filles ont pris l'initiative, car les jeunes gens, tout en subissant l'influence de ce changement radical, sont encore trop adonnés à l'esprit de mercantilisme,
La jeune fille, qui est considérée comme l'emblème de la société américaine, jouit d'une indépendance
qui peut engendrer de très-bons où très-mauvais
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connu la vie de famille, elle ne saurait l’apprécier; élevée dans une des maisons d'éducation où l'enfant jouit déjà d’une certaine somme de liberté, elle y prend l'habitude de ne compter que sur elle-même. D'abord soumise au système mis en usage par l'allemand Frœbel, qui tend à laisser l’enfant croitre physiquement et se développer moralement en face de la nature, comme un arbre des forèts vierges, elle étudie, quand elle à atteint l’âge de puberté, des sciences arides dont le seul aspect effarouche nos institutrices. La jeune »niss apprend plusieurs langues, connait l'éthnographie et possède quelque teinture d'anatomie, N'existe-t-il pas dans quelques villes des salles de dissection à l'usage des jeunes filles? L'exercice du cheval, les exercices de corps les plus violents ne lui sont pas inconnus. Elle lit les livres qu'elle veut lire. Il n’y a rien de surprenaut à ce qu'une jeune fille élevée de la sorte présente un caractère quasi viril et qu'elle marche de bonne heure dans la vie, sans écouter les remontrances de son père et de sa mère, qu'elle appelle assez ordinairement le « vieux » et la « vieille ». Mais il faut songer à se marier. Ici commence pour la jeune fille une série d'aventures qui seront son roman. En tout pays les jeunes-gens font la cour aux jeunes filles, mais en présence des mères qui surveillent attentivement les conversations, En Amérique, point de surveillance; la jeune fille use à
sa guise de la liberté qu'on lui laisse. Elle accepte donc d'elle-même les soins d’un jeune homme, et, de ce jour, aux yeux de la société, l'heureux mortel qui a été désigné est reconnu pour être le lower, en bonne traduction : l'amant de la demoiselle.
Cela s'appelle füirter, de Flurty, mot anglais qui signifie faire l'amour, ou mieux encore jouer avec l'amour.
Le lower jouit d'un certain nombre d’immunités. Il est 1e cavalier obligé de la jeune miss, il la mène à la promenade en voiture ou à pied, il la conduit en soirée quand sa famille ne peut le faire.
Cependant ces promenades platoniques ne peuvent pas toujours durer; la demande officielle en mariage doit être faite après un délai raisonnable et la cérémonie s'accomplit quelques mois après. Il y a cependant beaucoup d’exceptions à cette règle, Combien de jeunes filles avouent elles-mêmes qu'elles en sont à leur quatrième ou cinquième lower! Elles expliquent leurs changements par l’incompatibilité d'humeur, et ne craignent pas de dire, en riant beaucoup, que le mariage n'offre pas assez de séductions pour qu'or se dépêche de river soi-même les chaînes matrimoniales,.
Il faut le dire, la société considère ces jeunes filles volages comme quelque peu compromises, ce qui, du reste, ne change en rien la nature des hommages que l’on continue à leur rendre, Je puis citer un
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fait à l'appui de ce que je viens d'avancer, Pendant que j'habitais New-York, une jeune fille du meilleur monde disparut un jour de l'institution où on l'élevait. Après maintes recherches, la famille éplorée finit par apprendre que l’auteur de l'enlèvement était le ministre protestant attaché à l'institution, et que le couple habitait un hôtel à Boston.
Us furent arrêtés et ramenés à New-York, La famille traduisit le ministre en justice, mais il fût renvoyé sans autre punition qu’une légère amende, parce qu'il avait juré sur la Bible que, pendant les quiuze jours qu'il avait cohabité avec la jeune fille, il l'avait respectée. Celle-ci fit son entrée dans le monde comme si rien ne lui était arrivé, et, vers la fin de la saison d'hiver, elle se maria avec un
jeune homme de très bonne famille.
Quant aux jeunes filles qui changent si souvent de lowers, le mariage ne les fuit pas toujours rentrer dans le droit chemin. Aussitôt qu’elles ont un époux, elles lui font comprendre que les enfants ont été inventés pour le malheur des jeunes femmes, et qu'avant de se vouer aux travaux et aux charges de la maternité, elles espèrent bien passer encore quelques années dans les plaisirs qu’elles ont déjà goutés. Une jeune fille qui firte devient souvent, après son mariage, une coquette.
Mais Je mari est armé contre ces caprices, S'il
n'est pas satisfait de son épouse, il peut divorcer.
La loi américaine facilite cette suprème séparation. Je ne veux pas, pour l'honneur des Etats-Unis, dresser une statistique des divorces, mais je puis dire que leur nombre exagéré ne prouve pas tout-àfait que les mœurs des Américains soient d'une pureté évangélique. :
Si les lois françaises donnent tous les avantages au mari, les lois américaines favorisent singulièrement la femme. Je suis loin de nier que la femme ait besoin d'être protégée par la loi, mais encore faut-il que cette protection n'aille pas jusqu'à couvrir des abus aussi criants que ceux qui se produisent journellement aux Etats-Unis. Cette loi protectrice est juste, quand elle condamne un homme qui, par une promesse de mariage, a compromis une femme, à faire acte de réparation par mariage ou dédommagement pécuniaire, mais elle ne l’est plus quand elle permet à une aventurière de faire tomber un homme dans un guet-apens prémédité.
J'ai connu un Français établi à New-York qui en à fait la dure expérience. Il s'était épris d'une véuve sur le retour, et avait entretenu avec elle des relations qui avaient duré plusieurs années. Un jour, l’idée du mariage lui vint et il avertit son amie de Ja nécessité dans Jaquelle il se trouvait de rompre avec elle. La veuve intenta un procès et
montra des lettres qui pouvaient passer pour des
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