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CHAPITRE XI

La presse.-- La réclame. -- Les frères Strackosh. -- Ullmann. -- Journaux et écrivains.

La presse joue un très-grand rôle en Amérique ct jouit d’une très-grande influence. Plus commerciale que politique, plus politique que littéraire, elles est l'organe de tous les intérêts, l’entremetteuse de tous les marchés.

L'annonce est la source de sa richesse, Elle cst tellement passée dans les mœurs qu’elle répond à tous les besoins. Les offres de tout genre, mème les plus scandaleuses, trouvent place dans les journaux. Veut-on trouver un bailleur de fonds”? vite une annonce. Elle est le plus souvent conçue dans ces termes : « Un gentleman ayant trouvé un système qui lui assure un gain de 500 °}, par an aurait besoin d’un partner (associé) pouvant apporter comme fonds de lancement... » Ici la somme varie de 500 fr. à 500,000 fr. Tous les jours on peut voir à la quatrième page de chaque feunie une cinquantaine de propositions du mème genre. IL va sans dire qu'il s'agit le plus souvent de spéculations usuraires. La presse des autres Etats ressemble en petit à celle de

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New-York; elle est peut-être un peu plus consciencieuse, cependant on peut ajouter qu'avec de l'argent on se procurera une réclame de n'importe quel écrivain ; — Business (a:iaire), dit-il. Ce n’est pas chez ie journaliste américain qu'il faut chercher le mépris des richesses. En aucun pays, la presse ne se met plus servilement aux ordres des impresarii. On parle de l’habileté de ces industriels, leur principale force est dans cette presse vénale.

La réclame est en effet un terrain qui fait rarement attendre sa récolte. Elle est insaisissable en Amérique parce qu'elle reparait sous toutes les formes. En dehors de la réclame article, il y a la réclame au portrait, la réclame à l'affiche, la réclame à l’accident, celle au voleur, celle à l'incendie.

Le portrait est pour les artistes un moyen de propagande hors ligne. On lithographie ce portrait à des milliers d'exemplaires qu’on dépose chez tous les commerçants qui veulent bien les admettre dans leurs vitrines. IL est assez singulier de voir derrière des bouteilles, ou à côté d’une pile de bas, l’image toute idéale d’uue cantatrice en renom, Quand cé moyen era usé, ladite cantatrice pourra choisir entre la glissade, où elle se luxera le genou, le voleur qui lui dérobera les diamants que plusieurs souverains bien inténtionnés lui avaient offerts, et l'incendie qui brûlera tous ses effets, mais dont elle sera sortie saine et sauve,

Elle pourra mème aller plus loin, et, pour peu qu'elle ait des charmes suflisamment enviés, il lui sera facile de faire annoncer qu’un vilain homme poussé par un mobile inavouable s'est caché sous son lit et que, voyant le moment favorable, il a voulu altenter à sa pudeur, On dira même que l'individu a été jugé et condamné à quelques centaines de dollars. La cantatrice sera félicitée par toute la presse du sang-froid avec lequel elle a tiré le cordon de sa sonnette, et le tour sera joué. C'est de la réclame que dépend le plus souvent le sort d'une tentative commerciale ou artistique.

Deux hommes surtout savent jouer de cet instrument, ce sont les frères Strackosh. Ils y emploient plus que du talent, du génie!

Ils dépensèrent, pour préparer le succès de Carlotta Patti, 150,000 francs, autant pour annoncer Mademoiselle Nillson, Je citerai un seul exemple de leur fertilité inventive : on sait que tous les journaux américains mettent en têle de leurs colonnes les dépèches d'Earope qui offrent le plus d'intérêt politique. Un jour, au milieu de ces dépèches, on lit ces deux lignes : « La grande cantatrice Nillson s'embarque en ce moment pour l'Amérique, » Il n'y avait que ces deux lignes; mais, pour qui connait les Américains, elles valaient au centuple les 2,000 francs que les Strackosh avaient déboursés pour faire insérer cette nouvelle parmi les dépêches importantes.

L'impresario Ullmann a essayé ce système en France avec modération. 11 ne lui a pas moins réussi. Je me souviens d'avoir lu une circulaire qui le précédait dans les villes que devait visiter la Compaguie Patti, On peut la résumer en ces lignes : « Je voulais retourner dans ma patrie, l'Amérique ; de graves intérêts de famille m'y appelaient, mais le sympathique accueil que j'ai reçu en France m'oblige à ne pas paraitre ingrat. Certaines villes de l'Ouest n'ont pu jouir de mes concerts, il est de mon devoir de ne pas leur laisser des regrets, Me souvenant du désintéressement que montrèrent les Lafayette, les Rochambeau, dans notre guerre de l'Indépendance, j'essaye de me mettre à leur hauteur et jannonce que le concert avec tels et tels artistes, au prix de... aura lieu... etc. »

Déjà Henri Herz m'avait fait connaitre quelques particularités de l'existence de ce nouveau Barnum, mais j'avoue que l'affiche que je viens de citer me rendit pensif et me laissa étonné. Personne n'a crié au scandale, Cet Américain a donc eu raison de compter sur la badauderie du peuple français ?

. Je reviens à la presse pour passer rapidement en revue les principaux journaux politiques qui paraissent à New-York, et qui sônt les plus puissants organes des partis. La Zribune est peut-être la feuille la plus sincèrement américaine. Elle porte tous les signes de l’égoisme national; son habileté est bru-

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tale, Ce journal est dirigé par M. Horace Greelay, qui joint à ses qualités d'avocat, celle d'être prétendont sérieux à la présidence. Etait-ce par conviction ou par intérêt? La Tribune a été pendant la dernière guerre aussi vraie que cruelle pour nous. Comme elle n'aimait pas l'Empire, elle enveloppait la France dans son inimitié pour ce régime. Nos désastres, disait-elle, étaient mérités. Une nation qui, pendant vingt ans, s'était soumise au régime despotique de l'Empire, et avait pu vivre dans un asservissement politique aussi honteux, n'avait pas à se plaindre du sort. A côté de ces excès de langage, elle avait des accents sympathiques pour l'Allemagne.

Passer de la Tribune au New-York-Herald, c'est respirer une fleur après s'être piqué à uu chardon. Autant le langage de la Tribune est pre et rude, autant celui du New-York-Herald est doux et poii. Ses critiques n'assomment pas, elles égratignent doucement. Le ton général de cette feuille se ressent fort de l'influence de M. Bennett, bien qu'il soit plutôt un directeur de nom que de fait. Le principal mérite de M. Bennett est d’être le fils de son père. Ceci n'est pas un reproche, car M. Benett, fils, placé à la tête d’une immense administration, en surveille minutieusement les rouages, et remplit, malgré sa jeunesse, les fonctions directoriales avec beau-

coup de sérieux et de conviction.

Il joint à ses qualités professionnelles, celle d'être

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le premier yachtman d'Amérique. Qui ne se rappelle sa fameuse course, sur une coquille de noix, à travers l'Atlantique? IL perdit son pari contre le champion anglais, par un retard de quelques heures.

M. Bennett partage donc ses instants entre le sport et le journalisme. Il est soutenu dans cette voie par un revenu d'un million, Le New-York- Herald à été impérialiste jusqu’à Sédan. |

Le World est considéré comme l'organe le plus sympathique à la France. Il est de fait que ce journal soutient notre cause avec tant de conviction et de chaleur, que son zèle allait, pendant la dernière guerre, jusqu'à faire paraitre des dépèches apocryphes qui annouçaient toujours des victoires francaises; le lendemain, hélas! ces fantômes meusongers s'évanouissaient.

Il faut encore citer la Police-Gazselte dont j'ai déjà parlé. C'est un réceptacle illustré des procès scandaleux, de tous les crimes perpétrés dans les cinq parties du monde. Cette feuille, très répandue dans le peuple, tire à des centaines de mille d'exemplaires,

Parmi les revues et les journaux d'art, on peut mentionner le Wa/son's qui ne s'occupe que de musique. À Baltimore, à Philadelphie, se publient aussi des journaux spéciaux ; mais Le plus connu de tous est celui qui se publie à Boston et dont les critiques font loi en matière artistique. Il mérite sa réputa-

tion, et, hormis les feuilles de Leipsick et de Vienne, je ne connais pas d'organe plus sérieux, plus impartial, Les questions techniques y sont largement traitées, et l'exemple, noté en musique, accompagne la démonstration, J'ai réservé, pour en parler plus à l'aise, le meilleur des journaux de ma connaissance, le New-York- Times. 11 est dirigé par M. Bigelow, l’ex-chargé d’affaires des Etats-Unis à Paris. Feuille et rédacteur me sont particulièrement sympathiques et je m'en explique facilement la cause. M. Bigelow, qui a habité longtemps le vieux continent, connait à fond la civilisation et les mœurs européennes. IL est trèsrenseigné sur le mouvement intellectuel de notre pays dont il aime les productions et les gloires. Ses articles sont lus avec empressement par la haute société. Nous avons pu l'apprécier dans des études sur les étoiles littéraires du xvin* siècle; il n’était pas inférieur alors, comme esprit d'analyse et profondeur d'observation, à Cuvillier-Fleury. Il est à remarquer, du reste, que les écrivains américains se tiennent beaucoup au courant de notre mouvement littéraire et commentent avec plaisir notre histoire. Les livres qui parlent de Paris, de ses fêtes où de ses mystères, attirent sur-le-champ l'attention, et les correspondances de Paris sont dévorées avec avidité. Les correspondants de journaux, qui habitent la Capitale, connaissent à fond notre langue et nos usages,

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au point de parsemer leurs lettres de mots empruntés à l'argot du boulevard, ce qui ne laisse pas que d'embarrasser quelquefois les lecteurs américains.

Je fis paraitre un jour, à New-York, un galop de concert auquel je donnai le titre de Ventre-à-terre ; l'éditeur, parlant le français comme un Angevin, n’en fut pas étonné, mais sa clientèle féminine, moins versée que lui dans notre idiôme boulevardier, n'osait risquer une question, et restait réveuse à la lecture de ce titre si simple. Il est rare que les expressions fantaisistes de la langue parisienne trouvent leur équivalent exact en anglais.

Essayer de compter les journaux américains serait un travail herculéen, Il y en a des milliers. On peut presque dire que chaque village à sa feuille publique. Les informations ne fout pas défaut aux journaux provinciaux.

En effet, les cinq ou six premiers journaux de New-York se sont associés pour payer el recevoir en commun les dépèches d'Europe. Ils se servent les premiers de ces nouvelles et les transmettent ensuite, télégraphiquement, douze heures après leur arrivée, aux journaux des autres villes. De cette façon, les nouvelles d'Europe sont à peine en circulation quand arrivent par les courriers les feuilles de New-York. Ce monopole constitue en faveur des grands journaux une source inépuisable de bénéfices.

Les bureaux de ces mentors de la presse sont de

véritables administrations. Ils occupent de vastes bàhments disposés d’une façon assez uniforme. Au rez-de-chaussée, on trouve les services de l'abonnement et de la vente; au premier, les salles de rédaction ct d'administration, le bureau télégraphi-

que; enfin, au deuxième et troisième étages, la com- La position et la correction. L'imprimerie, dans laquelle ke €

se tirent à de si grands nombres d'exemplaires ces journaux, est le plus souvent située dans un local contigu au bâtiment principal.

Ajoutons à ces renseignements que les rédacteurs en chef de ces feuilles gagnent environ cent mille francs par an, et que les appointements des rédacteurs ordinaires varient entre mille et quatre mille francs par mois. Mais, en Amérique comme partout, il y à un grand. nombre d’appelés ct peu d'élus. Beaucoup d'écrivains de talent végètent et portent de journaux en journaux des ari*les dont un trèspetit nombre seulement voit la lumière,

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