CHAPITRE XIII
Washington et le monde politique. -- M. Ulysse Grant, -- Les ambassades françaises et anglaises.
J'ai naturellement visité Washington, la ville du gouvernement, où résident les agents diplomatiques de tous les pays. Les rues, tirées au cordeau, se dirigent du nord au sud et de l’est à l’ouest, formant entre elles des angles droits d’une monotonie désespérante. Ce n’est pas là toute la ville, d'autres lignes varient un peu les points de vue. Cinq avenues partent du Capitole, cinq autres de la Maison- Blanche, résidence présidentielle, Ces deux monuments se distinguent des autres, l’un par sa masse imposante, l’autre par sa destination souveraine. Le Capitole, bâti sur une éminence, peut être aperçu de tous les points de la ville; le Congrès y tient ses séances depuis 1800. C’est un grand palais construit dans le style corinthien, sa coupole, dont Jai tenu à mesurer la hauteur, est élevée de 120 pieds au-dessus du sol.. J'aurais admiré peut-être sans réserve le Capitole, si je m'étais trouvé en Grèce sous le règne de Périclès; mais en Amérique, je me refusais à faire concorder les usages d'un peu-
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ple neuf avec cette débauche de colonnades et de portiques d'ordre Dorique, Tonien ou Corinthien. Il faudrait, pour compléter l'illusion, que les Américains revêtissent la tunique flottante et que les dames chaussässent le cothurne antique.
La demeure du Président est bien placée; bâtie de mème que le Capitole, sur une élévation, elle est entourée d’un beau parc. Les ministères, le trésor, la direction des postes s'élèvent autour de la Maison Blanche, mesure très-pratique que je recommande au gouvernement français quand il voudra reconstruire les monuments détruits par la Commune.
Le Président actuel, M. Ulysse Grant, sans avoir les hautes façons des monarques légitimes ou constitutionnels, remplit consciencieusement son rôle de Chef de l'Etat. Il est assisté par Madame Grant, et par son beau-père, un grand vieillard, qui remplit auprès de lui les mêmes fonctions que M. Barthélemy Saint-Hilaire auprès de M. Thiers, Ce fidus Achales est le porte-voix de M. Grant, dont le mutisme est proverbial aux Etats-Unis. Les Américains se demandent encore si ce taciturne silence est diplomatique ou inintelligent,
M. Ulysse Grant, corroyeur de son métier, a eu la bonne fortune de devenir, par la force des choses et le concours des circonstances, le principal orateur du drame de la sécession, IL à eu l'insigne honneur
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de recevoir l'épée du valeureux général Lee, commandant en chef des armées du Sud. Depuis ce jour sa popularité n'a fait que grandir. Sans essayer la valeur politique du général Grant, sans approfondir le caractère d’un homme dont l'occupation favorite est de fumer des cigares du matin au soir, l'élection l'a porté au fauteuil des Jefferson et des Lincoin,
A l'ouverture de chaque session législative, M, Grant vient lire au Congrès un message, dans lequel il résume, à l'exemple de tous les souverains, présents, passés et futurs, la situation intérieure ct extérieure. C'est une œuvre composée dans le silence du cabinet, et loin des regards curieux, On s'accorde à dire que ses messages sont généralement bien pensés et que les intérêts individuels y sont aussi sauvegardés qu'ils pourraient l'être dans n'importe quelle affaire d’un négociant américain. M. Grant se repose des nombreux soucis que lui cause la politique, en visitant deux ou trois fois par jour ses écuries. IL aimerait mieux voir mourir un de ses ministres, qu'un de ses chevaux favoris.
Pendant la période législative, qui dure générale. ment trois mois, le Président ouvre ses salons. Ils sont trop étroits pour l’affluence des visiteurs. On s'y écrase littéralement, et c’est pitié de voir maltraiter de magnifiques robes à queue venues de Paris en droite ligne, Tous ces ficrs Américains ne man-
queraient pas une pareille fête pour un empire, pardon, pour une république. La colonie, composée des ambassadeurs et de leurs épouses, des chargés d'affaires et du personnel diplomatique ou cnnsulaire n’y fait qu'une courte apparition. Quant aux fonctionnaires, ils ne làchent pied qu'après avoir salué le Président et la Présidente, On en arrivera, sans doute, aux petits levers et aux baise-maias. Il faudra se débarrasser auparavant des favoris énormes, des bottes fortes et de deux péchés mignons, qui consistent : l’un, à se moucher avec les doigts, quitte à les essuyer, après, à son mouchoir; l’autre, à se fourrer des morceaux de tabac dans la bouche, comme remède préventif à la dyssenterie.
C’est alors que disparaîtra complétement la simplicité antique. Déjà surgissent des questions d’étiquette.
La femme du Speaker (Président de l’Assemblée) doit-elle passer avant la femme d’un ministre, grave question ! Du haut au bas de l'échelle, ce ne sont que discussions hiérarchiques. La comtesse de Bassanville et son code de civilité seraient bien reçus à Washington. On se tire d’embarras en consulton! les personnes qui ont habité l'Europe. Une dame qui avait débuté par vendre du ginger-beer sur le comptoir et dont on connaissait les sympathiques relations avec les Tuileries, a été récemment d’un grand secours pour régler quelques - unes de ces difficultés.
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Pendant ces trois ou quatre mois, Washington est un petit paradis. Les réceptions succèdent aux bals, et les bals aux réceptions. Le président Grant dépense largement ses 125,000 francs d’appointements, et même quelque chose en plus, qu'il emprunte à sa fortune particulière, ou qu'il se procure par d'heureuses spéculations de Bourse, disent les mauvaises langues. Les ambassadeurs ouvrent aussi leurs salons. Le plus couru est, sans contredit, celui du ministre anglais, M. Thornton; c’est peut-être parce que l'entrée en est difficile et que les dames y trouvent pour cavaliers des counts, des viscounts et des baronnets. Pendant mon séjour à Washington, l'ambassade française était dans le deuil; le nouvel et dernier envoyé impérial, M. Prévost-Paradol, découragé et attristé par les reproches sanglants de la presse orléaniste, n'avait pas voulu survivre à sa réputation d’homme indépendant.
A la mème époque, les dames se refusaient à assister aux fètes de l’ambassade russe, M. Catacazy s'étant permis, dans un diner diplomatique, de censurer leur conduite, et de tenir des propos malsonnants sur la femme d’un secrétaire d'Etat. Ce n’était pas Madame Fish. La session terminée, la ville rentre dans le calme et les Américains chez eux. Il ne reste plus à Washington que des hôteliers, des restaurateurs, des détaillants et des dentistes sans clientèle,
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