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CHAPITRE I

Le Pereire. -- Les premières sensations. -- Le capitaine Duchesne. -- Les répas. -- Types de voyageurs. -- Le Père Hyacinthe. -- Dames américaines.

L'Amérique est encore de toutes les parties du monde, celle qui sollicite le plus ardemment la curiosité du voyageur ct l'imagination du savant.

Ces contrées n'offrent pas seulement à l'artiste des sites aux aspects grandioses, et, à l’homme politique, le spectacle d'institutions nouvelles ; elles intéressent aussi le simple observateur par une ample variété de faits originaux ou extraordinaires, qui tranchent sur la monotonie du vieux continent.

Le vendredi 8 octobre 1869, nous partimes de Paris par le chemin de fer du Hävre. Quelques amis

nous avaient accompagnés jusqu'à la gare, afin de nous quitter le plus tard possible. Un voyage au Hävre, surtout un voyage de nuit, est chose trop ordinaire pour que nous nous laissions aller à en parler. Qu'il vous suflise de savoir que nous avions retenu notre place pour New-York sur l'un des paquebots de ia Compagnie transatlantique, et que notre premier soin, en arrivant au Hävre, füt d'aller prendre possession de nos cabines.

Le Pereire est un magnifique steamer qui mérite en tout point sa réputation. Son armature de fer, sa forme élancée, l’élégance de son maintien rassurent le voyageur qui va lui confier sa vie. Ce n'est pas sans un secret plaisir que nous considérons cet énorme navire qui jauge 3,800 tonneaux et qui cependant se balance dans le port, plein de grâce et de légèreté,

Nous avons mis le pied sur le pont du steamer. Un employé dont le képi est brodé aux initiales C. G. T. (Compagnie Générale Transatlantique) et que les marins du bord traduisent par le « Capitaine Gronde-Toujours » s'est aussitôt fait notre guide} il a compté et enregistré nos bagages, assuré nôtre aménagement, pendant que nous parcourions pour la première fois notre demeure flottante, non sans nous extasier à chaque pas sur la propreté, le luxe et Je comfort de ce navire modèle. Les cuivres brillent, le pont semble frotté comme le parquet

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Mais le signal du départ est donné; toutes les personnes qui ne partent pas se hâtent d’embrasser une dernière fois leurs amis et de regagner le quai, pendant que le Percire commence à se mouvoir majestueusement,.

Le départ des paquebots de la Compagnie transatlantique est toujours un spectacle nouveau ; la jetée est couverte de curieux. Voici la passe franchie; le navire, assailli par les premières lames, se cabre avant de s'élancer, il prend sa course; au pied du phare des mouchoirs s’agitent, des souhaits de bon voyage arrivent jusqu’à nous... Adieu la terre !…

Pendant que nous admirons une dernière fois le panorama de la ville du Hävre, si coquettement bâtie sur les collines qui entourent le port, pendant que nous mesurons de l'œil la hauteur des falaises et que nous entendons encore, comme un bruit lointain, les galets rouler sur la plage de Frascati, deux coups de canon saluent le port.

L'attention des voyageurs est un instant détournée. Quand ils reportent les yeux vers la terre, elle s’efface déjà; bientôt elle n'apparait que comme une ligne bleuâtre à l'horizon; puis... plus rien,

Un navire qui sort du port est un prisonnier qui rompt ses chaines; avec quelle rapidité joyeuse il s'élance vers la haute mer! Mais le voyageur qui

(il voit disparaitre la côte éprouve une sensation particulière que connaissent bien les exilés. Il semble que quelque chose se soit détaché au plus profond de

| ll notre être. On vient de quitter un pays que l’on 1 aime, une famille, des amis; et qui sait ce que l’on I trouvera de l’autre côté de l'Océan ? Le moment où r

l'on se sent seul, en pleine mer, au milieu de ces 8

inconnus qui courent comme vous après la fortune q

ou le bonheur, a quelque chose de poignant. C’est h

une douleur vague, souvent inconsciente et indéfi- Ja

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L'appréhension de l'inconnu se mêle aux regrets 0Ë

que l'on éprouve quand on quitte ce qui est une Les

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il A ces sensations pénibles s'ajoute encore une certaine crainte, toute physique, quand, pour la première fois, on abandonne sa vie aux caprices de l'élément qui berce mollement aujourd’hui le navire

(f Il et qui le secouera peut-être furieusement demain. qu | Involontairement l'esprit se reporte vers les récits rin des catastrophes maritimes et ne peut se défendre se | d’une sorte d'émotion instinctive. tra Mais bah! Qu'importe tout cela? Les impressions Pa sont fugitives; voilà qu'on se rassure et que l'on con- aute | temple avec un certain plaisir le soleil dont les rayons réf

niroitent sur la mer calme comme un grand lac.

Nous jetons un coup d’æil sur le pont et nous (i

apercevons le commandant du navire, l'hemme sur

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lequel reposent nos destinées. Cet examen nous rassure tout-à-fait.

Le capitaine Duchesne (') ou capitaine Gronde- Toujours, qui commande le Pereire, est un bel homme, de taille moyenne, avec toutes les apparences de la santé. Au moral, nous ne le connaissons pas encore; mais si l’on en croit les passagers qui ont déjà voyagé avec lui, c’est le meilleur homme qu'on puisse rencontrer. IL maintient à bord la discipline la plus sévère et cependant chacun l'aime et le respecte. Les hommes de l'équipage lui obéissent avec une promptitude toute militaire; aussi les manœuvres s’exécutent-elles avec le plus grand ensemble.

Le Pereire, gràce au capitaine Duchesne, jouit d’une renommée de bonne organisation qui inspire toute confiance aux passagers.

Toujours au travail, jaloux de son commandement qu'il cède rarement à ses lieutenants, ce brave marin à mérité la croix d'oflicier de la Légion-d'Honneur pour avoir sauvé son navire pendant une traversée de l'hiver 1867. Depuis douze heures, le Percire luttait contre une mer furieuse; les lames atteignaient une hauteur prodigieuse et les passagers, réfugiés dans leurs cabines, redoutaient quelque si-

(1) Le capitaine Duchesne est décédé aujourd'hui.

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nistre. Dans les parages du banc de Terre-Neuve, le temps devint encore plus mauvais.

Vers quatre heures du matin, une vague immense s'abattit tout-à-coup sur le steamer, éteignant vingt-

huit fourneaux sur les trente-deux que possède la.

machine et emportant dix mètres de l'avant. Le capitaine s'était élancé sur le pont; le Pereire, chargé d'eau, enfonçait à l'avant. IL donna l’ordre de virer de bord, cette manœuvre püût s’accomplir, lentement, il est vrai, grâce aux quatre fourneaux encore allumés ; il fut sauvé !

Ce n'est pas tout : il faut boucher les voies d’eau de l'avant; les passagers affolés travaillent avec les marins. Il est heureux que le Pereire soit un navire à compartiments et que la cale ait été préservée. Le navire fuit devant la grosse mer et entre quatre jours après dans le port du Hàävre. Un seul passager, une femme tuée par le coup de mer, manquait, et la cargaison était intacte.

On nous raconte tout cela, Ce que l’on dit de notre capitaine nous intéresse. Nous apprenons encore qu'il s’est fort bien conduit lors du sinistre, dans la Méditerranée, d’un énorme vapeur américain, l’Af/antic. Le capitaine Duchesne commandait un transport d'assez faible tonnage qui avait été heurté par le colosse; il proposa ses services en cas d'avaries. L’américain sourit. Comment le transport

aurait-il entamé l'énorme navire? Un instant après

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l'Allantie coulait, et le capitaine Duchesne revenait à Marseille avec bon nombre des naufragés de l’Afantie qu'il avait pu sauver.

Ces récits étaient nécessaires. Nous tenions à présenter au public le commandant du ?ereire.

Mais l'heure du diner arrive, en mer comme ailleurs, et le Commissaire du navire nous assigne nos places. Par faveur spéciale nous sommes désignés pour la table du capitaine; elle compte une douzaine de couverts. Quelques-unes des personnes qui y figurent méritent à coup sûr d'être mentionnées,

A la droite du capitaine s’assied un des employés, ou plutôt l'agent du service postal entre la France et l'Amérique, Je veux taire son nom, mais esquisser en quelques traits cette physionomie originale,

Quarante à cinquante ans d'âge, vingt ou trente ans de services, peu satisfait de sa position, voilà le signalement! Vous voyez d'ici le caractère du voisin de droite du capitaine; il maudit tous les gouvernements qui l'ont laissé végéter dans l’obscurité, il déblatère contre ses chefs, il fatigue éternellement les oreilles de ses auditeurs de ses plaintes ct de ses jérémiades. S'il variait un peu le thème habituel de ses causeries, l'agent des postes serait peut-être intéressant à écouter. En effet, il est pédant, s’observe beaucoup dans son langage, et parle comme un cours de rhétorique, ce qui, entre parenthèse, ne fait pas l'affaire des Américains, ses

voisins, qui savent peu le français et ne peuvent profiter de sa conversation.

A côté de ce premier convive s’est assis un homme qui a fait et qui fera sans doute encore beaucoup parler de lui. C’est le Père Hyacinthe. Sa lettre sur ou plutôt contre l'infaillibilité du Pape a déchainé sur lui toutes Les foudres de la presse ultramontaine et du Vatican, et pour échapper aux injures d'un parti, aux fureurs des folliculaires aux abois, il a pris la résolution de s’embarquer pour l'Amérique.

Que fera-t-il là-bas, dans le Nouveau-Monde? Y prèchera-t-il la nouvelle doctrine ?

Pour l'instant, il dine; et, comme nous le retrouverons à New-York, nous aurens occasion de parler de lui et de raconter ce qu'il y fit.

A table, le Père Hyacinthe est sérieux, digne dans son maintien, silencieux, patient surtout, car il écoute, avec un flegme et une attention inéluctables, le long récit des injustices administratives que l'agent des postes a supportées, Et Dieu sait s’il a supporté des injustices, l’agent des postes !

Ah! le Père Hyacinthe doit maintenant connaitre d’une façon bien approfondie les rouages postaux ! Quelle patience évangélique ! Nous vimes par là combien la vie monacale mâte le caractère et annihile la volonté,

En face de nous, deux autres convives, appartenant cette fois au sexe faible américain : une dame,

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une jeuné fille. Est-ce une mère avec sa fille? Mÿstère. Au premier abord, rien ne semblerait le faire supposer, Au contraire nous croyons un instant que. Quelle indépendance dans le maintien de la demoiselle! quelle indifférence dans la tenue de la vieille dame !

Bah! nous en verrons bien d’autres; nous ne connaissons pas encore les habitudes et les mœurs américaines. Nous supposions, avouons-le, que cette demoiselle était une lionne américaine accompagnée d’une dame de compagnie, en guise de paravent, Tout semblait nous donner raison : la liberté d’allure, d'action et de parole de la jeune fille, son ton décidé, et son calme au milieu d’une conversation masculine, comparable au calme de la vieille garde sous le feu.

Eh bien! nous nous trompions. Cette dame et cette demoiselle sont deux honnêtes personnes, l’une femme, et l’autre fille de l’un des plus riches négociants, de l’un des derniers maires de Buffalo, La fortune de la demoiselle est grande, et si elle ne se marie pas encore, c’est qu'elle veut, selon le système des vierges américaines, savoir ce que valent les maris avant d'en accepter un.

A côté de nous, autre famille américaine, mais celle-là complète, avec père, mère, filles et garçons. Le père ne dit rien, ne mange guère plus. Chose curieuse, on dirait, à son attitude, qu'il voit sa fa-

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mille pour la première fois. Pendant dix jours, nous n'avons pas remarqué qu'un seul de ses enfants lui ait donné une caresse ot qu'il ait paru attristé de n'en pas recevoi., Aime-t-il ses enfants plus que ses enfants ne l’aiment? That is the question.

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