CHAPITRE II
Autres types. -- La galanterie à bord. -- Le médecin. -- La table des artistes. -- Les potins de coulisse. -- Un concert de bienfaisance.
Pour la première fois, j'ai l'occasion de remarquer le goût de l'Américain pour le diamant. Il ne l'aime pas pour son brillant ou sa pureté, mais pour le prix qu'il représente. Presque tous les Américains à l'aise ornent leur chemise d’une grosse épingle en diamants. Plus ils sont beaux, plus le propriétaire est riche. Ceci est d'assez mauvais goût, mais il faut
l'accepter.
A table se trouve encore un jeune homme dont la tenue plutôt anglaise qu'américaine fait opposition au tableau. Spécimen de la plus grande attraction que l'Amérique exerce sur l'imagination des hommes du continent, ce gentleman, qui appartient à une famille princière de Pologne, quitte l’Europe dans l'intention de refaire sa fortune fortement ébréchée par les insurrections de sa patrice. Comme tous les seigneurs ruinés, son désir le plus cher est de trouver une riche héritière qui redorera son blason.
IL s'est constitué de suite le cavalier servant des deux dames de Buffalo. C'est une idylle qui s’ébauche et se poursuit sous nos yeux.
IL est à remarquer que les relations se font vite à bord des bateaux à vapeur ; il serait difficile qu’il en fût autrement. Le roulis offre tant d'occasions d'être prévenant! C’est à celui que le mal de mer n’atteint pas qu'échoit le beau rôle, Toujours prèt à être utile et à offrir le secours de son bras aux pauvres femmes, plus sensibles que lui au tangage continu du navire, il recoit souvent de gracieux remerciments; quelquefois mème il est gratifié d’un sourire, accompagné d'un serrement de main qui lui prouve tout le plaisir qu'on ressent à se servir de son sympathique appui.
La traversée présente donc de très-grandes distractions au célibataire qui a le pied marin, Pour peu que les maris en soient à leur premier voyage, que de veuvages momentanés ! Car il est.à remarquer que pendant que les maris ràlent au fond des cabines, les femmes, filles de la lumière, se font transporter sur le pont. Etendues dans de grandes chaises longues, couvertes de fourrures, elles préfè-
rent affronter toutes les douleurs sous le regard de Dicu et... des hommes.
Mais la consolation à tous les maux s'approche sous les traits et le costume du médecin du bord. D'uu ton de voix mielleux, avec un sourire sté-
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A TRAVERS L'AMÉRIQUE, 13 réotypé, il s'informe de l’état de santé de chacun. IL connait d'avance la réponse et tire un flacon de sa poche, C'est une panacée qui, je crois, est l'unique produit de sa pharmacie; vertige, manque d'appétit, mal au cœur, une cuillerée de ce breuvage suflira, Sa tournée finie, il se hâte de saluer avec le même sourire, et de courir au salon où le Commissaire du bord l'attend pour faire sa partie journalière.
J'aurai peu à parler de ce dernier officier, qui ne se détache des autres que par son uniforme dont le collet et les manches sont brodées d'argent et qui remplit des fonctions spéciales.
Mais je suis bien loin de la table; j'y reviens, car c'est là seulement que je puis observer les passagers et les crayonner à la hâte,
La table voisine de la mienne est très-bruyante, la conversation y est montée sur un diapason anormal. Quoi d'étonnant? Elle est occupée par une troupe lyrique se rendant à la Nouvelle-Orléans, Les premiers rôles hommes sont très-connus, presque célèbres ; le côté « femmes » laisse un peu à désirer. J’aperçois M*", ténor de l'Opéra de Paris, D*, le baryton à la voix cuivrée du même théâtre, et puis encore D** la basse la plus profonde, la seule basse trouvée en France pour remplir le rôle du Grand- Prêtre dans la Flüle enchantée, au Théâtre-Lyrique. Inutile de parler des dames, Elles ont toutes à se
faire une réputation, à l'exception du contralto M'° Z°**, qui a eu l'honneur de faire fiasco aux Italiens. Tous les chanteurs que j'ai nommés sont originaires du Midi de la France; c’est vous dire que le timbre de leur voix a des vibrations qui rappellent (quand ils parlent) le bruit des grelons venant frapper les carreaux. Quant au sujet de leur conversation, il sera le mème pendant tout le voyage. C’est ce qu'on appelle, en langage de théâtre, es potins de la coulisse. L'existence de ces gens-là s'écoule sur un emplacement de cent mètres carrés aa plus, entre la rampe, la toile du fond et les couloirs des loges. Que le monde soit ébranlé par un affreux cataclysme, cela ne les émotionnera pas; mais qu'un second rôle veuille, par intrigue, se glisser dans les souliers d’un premier, qu'une méchante utilité sorte de son obscurité pour soufller un rôle dans une distribution, enfin qu'un camarade obtienne quelques bravos de plus que les autres dans une nouvelle pièce, c'est aussitôt un déluge de récriminations et d'objurgations à agacer un saini,.
Quels orages, bon Dieu! La discussion durera un mois et plus. Toute cette phraséologie d'acteurs peut se réunir dans ce mot que j'emprunte à leur vocabulaire : du débinage, rien que du débinage.
Le groupe des acteurs est, il faut le dire, le plus mouvementé du bord. A voir la désinvolture de quelques-uns d’entre eux, on croirait qu'ils n'ont
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jamais donné leurs représentations que sur l'élément liquide.
D'ailleurs le temps est au beau. La mer est caline. Solitude complète. Des marsouins cotoient le. navire et cherchent à lutter de vitesse avec lui. Lis ne se laissent pas distancer, et ne s'arrêtent dans leur course furibonde qu'au bout de quelques minutes. L'homme est si peu fait pour la solitude, qu'il éprouve un sentiment de plaisir à voir les mers peuplées de tant d'habitants. Au loin du navire on aperçoit des colonnes d'eau qui s'élèvent des vagues à la facon des trombes : ce sont des cachalots, On dirait des roues de bateau à vapeur, lentement promenées sur les eaux.
IL y a peu d’autres poissons dans ces parages. Les marins vous racontent toutefois des histoires de baleines et de serpents de mer longs de deux nœuds. Ils nous prennent assurément pour des lecteurs du Constitutionnel.
Regarder les marsouins et les cachalots, écouter les propos des marins, contempler l'horizon, ce sont là des distractions de choix ; mais elles ne sont pas du goût des passagers prosaïques qui semblent s’'ennuyer beaucoup sur leurs chaises longues, car, j'ai oublié de le dire, voilà trois où quatre jours que Nous voyageons.
Aussi leur prépare-t-on un divertissement inusité, Les artistes essaient des vocalises souvent arrêtées
par des points d'orgue involontaires, et, des entrailles du navire, s'élèvent des sons aigus mèlés à des gron- | |
dements sourds. Qu'est-ce donc? On vient nous l’ap- ! prendre.
Le commissaire a eu la bonne idée de profiter du passage de tous ces artistes pour organiser un con- | cert au profit de la Société de secours aux naufra- s {il gés, dont les fonds, comme on le sait, sont destinés ( jh au soulagement des familles victimes de sinistres C (ut maritimes. Inutile de dire que les artistes ont gé- : e ju néreusement accordé leur concours. si fl Aussitôt dit, aussitôt fait; le salon est préparé, S ul les meubles sont remués dans tous les sens, le piano E 0 ll est décleué pour le mettre au milieu de Ja pièce; Lss si (ll enfin, dernier détail, le programme est afliché. . p l On a mis le grand répertoire à contribution et d 1 | nous allons entendre des morceaux des Æuguenots, il de la Muette, de la Favorite.
iA L'heure ayant sonné, tous les passagers se placent LI et les chanteurs commencent. Ils sont applaudis, [ comme on peut le penser, et je dois à la vérité
de dire qu'ils méritent de l'être. Mais l'instant critique est venu pour moi; c'est à mon tour de m'asseoir sur la sellette, c’est-à-dire de prendre place au {El piano. Je ne me fais pas prier et m'’exécute deux qL fois. Je puis le dire aujourd'hui sans vanité, j'avais {| entrepris de mener à bien un véritable tour de [ force. Bien que le roulis fut léger, le piano en su-
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bissait comme moi les fâcheux ellets, et j'étais obligé, pour ne pas jouer faux, de m'arc-bouter sur mes deux pieds et de me priver du secours de la pédale, qui, dans le triste état de l'instrument du bord, était pourtant d’une absolue nécessité.
Comment expliquer la chose? J’eus beaucoup de succès et le public ajouta des bis à ses bravos. Après que j'eus répondu par un morceau court et décisif, on s’occupa de la recette, Elle se fit par souscription et s’éleva à la somme de 1,600 francs.
Un avocat de la Nouvelle. Orléans saisit cette occasion pour prononcer en anglais un discours sur la charité, et je songeai pendant ce temps à la puissance de la musique qui rapproche les hommes séparés par la diversité des langues et qui les unit dans une même pensée...
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