CHAPITRE XVII
Mes compagnons de voyage. -- Le New-York-Ferry-Boat. -- L'Hudson. -- Albany. -- Milice et armée régulière.
IL est temps d'expliquer au lecteur pourquoi j'ai donné comme sous-titre à mon livre: /mpressions d'un musicien; c'est que, par cette annonce, je voulais tenir le public en garde et bien le prévenir que l'ouvrage était le résultat d'observations faites dans le cours d'une tournée de concerts. Jusqu'à maintenant je n'ai guère parlé de ces concerts, et je pourrais dire de ces succès. Mais tout le monde sait comment se donne un concert et personne n'ignore le succès qu'un artiste peut obtenir. Donc il est convenu que nos concerts ont été fructueux, et que nos succès ne sont pas restés au-dessous du chiffre des recettes, Au moment où nous allons commencer une tournée lointaine et quitter les grands centres, qu’on me permette de donner les noms des artistes qui prirent part à ces concerts, D'abord les dames: M" Clara Perl, contralto, réputée en Amérique et dont les premiers débuts eurent lieu à l'opéra de Vienne; M! de Bussy, mezzo soprano, à la voix vibrante et sympathique, et M" Kowalska, qui joi-
gnait à son talent de déclamation, celui d'être un soprano aigu, du meilleur caractère. Maintenant les hommes : M. Sarasate, le brillant violoniste, que les meilleurs salons de Paris pleurent encore, M. Werner, violoncelliste de S. M. l'Empereur du Brésil, chevalier de plusieurs ordres, M. Smith, l'habile accompagnateur, et M. Kotsch, une réputation dans la spécialité des Ulmann et des Strackosh. Pendant le temps qu'a duré cette présentation, un employé du New-York-Ferry-Boat a enregistré nos bagages. La formalité est très-simple. Au lieu d’apposer un carré de papier, on passe une fiche en cuivre à la poignée de la malle, une fiche semblable est, remise à son propriétaire. Le nom de la ville de destination y est porté en lettres visibles à l'œil nu. Pour peu que vous ayez quelques malles, ce nombre de fiches ne laisse pas d’être fort gênant. Ces fiches, suspendues à ces lanières de cuir, vous donnent l'aspect d’un trafiquaut en médailles pour commissionnaires, La cloche du départ se fait entendre, je monte sur le bâteau. Grand Dieu, que de merveilles ! Partout des glaces, des dorures, des siéges élégants, des tapis, des escaliers de marbre, mélangés de cuivre doré. Le nombre énorme de passagers oblige les constructeurs de ces bateaux à les faire à deux étages. L’ameublement est très-confortable, Sur les tables, des journaux, des livres et puis des pianos des chaises longues, etc... Des terrasses se trouven
aux extrémités du bateau, Puis voilà des cabines qui sont, ma foi! très-habitables. Généralement on les destine à quatre personnes. Souvent il faut mettre dans ces cabines deux couples étrangers, mais les Américains ont tellement l'habitude de ces nécessilés, qu'ils se soumettent docilement à ce partapg d'habitation. En France la chose serait impossible . en Angleterre elle deviendrait shoking! La nourriture est comprise dans le prix du voyage, et si votre estomac s'est tant soit peu américanisé, vous la trouvez bonne. En résumé, à bord de ces bateaux, la vie est agréable et ce voyage par eau présente force distractions, que l'on ne rencontrerait pas sur le railway. Sans aucune secousse, sans la moindre trépidation, le parcours de New-York à Albany se fait en douze heures et l’on franchit une centaine de lieues, sur l'Hudson, un des plus beaux fleuves de l'Amérique, A l'instar du guide Joan” je dirai que, sur toute sa longueur, ce fleuve a
un à deux milles de largeur, assez de profondeur pour que les navires de quinze cents tonneaux puisse le remonter à plus de cent cinquante lieues de son embouchure, L'Hudson traverse l'Etat de New-York et communique avec le Delaware par le canal Morris, avec le Haut Canada par le canal de l'Erié qui a deux cents lieues de longueur, et par le canal Champlain avec le Bas Canada,
On peut juger de l'importance commerciale de ce
fleuve en voyant le mouvement de bâteaux qui à lieu sur ses eaux, Sur la rive est une ligne de chemin de fer, les locomotives emplissent l'air de leur sifflets, Les barques de pècheurs sillonnent le fleuve; et toutes ces blanches voiles, cette activité incessante forment un tableau très-pittoresque. Les rives montrent une végétation peu commune, et quelquefois on aperçoit dans le fond des vallées des villages, qui en Amérique sont plutôt de petites villes. De temps en temps se montre à nos yeux une coquette maison de campagne, penchée sur la rivière et se refletant dans ses eaux, Quand je dis maison de campagne, je suis loin de comparer ces habitations à nos petits chàlets de Bellevue où de Saint-Cloud, Les installations sont plus larges en Amérique, car le terrain n'y coûte pas si cher, et chacune de ces maisons possède un parc que nous appellerions immense. Après cette maison, la vue tombe sur un autre spectacle: c'est une usine, dont toutes les cheminées fument; les ouvrers transportent des ballots à bord de bâtiments amarrés près du quai d'embarquement. Tout cela n’a rien d’extraordinaire et pourtant j'en suis frappé; c'est certainement l'opposition qui éclate entre ce tableau du travail et la douce quiétude dans laquelle je me trouvais, qui me vaut ce contre-coup. Je révais justement qu'on devrait descendre le cours de la vie, avec le
même calme que l'on éprouve sur le steam-boat de
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l'Hudson, Ces ouvriers me font penser à mes pro- li chains conceris et l'illusion est détruite... il Me voilà à Albany, capitale et siége du gouverne- E ment de l'Etat de New-York. C'est dans cette ville d que résiäe M, Hoffmann, le gouverneur actuel. La d position de ces fonctionnaires est envi”, car leur te influence est très-grande. Chaque gouverneur est omnipotent dans son Etat; il ne relève que du si Pouvoir exécutif, Par ses attributions de chef obli- pl gatoire de la milice, il dispose d’un état-major dé d'ofliciers qui remplissent près de lui le rôle d’aides- de de-camp. Ces postes sont généralement remplis par to: des jeunes gens de famille, qui apprécient le brillant bo de l'uniforme et l'autorité du grade. la Aux Etats-Unis, en temps de paix, l'armée régulière ne compte pas plus de soixante mille hom- n’€
mes, qui sont commandés par des ofliciers sortis de West-Point, c'est-à-dire de l'école spéciale Dans ces adres, l'avancement s'obtient surtout à l'ancienneté,
les campagnes étant bien rares L'armée régulière, Un
étant disséminée dans toutes les parties du pays, étid garde les places fortes. L'Etat le plus favorisé est ce- Un
lui de New-York; trente-cinq mille hommes y sont mu cantonnés, Ces forces ne seraient guère redoutables, gar
si, à côté de ces réguliers, chaque Etat ne possédait nér une milice organisée sur le modèle de nos gardes nationales et qui comprend la majorité des citoyens la américains. Les ofliciers, depuis le colonel jusqu'au
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lieutenant, sont nommés à l'élection. Généralement ils sont choisis parmi les plus fortunés du bataillon. En voici la raison: chaque bataillon a comme point d'honneur de posséder un beau cercle, de donner des fêtes, des bals, d'être cité comme un modèle de tenue et d'élégance,
Les gens riches, vrais dispensateurs de ces p'aisirs, ne peuvent manquer d'obtenir les grades les plus hauts. La milice aime les choses d'apparat, ne déteste pas les sorties et ne perd pas une occasion de faire admirer le neuf de ses buflleteries, la façon tout élégante de ses uniformes, le vernis de ses bottes. Quand ils paradent, il n'y à qu'un cri dans la foule: qu'ils sont jolis !
Mais revenons à Albany, pour dire que cette ville n’est pas belle, et que son importance ressort äe sa position exceptionelle. C’est l’entrepôt des marchandises dirigées du Canada et des provinces voisines sur New-York, « A/bany, is the oldest town of the United States » m'avait dit l'hôtelier chez lequel nous étions descendus. La plus vieille ville des Etats- Unis! cela ne m'étonne pas quand je regarde les murailles grises, les rues inégales et le peu d’élégance des quelques monuments qui ornent cette vénérable cité.
Après un séjour qui ma semblé bien long, je la quitte sans regret et c'est avec bonheur que je monte dans le train qui doit nous emporter vers Buffalo,