‹ A travers l'Amérique [microforme]Chapitre 29 sur 44 · HERO · texte numérisé non relu

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tendant jouer du violon — que la jeune fille sentit naître sa passion, Recommandé aux sexagénaires qui voudrait encore séduire la beauté et

Réparer des ans l’irréparable outrage.

Je ne parlerai pas de l'hôtel, de sa distribution; tout est bien, hormis la nourriture; mais quand on est habitué à la souffrance...

Nous commençons nos concerts le lendemain de notre arrivée, mais depuis quelque temps leur organisation nous donne un peu plus de mal, En voici la raison :

Chaque grande ville d'Amérique possède au moins une demi-douzaine de sociétés musicales, presque toujours composées d’Allemands. Les quelques s0ciétés purement américaines qui existent, se tiennent à l'écart, et par leurs règlements s’interdisent l'appui ou l'association de tout étranger.

De là, une certaine rivalité dont j'ai apprécié les effets dans différentes régions. Ainsi chacune de ces sociétés possède une salle spéciale, ayant ordinairement été Ccoustruite par voie de souscription. Pourvu que dans une ville, une salle soit dite allemande ou américaine, l'auditoire se ressentira forcément de cet état de choses.

Les Allemands ne se rendront pas à la salle américaine, ect vice versa, Cet antagonisme existe plas dans les villes de l'ousst que dans toute autre partie. Je crois qu'il faut en chercher la raison

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dans ce fait: c’est qre les sociétés américaines étant généralement composées d'amateurs, ne peuvent, artistiquement parlant, lutter avec les sociétés allemandes, qui comptent, dans leur sein, la majorité des professeurs de la ville. Ces sociétés, à l'instar de nos sociétés philharmoniques, donnent un certain nombre de concerts durant l'hiver, IL faut le dire, toujours à la piste de toute production musicale d'Europe, ces sociétés reçoivent, sitôt qu’elles sont parues, les œuvres ayant produit quelque retentissement, J'ai entendu, à plus de mille lieues de New-York, des orchestres interpréter des œuvres de Raff, Brahms, Listz, Schumann, Berlioz, que nous n'entendrons en France que dans quelque dix ans. Au fond, il u’y a pas trop lieu de le regretter, car cette musique, soi-disant considérée comme la nouvelle expression de l’école allemande, est l’éteignoir de la lumière et de la clarté qui éclatent dans les œuvres de ces vieilles ganaches qu'on nomme Haydn et Mozart,

Sur les instances de quelques adeptes ou admira.. teurs de cette école, je me décide à faire entendre une fantaisie sur un opéra encore inédit de Wagner. L' va sans dire que je ne connaissais pas plus l'opéra inédit que sa musique. Mais, pour quiconque à eu le bonheur d’ouir de l'harmonie wagnérienne, il s'en conserve tonjours quelque chose dans l'oreille. J'improvisai donc une œuvre dans laquelle, des

suiles de seplièmes diminuées étaient habilement rendues par des trémolos à l'aigu, accompagnant un chant large à la basse. Les Allemands crièrent bis / Je fus un moment embarrassé, mais j'évitai la difficulté, en jouant une des rares mélodies du Premier jour de Pompei, œuvre d’un, jeune compositeur parisien, adepte du maitre, On crut que c'était là continuation de l'opéra. Il est certain que cette manière de se faire des succès n’est pas très-digne, mais dans l’ouest de l'Amérique, les moyens d'agir autrement manquent totalement, Les artistes qui ont les premiers visité ces centres, y ont dévoilé des genres qui deviennent des traditions.

Henri Herz improvisait sur des thèmes donnés par le public; Léopold de Meyer jouait des fantaisies pour la main gauche seule et prenait une glace à la vanille de l'autre; Webli, jouant un morceau militaire, s'asseyail, à certains moments, sur Ja partie grave du piano, ce qui imitait, à s'y méprendre, le bruit Gu canon. Un jour mon agent m'engagea vivement à exécuter un morceau dans une nouvelle mamière, Il le fallait! Après bien des calculs, où j'épuisais tous les moyens, je me rappelais l'artiste qui jouait des morceaux de concert avec une brosse à habits ; et je pensai qu'avec les bords d'un chapeau, il serait facile d'en faire autant, Inutile de vous dire que l'annonce d'une

polka de :oncert, exécutée avec un gibus, altira

A TRAYERS L'AMÉRIQUE. 167

beaucoup de monde, Cette audition me valut la visite de deux chapeliers de la ville, qui, le iendemain, vinrent me demander l'autorisation de donner mon nom à un chapeau de leur invention.

Le premier avait eu l'idée de mettre dans le fond de son chapeau une tabatière à musique. Le second mettait, dans le sien, mon portrait, et la coiffe ne serait qu'un fac-simile d'un clavier de piano.

Je leur donnai l'autorisation en y mettant 1 condition que les spécimens de ces deux chapeaux me servaient envoyés à Paris. Je les attends encore.

Jusqu'à maintenant, je n'ai guère parlé de la ville, de ses beautés, etc... Qu'y puis-je faire ? Rien ne m'a frappé.

Milwaukée se sauve par la position qu'il occupe sur le lac Michigan, La ville est construite sur une hauteur et un peu en amphithéâtre, Il y a de jolies petites maisons, habitées par de petites gens; Une rivière, dont je ne me rappelle plus le nom, parcourt la ville dans de sinueux contours. Comme il faut que les bateaux puissent passer et que pourtant :x circulation n’en souffre pas, on à eu recours aux ponts tournants. IL y en a une vinglaine, Ces ponts tournants me rémémorent la rencontre que Je fis, à Milwaukée, d'un jeune Français que j'avais ‘ounu à Paris, élève de l'Ecole polytechnique,

I est étrange de sauter ainsi d'un pont tournant

à un polytechnicien, et pourtant vous allez juger s'il n'y à pas dans ce caprice de l'esprit de grandes ramifications.

M. S.... avait fait d'excellentes études à l'Ecole, et à la promotion de 186... il en sortait avec le grade d'ingénieur des ponts-et-chaussées. Il dut prendre la filière, c'est-à-dire qu'il fut envoyé dans une bourgade sauvage du Midi, où, pour travail, il inspectait des routes se portant parfaitement, et des ponts dont il ne pouvait établir la solidité que dans

cf ses rapports à l'ingénieur en chef, Au bout de on deux ans de service, M. S... trouva le métier il fr monotone. Les titulaires des hauts grades ne mou- 1 mn raient pas assez vite. Séduit par les immenses avan- L tages qu'offraient les pays nouveaux, il donna sa n démission, et s’embarqua pour l'Amérique. Il ne À : s'était jourvu que de deux ou trois lettres de re- et 1 commandation, pas une de change, et arrivait con- et À fiant dans sa valeur et ses connaissances, Les per- ro ï sonnes auxquelles il était recommandé, l'invitèrent à pr diner une fois. Ce fut tout, Après trois mois passés bu ; à la recherche d’une position sociale, la bourse de am | M. S.... était vide et ses appétits n'avaient fait que du : grandir, Après la gène vint la misèce ; l'ingénieur | prit alors la pelle et la brouette et trouva du travail ple dans la voirie de New-York. gie Cela ne pouvait durer. Muni de quelques écono- et

raies, notre jeune ingénieur se dirigea sur Chicago,

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Une ville nouvelle ; il devait forcément y réussir !

A son arrivée dans la gare de Chicago, pendant le temps qu'il reconnaissait ses bagages, il s’aperçut qu'un individu s'enfuyait avec le manteau qu'il avait déposé sur un banc. Courir après l’homme, lui crier de s'arrêter, furent le mouvement et l’action toute naturelle de M. S.... Le Pick-over-coat n'en filait que plus vite. M, S..., ennuyé, tira un revolver de sa poche et fit mine de l’ajuster. L’Américain interrompit sa course, rendit froidement le pardessus à M. S.... et s’en alla trouver un policeman, auquel il se mit à raconter le fait, Le policeman vint prier M. $S.... de le suivre chez le surintendant de police. Les explications que M. S.... s’efforçait de lui donner, même en mauvais anglais, ne servirent à rien. Arrivé chez le chef de police, M. S.... fut fouillé, et le revolver, pièce de conviction, fût trouvé chargé, et chose plus terrible, armé. Conduit sous les verroux, il n’en sortit qu'un mois après, et avec la protection du Consul français qui vint dire au tribunal que M. S..…., étant étranger, ignorait la loi américaine, qui défend le port et encore plus l’usage du revolver.

Sorti de prison, M. 5... chercha encore à employer ses aptitudes, et ne parvint, à force d’énergie, qu'à devenir propriétaire d'une boite en bois, et de deux brosses, attirail peu coûteux, qui lui permit de prendre le titre de Brush-Blacker où cireur

de souliers. Puis il fut successivement homme de peine au chemin de fer, garcon de bains, professeur de danse française, ouvreur d’huitres, etc, etc.

Il y avait trois ans que M. S.... était en Amérique, et s'il n'avait pu acquérir la fortune, du moins l'usage de la langue anglaise lui était venu. Il lui fut donc aisé de lire dans un journal que Milwaukée ouvrait un concours pour la construction d'un pont tournant, qui serait établi à l'embouchure de la rivière, et qui devait avoir pour principale qualité de ne pas gêner l’entrée des navires. M. S..…., saisit la balle au bond, et tandis que les ingénieurs Yankées faisaient des ponts avec la pile obligatoire, celle sur laquelle l'axe se trouvait posée, il fit un pont sans pile! Au moyen d’un contre-poids formidable, le pont tournait sur une axe posée sur la culée établie au bord de la rivière. La routine recevait un furieux coup! On cria à l'impossible, au charla-

tanisme ; heureusement pour M. $S..., qu’un Américain, plus intelligent que les autres, pressentit tout le parti qu'on pourrait tirer de cette invention, et fit la proposition au jury d'exécuter le plan à ses risques et périls. Le pont avait été inauguré quelques jours avant mon arrivée à Milwaukée, ex avec un immense succès. Le protecteur de M. S.…., très-riche constructeur-mécanicien, enthousiasmé de cette réussite, avait offert sur-le-champ à M, 5... une association que celui-ci s'était empressé d'ac-

A TRAVERS L'AMÉRIQUE, ‘71 cepter. Dans quelque dix ans, la France comptera un millionnaire de plus. Moralité de cette histoire :

c'est que si l’on émigre, mème étant polytechnicien,

il ne faut pas s’embarquer sans biscuit, et qu’en tous les cas, Les lettres de change valent mieux que les lettres de recommandation,

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