‹ A travers l'Amérique [microforme]Chapitre 4 sur 44 · TT À · texte numérisé non relu

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passagers effrayés suivent avec anxiété toutes ces péripéties, pendant que les officiers donnent des ordres et que les marins se félicitent de n'avoir pas traversé l'Océan sans le grain habituel.

Ce jour-là, bon nombre de passagers se confinent dans leurs cabines et la salle à manger est presque déserte, IL faut voir les figures terreuses et verdâtres des convives qui se sont hasardés à prendre place à table, Si l’on n'était soi-même travaillé par le grain, peut-être rirait-on de ces contorsions et de ces jeux de physionomie. La cuiller exécute un véritable voyage au long cours de l'assiette à la bouche, et de guerre lasse on abandonne la partie.

Encore trois jours de passés, mais ceux-là, plats et vulgaires, On commence à souhaiter la terre, à se lasser de ses compagnons de route, à trouver le navire moins beau et la table moins succulente; mais nos souffrances touchent à leur fin: le capitaine vient, en effet, de nous annoncer que le lendemain soir nous arriverions à New-York.

A partir de cet instant, l'espérance est entrée dans tous les cœurs et le temps se passe à interroger l'horizon pour essayer de découvrir la ligne des côtes.

On s'endort avec joie. Douze heures de sommeil doivent encore nous rapprocher du but souhaité.

Le lendemain, dans l'après-midi, on découvre à ‘horizon deux bateaux à voiles, trés-petits, de vé-

rilables coques de noix. Il faut que ce soient de hardis marins ceux qui se risquent si loin des côtes sur ces frèles esquifs, On nous apprend que ces barques sont montées par des pilotes de New-York, On à peine à comprendre qu'ils s'aventurent si loin du port, L’explication de ce fait est pourtant bien simple. Les Américains sont positifs jusque dans leurs réglements de pilotage. En France, les pilotes sont soumis à des arrêtés qu'ils ne peuvent enfreindre. Aussitôt qu'un navire s'approche de l’un de nos ports, le premier des pilotes de service se dirige de son côté et le guide vers le point où il doit s'arrêter, En Amérique, au contraire, les pilotes, quoique réunis en corporations, ne sont liés que par des réglements confraternels. Ils prennent la mer, quarante par quarante, et s’en vont à l'aventure dans toutes les directions. Les plus fortunés rencontrent des navires et leur offrent leurs services; ceux qui, moius heureux, ont manqué toutes les oc- ‘asions gagnent la haute mer, et plus ils sont hardis, c'est-à-dire plus ils vont loin, moins ils ont à craindre la concurrence. Il y a des pilotes qui restent quinze jours en mer avant d’avoir aperçu la moindre cheminée de bateau à vapeur; d’autres au contraire guident en une seule semaine deux ou Lrois bateaux.

Mais le port de New-York est assez fréquenté pour que le métier soit un peu lucratif, La prime du pilo-

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tage s'élève pour les bateaux de première grandeur à 100 dollars (500 francs).

L'un des petits bateaux que nous suivions de l'œil, depuis un instant, pige la partie perdue; il est devancé par son adversaire et vire de bord. L'autre au contraire redouble de vitesse. Quand nous approchons de lui, le Pereire stoppe et les manœuvres d'accostage commencent. Maintenant, nous avons sous les yeux le bateau-pilote. IL est monté par quatre hommes, y compris le patron. C’est un yacht ponté de 8 à 10 tonneaux; vu près du Pereire, il semble un hareng en face d’une baleine, Mais voici la barque sur la vague voisine; un instant encore, elle se briserait sur les flancs du paquebot. Une corde à été jetée, le pilote l’a vivement enroulée à son poignet, il s'est lancé dans l'espace et vient d’atteindre l'échelle qui a été déployée le long du navire. Deux secondes encore, le voilà sur le pont,

Plus de capitaine! Nos matelots sont maintenant commandés par le pilote qui ne parle qu'anglais. C'est une bonne chose d’avoir un pilote, mais quand il connait bien son métier. Si celui-ci allait conduire le navire vers le Trou-du-Diable? Comme ce nom est mélodramatique et bien trouvé ! Le fameux « Trou » est situé à l'extrémité sud du banc de Terre-Neuve, Dans quelle latitude? sous quelle longitude ? Je ne vous le dirai pas, parce que cela ne

vous apprendrait rien; quil vous suflise de savoir que ce tourbillon est le point de rencontre de plusieurs courants fort dangereux.

La côte de Terre-Neuve n'est pas commode; elle est presque toujours enveloppée d'un épais brouillard qui ne permet pas de la contourner sans prendre mille précautions. Nous sommes en octobre, les pècheurs sont nombreux.

Le sifflet du Pereire, pareil à uue conque marine, avertit les patrons des barques de prendre garde à nous. Ce sifflet entendu pendant la nuit a quelque chose de lugubre et s’harmonise parfaitement avec le spectacle que l’on a sous les yeux. La lune perce cette brume, qui est zébrée par un arc-en-ciel nocturne. Ses couleurs sont ternes, comme tout ce qui est produit par la lumière de l’astre secondaire, mais elles ont des nuances tout-à-fait fantastiques.

Nous avons laissé derrière nous « /e Trou-du- Diable »; mais le capitaine s'est bien gardé d’en informer les passagers. Il aime à se faire interroger par les dames et quand une voix anxieuse lui demande : « Capitaine, et le Trou-du-Diable ? », il évite de répondre. Bah! cela lui est permis à ce vieux loup de mer. Il absorbera pendant deux minutes Fattention des passagères, qui, une fois à terre, ne se souviendront plus de lui,

Mais les passagers vont prendre un peu de repos

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pour débarquer, au matin, d'une façon convenable, Comment durmir en un pareil moment ?

Dès l'aube, nous contemplons le rivage américain et les hautes montagnes qui entourent la baie de Sandy-Hook, où baie de New-York.

C’est l'Amérique. J'avoue que ce spectacle ne m'a pas laissé froid. Cette émotion participait de deux sentiments. D'abord j'admirais la baie qui est vraiment merveilleuse, ensuite j'étais reconnaissant à cette terre de ce que j'allais la fouler aux pieds après avoir quitté l'élément liquide,

Mais cette admiration est purement artistique et cette reconnaissance purement -égoiste. Mon cœur ne bat pas. Toute autre est l'émotion de ces Yankees qui ont voyagé près de moi et.que je trouvais si prosaiques à la table du capitaine.

Eux, si flegmatiques d'apparence, ont les larmes aux yeux. Au-delà du port, au-delà de cette ligne de côtes et de cet horizon à souhait, ils voient leur logis, leur famille, leurs affaires aussi.

L'émigrant interroge curieusement tout cela. Voilà donc, se dit-il, la terre qui doit être mon eldorado, la baie qui doit rouler dans ses ondes les paillettes d'or que je viens chercher, la ville où je vais lutter !

Le Pereire a stoppé. Pourquoi? Visite de la santé. Pas de malades? bon! Nous sommes Français, docteur; est-ce que Ja France empeste les autres nations? Nous ne ferons pas quarantaine,

Ah! si nous venions du sud, la visite aurait été moins rapide, Le sud nous apporte la fièvre jaune... et bien d'autres maladies jaunes ou vertes !

Nous entrons dans le port. Voici des forts qui défendent l'entrée ; ils ont cinq ou six étages de batteries, Le vieux Jonathan veille ! N'’allez pas croire cependant que je prenne New-York pour un port militaire. 11 y a des forts, voilà tout, A quoi serviraient-ils en cas d'attaque ? je n’en sais rien,

Mais voici des mâts, encore des mäâts, des pavillons de toutes les nations, des navires de tous les pays. Ils sont tellement pressés, tout cela est si confus, si mouvementé, si plein de vie, qu'on entrevoit, comme une soudaine révélation, la prospérité commerciale de l'Amérique, Ce n’est pas Marseille, ce n’est pas Southampton, ce n’est pas Constantinople, c'est New-York! Un monde d'affaires qui à son cachet spécial, son caractère unique. :

Aclivité partout, beauté nulle part !

La première chose qui saule aux yeux de lartiste, après les étonnements des premières minutes, c'est le mépris de ce peuple pour l'architecture urbaine, pour les monuments, pour les choses utiles mais qui ne sont pas de première nécessité.

Voilà les quais: ils sont mal pavés. Les docks sont bâtis grossièrement, Le port est laid. On dirait qu'il a été construit quand le ciment et le marteau étaient inconnus, Les Américains sentent que tout

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cela n'est pas digne d'une ville comme New-York, qui, avec Brooklyn, contient 1,600,000 habitants ; mais ils n'ont pas le temps de refaire. Il faudrait, pour embellir, arrêter le mouvement commercial ou au moins le gêner. Le port sera toujours laid ct vieux,

Mais trop de choses nous occupent pour penser longtemps au port.

(lt 26 A TRAVERS L'AMÉRIQUE.

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