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Le fort Michilimackinac, devant lequel nous passons, a été construit par de La Salle; puis le Saut-Sainte- Marie, ville posée sur le détroit du lac Supérieur et qui sert de centre de ralliement aux Fénians, quand ils éprouvent le besoin de faire une expédition au Canada.
Le navire remonte de plus en plus vers le nord, el déjà nous entrons dans les eaux du lac Supérieur. Ces pays sont peu habités et l'œil ne perçoit que la solitude Ja plus complète. Pas la moindre maison, encore moins l'apparence d'êtres vivants, Quand, à de longs intervalles, le steamboat relâche dans une petite crique de la côte, on aperçoit des cahutes en bois, qui servent de demeures à quelques détaillants de rhum ou de brandy. Ces gens vivent absolument à l'état sauvage, car la seule distraction qu'ils peuvent avoir est le passage de ces bateaux. Mais soyez sûr que dans leur for intérieur ces hommes ont confiance dans l'avenir de leur petite colonie, Dans leur esprit, ils sont les fondateurs d’une grande ville future, Je ne voudrais pas leur faire de la peine, mais je crois que les quelques exemples de développement foudroyant que j'ai signalés à propos de certaines cités, ne sont pas près de se reproduire,
Cette croyance dans l'avenir prospère des colonies se retrouve chez tous les habitants des villes nouvelles, Ceux qui posèrent les premières pierres
choisirent naturellement des emplacements voisins
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des rivières, sûr moyen de succès! et fera redire aux générations futures « Que Dieu fit bien les choses en plaçant les grandes rivières, auprès des grandes villes! »
Les villes qui se bâtiraient sur le lac Supérieur, el dans le Far-North, seraient toujours trop éloignées des centres, pour y attirer une grande agglomération d'habitants, Pourtant la masse des «
‘migrants est dirigé sur ces points, car le gouvernement à pour but de peupler ces solitudes, de joindre humainement le Pacifique à l'Atlantique. Les Colons n'éprouvent pas de répugnance à venir prendre possession de ces terres, qui sont généralement très-fertiles et meilleures que celles des Etats de l’Arkansas, du Missouri, voire mème de l’Iowa. En attendant les chemins de fer qui écouleront leurs produits par le Pacifique, les agriculteurs trouvent un débouché commode par les affluents du Mississipi, ou par les lacs, Var ces deux artères, leurs produits peuvent arriver sur les marchés du monde entier, Au fond, je ne plains pas trop ces colons, car leur existence à des côtés primilifs, qui valent bien les plaisirs officiels des habitants des villes, Ils vivent au milieu d'une nature splendide, dans un état d'indépendance absolu et ne relèvent que d’euxmèmes. Les forêts vierges n'ont plus de secrets pour eux et les oiseaux leur offrent leurs plus doux concerts, N'est-ce pas le tableau promis par l'Ecriture, ct la Genèse parle-t-elle de plus beaux sites ?
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Je ne sais pourquoi, en voyant cette belle solitude,
les vers de Bouilhet me reviennent à l'esprit :
Savez-vous pas quelque douce retraite,
Au fonû des bois, un lac au flot vermeil, Où des palmiers la grande feuille arrête Les bruits du jour et les traits du soleil ?
Oh! je voudrais, loin ae nos vieilles villes, Par la savane aux ondoyants cheveux, Suivre en rêvant les écureuils agiles
Et voir sauter sur les branches mobiles L'Aro de pourpre et les bengalis bleus!
L'endroit représenterait certainement l'idéal aspire. Les pins géants, les chênes à la vaste envergure, les cèdres au sombre feuillage, s’efforcent de ne laisser passer un rayon de l’astre brûlant à travers leur luxuriante armure et sous le couvert, en suivant les sentiers ombreux, au milieu de ce grandiose silence,
troublé seulement par le ramage des oiseaux chanteurs, un poëte ne sentirait-il pas son âme ‘envahie par de sublimes inspirations ?
Ce serait le moment de faire une réclame à une de mes dernières œuvres, créée avec la collaboration des sensations que ne manquent d'évoquer les beautés du lac Supérieur; je n'en ferai rien, car la vérité est que je n’ai même pas pensé à écrire une note. J'étais trop absorbé dans ma coateinplation ; et l’aurais-je essayé, qu'il m'aurait semblé que j'insultais à la majesté de l’art en faisant entendre devant ces merveilles les sons criards du pseudopiano du bord.
Et puis, s’il m'est permis d’oéceuper la foule de
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ma personnalité, oserai-je dire que je me suis toujours senti incapable d'écrire la moindre chose en plein air? Et pourrai-je ajouter que c’est une grande erreur de croire que le musicien peut, comme Île peintre ou le poète, copier ou analyser la nature ? Le premier, à l’aide de trois bâtons supportant une toile, le second au moyen d’un petit carnet de poche, couleur azur, peuvent produire des chefs-d’œuvre. Au musicien, il faut du beau papier blanc de chez Lard-Esnault avec des portées régulières et bien indiquées, une plume à l'écart facile et avant tout le calme de l’intérieur et le manque le plus absolu de distractions La majorité des compositeurs modernes travaille en chambre et, hormis quelques exceptions originales, les élucubrations musicales se produisent le plus souvent entre un piano et une petite table, un cigare et une tasse de café. Les anciens n'avaient pas besoin de ces stimulants. Beethowen composa son andante de la Symphonie pastorale après avoir mangé, chez un ami, du veau aux confitures; Mozart écrivit la plupart des morceaux de la Flûte enchantée en revenant de la brasserie et sous l'impression assez accentuée de plusieurs verres de bière. Peutètre seul parmi les anciens et les modernes, l’allemand Wagner appela l'inspiration par des moyens étranges. Qui ne se souvient de l'histoire de ce ministre, pressé par la raison d'Etat de faire signer des papiers au jeune roi de Bavière, et surprenant
Sa Majesté et Wagner costumés de feuillages, et en train d’improviser avec rage sur le sujet de Velléda? Résumons : le compositeur crée, il ne doit pas copier. IL s'inspire de la pature, mais il ne la chante que par le souvenir. Moralité : il n’y aura jamais qu'un petit nombre de compositeurs en plein air.
Après deux jours entiers passés en excursion sur le lac Supérieur, ma contemplation prend fin, et, le matiu du troisième, en ouvrant la petite fenêtre de ma cabine, je m'aperçois que nous sommes sur le lac Huron. Il semblerait étrange que je reconnusse si aisément ce lac, quoique ne l'ayant jamais vu; mais voilà la chose: à Milwaukée j'avais acheté une photographie représentant une vue du lac Huron, et je n’y avais remarqué que de l'eau à perte de vue, sans rochers, sans iles, ete. Ge que je vois actuellement est exactement une copie de la photographie, donc...
Jusqu'à l’arrivée dans la rivière, qui deverse les eaux du iac Huron dans celui de l'Erié, de l’eau, et encore de l'eau ! Mais sur ce point, un peu plus de variété. Les rives n'’offrent pas de collines escarpées. La terre est plate et, par un singulier effet d'optique, les arbres ont l'air d’être plantés dans l'eau, les maisons de voguer, les hommes de marcher sur les flots que le steamboat soulèvent sur son passage.
A l'horizon, de nombreuses cheminées, vomissant
des nuages d’une fumée noire, épaisse, annoncent une ville industrielle : c’est Détroit, La ville est laide et nous n’y faisons qu'un court séjour ; la compagnie à hâte de traverser la rivière et de débarquer
à Windsor, petite ville frontière du Dominion, ou Canada.