CHAPITRE XXIV
Le Canada. -- La Constitution politique.--Les Chambres.-- Les Canadiens français. -- L'Eglise et les Missionnaires.
Le Canada! Que de souvenirs historiques ce nom ne reveille-t-il pas ? Quel passé de gloires, de luttes, de succès et de chutes dans ce seul mot! Le cœur cite ces noms de grands patriotes, Jacques Cartier, Champlain, Frontenac, Montcalm, vaillants soldats ! La mémoire jette un voile sur ces lumières, Louis XV, le cardinal Dubois ! Comme dans un rève la: pensée se reporte aux siècles passés cet l'on voit les vaisseaux du Roi remonter le Saint-Laurent, les fleurs de lys au pavillon blanc, et scintiller au soleil les uniformes élégants des officiers. Depuis Jean de La Roque, vice-roi en 1540, jusqu’au marquis de Vaudreuil, dernier gouverneur en 1755, quelles suites de combats, quels efforts tentés par ces poignées d'hommes pour conserver à la mère-patrie cette nouvelle terre française! Héros qui 2 succombèrent que devant le nombre. Hélas! l’on voit aussi la France épuisée et dissolue par un pouvoir malsain, abandonner dans ces pays lointains un grand nombre de ses enfants! Après tant de sang versé, perdre
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avec tant d'indifférence le fruit de ton génie, de tes sacrifices, à France ! Noble pays, tu ne détesteras jamais assez la mémoire de ces monarques qui m'ont su mériter la réputatiu que par le scandale et le vice !
Nous voici donc in Upper Canada (Haut-Canada) comme disent les Anglais qui sont les vrais habitants de cette partie. Le Lower Canada (Bas-Canada) est la partie française, aussi la différence d'esprit et de mœurs qui existe entre ces deux provinces estelle tranchée et facile à observer. Mais, avant de parler de mes impressions, qu'il me soit permis de jeter un coup d'œil sur la constitution du pays, su: les faits politiques qui ont décidé du sort de notre colonie et qui ont rapport à la situation actuelle des Français au Canada Je serai bref.
En Canada, le système gouvernemental est monarchique dans sa forme la plus populaire. La Reine est représentée par un Gouverneur général. La Constitution est fondée sur celle de l'Angleterre, avec quelques différences établies par des actes des Parlements Canadiens. Le Gouverneur général est assisté par un Cabinet cu Conseil exécutif comprenant douze ministres, qui, en vertu de leur office, ont la qualité d’honorables.
Je donne les titres de ces fontionnaires, qui sont à la tête de différents départements, Le Président du Conseil, le Commissaire du Haut-Canada, le
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Commissaire du Bas-Canada, le Ministre des Finances, le Commissaire des Propriétés de la Couronne, le Secrétaire de la province, le Ministre des Travaux publics, le Directeur des Postes, le Receveur du Revenu public, le Ministre de l'Agriculture, un Avocat-Général pour l'Est, un Avocat-üénéral pour l'Ouest. Les membres de ce Cabinet sont nommés par le Gouverneur, et occupent ces positions aussi longtemps qu'ils ont la confiance de la Chambre, dans laquelle ils doivent avoir des siéges. En ceci le système anglais diffère du système américain. Dans les Etats-Unis, les membres du cabinet nommés par le Président gardent leur position quatre ans et sont indépendants du Congrès. Ils ne peuvent pas être changés pendant la durée de la présidence, à moins qu'ils n’y consentent. Le Parlement ou Législature consiste en trois pouvoirs : la Reine (représentée par le Gouverneur), le Conseil législatif et l’Assemblée. Le consentement de chacune de ces branches ést nécessaire pour qu'un article devienne loi. Le Gouverneur général, qui a toutes les attributions d’un vice-roi, est nommé par la reine et généralement pour six années. Il est guidé dans son gouvernement par des instructions générales que lui transmettent les ministres de la reine, aussi bien que par la loi et les usages. Il représente la reine et est le Chef du Pouvoir exécutif. Il peut donner des licences de mariages et de droit il est le général en
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chef de la milice. IL peut assembler, proroger ou dissoudre le Parlement. Le Conseil législatif correspond à la Chambre des Lords d’Angletsrre, ou au Congrès des Etats-Unis. Les membres étaient autrefois nommés à vie; mais maintenant ils ne sont élus que pour huit ans. Le Président est élu parmi les membres de la Chambre, au commencement de chaque session. Il y a au Canada quarante‘huit divisious électorales, vingt-quatre pour chaque province.
L'Assemblée peut être comparée à la Chambre des Communes en Angleterre, et à la Chambre des Représentants aux Etats-Unis. Elle est composée de cent trente membres (soixante-cinq pour le Ras- Canada et soixante-cinq pour le Haut) élus par les habitants des comtés, des cités et des villes. Le Président est élu par la Chambre pour une durée de quatre années. Cette Chambre a dans ses attributions le contrôle exclusif du revenu et des dépenses de la province, La justice s'appuie sur la loi commune, cette collection ancienne de coutumes et de maximes (leges non scriplæ) d'origines anglaise, danoise, saxonne, qui ont prévalu dans ce pays depuis les temps les plus anciens. La cour supérieure du Canada est le Banc de la Reine, présidé par un chef de justice. Elle à une autorité presque exclusive en matière criminelle et peut obliger toutes les cours inférieures et les officiers publics à accomplir les actes qu'elle réclame d'eux,
Après cctie rapide revue de la Constitution politique, signalons quelques faits historiques C’est avec tristesse que je me rappelle que le traité qui cédait le Canada à l'Angleterre fut signé à Paris en 1763. Un article de ce traité assurait à nos compatriotes le libre exercice de leûr religion, de leurs lois et de leurs institutions. Pourtant, malgré cet enagement, l'Angleterre essayait la mème année d'introduire ses lois criminelles, mais, en 1774, cet acte royal fut annulé et l'ancienne loi de Paris fut établie en matière civile,
Ce fut en 1791 que la Colonie se divisa en Haut et Bas-Canada et que le système de gouvernement représentatif fut introduit. Sous son autorité, le Parlement du Haut-Canada put enfin établir la loi criminelle anglaise et le procès par le jury en 1792. Enfin, l'acte soi-disant d'union du Haut et du Bas- Canada. se soumettant au même gouvernement, fut proclamé en 1840. Cette loi injuste portait que la langue anglaise serait la seule langue parlementaire et n'avait été promulguée que pour faire intervenir le Bas-Canada, comme garantie d’une dette contractée par le Haut-Canada, vis-à-vis la maison Baring de Londres. La Constitution de 1791, qui jusque-là avait soustrait la petite population anglaise à la farouche domination des Canadiens-Français, disparaissait pour faire place à cette loi d'union, dont le but élait de mettre ces mêmes Canadiens-Français
sous la domination de la population anglaise, devenue plus nombreuse. Ce n'est pas sans peine que le Bas-Canada put obtenir ses libertés et ce n'est qu'après bien des révolutions, et mème des guerres civiles, que ses habitants obtinrent, en 1856, leur représentation, par voie d'élection, au sein du Conseil législatif. Alors les droits du seigneur, cet abus féodal, disparurent, ainsi que la dime de l’Église, Les villes purent nonimer leurs maires et leurs conseils municipaux. L'instruction publique fut spéciale pour le Bas-Canada et le droit d'ainesse supprimé. L'on peut se rendre compte par cette esquisse des progrès de l'esprit public dans le Bas-Canada. D'abord soumis violemment à un gouvernement étranger, les Français du Canada ont su acquérir progressivement toutes leurs libertés, obtenir une représentation nationale, conserver et aflirmer leur autonomie. Les dix mille colons débarqués il y a deux siècles se sont multipliés, et l’on compte aujourd’hui dans le Bas-Canada seize cent mille Français! Peuple de cultivateurs, ils sont les propriétaires d’une immense superficie de terre, qui, avec le défrichement, se développe tous les jours. Les forêts tombent devant ces hardis pionniers, et les mornes solitudes voient apparaitre, la hache sur l'épaule, l’agreste travailleur qui vient féconder la nature, en agrandissant les limites de la civilisation. L'union ct l'esprit d'entente que l'on peut remar-
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quer chez les Canadiens-Français, ont pris leur source duns la ligue de résistance à l'Angleterre, qui à de tous temps existée dans le pays. L'Eglise a toujours été à la tête de ces mouvements et en cela elle à montré une sogacité égale à son patriotisme. Possédant de très-grands biens, elle a su à propos user de ses richesses, pour maintenir son influence et son indépendance d'action. Les communautés sont trèsnombreuses dans le Bas-Canada, et le nombre d'ecclésiastiques semblerait en disproportion avec le chiffre de la population, si on ne comprenait que cette agglomération de religieux n’est que le soutien de certains intérêts, plutôt que de certaines croyances, J'ai dit que l'Eglise catholique était riche au Canada ; je ne voudrais en trouver la preuve que dans l'existence de ces séminaires, qui contiennent jusqu'à | douze cents néophytes, recevant une instruction gratuite, Je ne peux qu’admirer la création de ces immenses institutions, quand je me rappelle ce que füt l'Eglise au début de la colonisation, Les premières missions romaines, établies au Canada, le furent par quatre Pères Recollets, qui vinrent de France avec Champlain en 1615. En 1629, ils érigèrent une église et un couvent près de la rivière de Saint-Charles à Québec. Les gentilshommes, d’ailleurs, aidèrent les religieux dans leur ouvrage ; c'est ainsi que nous voyons le marquis de Gamache fonder un collége à Québec, Noël de Sillery faire
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élever une habitation pour les jeunes Hurons. Les dames agissaient aussi. Pendant que la duchesse d'Aiguillon fondait une maison des hospitaliers de Dieppe, M" de la Pelterie ouvrait un séminaire pour des jeunes Indiens. Les Sulpisiens de Paris établirent une grande succursale à Montréal. En 1647 les missionnaires arrivèrent en grand nombre dans la colonie et endurèrent de grandes souffrances à porter la parole du Christ aux Indiens. Ecaucoup furent martyrisés par ceux qu'ils voulaient convertir, mais cela n’empêcha pas leurs successeurs de se dévouer au mème ouvrage. La suppression des Jésuites, qui eut lieu en France en 1762, en Italie en 1773, fut mise à exécution au Canada en 1774.
Cependant les propriétés des Jésuites restèrent en leur possession jusqu'en 1800, année où le gouvernement anglais s'en empara. Le développement de l'Eglise fut arrêté pendant longtemps; mais, dans ces vingt dernières années, le mouvement des missionnaires à été plus grand, et parmi ces membres de nombreuses congrégations religieuses arrivées au Canada, on pouvait compter des Jésuites, qui actuellement occupent une place éminente (") Ainsi donc depuis la découverte du Canada, par Jacques Cartier, 1 Eglise a joué un grand rôle dans tout ce
(1) Quelques-uns de ces détails historiques sont pris dans l'Histoire du Canada, de Hodgins.
qui touche politiquement à la situation des Français. Ne cessant de faire des prosélytes, agrandissant constamment ses propriétés, il était inévitable que le gouvernement anglais s'occuperait de cetle puissance et chercherait à en entraver l’action.
Tout dénote chez les Canadiens-Français un grand patriotisme et un attachement inébranlable à leur nationalité. Quoi qu'ait fait l'Angleterre pour détruire les principes de résistance de ce peuple, elle n’a obtenu que les succès éphémères de la force, IL est aussi diflicile, dit Joseph de Maistre, de priver un peuple de sa langue et de sa religion, que d'ôter une étoile au firmament. IL n’est pas de lois que les Parlements anglais n'aient décrétécs, pour arriver à l'anglification de cette mation. Mais toutes ces rigueurs, toutes ces injustices n’ont pu entamer la rude écorce de ces fils de la vieille Gaule, En plusieurs circonstauces et malgré leur petit numbre, ils ont prouvé à leurs ennemis qu’ils avaient droit à leur respect et que, s'ils étaient soumis en apparence, rien ne les ferait reculer quand ils s'agirait de défendre leur honneur et leurs droits. — L'hostilité du Haut-Canada pour les Canadiens-Français était plus l'ouvrage de certains partis, qu’une émanation du gouvernement anglais. Cet antagonisme provenait principalement de la lutte d'intérêts rivaux qui ne pouvait manquer d'éclate: entre deux parties d’une Colonie, cGont l'une considérait l'autre en pays
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conquis, Le role politique du gouvernement était
d'apaiser ces passions, d’éteindre ces animosités.
L'avenir de sa possession dépendait de cet apaise-
ment et de ce calme, Après bien des luttes, il est
enfin entré, depuis quelques années, dans la voie des réformes.
L’Angleterre sait qu’elle à en Amérique des voisins, qui ne laisseront échapper aucune occasion de porter un coup à sa puissance et de s'annexer le Canada. Il n’y a pas encore péril en la demeure, car la majorité des Canadiens désire conserver l'autonomie du pays, mais qui pourrait-répondre qu'une nouvelle révolution ne leur en ouvrirait pas les portes ?
Chaque mécontent deviendrait forcément partisan du retour aux Etats-Unis et il y a beaucoup de mécontents dans le Bas-Canada, Ecs Français aiment la monarchie, quand elle leur accorde leurs libertés, quand elle tient compte de l'opinion publique; ils deviennent républicains le jour où son joug leur pèse. Si jamais le Canada se transformait en Etat de l'Amérique, il aurait peu de chose à changer à sa Constitution. et hormis la Reine...
Mais nous n’en sommes pas là, et, si l’idée fait du chemin, elle n’est pas encore müre. D'ailleurs la situation actuelle des Canadiens-Français n'a plus rien de triste. Ce sont des swje/s, c'est vrai, mais bien allégés de Ja tutelle qui les avait asservis si longtemps.
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Il est donc du plus grand intérèt pour l'Angleterre, qu’elle traite les Canadiens-Français comme ses propres enfants, qu’elle en fasse dg sincères alliés en respectant et en protégeant les droits inhérents à leur nationalité, et que, si‘elle ne peut en avoir le cœur, elle en ait au moins l'appui.
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