‹ A travers l'Amérique [microforme]Chapitre 34 sur 44 · TT · texte numérisé non relu

TT

dex, me sser ant 1e u’ou vie pris ’eau, uffre, ne et s de ntas peau euseides.

rerait ée en angue Hante, est la forme té de

la petite ile, est la chute américaine, Un peu audessus de Goat-island, se trouvent les Trois-Sœurs, petites iles reliées entre elles par des ponts jetés sur l'abime.

La chute a douze cents mètres de long et ‘cent soixante-cinq de hauteur. 11 tombe vingt millions de pieds cubes d’eau chaque minute.

Certains géologistes américains ont dit qu'en quelques siècles, la chute avait reculé de six lieues; ce calcul serait basé sur son mouvement rétrograde, qui est d'un mètre par année. Sous le poids de la nappe, le rocher s'égrène et pour remédier à l'effet de cette lime liquide, les habitants de Niagara trèssoucieux de conserver leur chute ont établi des digues qui arrêtent l'élan de l'eau. Pour bien se rendre compte de la hauteur de la chute il faut passer dans l’île aux Chèvres et la communication est du côté américain. À deux milles au-dessous se trouve un pont suspendu, qui facilite la correspondance entre les deux pays. C'est vraiment un merveilleux chef-d'œuvre que ce pont! IL a huit cents pieds de longueur, et est à deux étages. Le plus haut sert de passage au chemin de fer, le plus bas aux voitures et aux piétons. Il est suspeudu au moyen d’épaisses cordes en fer, d'environ dix pouces de diamètre chaque. Les trains passent à deux cents picds au-dessus de la rivière; c’est à vous donner la chair de poule. C’est près de ce pont

que Blondin, le fameux équilibriste, fit poser sa corde, et effectua son passage avec un homme sur son dos, Une colonne commémorative indique positivement l'endroit où s’accomplit cette promenade sans précédent. Je passe dans l’île des Chèvres ct, suivant une avenue plantée d'arbres centenaires, j'arrive au centre de la chute. Le coup-d'œil est d’un tout autre caractère. Vue de face, la cataracte offre un spectacle merveilleux; vue verticalement, l'effet est encore plus curieux. L’œil cherche à sonder la profondeur de l'abime entr'ouvert et à distinguer quelque chose à travers ce nuage sans cesse renouvelé,

Le mieux cest de descendre dans la cave des vents. Cette cave est sous la chute et on y descend par une échelle indienne, sorte d'escalier ouvert dans le roc. Il est nécessaire, à l'avance, de se vêtir d’un costume en caoutchouc, que le guide vous procure. Après un voyage d’un quart-d'heure, on débouche dans la cave, qui a une trentaine de mètres de longueur. La nappe d’eau qui passe devant les yeux, est transparente et forme comme un rideau de perles.

L'eau en tombant comprime l'atmosphère, a un tel point que la cave en tremble et que l’on est étourdi du bruit qui en résulte. En remontant l’escalier, notre cornac donne quelques détails sur le lieu et assure les auditeurs que tous les cadavres qui sont précipités du haut de Ja cataracte, sont

retrouvés dans la cave des vents. A l'appui de son dire, il raconte qu'il y a quelques années, un négociant français de Buffalo, M. de Forest, était venu visiter le Niagara en compagnie de sa famille et d’un ami, M. Addington. Ils étaient assis sur le plateau qui domine la chute et admiraient les beautés environvantes, quand M. Addington, qui s'amusait depuis quelques instants avec la petite fille de M. de Forest, dit à l'enfant, en le balançant doucement au-dessus de l’eau: «Je vais te jeter dans le trou. » La petite fille eût peur, et, par un brusque mouvement, se détachant des mains de M. Addington, elle tomba dans le courant de la rivière. Plus prompt que la pensée, le jeune homme s’élança à son secours, mais avant que le groupe eut pù se remuer ou prononcer une parole, tous les deux avaient passé sur le pré cipice. Les restes brisés de ces pauvres victimes furent trouvés dans la cave des vents, l'après-midi du mème Jour,

Sur la rive américaine est bâtie la ville de Niagara- Fall, La cité est bien modeste mais son développc= ment a été extrèmement rapide. Dans ces dix dernières années, sa population a augmenté de un mille à cinq mille personnes. Sur tous les points, des maisons de campagne surgissent. Une des causes de cette prospérité pourrait être trouvée dans les efforts énergiques qui sont fait pour mettre en valeur la force naturelle fournie par le courant de l'eau. Déjà

gr ss

ec

un canal hydraulique est en construction; partant d’une demi-lieue au-dessus de la chute, il vient aboutir à un kilomètre au-dessous. Le mouvement des voyageurs est énorme, et a nécessité la création de trois ou quatre hôtels monstres. — Les environs de Niagara-Fall présentent quelques motifs à excursions, entr'autres, celle qui a pour but la visite d'une tribu indienne, établie dans un village peu éloigné. Ces Indiens sont des Tuscaroras, ralliés à la civilisation, et qui ont sù soustraire leurs propriétés à la rapacité des Américains. Beaucoup d’entre eux ont accepté la religion protestante, et il me fut donné de les voir assister un dimanche au prèche, qu'un pasteur leur faisait en indien. Quelle langue bizarre ! Le tout se passe en sons grognés, rarement une parole est articulée franchement. Les dissidents continuent à suivre leurs coutumes traditionnelles, au milieu de la forêt qu'ils habitent, près des cases qui leur servent de demeures. Ils assistent à certaines époques de l’année au conseil du feu, et exécutent tous les figures du rite. Encore trop sauvages pour apprécier sainement les bienfaits du protestantisine, ils continuent à fèler sans aucun décorum la mémoire de leurs anciens chefs, le souvenir de leur grandeur passée,

Je voulus voir ces habitations, et comme j'approchais d’une de ces cases, des sons étranges vinrent frapper mon oreille. Une Indienne était assise sous

ns

ee ———

un arbre, et bercait son enfant, en chantant une mélodie, sorte de mélopée mélancolique, tandis qu’un Indien, sans doute le père, l’actompagnait en jouant d'un instrument fait de roseaux, et dont il tirait des sons pleins de douceur. Je les écoutai avec une grande attention, et je me promis de noter cet air, dont la couleur bizarre m'avait frappé. (‘) Tous ces Iadiens sont agriculteurs, ils travaillent, mais n'ont que très-peu de relations avec les blancs. Les Américains respectent assez les contrats passés avec les tribus, qui ont fait complète soumission à leurs lois; mais il n’en est pas de mème pour les tribus sauvages. Pour celles-là, ni grèce, ni merci, quand elles osent défendre leurs réserves, c’est-à-dire les frontières des propriétés que les gouvernements passés leur concédèrent. Dans ces luttes entre l’homme sauvage confiant dans la parole des Américains, et

l’homme blanc entrainé par sa cupidité, il y a du

sang versé. Naturellement les représailles sont né-

cessaires et les généraux n’éprouvent alors aucun

scrupule à faire poursuivre la tribu coupable et d’en

faire massacrer tous les membres, hommes, veillards,

femmes et enfants. C’est tout simplement de la fé-

rocité, et ces actes inhumains sont indignes d'une civilisation, mais il s’agit d'intérèts, et quoi qu'on

(1) Chanson indienne, pour piano. Op: 25.

Alphonse LeDuc, éditeur, Paris,

Some

| Win!

a Tu INR !

HA | [ft M - EN" AlUE | [ho [UE JT HE IE

leur fasse, les tribus sauvages, ne s’étcignent pas assez vite! Voyons, Messieurs, ne soyez pas si àpres à la curée, et rappelez-vous que ces sauvages, qui, après tout, furent les premiers propriélaires du pays, ont droit à un certain respect de votre part. Prenez garde que le mot de Monroë : « L'Amérique aux Américains », qui n'est patriotique que parce qu'il est souverainement égoïste, ne porte en ses flancs le premier principe de votre décadence de l'avenir ! Songez à l'empire romain qui périt pour s'être agrandi à force de despotisme et d’envahissement arbitraire, et faites taire vos convoitises en laissant le temps, ce grand destructeur, parfaire l’œuvre d'élimination que vous avez si bien commencée !

Le voyage de Niagara-Fall à Toronto, par bâteau à vapeur, est un émerveillement, On descend d'abord le Niagara, qui a une vague ressemblance avec le

Rhin moins les vieux Burgs, et qui ajoute à ses beautés, l'avantage d’être une importante section de la frontière placée entre gouvernements qui n'ont pas toujours été amis,

Aimez-vous les monuments guerriers ? on en à mis partout, — Une colonne illustre l'endroit où, en 1812, eut lieu la bataille de Chipewa; une autre de Ja hauteur de cent vingt-six pieds, marque la place où tomba le général anglais Brock, A l'embouchure du fleuve, on salue un vieux vétéran de ces guerres Franco-Anglo-Américaines, le Fort-Niagara, ouvrage

militaire qui fut construit par les Français, occupé par les Anglais, et capturé par les Américains, Presque la fable de Bertrand et Raton. D'ailleurs à partir de ce moment où le navire entre dans le lac Ontario, je ne pourrai guère citer un nom qui ne se rattache incidemment à l'histoire de l'occupation française, Même ce lac ne garde-t-il pas le souvenir des expéditions de Cavellier de la Salle, qui le premier forma le projet d’unir, par une chaine de postes militaires, le Canada à la vallée du Mississipi? Du marquis de Nonville, qui avec un corps d'armée vint combattre sur ses bords quelques tribus hostiles et construire le Fort-Niagara ? En dehors du rôle reflectant qu'il joue dans nos annales, le lac Ontario a encore pour qualité d’être le plus connu des lacs américains. Fenimore Cooper, cet écrivain national, a puissamment aidé à sa popularité, en faisant de ses eaux le théâtre où viennent se dérouler quelques scènes de ses originales créations.

L'arrivée à Toronto par le lac présente quelques difficultés. La ville est construite sur une baie formée par un banc de sable, qui ne laisse le passage libre que sur une partie très-resserrée de son étendue. Ce point sur lequel s'élève un ZLight-house (Phare) s’appelle le détroit de Gibraltar. En avant du p°rt, quelques Wharfs (Entrepôts) sont bâtis sur l’eau, Ces Wharfs sont tout simplement des docks appartenant aux gros négociants de la ville. Toronto, en langue

indienne, signifie lieu de réunion. En effet, c'était autrefois dans cette place que les chefs indiens se réunissaient, pour y fumer le calumet de paix ou de guerre. Dans l'espace de quatre-vingts ans le sauvage Toronto est devenu la vraie capitale anglaise du Canada. Cette ville du High-Life, compte actuelle. ment 80,000 habitants, auxquels on peut ajouter l'appoint de deux ou trois régiments anglais, qui y sont casernés, Sous le nom de Lord Dalhousie, le gouvernement y siége, ce qui embellit la société de la présence de nombreux fonctionnaires, de distingués ofliciers. Les dames se font remarquer par une véritable élégance, et leur amour pour les choses mondaines. Les demoiselles vivent d’une façon assez indépendante et possèdent une grande désinvolturé d’allure, Ces jeunes canadiennes sont généralement belles, et leurs «ppearances offrent comme un mélange de virilité physique et de faiblesse féminine ; elles ont de la grâce sans mollesse, de la vivacité sans nerfs, de l'abandon sans laisser-aller. Ce ne sont pas des amazones : encore moins des vierges folles. Les figures sont fines, mais seraient loin d'être des modèles de Keepsake. Absence complète de la pàleur mélancolique des filles de la vieille Angleterre, impossibilité absolue de trouver le moindre sujet à ballade, dans ces tempéraments capables de se livrer au plaisir du patin par vingt degrés de froid, d'aller en slace (traineau) par quatre pieds de neige, ct

nee 0 0

d'assister pendant la même saison à autant de carnavals que l’on voudra. Ges carnavals sont les grandes fêtes de l'hiver, mais ne sont en rien comparables aux nôtres.

Voilà de quelle façon on procède au Canada. Au début de l'hiver, l’eau est amenée sous une grande barraque construite à peu de distance de la ville, Aux premiers froids cette eau gèle et présente la surface la plus lisse, la plus brillante qu'il soit possible d'imaginer.

Quand le carnaval commence, cette barraque est tendue de pavillons, des lustres sont suspendus ct les bals ont lieu. La meilleure société s’y rend dans les costumes les plus riches et les plus variés, Aux accents d’un orchestre placé dans une tribune, les couples s'élancent patins au pied, et se mettent à exécuter les figures des Lanciers où d’un quadrille français.

C'est un spectacle aussi étrange que féerique de voir ces danses sur une glace qui reflète le velours, la soie des costumes, les mille lumières des lustres. Ces Skating-Ball, ou bals de patincurs, durent quelquefois toute la nuit: il y règne une grande gaieté, mais pas de licence. Nonobstant l'opinion émise par Madame Ida Pfeiffer dans son second Voyage autour du monde, je dirai que les façons et le savoir-vivre existent beaucoup plus chez les An- Blais du Canada, que chez les Américains du Nord,

Cette supériorité peut se remarquer jusque dans les babitations, dans les ameublements, dans le choix délicat de tout ce qui entre dans le Aome. Le respect que les Anglais ont toujours eu pour leur intérieur n’est que l'expression de leur se/f-dignity (dignité personnelle). Certainement leurs maisons ne s'ouvrent pas au premier venu, et mème à ses premières visites le gentleman présenté sera accueilli sans grandes démonstrations sympathiques Mais est-ce parce que l'Anglais n’est pas banal, qu’on peut lui reprocher de méconnaitre les lois de l'hospitalité !

Non! sans contredit, la société anglaise du Canada appartient à une race plus cultivée, plus raffinée, que celle des Américains du Nord. En admettant qu'au premier coup-d'œil je ne m'en füsse aperçu, la toilette et le décorum de nos auditeurs m'en aurait convaincu. A tous nos concerts les hommes viennent en habit et cravate blanche, les dames en coiffures et robes de soirée, Music-Hall, la charmante salle de concerts de Toronto, a toutes les apparences d’un salon de Picadilly, ou &e Grosvenor-Square. Charmé de jouer devant un public distingué, j’annonce pour le second concert quelques morceaux de Chopin. Fiasco complet. Le froid le plus canadien accueille mes tentatives, Complètement désorienté, je consulte les journaux du lendemain et j'y lis sous différentes formes, celte appréciation :

tte

« M. Kowalski nous à fait entendre certaines œuvres d’un homonyme de Chopin (Frédéric). Chaque production de ce nouveau compositeur qui malencontreusement porte un si glorieux nom, nous à fait regretter que M. Kowalski n’ait pas jugé à propos de nous donner du vrai Chopin (Frédéric). C'est une revanche à prendre. » Et comme je m'étonnais de ce malentendu près de M. Nordheimer, riche éditeur de la ville, voici les explications que ce #usic-seller voulut bien me fournir sur mon insuccès.

Dans les premières années de son séjour à Paris, Chopin avait eu pour élève un M. Johns, pianiste de Baltimore. C'était un exécutant d’une certaine valeur, mais dont le principal talent fut de copier Chopin, non-seulement pour les nuances, pour les doigts, mais encore dans sa manière de s'asseoir, de s'essuyer le front, de saluer, etc... Quand M. Johns revint en Amérique, il avait la conviction qu'il rapportait dans sa malle des œuvres inconnues du public américain, ce qui était vrai, et dans les doigts la véritable tradition de leur exécution, ce qui l'était moins. A peine arrivé M. Johns fit entendre ces morceaux, qui firent impression. Ce qui parut original au publie, ce fut surtout les manières saccadées, les tics nerveux, les balancements de corps et les yeux noyés de l'élève de Chopin. Les amateurs ne doutèrent pas un instant que toute cette exubérance ne füt la véritable manière d'exécuter cette

musique, et s’appliquèrent plus à imiter cette danse de Saint-Guy, qu’à en rechercher le sentiment, Progressivement la tradition fut ainsi portée jusqu'aux confins de l’Amérique, et voilà pourquoi Chopin, interprété sans ces mouvements capricieux, sans cette fantaisie gymnastique, ne peut ètre compris par un public américain. Je ne pris pas ma revanche. Si en musique les Anglais ne font pas preuve d'un gout sùr, il n’en est pas de même pour tous les embellissements dont ils gratifient leurs villes. 11 y a beaucoup de monuments à Toronto, et parmi les plus remarquables, je citerai: Le Parlement, la maison de fous, Iles deux cathédrales, anglaise et romaine, ie collége. Nous quittons Toronto, pour nous rendre à Kingston. Encore cent soixante milles à parcourir, Le lac Ontario est la voie de communication que nous choisissons, et, hormis quelques steamboats que nous croisons dans ce voyage, rien de bien intéressant à relater ne vient se placer dans l’angle obtus produit par le ciel, l’eau, et notre rayon visuel.

Kingston s'appelait autrefois Frontenac, du nom d'un des premiers et vaillants gouverneurs du Canada, et, comme dans toutes les villes fondées par les Français, ce nom avait été primitivement donné à un fort qui défendait l'établissement,

En 1762, les Anglais s’en emparèrent, et se hàtèrent de la débaptiser, Aujourd’hui on ne trouve

A TRAYERS L'AMÉRIQUE. 205

le souvenir de l'occupation française que dans les ruines de ce fort et de quelques autres ouvrages militaires. La population est anglaise et ne compte plus qu’un petit nombre des anciens maîtres du pays. La ville est modeste, mais elle n’en est pas moins charmante. Les rues sont larges, bien tracées, les promenades sont plantées d'arbres séeulaires. Un seul bâtiment mérite une mention, c’est l’Hôtel-de- Ville, Sa salle d'honneur, dans laquelle nos concerts ont lieu, est la plus belle que nous ayons rencontrée jusqu’à maintenant. Elle est ornée de portraits, en pied, des maires de la ville. Les plus anciens d’entre ces magistrats urbains, ont cette bonne figure à expression honnête, mais non dépourvue de finesse, qui semble être le fucies officiel du Tiers-Etat; ce sont les Français, puis viennent les Anglais, au type sévère, aux lèvres minces, signe irrécusable de dignité, mais aussi de sécheresse d'âme.

Des fenètres de cette salle, on a vue sur Ie port, qui est assez mouvementé. Lsë bateaux sont pour la plupart des chalands, car des navires d’un fort tonnage ne trouveraient pas assez d’eau. Le transit des marchandises envoyées de Kingston aux Etats- Unis se fait par Oswego, ville américaine située de l'autre côté du lac Ontario, et qui est desservie par une branche du chemin de fer de New-York-Central.

En dehors de ses richesses en minéraux, le Canada a une agriculture florissante qui produit en

grande quantité du blé, de l'avoine, du maïs, du sarrazin, et autres végétables, Dans certaines parties du Haut-Canada, le tabac est cultivé avec succès. Les conditions atmosphériques ne sont pas les mêmes pour les deux provinces. Le climat du Bas-Canada est plus rude, et souvent le froid atteint 30 degrés au-dessous de zéro. Tes chaleurs ne commencent guère que vers la fin de juillet et la terre est si fertile qu'en six semaines les récoltes arrivent à maturité. Autrefois les principaux objets d’exportation étoient les fourrures que les Indiens apportaient dans les villes; mais, depuis, les productions du sol se sont accrues dans de si grandes proportions, que les grains représentent actuellement la principale base du commerce canadien. On calcule que le Canada produit annuellement, en blé, environ 30,000,000 de barils, L’Angleterre affectionne particulièrement sa colonie, et le lui prouve en lui envoyant une immense quantité de ses produits manufacturés, en laine, coton, fers, ete, En revanche et en libreéchangiste, elle a su établir, à l'égard de l’exportation, des tarifs assez défensifs, pour que la masse des marchandises canadiennes ne puisse s’écouler aisément que par le chemin du Saint-Laurent à l'Atlantique, et de là à Liverpool.

On l’a souvent dit, les Anglais sont les premiers colons du monde. Et pourquoi? C'est qu'ils savent rendre leurs colonies productives, en créant des voies

de communications, en établissant des lignes de chemins de fer et des bateaux à vapeur. La race anglo-saxonne a pour principale qualité la tenacité, et s’il est aisé d'en trouver les preuves dans son histoire, les possessions qu’elles a envahies en montrent les effets. En 1850, on ne connaissait au Canada que deux petites lignes ferrées, actuellement il y en a seize, dont la principale est le Grand Trunk qui parcourt six cents lieues. Les canaux sont innombrables, chose peu singulière dans ce pays de chutes et de rapides. La poste et la télégraphie fonctionnent dans toutes les parties du Dominion.

Uniformément taxée, une dépêche pour un franc,

une lettre pour cinq cents, franchira six ou sept

cents lieues.

Aidés par la force du courant, les nombreux steamboats du Saint-Laurent rivalisent de vitesse avec les chemins de fer, et transportent un nombre considérable de passagers. Leurs prix sont peu élevés et en ce moment où nous nous dirigeons sur Ogdensburg , ville américaine, qui est à quarante lieues de distance, le Cashier-man, (homme de caisse) nous réclame cinq francs par place. Cette modicité n'exclut pas le comfort, et ces bateaux, comme aménagement , sont frères, ou au moins cousinsgermains des merveilleux paquebots de l'Hudson.

Trois lieues au-dessous de Kingston nous entrons dans le Saint-Laurent, modeste fleuve qui n'a que

cinq cents lieues de longueur. Le Saint-Laurent ! Combien de fois en lisant certaines de ses descriptions, avais-je eu le désir de le visiter? Même sur les bancs du collége, alors que le professeur, traitant incidemment du Canada, venait à prononcer son nom, quels rèves n’éveillait-il pas dans mon imagination enfantine? Il me semblait que je voyais une rivière immense, aux flots irrités, et seulement sillonnée par les pirogues des Indiens. Je me représentais ces Indiens avec le costume du sauvage du Café des Aveugles, des plumes de toutes couleurs fixées sur un diadème incrusté de pierreries, anneaux d'or sous le nez, chevelures suspendues à la ceinture. Tout cela n'était qu'un songe, et si un Indien, mème un grand chef, osait encore aujourd'hui se montrer court vêtu devant ces respectables misses du Canada, si, par force de l'habitude, il se laissait aller jusqu'à scalper un blanc, nal doute qu'il serait appréhendé au corps et coffré par le premier policeman venu. Je ne verrai donc pas de véritables sauvages, mais je me console en regardant le spectacle qui se déroule sous mes yeux.

A l'entrée du Saint-Laurent commencent les mille Iles. Elles s'étendent sur une longueur de cent milles et sont de toute forme. L'ile Wolff, qui se trouve à l'embouchure du fleuve, a trente lieues de tour. La plupart sont couvertes d’une puissante végétation, quelques-unes pourtant ne présentent qu'une sur-

face rocheuse. Nous passons au milieu de ces îles comme feraient des promeneurs dans un jardin anglais. Les allées sont formées par les canaux de la rivière. Par instants nous sommes resserrés entre deux iles; dans d’autres moments nous débouchons dans un Jac, dont les rives sont imperceptibles. Toutes ces variétés d'effets, ces transformatioris successives, donnent au Saint-Laurent une beauté originale et unique, — Quel cataclysme a-t-il fallu pour qu'un paysage aussi anormal se soit produit dans la nature! Pour diriger son navire, au milieu d'un pareil labyrinthe, le capitaine possède-t-il donc un morceau du fil d'Ariane? Les passagers scraicnt bien cmbarrassés d'indiquer dans quel sens se porte la rivière, A l'avant, à l'arrière, sur les côtés, des iles ct encore des îles. Elles semblent émerger du fleuve. Les mille iles, le titre est modeste, et je penche fort pour le nombre de quinze cents.

Après avoir dépassé l'ile de Gore et l'ile Welesley, qui, comme grandeur, le cèdent de très-peu à l'île Wolf, il est nuit quand nous arrivons à Ogdensburg ; je remets donc au lendemain le plaisir d'en décrire PR OR TOR tn ro rat le Ne de ea

0 + + ee +

. . . .« Le jour est levé, mais j'ai eu tort de parler

des beautés d’'Ogdensburg, car je m'aperçois que si

je me laissais aller à une description, je tomherais

infailliblement dans des redites qui fatigucraient le

SRE

lecteur. Toujours des rues tirées au cordeau, des maisons aussi hautes les unes que les autres; même régularité, même absence de charme pour un artiste, C'est dans les environs de cette ville que l’on trouve encore les ruines d’un fort de la Présentation, qui fut construit en 1741 pour protéger une mission fondée pac l'abbé François Picquet, surnommé l'apôtre des Iroquois. Un habitant de la ville a conservé la première pierre de ce fort, sur laquelle on lit distinctement cette inscription :

An nomine + Dei omnipotentis fjuic habitationt initio dedit £rans. Picquet. 1749.

J'éprouve un grand plaisir à rencontrer en Amérique tous ces vestiges de notre histoire passée; ce sont des souvenirs qui, au milieu de ce peuple étranger, viennent nous rappeler la patrie absente ; c'est un langage silencieux qui remue le cœur et parle à l'esprit. Les missionnaires qui passaient au Canada, avaient à exécuter un mandat aussi politique que religieux. Il s’agissait de faire des Indiens, nonseulement des enfants du Christ, mais encore des fidéeles alliés. L'un de ces missionnaires, le P. Marquette, fut un des premiers et des plus courageux explorateurs du pays. C’est lui qui, en 1671, commença le premier établissement européen fondé sur la première partie qui séparait le lac Michigan du

lac Supérieur. « Ainsi, observe un auteur américn, le zèle religieux des Français avait porté la croix sur les bords du Saut-Sainte-Marie et sur les confins du lac Supérieur, d'où elle regardait déjà la terre des Sioux, dans la vallée du Mississipi, cinq ans avant qu'Elliot, de la Nouvelle-Angleterre, eût seulement adressé une parole aux Indiens qui étaient à six milles du hàâvre de Boston. »

On ne peut que s'émerveiller des efforts vraiment patriotiques de ces religieux, qui puisaient leur force dans une sincère croyance, basée sur l'esprit de détachement. Prècher la charité est une bonne œuvre, mais la mettre en pratique produit encore un meilleur résultat.

Pendant que je suis à Ogdensburg, il m'est donné de voir une cérémonie de Quakers, aussi des religieux ceux-là, mais d’une espèce particulière, Déterminer exactement quel est aujourd’hui le véritable culte des Quakers, est chose diflicile, car de nouvelles branches dissidentes sont venues s’adjoindre aux premières, e& certaines de ces branches ont acquis plus d'importance que n’en avait la souche-mère. Pourtant on peut dire que sans s’écarter beaucoup des vérités du Christianisme, se tenant à la lettre même de la Bible, ces sectes ont quelques points de ressemblance avec la religion protestante. Les Quakers croient qu'une lumière personnifiant le Saint-Esprit, et émanant de Jésus-Christ, éclaire chaque homme.

en

LE

es

un ct oo

L'homme qui a le bonheur de la posséder doit se soumettre à ses volontés et à Ja direction que l'Esprit imprime à ses idées ou à ses actions. L’Esprit-Saint manifeste aussi ses volontés en choisissant ses prédicateurs, aussi bien parmi les pauvres et les ignorants que parmi les riches et les lettrés. Celui qui se sent illuminé est libre d'exercer les fonctions de prédicateur. Elles ne sont pas rémunérées, puisque ce don a été transmis gratuitement. D'ailleurs ce culte est éminemment simple et économique. Les temples des Quakers sont complètements dépourvus d'antels, de chaises, d'orgues. A leurs cérémonies, quand un des assistants se sent imprégné de l’Esprit-Saint il fait de sa place un sermon. Plusieurs sermons peuvent ètre entendus dans la mème séance, mais il arrive parfois que, l’Esprit- Saint n'inspirant personne, l'assemblée se sépare après avoir vainement attendu cette manifestation. Tout est rigide chez le Quaker, son maintien, son habillement et surtout sa coiffure qu'il ne quitte jamais. Il fuit le plaisir et se montre indigné d’entendre parler de spectacles, de danses, de fêtes mondaines. Il ne connait que la vie d'intérieur, et les austères distractions qui consistent à lire la Bible en famille, après le frugal repas du soir, Leur religion les empêche d’être soldats et pendant les guerres de l'indépendance ils ne servaient ordinairement que d'intermédiaires entre les belligérants. II

va sans dire qu'aucun de ces frères Jonathan ne vient nous entendre. A propos de nos concerts, disons que le premier offre une étrange particularité,

La salle d'Ogdensburg est près du port, et, par un hasard malheureux, un bateau à vapeur éprouvant sans doute quelque peine à y entrer se met à sifller, avec une persistance qui finit par répandre le désordre dans notre programme. Les chanteurs abordent courageusement la difficulté, non sans souffrir de la discordance qui en résulte. Mon tour arrive, je prélude au piano, mais le sifflet de retentir avec une nouvelle force. Sans perdre contenance, jugeant que le sifflet donne un si bémol, il me vient à la pensée d'exécuter dans le ton de mi bémol, le galop célèbre, l'Express-train. Le départ du train, sa marche progressive en vitesse y sont parfaitement imités, et comme s’il y eût entente entre nous deux, le sifflet du bateau vient me prèter son concours, en jouant sa partie avec une mesure étonnante, Les Américains comprennent et me font une ovation. M. Werner, le violoncelliste, avec le calme hollandais qui le caractérise, se fait entendre aussi dans une nouvelle manière, A chaque coup de sifflet il lève son archet, et ne reprend que quand le bruit a cessé. Le public ne bronche pas, et applaudit ces morceaux en vingl-cing pauses.

Page 1