‹ A travers l'Amérique [microforme]Chapitre 40 sur 44 · DRE · texte numérisé non relu

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regardent la scène et qui pourraient bien rire de mon juvénile enthousiasme. Quand je parviens à dominer ce ridicule accès d’amour-propre, le bateau quitte le port; force m'est donc de remettre mon accolade à plus tard. Je crois que le voyageur qui, dans quelques années, visitera le Canada ne retrouvera pas ces costumes. Ils tendent à disparaître sous le poids des immenses exportations de Tweed et de Cheviotes, dont l'Angleterre couvre le Canada,

Par esprit de patriotisme, je dois critiquer cet abandon des vieilles traditions françaises, mais, au au point de vue de l’industrie, je ne puis m'empècher de reconnaitre que pour la fabrication des étoffes à bon marché l'Angleterre est la première nation du monde. En ce moment je porte un habillement de voyage complet fait à Montréal et qui m'a coûté la modeste somme de cinquante francs. Cerclé dans ma courroie, se trouve un élégant pardessus que j'ai payé quarante-cinq francs, et que je n'aurais pu m'offrir aux Etats-Unis qu'en déboursant trois cents francs. Aussi la frontière américaine est-elle très-surveillée par les employés de la douane, et rualheur aux excursionnistes imprudents qui essayeraient de rentrer dans leur pays, avec des articles achetés au Canada ! Le mieux est d'opérer comme tel américain de ma connaissance, qui sut passer sous le nez des douaniers, couvert de trois costumes complets. Qu'il se rassure, je respecterai son incognito! Mais tandis que

je m'étends ainsi sur la modicité des prix de la confection anglaise, la nuit est venue, et le regard ne saisit plus nettement les endroits que le navire dépasse, D’après les renseignements que je me procure , nous avons laissé derrière nous les Trois- Rivières, une des plus vieilles villes du Canada, Cette ville, qui compte dix mille habitants, se trouve placée exactement entre Montréal et Québec, c’està-dire à cinquante lieues de l’un ou de l’autre. Les Trois-Rivières ont joué un rôle assez important dans l'histoire du pays. Chef-lieu de district, cette cité eut longtemps un gouverneur français et fut toujours occupée pendant les guerres franco-anglaises par des forces assez nombreuses, Maintenant ses habitants s'occupent d'agriculture et de pêche. Le pays qui avoisine les Trois-Rivières est très-riche en produits minéraux, et les premières exploitations de ces mines eurent lieu sur les ordres de Colbert, qui, mieux que les ministres de Louis XV, sut apprécier les trésors que renfermait la nouvelle colonie. Ces richesses furent une des causes de nos malheurs. La contrée eut été moins fortunée, il y aurait eu moins d’enthousiaste rapacité chez nos ennemis; car tout le monde sait que si la France se bat pour une idée, l'Angleterre, plus pratique, ne fait marcher ses troupes qu'autant qu'il y a lieu de récolter des guinées, Ne serait-il pas de toute justice qu'elle remplaçàt sa devise « Dieu et mon droit » par « Moi et ma poche ». Ce serait bien plus correct !

Si je me laissais aller à mes véritables sensations, mon voyage au Canada ne deviendrait qu'une longue élégie. La cause de celte humeur chagrine est que je ne puis voir une beauté de la nature ou une ville riche, sans que cette pensée envahisse mon cerveau : « Et dire que tout cela pourrait encore être à nous! » La nuit me calme, et le lendemain matin, quand je suis réveillé par « l'aurore aux doigts de rose », je remarque sur les bords du Saint- Laurent de nombreux ateliers de construction pour les navires, Une des anciennes et des plus profitables spécialités des Canadiens-Français. Le bois coûte très-peu au Canada, et la modicité des prix de construction engagea longtemps un grand nombre de nos armateurs à faire construire sur les chantiers de Québec, Il y avait certainement économie, mais il arrivait souvent que le bateau, à peine rendu en France, réclamait des réparations qui portaient son prix au-dessus de celui que les meilleurs constructeurs français ouraïient demandé. Notre commerce finit donc par y renoncer; mais que notre Gouvernement n’aille pas imposer les matières premières, les mêmes commandes se reporteraient du mème côté!

A peine avons nous dépassé ces ateliers que nous débouchons dans la baie de Québec. La vue est merveilleuse, IL est impossible de trouver une plus belle rade. Les Américains sont pourtant bien fiers de leurs baies de New-York et de Boston, mais, d'après mes impressions, il ne peut y avoir de com-

paraison. L'horizon est borné par la magnifique chaine des Laurentides qui commence au Saint- Laurent, pour aller se perdre aux bouches du Mississipi, et par les rives escarpées du New-Brunswick, Le port est rempli de bateaux de tout tonnage, l’on y remarque depuis le sloop jusqu’à la frégate de guerre. Derrière le port, la ville se détache, dans tout son original caractère. Québec est bâtie en promontoire, et, posée ainsi sur la baie, ressemble à une reine assise au milieu de son royaume. Les clochers des églises dominent la ville et lancent leurs flèches dans le ciel. Du port partent des rues qui, après bien des z/gs-sags, vont aboutir à la haute ville, Ces clochers sont dominés à leur tour par la citadelle, véritable aire d'’aigle, mais qui n’est la demeure que du léopard britannique. Sur les glacis, les canons montrent leurs sinistres gueules. Des factionnaires, tout de rouge habillés, se promènent mécaniquement sur l2s remparts. IL y a déjà plus d’un siècle que les habitants voient le même homme rouge faire sa faction à la même place. Il y en a qui croient que c’est toujours le même; erreur, car tous les deux ans les régiments sont changés.

Cette citadelle représente à elle seule le passé historique de la ville, En effet, quel rôle Québec a-t-il joué dans l’histoire du Canaca? Celui de de ville prise et reprise, et d’avoir été le centre des derniers combats qui décidèrent des destinées du

Canada. L'érection de cette citadelle eut lieu en 1609. Champlain en fit son centre d'action, et c’est de ce point que partirent presque toutes les expéditions de découvertes qui devaient porter si loin le nom français. Sous l'impulsion puissante de ce viceroi, la colonie se développa rapidement, et dix ans après l'érection du fort, en 1620, Québec comptait quelques milliers d'habitants, composés principalement de Brètons, de Normands et d’Angevins. Cette population avait de grandes diflicultés à vaincre pour établir sa prospérité au milieu des dissensions religieuses, et les querelles des commerçants, Pour parer à ces luttes intestines des marchands, Champlain, autorisé par le cardinal de Richelieu, établit des lois très-sévères contre ceux qui ne respecteraient pas les propriétés concédées, et créa des droits seigneuriaux copiés sur le système féodal, ce qui assurait aux occupants la protection la plus eflicace contre les ‘trafiquants. Mais la guerre venait d’être déclarée à l'Angleterre, et, pour la première fois, Québec, affamée par une flotte anglaise qui avait capturé les bâtiments envoyés pour la ravitailler, capitula en 1629. Québec ne rentra en possession de la France qu’en 1632, en vertu du traité de paix par lequel Charles I d'Angleterre rendait le Canada à Louis XIII.

A partir de cette époque jusqu'en 1689, date à laquelle une nouvelle guerre s'ouvrit avec l'Angleterre, la colonie s'était grandement développée. Les

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Trois-Rivières, Outaouais (Oltawa), Frontenac (Kingston) avaient été fondées, et le Canada établissait de plus en plus sa fortune commerciale, Les guerres avec les Indiens avaient seules troublé le calme du pays. Mais ces hordes ne se montraien! plus qu'à de grands intervalles, et beaucoup de tribus s'étaient ralliées aux Français. Les hostilités reprises entre les deux nations, Québec eut encore à soutenir, en 1690, une attaque des Anglais, commandés par sir William Phipps, mais le feu de la citadelle endommagea tellement la flotte d'expédition, qu'elle n'eut que le temps de se retirer, en laissant dans la baie quelques-uns de ses vaisseaux. A partir de cette époque, jusqu'en 1759, Québec n'eut pas à jouer un rôle belligérant dans les campagnes franco-anglaises, mais dans cette campagne finale, la page la plus mémorable devait s'inscrire sous ses murs. Le brave Montcalm, après une lutte soutenue pendant des années contre un ennemi opiniâtre et plus nombreux, avait été obligé de se replier sur Québec. Fortifié dans son camp retranché, protégé par la citadelle,

il croyait sa position inexpugnable et son armée in-

vincible. Comme bien des généraux d'armée, il ne

devait être vaincu que par la trahison. Après un

premier insuccès, le général anglais Wolfe dut chan-

ger ses plans. Baitu en bas, il allait attaquer par

en haut. Deux déserteurs du camp français lui

fournirent le mot d'ordre, et Wolfe püt alors pen-

dant la nuit faire franchir à son armée, le Saint- Laurent, les montagnes voisines de la citadelle, et occuper les hauteurs connues sous le nom de Plaines d'Abraham,

Quand ces nouvelles gagnèrent le camp français, Montcalm, sans écouter le gouverneur de Vaudreuil qui lui recommandait de rallier les forces que le général de Bourgainville avait emmenées à peu de distance de Québec, pour surveiller les mouvements d’une partie de l’armée ennemie, Montcalm donna l'ordre d'avancer et impétueusement lança son armée sur les Anglais. Ceux-ci, abrités derrière des ouvrages élevés pendant la nuit, ouvrirent à cinquante mètres un feu meurtrier qui jeta le trouble et le désordre dans les rangs français. Montcalm, quoique deux fois blessé, cherchait encore par la voix et l'exemple à rallier ses soldats. Mais atteint de nouveau et cette fois mortellement, il tomba de son cheval, et son corps fut rapporté dans la ville. De l’autre côté, le général Wolfe expirait aussi, mais avec la satisfaction suprème de voir la bataille se décider en sa faveur.

Après cent cinquante ans d'occupation, après avoir colonisé le pays, avoir fondé et mis en valeur une grande superficie de terres, cette bataille faisait tomber toutes ces créations, toutes ces richesses françaises entre les mains des Anglais!

La lutte était finie, l’asservissement allait com-

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mencer, Ce résultat était dû au man

que de renforts, et à l'indifférence de Louis XV.

Plongé dans les le roi laissait quelques anlaisser s’accomplir l'inique partage

délices libertines du Parc-au-Cerfs, égorger ses soldats comme il devait, nées plus tard, de la Pologne !

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