CHAPITRE V
New-York à vol d'oiseau. -- La Poste. -- L'Union Square. -- Steinway hall. -- La Folie Fisk.-- Le colonel Fisk.-- Le directeur Fisk.
Un voyageur est-il tenu de dire à ses lecteurs: tel jour, à telle heure, j'ai passé par telle rue; tel autre jour j'ai pensé ceci ou fait cela? Je ne le crois pas. Des vues générales et d'ensemble sont plus facilement perçues. Je vais donc parler de New-York sans compter mes pas et sans noter mes temps d'arrêt, On pense bien que j'ai peu vécu dans les pièces du troisième étage de lifth-avenue-hôtel et que je me suis hâte de prendre langue ‘aux Etats- Unis. Les lignes qui suivent sont donc le résultat d'observations longuement faites et d’études assez approfondies.
Quoique les Etats-Unis aient une capitale politique, Washington, New-York peut ètre considérée comme leur cité par excellence, leur métropole. Elle mérite en tout point ce titre par l'importance de son port, par son mouvement d’affaires, par une sorte de centralisation du mouvement général et un rayonnement qui imprime l'activité au pays tout entier.
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Elle n’est pas moins remarquable par son mouvement artistique et son passé. Voulez-vous connaître à fond l’histoire de la ville? Observez ses rues bâties successivement et dont l'ordonnance de plus en plus magistrale témoigne des progrès de la cité,
Avant d’alier plus loin, je dois avertir le lecteur que j'ai plus habité New-York que les autres villes ; la plus grande partie de mes impressions sont donc nées dans cette cité, On pourrait me faire le reproche d’avoir vu le pays à travers un objectif un peu réduit; je réponds à cela, qu'à de très-petites différences, les mœurs, les habitudes américaines sont à peu près les mêmes dans toutes les parties qu'il m'ait été donné de visiter. Le Parisien n'est-il pas la quintessence de l'esprit français? Ainsi du New- Yorkais, pour l'Amérique du Nord. Je continue dône ma promenade.
Dans la ville basse, qui est la plus ancienne, les habitants ont construit des maisons-magasins, Les quais ont une longueur démesurée et chacune de ces maisons, peu belles mais très-pratiques, peut recevoir la marchandise de navire à magasin,
Dans ce coin de la grande ville, qui pourrait tout au plus loger vingt mille habitants, on remarque une Bourse, la maison des Droits-réunis, l’église du Wall-Strect, curieux spécimen d'imitation du gothique, le cimetière, où l'on compte un grand nombre de patriotes morts pour l'indépendance, le tribunal,
sorte de maison carrée style Louis XVI, qui jure par sa couleur et son architecture avec ce qui l’entoure, les Tombes, prison qui renferme les célébrités
du couteau ou du revolver et dont les colonnes, I sans genre défini, brillent par leur immense déve- c loppement. Ce ne sont pas celles que Samson a fait g fléchir. Je ne parlerai pas de la poste, vieille et C laide bâtisse qu'on doit remplacer sous peu. û Puisque je suis à la poste, où je viens d'entrer t. pour expédier des lettres en France, un mot sur le q système postal. L'affranchissement est à très-bon mar- s ché. Une lettre allant dans n'importe quelle région aes Etats-Unis, ne paie que trois sous. Pour éviter D l'encombrement des bureaux restants, le directeur st
des postes fait afficher et insérer dans les journaux la liste des lettres qu'il a reçues avec cette inscription: poste restante. Il est difficile de cette facon qu'une lettre ne soit pas réclamée. On ne se sert pas du mandat-poste, on expédie la somme que l’on veut faire parvenir, dans une lettre ordinaire, en baxknotes, Les vols de lettres chargées sont assez rares.
En remontant en ville, voici Union square avec les statues, en bronze, de Washington au sud et de Lincoln au nord. Washington est campé à cheval à la facon du Louis XIV de la place des Victoires. Sa figure est remarquable et donne réellement l’idée du personnage. Quant à Lincoln, impossible de rèver rien de plus grotesque, L'artiste a représenté Ja
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victime des haines de partis, avec un immense paletot sac dont la ridicule ampleur n'offre rien de favorable à la réputation du tailleur de l’ex-président. Les bottes sont atroces. Le bronze figure une série d'œils de perdrix qui appellent de loin la pommade galopeau ou le colcorame. Pauvre, pauvre Lincoln ! Qui eût dit, quand tu terrassais l'hydre du Sud, que ta veuve serait contrainte, pour vivre, de vendre ta garde-robe, et que la reconnaissance du peuple que tu avais sauvé se traduirait par cette misérable statue de bronze ?
Derrière les statues s'ouvre le jardin, orné d’un petit bassin dans lequel barbottent des canards. Nous sommes voisins du Séeinway hall, salle de concerts, appartenant au propriétaire de la première fabrique de pianos d'Amérique et de l’Académie de musique ou Opéra.
Je parlerai de ces magnifiques salles, quand il sera question de musique.
En continuant mon chemin, je jette les yeux sur l’élégant magasin de Goupil, le marchand d'estampes. : On y remarque de jolies toiles et des dessins modernes.
Plus loin, voilà le Booti-Théâtre ; il appartient à celui qui lui a donné son nom et qui est le plus grand tragique américain. La construction seule du théâtre a coûté 600,000 dollars, ce qui prouve que les Américains savent payer leurs gloires,
A quelque distance, je trouve l'Opéra-House ou l'olie-Fisk, du nom de son propriétaire, On comprend ce surnom quand on pénètre dans l’intérieur du théâtre. IL est impossible en effet de rien voir de plus luxueux. Les ornements y ont été semés avec une profusion toute vaniteuse. L'or, l'argent, les glaces scintillent jusque dans les recoins de la salle, qui est grande et dont les places ont été distribuées à la manière française, à cette exception près que tout spectateur, quelle que soit sa place, voit et entend tout. Ce riche théâtre a coûté la bagatelle d’un million de dollars; malgré tout, et quoiqu'il soit considéré comme le plus beau de New-York, il na pas encore été adopté par le public de distinction.
On joue un peu de tout sur cette scène, depuis l'opéra jusqu'à la féerie, en passant par le drame, le ballet. Les acrobates et les chiens savants s’y livrent parfois à leurs exercices ordinaires et les presdigitateurs ne dédaignent pas d'y escamoter leurs muscades.
:ctte variété dans les programmes n'ayant pas sufli et les impressarii n'ayant généralement pas payé M. Fisk, celui-ci s’est décidé à devenir le directeur de son théâtre.
Ceci semblerait un fait très-ordinaire, si nous n'étions pas en Amérique et si M. Fisk n'était pas M. Fisk, c'est-à-dire le nabab de New-York,
M. Fisk a fait une fortune colossale dans les
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’est le vrai type du faiseur américain, et l'odyssée qu'il a parcourue avant d'arriver à la fortune mérite d'être racontée, À dix-neuf ans, il était attaché à la ménagerie de Van Amburgh, en qualité de palefrenier, ensuite comme contrôleur ; à vingt-huit ans, on le retrouve colporteur parcourant le pays, la hotte sur le dos. Après quelques succès, suivis de dégringolades, la guerre de sécession lui apporte les moyens de spéculer sur une large échelle ; il se fait fournisseur des armées, joue sur la hausse ct lu baisse de l'or, et ramasse à ce jeu quelques millions de dollars. En 1867, à force d'intrigues, il finit par devenir directeur de la ligne de l'Ecrié, et à partir de ce moment tout lui réussit. Sa réputation est mauvaise et il n’est pas d’injures qu’on ne lui ait jetées à la figure; mais ses millions lui servent d'égide et il se croit invulnérable.
Jeune encore (il à quarante ans), il n’a pu se décider, malgré les prescriptions de ses médecins, à laisser au repos sa puissante organisation {il pèse 300 livres). Jaloux d'un autre millionnaire qui s'était offert le luxe de faire construire pour son plaisir un navire de 800 tonneaux, ce qui lui permettait de prendre le titre de commodore, M. Fisk se fit nommer, à coups d'argent, colonel du 6° régiment de la milice New-Yorkaise,
Rien n'est beau comme de voir le superbe, le majestueux colonel Fisk, bien corseté, bien sanglé dans un uniforme flambant neuf, commander la parade d’une voix de stentor, et emprunter les aliures
des vétérans, en homme habitué à contempler sans pälir le feu... des fourneaux de locomotives. Mais une seule gloire ne pouvait suflire à la va- ; nité de notre original millionnaire, Il lui fallait du ù nouveau, n'en füt-il plus au monde. ë Voici donc ce qu’il imagina, ses moyens le lui per- : mettaient. Il acheta un diamant gros comme une )
noisette et se le fit incontinent monter en bouton de chemise. Pendant de longs mois, M. Fisk, changé en soleil, joua les Apollons aux fauteuils de galerie des théâtres, projetant des rayons sans nombre, éblouissant les pauvres mortels des feux de son solitaire, et comptant les regards de concupiscence que les femmes lançaient au fameux diamaut el à son propu priétaire.
fl! Hélas! on s'était lassé de voir le colonel Fisk à jf cheval, on se lassa de regarder son solitaire ; l'éclat de ce soleil sembla pälir, et, avec lui, l'étoile du
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[li Il remonta d'un seul coup sur son nuage de QE demi-dieu par l'acquisition de l’Opéra-House. Aus-
sitôt qu'il se fût changé en directeur de théâtre, il il envoya des courtiers dramatiques dans tous les pays du monde, pour recruter des comédiennes, des can-
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tatrices et des danseuses, Il ne marchandait pas le prix des engagements, mais il ne voulait que de jolies femmes.
Les steamers rapportèrent bientôt une charmante cargaison féminine. On remarquait dans ses rangs Mesdemoiselles Montaland, Silly, Irma Marié, Desclauzas, Jenny Bell, Tostée, Lanner, etc... Mademoiselle Schneider devait aussi venir; mais ses prix étaient si élevés, mème pour un nabab, qu'il fallut réfléchir,
Avant les représentations, le directeur Fisk traita bien ses pensionnaires; il donna de grands soupers, auxquels il invita (ce qui était assez intelligent) tous les critiques influents de New-York. Mais le moyen de s'amuser ? ces dames ne parlaient pas anglais. Si l’on causait peu, en revanche on mangeail, on buvait ferme, Ces dames, les agents l'avaient promis à M. Fisk, ne nommeraient plus New-York que Fiskville. Serons-nous indiscret en disant que Mademoiselle ***, charmante brune à l'œil noir, était la voisine favorite de M. Fisk et qu’un coiffeur français de Broadway leur servait d'interprète? Rien n'était plus bizarre que de voir M. Fisk, accompagné du coiffeur, faire les honneurs de New-York à Mademoiselle ***,
Les représentations eurent lieu et Offenbach for ever remporta bien des succès. Mademoiselle Silly mit quelque temps à se faire comprendre, mais le
publie finit par lapprécier à sa juste valeur, Tout marcha bientôt pour le mieux et M. Fisk fût bientôt persuadé qu'avec un petit million il en verrait la farce, -
Le Crésus Yankee a-t-il en ce moment un nnuveau caprice? Je ne le sais, mais, à coup sûr, faut pas que la population de New-York cesse d'ovoir présent à l'esprit le gros M. Fisk, Avis à ceux qui auraient inventé quelque chose de foncièrement original. S'il fallait recueillir toutes les anecdotes qui circulent dans le peuple sur ce boursier - colonel, je n'en finirais pas; le mieux est de continuer notre
promenade. !
(1) L'ouvrage était sous presse, quand la nouvelle de l'assassinat du colonel Fisk arriva en France, La triste fin de cet homme ne m'étonne pas, car ordinairement c'est sous Île couteau ou à la
potence que finissent ces sortes d'aventuriers
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