CHAPITRE VI
La 5e avenue, -- Les voitures américaines. -- Gentral-Park. New-York et Boston. -- Les peintres américains.
A la hauteur de Madison-Square commence la par-
tie fréquentée de la 5° avenue, rendez-vous de l'élé-
{ gance et de la fashion, A Paris, on se fait voir 12 aux Champs-Elysées ou au Bois de Boulogne; à ée New-York, on suit le trottoir de la 5° avenue. Il
est large de quatre à cinq mètres, long de quatre kilomètres et aboutit à Central-Park, Dans l'aprèsmidi, après le sermon ou le prèche, ce boulevard est très-fréquenté,
Les Américains aiment les voitures, plus peut-être par ostentation que par goût, À vôlé des calèches, des landaus, des phaétons, se mou *e la voiture de promenade, qu'on pourrait appeler la voiture nationale, tant elle est répandue, C'est ce qu’en France on nomme vulgairement une araignée. Elle ne peut porter que deux personnes sur un siége très-élevé, porté par de grandes roues fines que le moindre choc peut briser comme du verre.
Le plus souvent, ces voitures sont montées par des commerçants qui, leur travail terminé, vont sc
délasser de leurs fatigues à Central-Park. En voici justement un qui passe, observons-le. IL est coillé d'une casquette à large visière ; quoique vêtu proprement, il a l'aspect d’un homme commun. Son visage a le ton de la brique; il ne porte pas de moustaches, mais des favoris à poils rudes et coupés en brosse, Celui-là est un vrai Yankee pris sur le vif; une de ses joues est démesurément enflée. N'allez pas lui conseiller de se rendre chez le dentiste, il chique; le voici qui lance un jet de salive jaune...
C'est un type d'américain du vieux temps, non façonné aux mœurs européennes, La génération nouvelle est en progrès sur celle-là; l'Amérique, comme la France, a ses gandins, Ils sont recherchés dans leur mise; leur coquetterie présente ce caractère singulier qu'elle s'attache à la force physique, Loin de se donner des airs de poètes élégiaques, les jeunes Yankees veulent avoir l'air robuste, les tailleurs leur confectionnent des vêtements aux épaules élargies qui leur donnent l’apparence de forts de la halle,
Les New-Yorkais sont si fiers de leur Central- Park qu'ils le considèrent, ou peu s’en faut, comme la huitième merveille du monde.
IL est certain qu'il à fallu beaucoup de travail et de patience pour créer ce pare dans un lieu qui ne Sy prètait pi par la nature de son sol, ni par
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sa fertilité. Tout au plus a-t-on pu faire ‘servir à l’ornementation du parc quelques rochers disséminés sur cette vaste étendue de terrain. On a planté des arbres, élevé des éminences, voire même des collines, ouvert des routes dont les contours multipliés permettent de beaucoup se promener sans trop changer de place. Ce n’est pas tout; l'eau, qui à été amenée à profusion, forme des rivières aux capricieux méandres, des étangs où s’ébattent de nombreux poissons, des lacs avec des horizons à perte de vue. Dans une vingtaine d'années, quand la végétation sera devenue plus puissante, et quand de coquettes maisons entoureront cette promenade, elle ressemblera beaucoup à notre ancien bois de Boulogne, moins toutefois l’encadrement des collines de Suresnes et de Saint-Cloud. Cependant, vers l'extrémité du Central-Park, on arrive sur une éminence d'où l'on jouit d'une vue assez étendue. A l’ouest c'est l'Hudson ; à l’est, c’est l'East-River, naturellement ; sur ces deux cours d’eau sont bâties de véritables villes, Harlem, Hoboken, Williamsburg.
Le peuple préfère aller se promener le dimanche dans les les que de venir à Central-Park où ül coudoie les bourgeois et la classe aisée. IL se rend aussi au cimetière Brookyln, qui est très-intéressant à visiter, quoiqu'il paraisse assez singulier à des Européens de faire d’un cimetière un lieu de promenade, Mais ce sont Là les mœurs américaines,
plus excessives encore que celles de la protestante Angleterre.
Nous avons ensemble parcouru la ville et vu ses monuments; je ne parlerai plus avec les mêmes détails des villes que nous visiterons, parce que, pour moi, New-York ‘est le type de la ville américaine, par excellence, et que les autres cités sont plus ou moins des diminutifs de cette métropole.
Une ville cependant, une seule, se détache sur cette uniformité qui fait ressembler les cités américaines à des villes fabriquées à la douzaine, et je me hâte d'en parler: c'est Boston. Cette ville est belle et, dans certaines places, sous certains aspects, d'un caractère grandiose.
New-York et Boston sont les deux centres intellectuels des Etats-Unis. Getie dernière ville l'emporte peut-être sur sa rivale par son goût épuré et par le sentiment artistique qui distingue les habitants de la capitale des Massachussets, Essayons d'établir une sorte de parallèle entre ces deux cités, au double point de vue littéraire et artistique.
Boston, dont je dois parler d'abord, parce que,
dans mon opinion, j# la place en première ligne, a été surnommée 1 Athènes des Etats-Unis. Elle mérite ce nom; en effet, l'étude des choses de l'antiquité grecque où romaine y est poussée très-
loin. Telle discussion sur le sens exact d'un vers de l'Enéide, ou sur celui d'rne phrase incidente de
l'Iliade excitera parfois autant d'intérêt à Boston qu'un message présidentiel du général Grant, Aussi les Massachussets ont-ils vu naître toute une pléiade de célébrités, Sumner, le grand défenseur des nègres, aussi connu comme avocat ou légiste que comme ministre, est né à Boston, patrie de Benjamin Franklin, Butler, l'adversaire de Grant, peut-être son successeur, est aussi Bostonjen.
Je ne nomme pas les poètes, les peintres, les'musiciens, Ils forment une génération nouvelle, dont le drapeau n’est pas encore déployé, En peinture, il n'y à pas d'école proprement dite. La peinture d’histoire n’y est que la copie plus ou moins servile des modèles anciens. Quant aux paysagistes, ils sacrifient la couleur au dessin. Les peintres de nature morte font des #rompe-l'œil et ne s'attachent qu’à l'effet du bien-rendu. M. Bierstaedt se fait toutefois remarquer parmi ses confrères, Il est original et hardi. Il aime par dessus tout à peindre des sujets dont les eflets principalement sont empruntés aux montagnes rocheuses, qui ne peuvent être comparées à rien de ce qu'on voit en Europe. M. Bierstaedt éclaire les cimes de rayons éblouissants et plonge les vallées dans une demi-obscurité. Moins bien réussies, de pareilles op-
posiuons seraient crues et criades; mais l’art, en ce cas, ne procède-t-il pas de la nature? La terre a
été tourmentée là-bas par tant de soulèvements et de cataclysmes, qu'il faudrait aux peintres une bien
grande force d'âme pour s'isoler de la nature et se livrer à l'invention.
Que d'horizons grandioses et merveilleux dans ces montagnes ! Que de teintes inconnues, que de jeux de luinière ignorés, dans ces forêts où croissent des végétaux dont la science ignore l'existence ! Mais l'artiste qui veut se trouver face à face avec ces mystères, celui qui veut s'asseoir au pied des montagnes, sur le bord des lacs bleus, dont les eaux vierges n’ont jamais porté d’esquif et réflètent éternellement la silhouette noire des blocs de granit qui se penchent sur elles, celui-là doit partir de chez lui comme on part pour la guerre. Son attirail artistique doit ètre fixé sur la selle de son cheval. Lui, la carabine au poing, doit marcher à l'aventure, vivant de gibier, comme le trappeur ou le peau-rouge. L’art du peintre ne se civilise pas à ce genre d'existence, mais il s’originalise. Son individualité s’exagère au dépens des idées reçues de l’école; en un mot, si ses œuvres :ont souvent médiocres, elles se distinguent toujours par un côté viril. Il me séduit plus que l’affèterie ou la grâce cherchée, qui sont le propre des civilisations exagérées ou l’avant-
coureur des décadences artistiques.
Je voudrais continuer cette étude des arts dans le Nouveau-Monde, en essayant de porter quelques jugements sur la littérature américaine; mais, pour comprendre le génie d’une langue, il faut en avoir
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fait une étude très-approfondie, ce qui n’est pas mon cas. Aussi ne parlerai-je que très-sommairement de ceux que Balzac appelait les princes de la plume. À part deux ou trois réputations saillantes, hors de conteste, le niveau littéraire s'élève peu au dessus du terre-à-terre. Le roman est exploité par un grand nombre de plagiaires, dont la principale occupation est de démarquer le linge, pour me servir d’une expression du métier, des auteurs anglais et français. La fraude est si simple et la constatation du délit si difficile! L'étiquette est changée, cela suflit.
Le bas public recherche là-bas les sensations violentes. Les mœurs y sont si dures, le crime si fréquent, que les fibres du cœur s'y durcissent, s’y ossifient en queique sorte. Il faut à une telle classe de lecteurs autre chose que des fadeurs à l'Octave Feuillet. Le lui soumettre, ce serait offrir du miel à des loups. On lui sert donc du terrible. Un journal, très-acheté ct très-lu, donne chaque semaine le compte-rendu illustré des crimes qui se commettent chez toutes les nations civilisées.
La haute société, instruite et cultivée, fait contraste avec le peuple et se nourrit de nos plus saines productions littéraires. Il n'est pas rare de de trouver sur la table d’un élégant salon le dernier numéro de Ta Revue des Deux-Mondes ou les Magazines de Londres.
À Boston, on édite plusieurs revues importantes,
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dont les principaux rédacteurs appartiennent au sexe faible, Ces écrivains ne se renferment pas dans le domaine de la mode, e/les traduisent encore et arrangent à l'américaine une foule de correspondances étrangères dont raffollent les élégants et élégantes du high-life.
La poésie est représentée par Washingtou-Irving et Longfellow. Tous deux sout populaires, le dernier surtout, que les Américains comparent à Lamartine. Il y a, en elfet, quelques points de contact entre ces deux lyriques. Le Français et l'Américain cultivent le genre contemplatif et religieux. Longfellow est aimé. Ses portraits sont collés aux vitrines de tous les libraires. Its font pendant à ceux du président Grant, touchant accord de la poésie et de la politique. Longfellow est bien le type du poète élégiaque, Son front est large, sa face pâle, ses yeux sont profonds, ses cheveux blancs et rejetés en arrière, C'est incontestablement un chef d'école, Il suffit de lire les œuvres des poètes, ses émules, pour voir qu'il est imité, Même rythme, même note, douce et mélancolique, si douce et si mélancolique qu'elle vous fait promptement soupirer après la rude et male poésie de V. Hugo ou de ses disciples.
M, William Pope est un poète épique. Il chante les grands drames des luttes de l'indépendance ou de la guerre de sécession, À l'exemple d'Homère, il parcourt son pays dans tous les sens, donnant dans
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chaque ville des lectures, moyennant rétribution honnète. La profession de barde est plus lucrative que dans l'antiquité, et la sébille d’Homère, si tant cest qu'Homère ait jamais présenté une sébille à ses auditeurs, serait considérée, cn Amérique, comme une curiosité de great-attraction.
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