CHAPITRE VII
La musique aux Etats-Unis. -- Compositeurs et exécutants. -- La liberté et l'art. -- Les conservatoires. -- Allemands et Italiens. -- L'association. -- L'académie de musique.
J'arrive à la partie de l'art qui m'est spéciale et que j'ai hâte d'aborder. Je veux tout naturellement parler de la musique. Que le lecteur indulgent veuille bien me pardonner si je suis obligé de décrire quelquefois des scènes dans lesquelles je jouerai un rôle très-avantageux. Je ne pouvais omettre ces scènes, J'avais mème un instant pensé à donner à ce livre ce titre plus exclusif : « Zmpressions de voyage d'un pianiste aux Etats-Unis », voulant par cela mème prévenir mes lecteurs qu'il serait parlé de piano. Si le voyageur ne trouve pas aux Etats-Unis des écoles proprement dites de poésie ou de peinture, il ne découvre pas la moindre trace d’une école musicale.
Sans parti pris, J'ai étudié les œuvres de quelques compositeurs en renom, et je suis obligé de dire que je n'ai pu trouver, parmi eux, un artiste qui, dans ses productions, s’élevàt au-dessus d’une honnète médiocrité. Il n’y à pas de symphonistes, encore moins d'auteurs Iyriques; le tout se borne à
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des faiseurs de morceaux de piano, ou de romances, Les morceaux sont des pastiches de Thalberg ou de Gottschalk, les romances sont des airs nationaux anglais et irlandais, dénaturés autant que possible, Je viens de citer Gottschalk, qui est, sans contredit, le musicien américain qui ait montré le plus d’originalité dans ses créations. Dire la vogue et le succès que ce pianiste a obtenus au-delà de l'Océan serait une chose impossible. Gottschalk, comme on le sait, était de la Nouvelle-Orléans, et avait fait ses études musicales à Paris. Pendant une quinzaine d'années, il ne fit que parcourir l'Amérique, donnant, durant ce laps de temps, un millier de concerts. Gottschalk gagnait beaucoup d'argent, mais il était joueur. Les bénéfices de ses concerts ne faisaient qu'un court séjour dans ses poches. Indifférent à la bonne comme à la mauvaise fortune, rien ne pouvait altérer la gaieté de sa nature, et, après avoir gagné des millions, Gottschalk est mort, sans laisser autre chose que des manuscrits inédits, écrits dans le mouvement du voyage, ou sur le coin d’une table de « monte». Les New- Yorkais, dont il était l’idole, lui ont élevé une statue à Central Park.
A côté de cette étoile, nous ne pouvons signaler que quelques satellites. Ce sont MM. Mason, Mills, Hoffmann, Pattison, dont les compositions sont trèsrépandues, S'il y a peu ou prou de compositeurs, en révanche, il y a beaucoup d’exécutants. Ne pou-
vant parler des compositeurs, j'étudierai l'ensemble des exécutants, et comme il serait de mauvais goût de ma part de citer des noms, je généraliserai mes critiques.
J'avoue que dans le grand nombre d'artistes qu'il m'a été donné d'entendre, je n’en ai pas trouvé dont Ja manière m'’ait intéressé, On peut reconnaitre du jeu et un certain mécanisme dans leur exécution, mais ils se servent mal de ces qualités. Ils cherchent l'effet dans des tours de force acrobatiques et abusent de limitation. C’est délaisser le vrai but de l'art, qui est de spiritualiser la nature; c'est aussi manquer à son objet utile : l'initiation du public aux beautés les plus élevées des œuvres des grands maitres.
Un pianiste mort récemment, M. Sanderson, s'était fait une réputation colossale en jouant, en octaves et dans le mouvement, l'ouverture de Ja Gazza-Ladra. I] n'eut pas besoin, durant sa carrière d'artiste, de jouer autre chose pour conserver sa vogue, car, de l’Atlantique au Pacifique et de New-York au Lac Salé, j'ai entendu raconter la légende de cette fameuse ouverture jouée en octaves.
Et puis Ole Bull, le fameux Ole Bull, l'extraordinuire Ole Bull, ce violoniste suédois, si connu en tous pays, et surtout en France où ïl ne s'est jamais fait entendre! Quelle popularité ce virtuose à en Amérique ! Aujourd’hui il est vicux, sa carrière devrait être terminée, et pourtant le nom de Ole
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Bull rayonne partout. Sur les murs, sur le bord des trottoirs, sur les. reverbères, dans les journaux, toujours Ole Bull, « the great Ole Bull will play this evening at». Le public l'acclame, même dans ses fausses notes, et le tient pour le plus grand violoniste des temps modernes. Mon opinion est que cet artiste a de l’individualité, un savoir faire trèsremarquable, et que jadis il a bien joué de son instrument. Dans une de ses tournées, le bateau sur lequel il était prit feu, il fixa sa boite à violon autour de son corps et atteignit aiusi la rive; le violon sauvé, Ole Bull se jeta à l’eau plusieurs fois, et sauva quelques personnes, Cela était très-beau; aussi cette preuve de courage a-t-elle plus assuré la réputation de ce virtuose en Amérique, que toutes les difficultés de stacatti ou de doubles cordes, qu'il à pu exécuter dans le cours de sa longue carrière, IL est à remarquer que le public américain est en général très-sympathique aux artistes excentriques. Que de bravos n’a-t-il pas donné à ce pianiste qui jouait des fantaisies avec une brosse à habits, à ce chanteur dont le genre était d'imiter tous les instruments, depuis le cornet à pistons jusqu'au trombonne à coulisses !
Les chanteurs sont nombreux, et, il faut l'avouer, ils ont de belles voix. Mais La voix, sans la méthode,
sans Le style, sans le feu sacré, c'est la matière sans l'esprit,
Tous ces défauts, il est étrange de le dire, sont nés de la liberté. Chacun a le droit d'ouvrir un Conservatoire et de distribuer l'enseignement musical. On compte une vingtaine de ces établissements à New-York, autant à Boston, Philadelphie, Baltimore, et l'on peut dire que chaque ville moins importante possède son école de musique. Mais ces créations ne sont que des entreprises industrielles. Voici comment cela s'arrange: un spéculateur, après avoir loué et meublé une maison située dans un quartier central, choisit des professeurs et annonce à grand fracas l'ouverture d’un Conservatoire, Le prix des cours est ordinairement de 500 francs pour un quartier (trois mois), pendant lequel l'élève recoit trente-six leçons d'une demi-heure, Qu'apprend-t-on dans ces écoles ? Quels conseils les professeurs donnent-ils à leurs élèves? Si j'en jugeais par le talent des maitres, je dirais qu'on y apprend très peu de choses et que les conseils artistiques qu'on y reçoit doivent ètre fort mauvais.
Le principal défaut des écoles de musique est de n'être accessible qu'aux classes élevées. C’est la faute du système politique américain, qui empèche de créer où de subventionner un Conservatoire copié sur ceux de Paris et de Leipsick, et qui, par conséquent, annihile les vocations chez les pauvres, tout en laissant propager un enseignement malsain et des principes anti-musicaux, Les étrangers seront
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forcés de constater l'absence complète d'un art national en Amérique,
Les artistes allemands et italiens exploitent le pays. Les premiers composent les orchestres, les seconds jouent l'opéra ou sont professeurs de chant, Il y à antagonisme complet entre ces artistes de nationalité différente. Question d'école, mais assez puissante pour empècher tout mélange, toutes relations eatre eux, Les Allemands, suivant en cela leur principe ordinaire, l'association, ont fondé à New-York et dans bien d'autres villes des sociétés dont le but principal est d’évincer toute compétition pour l'exploitation des orchestres. La condition sine qué non pour entrer dans ces sociétés est d’appartenir à la nationalité allemande. Les chefs d'orchestre y sont nommés à l'élection et ne sont que les humbles serviteurs d’un comité dont les décisions sont souveraines, Quand un particulier a besoin d’un orchestre, il est obligé de s'adresser à ce comité, qui, selon l’importance de sa demande, lui demande une rémunération fixe. Toute discussion ou débat de prix est inutile; il faut en passer par ce que le comité demande, sous peine de ne trouver nulle part un autre orchestre, C’est une combinaison excellente, qui assure aux membres de la société le bénéfice de toutes les fêtes, de tous les concerts.
Mais allez donc parler de fraternité artistique à ces socicluires, vous serez bien reçu! J'ai connu un
artiste français de talent qui, dans un état voisin de la misère, frappa bien longtemps et sans succès à cette porte inhospitalière. En France, confiants en cela comme nous l'avons toujours élé, avides d’accueillir l'étranger, nous avons reçu les artistes allemands avec sympathie. Que de tels exemples nous servent de leçons!
A New-York comme à Boston, il n'y a qu'une grande scène lyrique, l’Académie de musique. On peut y entendre, en une seule saison, le même ouvrage exécuté en trois ou quatre langues différentes. Le local est la propriété d’une société d'actionnaires qui se réservent dans la location de la salle tout le premier rang des loges de premieres. Cette charge pèse lourdement sur les directeurs; elle est la principale cause de leurs fréquentes déconfitures. Le théâtre de New-York est grandiose plutôt que beau, vaste mais d’une médiocre sonorité. C’est à l’Académie qu'ont lieu les fêtes de tout genre. En dehors des représentations théâtrales qui occupent trois soirées par semaine, on peut, les quatre autres jours, y applaudir un prestidigitateur, ou assister soit à une conférence, soit à un de ces bals de charité donnés par la meilleure société et où, moyennant quatre dollars d'entrée, on danse avec les notabilités féminines, déguisées en pierrettes ou en folies.
Ces ba's sont quelque chose d'assez original. A la fin de la soirée, il est de mode de souper dans les salons attenant au Théâtre,
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