DE LA HAVANE
Départ de la Havane. — La question de l'esclavage, — Le quif-stream. Le Mississipi, — Un enlèvement.
Bien que la Havane soit une cité commercante, aux rues étroites, tortueuses, malpropres et incommodes, le touriste, après un mois de séjour, ne s'en éloigne pas sans regret. Par quels liens secrets la capitale de Cuba attache-t-elle ainsi l'âme de ses visiteurs et les force-t-elle à ne s'embarquer qu'à contre-cœur ? Je serais fort en peine de le dire. Ce que je ne puis nier, c’est que ce ne fut pas sans un peu de tristesse que, le 10 avril 186.., quittant pour la seconde fois la Perle des Antilles, je montai à bord du steamer américain Teæas, en partance pour la Nouvelle-Orléans.
Le soleil se couchait au moment où l'ancre, cédant aux efforts du cabestan, vint s'attacher aux flancs du Texas et lui rendre la liberté. Bientôt l'hélice, battant l’eau stagnante de la baie, troubla la quiétude des milliers de méduses dont le corps mou, blanchâtre, transparent, dessine de si étranges arabesques sur les flots. Je saluai d'un dernier regard la forteresse du
Maure, puis je me tournai vers l'Océan, ou plutôt vers le golfe
du Mexique, qui, embrasé en ce moment par les derniers rayons d'un magnifique coucher de soleil, semblait une ardente fournaise.
Un de mes compagnons de voyage, le général américain Dumont, s'approcha doucement de moi et me posa la main sur l'épaule :
— Vous voilà bien pensif, me dit-il; vous ne laissez pourtant à la Havane ni parents ni amis.
— C'est vrai, général; mais il y a dix ans que j'ai passé ici pour la première fois, et je compare mes impressions d'alors à celles que je ressens aujourd'hui.
— Puis-je, sans indiscrétion, vous demander le résultat de cette comparaison ?
— Je concluais que c'est une très-belle chose que d'avoir vingt ans, ne füt-ce que par cela seul que l’on se croit, à cet âge, maître de l'avenir,
Le général secoua sa tête grise,
— Bah! dital, en réalité on a l'âge que l'on paraît ou que ion veut avoir, Vous me semblez bien mélancolique pour un Français.
— Je ne le suis heureusement qu'à de certaines heures; mais les rêves généreux de la jeunesse, lorsqu'ils nous reviennent à la pensée, valent bien un regret alors qu'ils ne sont pas réalisés, Il y à dix ans, lorsque je débarquai à la Havane pour la première lois...
— Peste soit de l'homme! s'écria gaiement mon interlocuteur, il va me raconter son histoire,
— Rien qu'un souvenir, général.
— Un souvenir importun, puisqu'il vous attriste ; chassez-le, voilà le conseil que vous ne me demandez pas el que je vous donne.
Mon compagnon fit le tour de la dunette, puis revint près de moi.
— Gageons, me dit-il, que vous avez été blessé au cœur par
de beaux veux créoles, el que vous avez cru mourir des suites de cette terrible blessure,
— Rien de cela : j'avais rêvé, à court délai, l'affranchissement des esclaves,
— Étoiles du ciel! Et par quel moyen, s'il vous prait ? ilst-ce à l'aide de la plume, de la parole ou de l'épée ? ;
— Peu m'importait, pourvu que les nègres fussent rendus à la liberté.
— Et vous n'avez pas été pendu? dit le général en tournant autour de moi comme pour m'examiner,
— Pas que je sache, répondis-je en riant.
— Un mot encore : êtes-vous guéri de cette maladie d'affranchissement?
— Je n'en guérirai que le jour où le dernier esclave aura été mis en liberté,
— Vous êtes alors bien malade, jeune homme, continua le général d'un ton sérieux, Croyez-moi, ne débarquez pas à la Nouvelle-Orléans; l'air y est malsain pour ceux qui ont vos idées, surtout en ce moment où, rompant le pacte de l'Union, les Etats du Nord menacent de nous asservir.
— Je seis respecter les lois et les coutumes des pays auxquels je demande l'hospitalité, général; s'il m'arrive de prècher, ce n'est pas à l'esclave que je m'adresse, c'est à son maître,
— Et, naturellement, vous perdez votre temps.
— On ne perd jamais son temps quand on défend une idée juste, humaine, conforme aux strictes lois de la morale,
— Prenez garde, me répondit le général; je possède une trentaine de nègres, el je me crois aussi juste, aussi humain que vous pouvez l'être. C'est le mot qui cause votre illusion dans l'esclavage; mes nègres sont mes enfants et ne portent pas de chaînes.
— Vous êtes un maitre exceptionnel; mais une hirondelle ne
fait pas le printemps, et...
Mon interlocuteur me coupa la parole, m'entraina prendre le
thé, puis m'invita soudain à passer huit jours à son habitation, située à quatre lieues de la Nouvelle-Orléans. J'avais connu le général Dumont à Santiago de Cuba, chez le consul d'Italie, et le hasard nous avait remis en présence à la Havane. Il était d'origine française, ainsi que le révélait si manifestement son nom, et j'aimais beaucoup son caractère franc, jovial, un peu brusque. J'acceptai donc son invitation, et la soirée s’écoula pour moi à l'entendre parler de sa fille unique, M"* Arabelle, qui, envoyée dans un pensionnat de New-York après la mort de sa mère, achevait maintenant son éducation dans la maison paternelle sous la haute direction d’une savante Américaine du Nord, miss Angelina Henderson.
Le lendemain, un peu avant le jour, j'arpentais la dunette pour guetter l'appärition du soleil, spectacle toujours admirable et nouveau gous les tropiques. L’astre se dég'agea péniblement d’un brouillard d’or qui semblait l’envelopper ; puis s'élançant dans l’espace, il nous accabla de ses rayons vertitaux. Presque aussitôt des centaines de marsouins couvrirent la mer et vinrent se jouer jusque dans l’'écume produite par le sillage du steamer, Penché sur l'avant, notre capitaine paraissait suivre avec un vif intérêt les évolutions des capricieux poissons. Je m'approchai de lui et, bien que les passagers ne soient pas toujours les bienvenus lorsqu'ils s’avisent de questionner l’autocrate qui commande en chef à bord d'un navire, je me hasardai à demander s’il y avait du nouveau.
-— Pas encore, mais cela ne peut tarder, me répondit le capilaine sans lever la tête.
— Craighez-vous le mauvais temps?
Le regard de mon interlocuteur parcourut vivement l'horizon.
— Non, dit-il.
— Vous étudiez les allures des marsouins?
— Pas précisément; je guette le gulf-stream, que nous allons traverser et dont je veux mesurer la température,
Pour le coup je me rang'eai sans façon près du commandant, et me voilà sondant du regard les abimes de la mer pour reconnaître, à la différence de sa couleur, l'immense fleuve d’eau chaude qui, pénétrant dans le golfe du Mexique entre le cap Catoche et l’île de Cuba, baigne Campêche, Tabasco, Vera- Cruz, la Floride, les îles Lucayes. remonte en suivant les côtes de l'Amérique du Nord jusqu’à Terre-Neuve, et va réchauffer, de ses flots encore tièdes, les rég'ions glacées de la Scandinavie.
C'est à l’action des vents alizés que, dès 1560, sir Humphry Gilbert attribua le mouvement de rotation du gulf-stream. Ce mouvement, étudié pour la première fois d'une façon sérieuse par Rennell, avait été déterminé par Franklin, William et Pownall. De nos jours, le commandant Maury s’est distingué par ses belles études sur ce courant, devenu la grande route suivie par les navires qui, des ports d'Amérique, se dirigent vers l’Europe septentrionale.
Tandis que je regardais, la couleur des eaux, jusqu'alors verdâtre, devint peu à peu d’un beau bleu foncé, et l’hélice du steamer battit des bancs de fucus natans, ou raisin de mer, aliment que ne dédaignent pas les matelots. Un quart d'heure plus tard le capitaine fit stopper : nous étions en plein courant.
Un tronc de palmier passa sous nos yeux; rapidement emporté, l'arbre des tropiques allait peut-être échouer sur les rives d'Angleterre. C’est ainsi que le grand mât du vaisseau de guerre le Tilbury, incendié sur les côtes de Saint-Domingue durant la guerre de Sept ans, se trouva jeté au nord de l'Ecosse.
Humboldt constate que des tonneaux d'huile de palme, provenant d’un navire qui sombra sur un écueil près du cap Lopez, en Afrique, vinrent échouer également sur les côtes d’'Ecosse, Ces débris, entraînés par le gulf-stream, avaient donc traversé
par deux fois l'océan Atlantique.
Les eaux du gulf-stream, en portant sur les rives des Açores
des tiges de bambous, des bois travaillés et des cadavres appartenant à une race d'hommes particulière, firent rêver les savants; plus d’un songea à un monde inconnu, situé par-delà les mers. Colomb n’ignorait pas que de hardis pêcheurs, en naviguant vers l’ouest, avaient rencontré des barques couvertes, manœæuvrées par des hommes d'un aspect étrange. «Que des naturels de l'Amérique, dit Humboldt, vraisemblablement des Esquimaux du Groënland ou du Labrador, poussés vers le sud-est par des courants ou des tempêtes, aient réellement passé sur notre continent, c’est ce qui est attesté par les témoignages les plus convaincants. » James Wallace raconte en effet que, vers 1682, un Groënlandais se rapprocha suffisamment de l'extrémité de l’île d'Eda pour être aperçu par les habitants.
Le cardinal Bembo, dans son Histoire de Venise, rapporte qu'en 1508 un navire français captura, sur les côtes d'Angleterre, un canot monté par sept hommes qui parlaient une langue que nul ne put comprendre et dont les vêtements étaient attachés à l’aide d'arêtes de poisson. Six de ces hommes — dont la conformation, décrite par le cardinal, répond à celle des Esquimaux — moururent pendant la traversée; le septième, conduit à Orléans, où se trouvait alors la cour de France, fut présenté à Louis XIT.
En remontant plus loin, on voit qu'un roi des Boïens ou des Suèves fit présent à Métellus Celer, proconsul dans les Gaules, d'hommes au teint foncé qui avaient échoué sur la plage. Ges faits n'ont rien d’étrange, si nous songeons que chaque jour le qulf-stream charrie, jusques au-delà du 62° parallèle, des fruits de l'Amérique méridionale, et que les côtes d'Islande, aussi bien que celles des îles Feroë, recevaient autrefois un si grand nombre de troncs d'arbres, qu'ils étaient devenus l’objet d’un commerce considérable.
Notre capitaine fit opérer plusieurs sondages, remplit vingt
bouteilles des eaux du singulier fleuve — eaux remarquables
par l'excès de sel qu’elles contiennent — puis le Texas continua sa marche vers la Nouvelle-Orléans. Le lendemain, dans l’aprèsmidi, la mer prit soudain une couleur jaunâtre ; nous n'étions plus portés par le gulf-stream, mais par les flots fangeux du célèbre Mississipi.
— Vous allez voir un fleuve autrement majestueux que le mince ruisseau que vous nommez la Seine, me dit le général Dumont avec une pointe de vanité nationale; un fleuve qui parcourt à fond de train six mille de vos kilomètres, et qui reçoit des affluents encore plus considérables que lui.
— Je ne le verrai pas sans orgueil, répondis-je en adoptant le ton un peu ironique de mon interlocuteur; c'est Lasalle, mon compatriote, qui le premier a reconnu le cours du Mississipi, dont la France a possédé la source et les embouchures.
— Hum!le nom que je porte prouve en effet que vos compatriotes ont autrefois traversé mon pays, reprit le général avec gaieté; je crois même qu'ils y ont séjourné et que la Nouvelle- Orléans a été fondée par eux en 1717. Les Français savent prendre; par bonheur ils ne savent pas garder, sans quoi la moitié du monde leur appartiendrait. Ne répliquez pas, ajouta rapidement mon futur hôte, laissez-moi vous servir de cicerone et vous faire les honneurs de mon pays, car nous pénétrons en ce moment dans le bras principal du Meschacébé, découvert en 1541 par l'Espagnol Ferdinand de Soto.
— Toutes les plages que nous apercevons me semblent stériles.
— Elles le sont un peu; ce sont des marais et des îles mouvantes ; car le Mississipi, capricieux et volontaire, se déplace assez volontiers avant de se jeter dans la mer.
— Est-ce encore une de ses supériorités?
— Pas pour les marins en tout cas, attendu qu'ils le cherchent souvent là où il n’est plus, au grand dommage de leur
navire. Vous savez sans doute que, jusqu'en 1832, on a cru que le Mississipi prenait sa source dans le lac Cass. En réalité
il sort du lac Istaca, ainsi que je l'ai vérifié moi-même il y a dix ans. La majestueuse nappe d'eau que vous voyez ici, grossie par des affluents tels que le Missouri, l'Arkansas, l'Ohio, la rivière Rouge et l'Illinois — je ne vous nomme que les plus importants — est large de cinq mètres et profonde de trente-huit centimètres à sa sortie du lac Istaca.
Nous nous croisions à chaque instant avec des navires de toutes les nations qui, leur pavillon flottant à la poupe, g'agnaient la haute mer pour s’éparpiller dans vingt directions. La nuit venait, nous étions encore à soixante kilomètres de la Nouvelle-Orléans, et notre capitaine arpentait le pont d’un air inquiet. La chaleur nous accablait ; de longues rafales soulevaient brusquement les eaux jaunes du fleuve, et le ciel se couvrait avec lenteur de nuages noirs, épais, pressés. Soudain le Texas, changeant de direction, pénétra dans une baie occupée par deux goëlettes, et un cri de consternation s’échappa de la poitrine des passagers lorsqu'on entendit se dérouler la chaîne d’une ancre qui, s'enfonçant dans la vase, nous condamnait à l'immobilité jusqu'au lendemain.
Personne ne m'attendait à la Nouvelle-Orléans ; j'acceptai donc avec assez de philosophie le contre-temps qui retardait notre arrivée de vingt-quatre heures. Mes compagnons de voyage se montrèrent de moins bonne composition. Le général maugréa, offrit de prendre la direction du steamer, s'engageant à le conduire à bon port à travers les ténèbres, proposition qui ne fut pas même écoutée. Il demanda un canot, parla de gagner la terre à la nage, puis, en fin de compte, se fit apporter une bouteille de madère et s'eng'agea dans une partie de whist qui lui permit de décharger sa mauvaise humeur sur un partenaire malheureux.
Vers neuf heures du soir je fus chassé de la dunette par un déluge formidable ; le ciel fondait littéralement en eau. L'air était plein de bruits sinistres ; aux colériques rafales du vent répondait le ressac continu des flots, ou le craquement lointain
des arbres brisés. Les éclairs se succédaient en nous aveuglant, et la voix majestueuse du tonnerre couvrait par instants toutes les rumeurs. Lorsque je pénétrai dans le grand salon du na vire, je fus ébloui par l'éclat des lumières : on jouait, on brodait, on causait, on lisait; le contraste entre cette scène paisible et le déchainement furieux des éléments en dehors était bien de nature à me frapper.
Vers minuit je me hasardai sur le pont. Le (onnerre grondait au loin, le vent s’apaisait, mais la pluie faisait toujours rage. Je gagnai ma cabine et ne m'endormis guère qu'à deux heures du matin.
Je fus réveillé en sursaut.
— Debout, debout, paresseux! me criait la voix joyeuse du général ; dans une heure nous serons en face de la capitale de la Louisiane, qui attend votre bonjour.
Je me frottai les yeux; le soleil dorait la vitre de mon hublot.
— Or çà, continua le général, ne craignez pas d’endosser vos habits de fête; vous allez débarquer dans une ville de deux cent mille âmes, s’il vous plaît, pourvue d’un évêché, d’une cour de justice, de deux théâtres, d'une école de médecine..….
— Et d’un marché à esclaves, interrompis-je en souriant.
-— Oui, reprit mon interlocuteur sans se déconcerter; d’un de ces marchés qui manquent dans vos capitales européennes, où les pauvres planteurs se trouvent à la merci de domestiques curieux, bavards, insolents et voleurs ; lesquels domestiques, à la moindre observation, plantent là le planteur assez naïf pour croire que les gages qu'il paye lui donnent véritablement le droit de commander. [ei, en moins d’une heure, vous pouvez entrer en possession d'un valet de chambre qui... Mais chut! nous causerons de cela chez moi, en vidant une bouteille de bordeaux comme vous n’en pourriez boire à Bordeaux même.
Je trouvai le pont du steamer déjà encombré d'une foule de
visiteurs. La grande guerre de la sécession allait bientôt
éclater, et l'on commentait les dernières nouvelles d'Europe ou de Washington. J'avais à peine embrassé du regard la grande cité à laquelle je rendais visite pour la première fois et dont l'aspect tout français rappelait à mon cœur de chers souvenirs, que le général, me poussant par les épaules, me renvoyait à ma cabine.
— Ferez-vous enfin monter vos bagages? me disait-il. Avezvous oublié que vous êtes mon hôte pour huit jours, et qu'il faut que nous soyons en roule pour la Mésangère avant une heure?
Je me récriai; je ne pouvais n'éloigner de la Nouvelle-Orléans avant d'y avoir en quelque sorte posé le pied. J'avais d'ailleurs quelques objets à acheter et quatre lettres à porter au domicile des intéressés.
— Tout cela m'est parfaitement indifférent, me répondit le général avec une tranquillité superbe; vos achats, vous les ferez à huitaine; quant à vos lettres, un domestique les portera demain avec un mot de compliment que vous daterez de la Mésangère, car vous y coucherez ce soir, aussi vrai que je me nomme Dumont.
— Mais.
— Silence dans les rangs! Je vais vous indiquer un hôtel où vous serez recommandé et où vous laisserez le gros de vos bagages. Dans une heure — il me tarde d’embrasser ma fille, et votre devoir est de me seconder -— dans une heure donc je serai devant votre porte avée une voiture et, à midi sonnant, nous serons à la Mésangère. J'ai dit.
— Encore une fois.
— À quoi bon des observations inutiles? c’est parfaitement entendu.
Et, de fait, une heure plus tard j'étais assis près du général dans une calèche qui nous emportait vers son habitation. Là, je devais voir un miracle de beauté créole, miss Arabella Dumont ; un puits de science portant le doux nom d’Angelina;
el l'on se promettait de me démontrer péremptoirement que la meilleure des conditions humaines est celle d'esclave, lorsqu'on ne peut être maître.
Départ pour la Mésangère, — Le malheureux Thomas, — Du danger de laisser mouiller une robe, — New-Yorkaise et Louisianaise, — Curieuse façon de se procurer un mar,
Pendant un quart d'heure nous suivimes une route poudreuse, mal entretenue, nous croisant de temps à autre avec de lourdes charrettes ou des bandes de nègres chargés de fardeaux. Ces pauvres gens, grossièrement vêtus, nous saluaient au passage d'un léger signe de tête, auquel je ne manquais pas de répondre. Mon compagnon, tout en aspirant la fumée de son cigare, me regardait d'un air narquois.
— Je dois vous prévenir, me dit-il enfin, que ce n'est pas ici la coutume de retirer son chapeau lorsque l’on dit bonjour à un nègre.
— J'ai toujours estimé, répondis-je, qu'un homme en vaut un autre, quelle que soit sa couleur ou sa condition. Ainsi, contre toutes les règles du bon ton peut-être, j'ai l'habitude de rendre leur salut aux domestiques des maisons que je visite. Pour ce qui est des esclaves, je serais désolé qu'ils se montrassent plus polis que moi.
— Cette belle réponse n'est pas de vous, elle est d'un gouverneur des Indes dont je ne sais plus le nom, me dit le général en souriant,
— J'en conviens; mais je pense comme ce gouverneur, et, ne pouvant mieux dire que lui, je répète ses paroles.
— Pour l'amour de Dieu, laissez donc votre chapeau tranquille ! me dit le général en me saisissant la main au moment
où j'allais saluer de nouveau; bien que je sache combien vos
illusions vous sont chères, ajouta-t-il, remarquez enfin que ce n'est pas plus à vous qu'à moi que s'adressent les saluts familiers des gens que nous rencontrons.
— Rendent-ils donc cet hommage à votre calèche ou à vos chevaux ?
— Pas plus à l’une qu'aux autres, à Français peu perspicace ! on dit bonjour à notre cocher, voilà tout.
Je me moïdis les lèvres : mon hôte avait raison, ainsi que je pus m'en convaincre avec un peu d'attention. Accoutumé que j'étais à la politesse courtoise du bas peuple des anciennes colonies espagnoles, ma méprise avait une excuse toute naturelle. Je ris le premier de mon erreur, et je promis de mieux surveiller à l'avenir les évolutions de ma coiffure.
J'avais encore trop présente à l'esprit la riche végétation des Terres chaudes du Mexique pour m'émerveiller, ainsi que mon compagnon semblait s'y attendre, de la beauté du paysage qui nous entourait. Les plantes, les buissons, les arbres que j'étais habitué à voir pousser en toute liberté, se montraient ici rang'és, disciplinés, civilisés, amoindris. Du reste — j'ai pu m'en convaincre depuis — ce n’est pas plus par la Nouvelle-Orléans qu'il faut juger la Louisiane qu’on ne doit juger le Mexique d’après les plages arides, sablonneuses, désolées qui entourent la Vera-Cruz.
Nous longeûmes la lisière d’un bois, puis notre voiture s’engagea sur un chemin de traverse à peine assez large pour nous laisser passer, et pourvu d’ornières d'une profondeur inusitée en Europe. Après une demi-heure de rudes cahots, notre véhicule s'arrêta net.
— Qu'arrive-t-il? demanda le général à notre automédon,
— Impossible d'avancer, monsieur.
Nous mimes pied à terre; une petite charrette g'isait renversée sur la route, entourée de caisses, de ballots et de paquets. Un vieux cheval gris, dételé, contemplait ce désastre d’un œil mélancolique, tout en mâchonnant une touffe d'herbe.
— Ah! Thomas! pauvre Thomas! dit près de nous une voix plaintive.
Mon compagnon courut vers un nègre qui, assis sur le sol, le visage caché par ses deux mains, répétait sur lous les tons du désespoir :
— Ah! Thomas! pauvre Thomas! infortuné Thomas!
— Es-tu blessé? demanda le général.
— Non, répondit Thomas avec énergie. Non, je ne suis pas blessé; la vérité, monsieur, puisque vous voulez la connaître, c’est que le cheval a bu, que la charrette a bu, que les paquets ont bu, même les petits, et qu'ils ne peuvent plus se tenir,
— Lève-toi.
La chose n'était pas facile à exécuter, attendu que Thomas se trouvait exactement dans le même cas que la charrette et les paquets : il avait bu et ne pouvait se tenir.
— Peste soit des ivrognes ! s'écria le général. Voilà un drôle qui sera cause que j'embrasserai ma fille une heure plus tard que je ne pensais.
— Il ne fallait pas me demander la vérité, murmura Thomas.
— Allons, malheureux que vous êtes, essayez au moins de nous aider.
Ce ne fut pas une mince besogne que de redresser la charrette, puis d'y empiler les caisses, les ballots et le petit baril d’eau-de-vie de canne dont le contenu, en s’échappant, avait arrosé les paquets, le chemin, et surtout le gosier de Thomas. Par bonheur, nous fùmes secondés dans notre œuvre par deux nègres qui vinrent à passer. Quant au « pauvre Thomas, » il s'était assis et nous regardait tranquillement travailler, décla-
rant de temps à autre que nous prenions des soins inutiles, attendu que, ivres comme ils l’étaient, la voiture et les paquets ne manqueraient pas de culbuter aussitôt qu'il serait question d'avancer.
Moyennantune gratification, les deux noirs qui nous avaient aidés se chargèrent de conduire Thomas à sa destination, et
nous voilà roulant de nouveau sur l'étroite route, Durant toute cette scène, j'avais admiré la patience et la bonté du général ; je le lui dis.
— $e fâcher contre un homme ivre serait se montrer aussi peu raisonnable que lui, me répondit mon compagnon.
— De combien de coups de fouet sera gratifié le malheureux Thomas? demandai-je, Son escapade lui coûtera sans doute cher,
— Cela dépend de sa conduite ordinaire et du caractère de son maître, que je ne connais pas. Cependant je vous répéterai une fois de plus que nous ne marchons pas le fouet à la main, cinglant à tort et à travers, ainsi qu'on le croit en Europe; il y a des lois pour protéger les noirs, et l'esclave injustement maltraité par un maître brutal peut forcer celui-ci à le vendre.
— Est-il vrai qu'il soit interdit d'apprendre à lire à ces pauvres diables?
— C'est vrai; dites-moi à votre tour : Tous les paysans, tous les ouvriers français savent-ils lire ?
— Non; mais ils sont libres.
— Soit. Je suppose alors que la liberté les nourrit lorsqu'ils sont sans ouvrage et les soigne lorsqu'ils sont malades? Tenez, ne discutons.pas, nous envisageons les choses d’un point de vue opposé, el nous n'avons aucune chance de nous rencontrer. Pour vous autres, Français, le nègre est un homme; aux yeux des créoles il n’est qu'un enfant, un enfant dont l'intelligence, quoi que vous fassiez, ne saurait grandir, Si vous me citez une exception, je vous répondrai qu'elle confirme la règle, et nous serons aussi peu avancés à l'arrivée qu'au départ.
Nous étions sortis du bois et nous traversions une plaine onduleuse coupée de massifs de mimosas. Bientôt des habitations bordèrent la route, et, suivant une belle allée de platanes, nous arrivâämes devant le perron d’une coquette maison construite sur une éminence, et des fenêtres de laquelle on devait dominer tous les alentours,
Arrètez !. .
Cinq ou six nègres, et autant de négresses, entourèrent notre véhicule. Le général n’était pas attendu, et ses serviteurs lui baisaient les mains avec des démonstrations de joie. Trois beaux chiens de chasse sautaient et gambadaient autour de leur maître.
— Où est miss Arabelle? demanda celui-ci avec vivacité.
— Au jardin, monsieur, répondit un grand nègre entièrement vêtu de blanc, comme pour mieux faire ressortir la couleur d'ébène de sa peau.
— Venez, me dit le général, je vais vous présenter à la reine de mon petit domaine.
Je suivis mon hôte, qui, après avoir traversé un large vestibule conduisant au jardin, se dirigea vers un massif de grenadiers.
— Arrêtez! cria-t-il soudain d’une voix de stentor.
Sur un de ces fauteuils à bascule, d'un usage si commun aux États-Unis, se balançait une jeune femme dont les yeux brillaient de colère. Près d'elle, une belle jeune fille semblait demander la grâce d'une négresse qui, agenouillée, les mains jointes, éplorée, se voyait menacée par le fouet d'un mulâtre.
La jeune fille se précipita dans les bras du général, tandis que la jeune femme, se redressant avec une lenteur majestueuse, lui disait d’une voix frémissante, et dont elle cherchait à dominer le tremblement :
— Bonjour, monsieur; votre voyage a-t-il été heureux?
— Que se passe-t-1l, miss Angelina? demanda le général, devenu très-pâle.
— J'usais des pouvoirs que vous m'avez accordés, monsieur, et j'allais faire châtier une de vos esclaves.
— Quel crime a-t-elle commis?
-— [y a quarante-huit heures qu'elle est absente de l'habitation, et elle n'y est rentrée ce matin que par la force. Du reste, monsieur, j'ai plus d’un compte à vous rendre, et je vais vous attendre dans votre cabinet.
arr em —
Miss Angelina salua comme devait le faire Junon lorsqu'elle sortait de l'Olympe, et s’éloigna. Le général embrassa enfin sa fille, me présenta, puis, se tournant vers l’esclave toujours agenouillée, il lui dit avec douceur :
— Relève-toi, Manon. Est-il vrai, ma pauvre fille, que tu aies voulu déserter ma maison?
— J'avais peur de M"° Angelina, maître, répondit la négresse dans ce patois enfantin devenu en Louisiane la langue des esclaves.
— Peur de miss Angelina! L'as-tu donc offensée?
— Elle m'a envoyée à la ville chercher sa belle robe; l'orage est venu, il a gâté la belle robe, et je n'osais plus rentrer.
— Père, il y a dans tout ceci un malentendu, dit M"° Dumont; miss Angelina croit que c’est avec intention que Manon a laissé mouiller la robe.
Mon embarras était grand durant cette suite de scènes; n'osant m'éloigner, ne voulant pas avoir l'air d'écouter, j'examinais avec persistance une belle fougère arborescente. Le général eut enfin pitié de moi.
— Nous réglerons tantôt cette affaire, dit-il; toi, Manon, retourne à ton ouvrage: et toi, mon enfant, continua-t-il en s'adressant à sa fille, occupe-toi de la chambre dont a besoin notre hôte.
— Est-ce vous qui avez fait construire cette maison? demandai-je au général demeuré pensif.
— Non; elle est la création de mon père... J'ai joué de malheur avec vous, continua-t-il sur le ton bourru qu'il prenait parfois; et je puis cependant vous affirmer que, depuis cinquante ans, pas un esclave, pas un, n’a été châtié corporellement sur mon domaine.
— Voulez-vous, général, qu'il ne soit plus jamais question de l'esclavage entre vous et moi?
— Non pas; il nous faudrait alors causer avec des réticences
dont je suis pour ma part incapable. Miss Angelina est une
New-Yorkaise, vous l’ai-je dit? Or, si pour nous autres gens du Sud le nègre est un enfant, nos voisins du Nord ne voient en lui qu’un animal presque immonde.
— Le Nord est pourtant l'ennemi de l'esclavage.
— Pour nous faire pièce, nullement par conviction ou par humanité. Il n’est peut-être aucun point du globe où l'homme de couleur soit plus repoussé, plus méprisé qu'à New- York. C'est là une vérité que vous reconnaîtrez plus tard, et qui vous expliquera l’action de miss Angelina.
— Une robe gâtée suffit à expliquer une colère féminine, général, et miss Angelina est sans doute de la race de ces coquettes romaines qui, à leur toilette, enfonçaient des épingles dans les épaules de leurs femmes de chambre lorsque celles-ci manquaient d'adresse.
Mon hôte m'avait ramené vers la maison, et je fus installé dans une chambre des plus confortables, dont les fenêtres donnaient sur le parc. Ma vue pouvait s'étendre au loin; mais, probablement à cause de la saison, le paysage avait un aspect poussiéreux et un peu triste. Le soleil commençait à descendre vers l'horizon, et la grande ombre de l'habitation couvrait une terrasse plantée d'orangers. J'entendis soudain la voix de miss Angelina causant avec son élève. Les deux jeunes filles s'établirent sur la terrasse devant une petite table, sur laquelle une négresse posa des corbeilles à ouvrage et des broderies. Je pus examiner à mon aise les deux compatriotes.
Miss Angelina, bien qu'elle eût à peine vingt ans, paraissait en avoir vingt-cinq. Grande, élancée, elle avait des cheveux et des yeux noirs. [l y avait un peu de roideur dans sa démarche, qui, néanmoins, ne manquait pas de grâce. Les traits de la jeune savante, d’une régularité irréprochable, donnaient à
son visage un aspect sévère et même froid. Sa mise, plus élégante que coquette, prouvait le soin extrême qu'elle prenait de sa personne. En somme, avec son teint de lis et de roses, sa bouche fine, ses yeux noirs, ses dents admirables, ses mains
longues, miss Angelina représentait bien le type choisi des femmes de son pays; c'était une Anglaise perfectionnée.
De même que sa gouvernante, miss Arabelle Dumont avait les yeux et les cheveux noirs ; mais son regard, au lieu d'être interrog'ateur et impérieux, semblait éclairer et caresser. De taille moyenne, gracieuse dans ses moindres gestes, elle se distinguait par cette allure nonchalante, féline, qui, sous les climats brûülants, est une des séductions des femmes créoles. La toilette de miss Arabelle, moins correcte, moins tirée à quatre épingles que celle de son institutrice, me parut de meilleur goût. La jeune fille avait le teint mat, des pieds et des mains d'enfant, et sa physionomie s’animait autant lorsqu'elle écoutait que lorsqu'elle parlait. Au résumé, miss Arabelle était une Française; cette fois je n'oserais pas dire perfectionnée.
Vers cinq heures, le général me fit appeler par son valet de chambre, jeune mulâtre d'environ quinze ans. Mon hôte, encore botté et éperonné, venait de parcourir une partie de ses plantations.
— J'ai eu pitié de vous pour aujourd'hui, me dit-il, demain il vous faudra m'accompagner et ne pas craindre d’admirer. Vous savez sans doute que le carré de terre que l’on possède est toujours le meilleur : aussi mon coton est-il supérieur à celui de mes voisins, bien que chacun d'eux soutienne le contraire.
Nous parcourdmes le jardin, je devrais dire le pare, car il y avait une superficie d'au moins cinq hectares. Les pacaniers, beaux noyers de la Louisiane dont l’amande est si savoureuse, poussaient côle à côte avec leurs frères européens, un peu chétifs sous ce climat brûlant. Du reste, mon hôte s'était plu à réunir autour de son habitation les arbres à fruits des deux hémisphères, et les pommiers ‘es poiriers , les abricotiers s’abritaient à l'ombre des manguiers ou des avocatiers.
— J'obtiens des poires, des pêches, des abricots que l'on
dédaignerait certainément à Paris, me dit le général ; mais il
vaut encore mieux manger des pommes médiocres, que de n'en pas manger.
Durant le dîner, miss Angelina, qui tenait la place de maitresse de maison, amena la conversation sur la politique américaine, en ce moment hérissée de questions brûlantes. J’essayai d'abord de placer mon mot; bientôt je me contentai prudemment d'écouter. Miss Angelina parlait bien. et le général n'avait pas toujours l'avantage dans la discussion. J'étais — spectacle aussi curieux pour moi qu'instructif — en présence de deux compatriotes parlant de leur pays; mais je doute que le Polonais soit séparé du Russe par des dissentiments plus profonds que ceux qui séparent l'Américain du Nord de celui du Sud. Il y a, entre l'habitant de New-York et celui de la Nouvelle-Orléans, antag'onisme de race, de langue, de religion, d'éducation : le Yankee et le créole sont à jamais destinés à se haïr et, selon toute probabilité, « celui-ci tuera celui-là. »
Nous nous rendimes sur la terrasse pour prendre le café; là, je fus présenté à cinq ou six voisins venus pour saluer le général. Il fut un moment question du cours de la cassonade, des cotons, des esclaves et de l’eau-de-vie, puis on se tut pour écouter miss Angelina discutant un point médical avec un docteur allemand. De la topographie du corps humain la jeune Américaine nous ramena, par je ne sais quelle transition, à la topographie du ciel, sur lequel venait de se dessiner la belle constellation de la croix du Sud. Les assistants, le général en tête, semblaient charmés de me voir écouter avec une profonde attention leur savante compatriote. On me croyait émerveillé: en réalité, j'étais simplement confondu de voir une jeune fille causer sur {ous les sujets avec l’aplomb d'un vieux docteur, et je regardais avec bonheur miss Arabelle qui, distraite, souriante, jouait avec un petit chat.
Le lendemain, à l'heure du diner, je connaissais jusqu'au
dernier recoin du domaine de la Mésangère, et j'avais convenablement admiré les bœufs, les chevaux et les plantations de
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coton de mon hôte. Ce que j'avais visité avec le plus d'intérêt, c'étaient les cases des esclaves. Grâce à la générosité du maître, chaque cabane se trouvait meublée d'un lit, d'une armoire, d'une table, et les occupants, hommes et femmes, possédaient un pelit jardin et une basse-cour dont les produits leur appartenaient. Du reste, l'humanité de mon hôte était pour moi hors de question, et sa petite colonie, sagement ordonnée et administrée, faisait plaisir à voir. Certes, le’ bien-être dont jouissaient les nègres à la Mésangère ne me réconcilia pas avec l'esclavage; mais je promis, si jamais il me fallait aliéner ma liberté, de ne pas choisir d'autre maître que le général Dumont,
Le dimanche qui suivit mon arrivée, il y eut grand diner en mon honneur. Dès l'après-midi, des voitures amenèrent de la ville et des environs une trentaine de convives. Tout ce monde était d’origine française et parlait la langue de la mère patrie.
Miss Angelina ne se Unt qu'un instant près des dames; elle alla bientôt parler commerce et politique avec les hommes. Miss Arabelle entraina les jeunes filles sur la terrasse, et de joyeux éclats de rire retentirent de ce côté.
— C'est en vain, me dit le général, que j'ai donné miss Angelina pour tuteur à ma fille; ilest déjà trop tard pour réformer la jeune plante.
— Je croyais que miss Arabelle avait été élevée à New-York ?
— Oui, dans un pensionnat français. Arabelle sait coudre, broder, dessiner, taper sur un piano; elle ne sait rien des choses sérieuses de la vie.
— Je vous crois injuste, mon général.
— Non, je suis pratique; avoir envoyé ma fille à New-York pour la faire élever dans un pensionnat français est une erreur que je déplorerai éternellement.
— Miss Arabelle a de l'esprit, du savoir, de la modestie ;que pouvez-vous désirer de plus?
— Oserez-vous la comparer à miss Angelina?
— Non; je la place bien au-dessus de ce pédant docteur qui n’a de son sexe que l'habit.
— Et la beauté.
— Cela dépend des goûts.
— Vous êtes injuste à votre tour, ou plutôt vous raisonnez ici avec vos préjugés français. La femme est l'égale de l’homme, et l'époque est venue de lui demander autre chose que l’amour des futilités.
— Nous sommes du même avis, général; il faut instruire les femmes. Mais leur apprendre certaines sciences alors qu’elles n'ont pas vingt ans, et leur donner des allures de garçon, c’est dépasser le but. Votre fouetteuse d'esclaves.
— Voulez-vous discuter avec elle ce point capital : l'éducation des femmes ?
— Non, m'écriai-je ; je préfère me déclarer vaincu d'avance.
La cloche appelant pour le diner sonna, et j'offris mon bras à la jeune savante : elle m'avait entendu.
Elle me regarda un instant d’un air ironique et parut hésiter. Ses grands yeux noirs brillaient, sa bouche rose, entr'ouverte, me montrait ses dents nacrées; elle était véritablement très-belle, Enfin elle s’appuya sur moi.
— Savez-vous, me dit-elle, qu'une ancienne loi de mon pays, laquelle, je crois, n’est pas abrogée, autorise la femme qui s’est appuyée sur le bras d’un homme à réclamer cet homme pour mari ?
Je fis un mouvement de recul involontaire, l'Américaine
me retint.
— Monsieur Martin, dit-elle en s'adressant à un vieillard qui nous suivait, je vous prends à témoin que ce gentleman m'a offert son bras.
Molière et l'éducation des femmes, — La Nouvelle-Orléans, — De la rareté de l'eau filtrée, — Le Cincinnati et le Jackson. — Bal à bord, — L'invité sans le savoir, — Conclusion.
Je demeurai un peu embarrassé. Évidemment c'était par plaisanterie que miss Angelina avait cité une loi qui, en tous cas, ne pouvait atteindre un étranger, el Je venais de me laisser prendre en flagrant délit de lèse-galanterie.
— Je vous ai effrayé ? reprit la jeune fille avec un sourire dédaigneux. Rassurez-vous, monsieur, si je tenais à me marier, je n'aurais recours ni à la force ni aux subterfuges.
— Vous êtes trop belle, répliquai-je en m'inelinant, pour que les prétendants vous fassent jamais défaut. Qui ne serait heureux d'être distingué par vous ?
— [lv a vous d'abord, riposta la jeune fille, car j'ai remarqué que je n'ai pas le don de vous plaire. Ne vous excusez pas, c'est réciproque. Vous appartenez à une nation que je n'aime guère, surtout à cause de ses préjugés sur l'éducation des femmes. Un de vos auteurs classiques — que vous qualifiez de premier poëte comique du monde, comme si Shakspeare n'avait pas existé — prétend. ou à peu près, que mon sexe en sait assez lorsqu'il est capable de coudre un bouton.
— Molière écrivait il y a deux siècles, avant l'invention des chemins de fer, du télegraphe électrique et.des femmes libres, répondis-je; mais vous vous trompez, miss Angelina, en croyant qu'il n’accordait aux femmes que le droit de poser des boutons ; il les voulait bonnes, sages, dévouées. Il les voulait même savantes, à la condition qu'elles ne le parussent point.
— Îl voulait des servantes, monsieur, et c’est en effet ce que l'on fabrique le mieux dans votre beau pays de France.
On se mit à table, et, pababonheur, Je ne fus pas placé
près de miss Angelina, ce qui coupa court à la conversation aigre-douce qui s'était engagée entre elle et moi.
Durant le repas, la jeune Américaine pérora avec son aplomb ordinaire, qui — sans doute à cause de mes préjugés nationaux — me parut plus déplaisant que jamais. Chez nous, les jeunes filles sont peut-être trop timides, trop craintives, trop modestes, si toutefois la modestie peut devenir un défaut, Les Américaines, je le constate à regret, ont certainement dépassé le but en sens contraire. Je me hâte d'ajouter que, pour sa part, miss Angelina le dépassait à tous les points de vue.
Ce n’est pas le savoir, bien entendu, que je trouvais à blàmer chez ma belle antagoniste, mais l’étalage incessant qu'elle faisait du sien. Je ne m'oppose en aucune facon à ce que les femmes deviennent électeurs et éligibles ; néanmoins je n'ai
‘jamais pu m'accoutumer à discuter les questions politiques ou sociales avec des jeunes filles, toujours inexpérimentées sur ces graves matières et par conséquent déraisonnant à plaisir. A la Nouvelle-Orléans, l'éducation est à peu près ce qu'elle est en France; on ne voit guère la fille sans £. mère, et, sur ce point, j'ai peine à m'expliquer l'admiration que professent cerlains créoles pour leurs compatriotes du Nord. La simplicité, l'amabilité valent certes mieux que la sécheresse scientifique, et une femme est incontestablement plus gracieuse lorsqu'elle cueille un bouquet que lorsqu'elle discute les mérites d'un candidat au fauteuil présidentiel.
Dix jours après mon arrivée, je me fis violence pour prendre congé de mes hôtes. Les événements se pressaient, la guerre entre le Nord et le Sud paraissait chaque jour plus probable ; je devais donc, sous peine de me trouver prisonnier entre les deux partis, me hâter de visiter la Nouvelle-Orléans et de gagner New-York.
Je quittai la Mésangère sans avoir reconquis les bonnes gràces de miss Angelina, qui, jusqu'à la dernière heure, ne perdit
aucune occasion de me faire sentir la pitié que lui inspiraient
| | mes idées arriérées. Quant au général et à sa fille, j'ai con- | servé de leur accueil le meilleur souvenir; j'avais là de vrais | amis.
— Êtes-vous réconcilié avec l'esclavage ? me dit mon hôte en me mettant en voiture.
— Non, répondis-je en lui serrant la main, mais je suis réconcilié avec les maîtres qui vous ressemblent.
Je baisai les doigts de miss Arabelle, je saluai profondément miss Angelina et je montai dans le cabriolet qui devait me ramener dans l'ancienne capitale de la Louisiane, emportant la promesse du général qu'il viendrait me demander à déjeuner avant mon départ pour Washington.
Durant la route, je causai sans façon avec le nègre chargé de me conduire, et je lui demandai s’il se trouvait heureux de sa condition.
— Très-heureux, me réponditl ; le maître est bon. | — Ne vous prend-il jamais fantaisie de voyager ?
— Je voyage souvent avec le maître.
— Je voulais dire de voyager seul.
— Je ne pourrais pas, répondit mon automédon en me montrant ses dents blanches sous prétexte de sourire ; j'ai une femme, et c’est elle qui garde l'argent.
— Vous êtes donc riche ?
— Assez pour me racheter si je le voulais, dit le nègre en se redressant,.
— El pourquoi ne le voulez-vous pas? demandai-je avec surprise.
— Parce que le maître est indulgent et que, une fois libre, il me faudrait le quitter pour en chercher un autre.
— Mais vous seriez libre.
— À quoi cela me servirait-11? Je ne voudrais de ma liberté que si j'avais assez d'argent pour vivre sans rien faire. J'ai un bon maitre, je le garde.
Cette manière de voir, assez générale chez les nègres, n'était
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