LA NOUVELLE-ORLÉANS
point partagée par les mulâtres, qui, plus vifs, plus intelligents, fiers de leur sang mêlé, rêvaient au contraire la liberté, même au prix de la misère.
Îl était midi lorsque j'arrivai devant l'hôtel où je devais loger, Je congédiai mon nègre avec une gralification qui me valut un petit discours de sa part, et, une heure plus tard, je parcourais la ville à l'aventure.
Construite sur la rive gauche du Mississipi, la Nouvelle-Orléans, qui renfermait 18 000 hahitants en 1803, lorsque Napoléon, désespérant de défendre la Louisiane contre les Anglais, la céda aux États-Unis, en compte aujourd'hui près de 200 000. Sauf la cathédrale catholique, la vieille ville du régent m'a paru ne posséder d'autre édifice remarquable que son marché, qui, construit sur le modèle des propylées d'Athènes, surprend sans provoquer l'admiration. Les rues, coupées à angle droit, ont la régularité monotone que donne cette disposition à la plupart des villes de l'Amérique espagnole. Le seul point qui durant ma promenade atlira mon attention fut le quartier français, non à cause de sa propreté ni de sa régularité, mais simplement parce qu'on y parlait exclusivement notre langue.
Parcourant une rue qui aboutissait au Mississipi, je fus surpris de voir un navire passer en quelque sorte au-dessus de la ville. Je ne me rendis compte de ce singulier phénomène qu'en approchant : la Nouvelle-Orléans est protégée contre les inondations du fleuve qui la borde par une digue de 80 kilomètres de long’, et, lorsque les eaux sont hautes, elles se trouvent de niveau avec le toit de certaines maisons.
Dans le centre de la vieille ville, où se pressent des boutiques d’un caractère plus espagnol que français ou américain, circulent avec lenteur, accablés par l'air embrasé, des gens de toutes les nations et de toutes les couleurs. Il faut parler au moins trois langues pour n'être point émbarrassé à la Nouvelle-
Orléans, car on est aussi souvent interpellé en espagnol qu’en français ou en anglais, sans compter le patois créole et le jar-
gron des nègres, qui, pour être compris, demandent une longue habitude de l'oreille.
Sur les indications d'un marchand de cigares havanais, je m'étais rendu dans le meilleur établissement de bains de la ville. L'esclave qui remplissait l'office de garçon baigneur avait la peau presque aussi blanche que la mienne, et l'esclavage semble encore plus odieux lorsqu'il a pour ‘ictimes des gens en tout semblables aux Européens. C’est ainsi qu'à l'hôtel où j'étais logé les filles de service étaient des quarteronnes ou demi-quarteronnes dont l’origine africaine, pour être reconnue, exigeait le coup d'œil exercé des créoles. Ces jeunes filles étaient esclaves, el, je dois l'avouer, n’en paraissaient pas moins gaies.
Mon nègre-blane — je veux parler du garcon de bain — remplit ma baignoire d'un liquide jaunâtre.
— Qu'est-ce que cela ? lui demandai-je avee surprise.
— De l’eau, me répondit-il.
— De l'eau ! ce liquide jaune, épais, mousseux comme de la bière ?
— ]] n’y en a pas d'autre à la Nouvelle-Orléans.
— N'avez-vous pas d'eau filtrée?
— Si, monsieur, il y en a là plein votre carafe.
— J'en veux plein ma baignoire.
Le nègre-blane me regarda d’un air consterné, leva les bras au ciel, les abaissa, puis se mit à rire.
Après une courte explication, j'appris que l'eau filtrée ne s'emploie à la Nouvelle-Orléans que pour se désaltérer, et je fus tenté de demander, comme autrefois Diogène : Où donc se lavet-on en sortant d'ici ?
Je me rendis le soir au théâtre pour entendre une jeune cantatrice à laquelle les journaux de la ville prédisaient l'avenir le plus brillant. Après la représentation, j'eus l'honneur de prendre une glace côte à côte avec la diva qui devait devenir la marquise de Caux : M"° Adelina Patti, alors simple débutante.
Après m'être promené pendant quatre jours sur le port, avoir