‹ A travers l'Amérique [microforme]Chapitre 14 sur 24 · NES · texte numérisé non relu

NES

assisté frémissant à plusieurs ventes d'esclaves, et m'être

\ trempé cinq fois dans les eaux jaunes du Mississipi, je commençai à trouver ces plaisirs monotones. Je n'avais ni soieries, ni vins, ni alcools à vendre, et je ne voulais acheter ni tabac, ni coton, ni sucre; j'étais done complétement déplacé dans cette grande ville, dont le monument le plus remarquable est, en définitive, une montagne d'écailles d’huîtres élevée près du port.

Est-ce pour en faire commerce que cette innombrable quantité d’écailles d'huîtres a été amoncelée sur ce point, ou bien les habitants de la Nouvelle-Orléans, de père en fils, ont-ils juré de venir déposer au même endroit les écailles des huîtres qu'ils peuvent avoir mangées ? C'est là un problème que je n'ai pu éclaircir. L'absence d’eau filtrée et l'abondance des écailles d'huîtres, voilà deux des souvenirs les plus curieux de ma visite à la Nouvelle-Orléans, j'en demande pardon à l'héroïque cité.

Un matin, le général Dumont, fidèle à sa promesse, tit une bruyante irruption dans ma chambre.

— Eh bien, me demanda-t-il, comment trouvez-vous notre ancienne capitale ?

— C'est une ville assez belle, très-riche, très-commerçante, mais dont les mœurs ressemblent trop à celles de mon pays pour m'intéresser bien vivement.

— Avez-vous parcouru le quartier américain ?

— Certes, et ses maisons de brique ressemblent trop aux innombrables maisons que j'ai vues en Angleterre pour m'émerveiller.

— Avez-vous visité les villas des environs ?

— Oui, bien que les abords en soient défendus par des chemins dont la boue paraît avoir été délayée à plaisir. J'ai remarque toutes ces villas sont surmontées d'un paratonnerre et flan-

quées d'un immense réservoir destiné à recevoir l'eau du ciel, ce qui les fait ressembler à d'énormes alambics.

— Vous n'êtes pas aimable pour notre grande ville, la rivale de New-York ; vous y avez cependant des amis?

— Rien que deux ou trois connaissances qui se sont donné le mot pour être absentes.

— Voulez-vous que je vous présente à quelques douzaines des miennes”?

— Merci, général; j'ai résolu de partir, et, dès aujourd'hui, je vais retenir ma place à bord du premier paquebot qui remontera le Mississipi.

Après le déjeuner, je sortis en compagnie du général; il me conduisit dans plusieurs maisons où les invitations les plus cordiales me furent adressées ; mais j'étais décidé à me mettre en route, et le général voulut bien m'accompagner à l'agence des paquebots.

— J'étais venu vous proposer une partie de plaisir, me dit-il ; par bonheur votre résolution ne change rien à mes projets. Je... non, je m'expliquerai plus tard.

Une heure après, moyennant 50 dollars, j'étais en possession d'un billet qui me donnait droit à une cabine à bord du Jackson, se rendant à Nashville, sur l'Ohio.

— Demain soir, à quatre heures, me dit le général, soyez prêt; je viendrai vous prendre avec ma fille et miss Angelina; nous vous ferons la conduite pendant quelques heures.

Je remerciai avec effusion le général de sa gracieuseté, et, le lendemain, vers cinq heures, nous abordions un paquebot sur la poupe duquel on lisait en grosses lettres : Cincinnati.

— Mais c'est à bord du Jackson que je dois m'embarquer, dis-je au général.

— Le Jackson a retardé son départ de douze heures, et le Cincinnati, qui appartient à la même compagnie, est pour le moins aussi bien aménagé.

-- Ne faut-il pas changer mon billet ?

— C'est inutile ; laissez-vous conduire.

Au moment où je mettais le pied à bord du Cincinnati, un

orchestre, placé sur le pont, fil retentir l'air d'harmonieux accords. Le navire était pavoisé et une foule nombreuse se pressait sur le quai pour assister à son départ. Mes bagages furent déposés dans une confortable cabine, et je suivis mon guide dans un magnifique salon où je trouvai miss Arabelle et miss Angelina.

Le général paraissait joyeux et ne cessait d'échanger des poignées de main et des compliments avec les passagers du Cincinnati, qui, tous, semblaient de ses amis. J'avais beaucoup entendu parler du luxe des paquebots qui remontent ou descendent le Mississipi et ses majestueux affluents; la réalité dépassait ce que l'on m'avait raconté. Partout des tapis, des dorures, comme en renferment à peine les maisons les plus somptueuses. Le grand salon me parut une véritable merveille.

On m'avait mis en garde contre la rudesse américaine, et j'étais surpris de voir tous mes compagnons de voyage se saluer, causer, s’interpeller comme de vieilles connaissances. Les dames, en grande toilette, semblaient également se connaître ; au salon de même que sur le pont, on s’abordait librement et cordialement. Le général me présentait de temps à autre à un passager, on me serrait la main à me la briser, et l'orchestre continuait à remplir l'air de sons harmonieux.

Un coup de sifflet retentit, la voix du capitaine résonna impérieuse, les hommes de l'équipage coururent effarés, et la machine, posée sur le pont au lieu d'être enfouie dans les entrailles du navire, mit en mouvement nos immenses roues. Un quart d'heure plus tard, la Nouvelle-Orléans disparaissait à mes yeux ; nous filions à toute vapeur.

Je m'étais établi sur la dunette avec le général, et des garçons empressés apportaient les mille et une boissons amères dont les Américains font une si grande consommation. Dans tous les groupes on parlait de la guerre probable, et chacun

déclarait que, l'heure venue, il prendrait les armes pour

défendre ses droits. Ce n'étaient point là de vaines paroles; le Sud a été héroïque dans sa longue lutte contre ses frères du Nord, et mes sympathies furent toujours pour lui.

La nuit vint peu à peu; la marche du paquebot se ralentit, un clair de lune splendide éclairait la campagne, toujours basse et d’un aspect assez monotone. Une cloche annonça le diner, et, à sept heures précises, je prenais place à côté de miss Arabelle devant une table abondamment servie. Les dames, ayant retiré les pelisses dont elles étaient enveloppées ou ayant changé de costume, m'apparurent en tenue de bal.

De ma vie je n'avais assisté à un repas de plus de cent couverts où la gaieté füt aussi cordiale et de meilleur goût. Je ne pouvais m'empêcher, de temps à autre, de manifester ma surprise à miss Arabelle.

— Nous sommes ici entre compatriotes, me répondait la Jeune fille, que chacune de mes remarques faisait sourire, et nous nous connaissons plus ou moins.

— Je n'eusse jamais cru que, dans un lieu publie, à bord d'un paquebot, les femmes dussent se mettre en toilette de bal pour le diner.

— C'est un usage que vous retrouverez dans tous les grands hôtels de New-York.

— Et cet orchestre — fort bon, ma foi — va-t-il accompagner le navire jusqu'à sa destination ?

— Je n'ose vous le garantir ; mais vous aurez souvent à bord de nos navires plus de musiciens que vous n'en voudriez.

Le repas lerminé, les dames disparurent et les hommes montèrent sur le pont pour fumer.

— Avez-vous l'intention de retourner au salon? me demanda le général.

— Oui certes, je veux passer ma soirée près de miss Arabelle.

— Alors descendez dans votre cabine, et endossez un habit

noir et une cravate blanche.

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Des nègres vêtus du costume traditionnel de Fi:

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— Cette tenue est-elle de rigueur?

— Absolument, me dit le général; c'est par tolérance que quelques redingotes ont été admises au diner; on ne les souffrirait pas au salon.

— Alors on n’est pas libre à bord de vos paquebots ?

— Jamais le jour du départ ; vous le serez demain.

Je me dirigeai vers l'entre-pont, me demandant avec terreur dans laquelle de mes mailles pouvait bien se trouver l'habit dont j'avais besoin. Je fus surpris de voir le salon déjà débarrassé des tables, et bon nombre de dames rangées autour. Je pris la galerie extérieure pour me rendre dans ma cabine, et je tombai dans une vaste pièce où des nègres, vêtus du costume traditionnel de Figaro, et secondés par des caméristes, tordaient les cheveux de trois ou quatre belles dames et les ornaient de fleurs. J'étais dans un salon de coiffure et je m'éloignai ébloui.

— Il y a bal à bord, pensai-je.

Je ne me trompais pas, car presque aussitôt l'orchestre joua une valse. Lorsque je sortis de ma cabine, les danses avaient commencé,

— Est-ce que nous allons mener cette agréable vie jusqu'à Nashville? demandai-je au général, que je rejoignis.

—— Vous peut-être, me répondit-il; car, pour moi, j'espère bien être demain à la Mésangère.

— Ce que je voi: me semble étrange ; il n'y a ici que de Jolies femmes, des gentlemen parfaitement élevés, et les diamants que je vois briller me paraissent de vrais diamants. Je ne savais pas que tous les Américains fussent millionnaires.

On dansa jusqu’à quatre heures du matin, et, montant une dernière fois sur la dunette, je m'aperçus que le navire était à l'ancre. Vers dix heures, le général vint m'éveiller, me fit habiller à la hâte, me recommanda de bien boucler mes malles ; puis nous nous rendimes sur le pont, où je trouvai miss Ara-

belle et sa gouvernante.

— Sur ma parole, m'écriai-je, c’est une de mes malles qu'emporte ce matelot!

— Oui, me répondit le général; vous allez changer de cabine, ne vous inquiétez pas.

L'expression de mon visage manifestait une telle surprise, que le général, sa fille et quelques-uns de mes nouveaux amis qui nous entouraient se mirent à rire,

J’appris alors ce que j'eusse dû deviner dès mes premiers pas sur le Cincinnati. Un gros négociant de la Nouvelle- Orléans avait eu l’idée de donner à bord d’un paquebot, loué pour la circonstance, le bal annuel auquel il conviait ses amis. Grâce au général, j'avais été admis dans cette société choisie, et je compris les réticences de mon ancien hôte.

Le Jackson parut à l'horizon; je fis mes adieux à mon amphitryon, puis à miss Arabelle. Lorsque je cherchai miss Angelina, je la découvris dansle canot qui allait me conduire à bord du Jackson.

— Elle part avec vous, me dit le général; il fallait choisir entre elle et Manon, et c’est Manon que je garde

Un quart d'heure plus tard, le Cincinnati disparaissait derrière une courbure du fleuve, et je m'installais dans ma nouvelle cabine.

A bord du Jackson, comme à bord du Cincinnati, il y avait un buffet, une buvette, un salon de coiffure et un orchestre; par malheur je n'y retrouvai ni la tenue, ni l'aménité des hôtes que je venais de quitter.

A Nashville j'appris l'attaque du fort Sumter ; la guerre était décidément déclarée entre le Nord et le Sud. Ce fut miss Angelina qui me donna cette nouvelle; elle me parlait pour la première fois depuis notre départ, et s’appuyait sur le bras d’un cavalier qui, plus g'alant que moi, ne craignait pas de s’exposer à la loi qui pouvait le rendre l'époux de la belle et savante Américaine.

— Avant un mois, dit-elle en étendant le bras et en me

montrant les grandes piines que le paquebot laissait en arrière, les soldats du Nord couvriront ce beau pays de leurs uniformes bleus, et l'orgueil des créoles aura subi de rudes atteintes. La Nouvelle-Orléans, aujourd'hui si fière de son commerce, de sa situation à demi tropicale, de son invincibilité prétendue, sera domptée, soumise et forcée d'implorer la clémence de New-York, dont elle se dit la rivale.

— Ne vendez-vous pas un peu trop tôt la peau de l'ours? répliquai-je avec vivacité: les créoles sont braves, résolus, ils ont pour eux la justice.

— Nous avons la force.

— C'est un argument qui n'est pas toujours sans réplique.

—- Vos vœux sont pour le Sud? dit la jeune fille avec dédain.

— Je ne m'en défends pas, répondis-je avec calme ; j'aime ceux qui m'aiment, et surtout ceux qui admirent mon cher pays. Or, dans les États du Nord, il y a parti pris de dénigrer la France. Durant la guerre qui donna Venise à l'Italie, durant la lutte gigantesque qui ensanglanta les alentours de Sébastopol, il n’est sorte d'injures que les journaux de New-York n'aient prodigué aux Français, à leur armée, à ses généraux. Aussi suis-je parfois indigné de l'aveuglement de mes compatriotes à vanter l'Amérique. [ls la voient, et c'est à leur excuse, à travers l'ouvrage de M. de Tocqueville, ouvrage dont les peintures, vieilles de quarante ans, ont depuis longtemps cessé d'être vraies.

Mes paroles étaient imprudentes ; par bonheur nous étions entourés de Sudistes dont la majorité partageait mon opinion. Miss Angelina haussa dédaigneusement les épaules, ses lèvres me gralifièrent d'une moue ironique, et elle me tourna sans façon le dos. Je savais de quel arsenal scientifique disposait ma belle ennemie, et je dus m’avouer que son silence, qui semblait me laisser la victoire, n’était au fond qu'un mépris peu

dissimulé pour mon chétif individu.

Certes, j'admire autant que personne les progrès matériels

réalisés par la grande république en moins d'un demi-siècle ; mais en véritable ami de la liberté, je déplore ses corruptions morales et politiques, elles dépassent tout ce qu’on peut imaginer. La république de Washington qui, à un moment donné, fut légale de Rome par son respect des lois, West déjà plus qu’une copie du Bas-Empire. S’arrêtera-t-elle dans cette voie qui, tôt ou tard, la livrera énervée aux mains d’un despote de bas étage? Je le souhaite sincèrement.

Il y a deux ans j'ai appris, non pas sans douleur, que le général Dumont a été tué durant la guerre de sécession. Le Nord, par politique et non par humanité, comme on le croit généralement, a donné la liberté aux esclaves : qu'il n’en soit pas moins béni! Miss Arabelle a été ruinée; mais, la guerre terminée, les anciens serviteurs de son père sont revenus la servir. Elle est mariée, et la Mésangère est toujours florissante. Quant à miss Angelina, elle est professeur de médecine dans une ville de l'Ouest, et s'occupe de théologie.

Le cheval gris-souris, — Yankees et Texiens, — Accident, — Seul! — Don José. Le cheval sauvage, — Nuit terrible.

Le Texas, qui, bien qu'à peine peuplé, forme aujourd'hui un des principaux États de la grande république américaine, est un vaste pays de plaines au sol sain, fertile, abondamment arrosé par des fleuves aux affluents considérables. Les rios del Norte, de las Nieves, de la Trinidad, puis le San Jacinto, le Brazos, le San Antonio, la Sabina, offrent des voies de commu nication naturelles, « des chemins qui marchent », comme disait autrefois Pascal; chemins dont l'importance fera tôt ou lard du Texas une contrée privilégiée, et peut-être le plus beau fleuron de la couronne américaine.

Bien que le Français Lassalle, dès l'année 1684, eût essayé de fonder des établissements au Texas, tentalive qui attira l'attention des Espagnols, ce magnifique pays demeura longtemps délaissé. Lors de la cession de la Louisiane par la France aux États-Unis, la jeune république, déjà envahissante, revendiqua le Texas comme lui appartenant. En 1819 elle renonça en apparence à ses prétentions par le traité de Washington;

mais deux années plus tard, le colonel Austin, ayant obtenu l'autorisation de fonder sous le nom de Fredonia une colonie anglo-américaine, s'établit sur le rio Colorado et bâtit la future

capitale du Texas. Ce premier essai de colonisation fut le commencement du mouvement qui, jetant sur le sol du Texas des émigrants d'origine européenne, aboutit en 1835 à une proclamation d'indépendance.

Le Mexique, qui lors de sa séparation d'avec l'Espagne avait

annexé le Texas à sa province de Coahuila, voulut soutenir ses droits les armes à la main. Samuel Houston, président des Texiens, battit sur les bords du San Jacinto l’armée mexicaine commandée par Santa-Ana. En 1845, les États-Unis ayant admis le Texas dans leur confédération, une guerre

s'ensuivit avec les Mexicains, qui, après avoir envahi leur ancienne province, en furent chassés. Santa-Ana, défait en plusieurs rencontres, vit l'ennemi pénétrer dans Mexico et perdit avec le pouvoir non-seulement le Texas, mais les déserts

du Nouveau-Mexique et la Californie.

| Deux ans après cette guerre, c’est-à-dire en 1849, je franchis le rio del Norte à la hauteur du Presidio Grande, établis-

| sement fondé vers 1610 par les Espagnols. J'avais l'intention de | gagner le rio de las Nueces, puis de remonter ce fleuve pour | atteindre Castroville. Je devais, pour accomplir ce voyage, | traverser des pays vierges, des forêts de chênes, de cyprès, de | magnolias, et su: lout de vastes plaines où vivaient en liberté | d'immenses troupeaux de chevaux sauvages. Les rares habi- | tants de ces contrées, hommes de sang mêlé, Mexicains d’ori- | gine et de mœurs, détestaient cordialement les nouveaux maitres que leur avait donnés la conquête et, dans leur ignorance, confondaient facilement tous les hommes blancs sous le nom générique de Yankees. Or à cette époque tout Yankee était considéré comme un traître, et bien plus comme un hérétique dont il élait bon de débarrasser le sol lorsqu'on en trouvait l'occasion.

En dépit des conseils qui me furent donnés, je persistai à voul: + traverser les plaines, et je fis l'acquisition, moyennant

deux cents francs, d'un petit cheval de bonne apparence à la

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