‹ A travers l'Amérique [microforme]Chapitre 15 sur 24 · D PE ET · texte numérisé non relu

D PE ET

robe gris-souris. [l me fallait un guide et mon hôte, un Suisse établi depuis longtemps sur le bord du rio Grande, décida que pour un pareil voyage j'avais besoin d’un homme sûr, expérimenté, tel que Manuel Oroños, par exemple. Ce Manuel Orofños, métis mexicain, dompteur de chevaux de son état, jouissait dans toute la contrée d’une réputation d’écuyer incomparable. Il connaissait bien le Texas, et l'on ne pouvait choisir un meilleur guide. Depuis deux ans il vivait un peu à l'écart. On l'accusait d'avoir pris parti pour les Américains dans la dernière guerre, et un de ses compatriotes ayant osé le lui dire en face avait été poignardé. Voilà ce que l’on racontait au Presidio Grande, mais mon hôte ne croyait pas un mot de cette histoire. D'ailleurs, fût-elle vraie, Manuel Oroûños n’en restait pas moins un guide habile.

Deux jours plus tard on me présentait Manuel Oroños. C'était un homme d'une quarantaine d'années, grand, vigoureux, aux traits énergiques et sombres. Je lui expliquai mon intention; il réfléchit longuement.

— Soit, dit-il soudain ; quel jour voulez-vous partir?

— Demain, si faire se peut.

— À demain done, señor.

Au point du jour un cavalier, drapé dans une couverture de laine rouge, le front ombragé d'un chapeau de paille aux vastes ailes, et montant un magnifique cheval à la selle garnie. de plaques d'argent, frappait du pommeau plombé de sa cravache à la porte de mon hôte. Je m'occupais déjà d’'harnacher mon fameux cheval gris-souris, et j'allai au-devant de Manuel Oroños qui, grâce à la richesse de son costume et à la beauté de sa monture, devait infailliblement passer pour le maître. I] me salua courtoisement, mit pied à terre et tourna autour de mon cheval en connaisseur. Un sourire effleura ses lèvres.

— Comptez-vous réellement traverser les savanes avec cette

rossinante? me demanda-t-il,

— Cette rossinante! m'écriai-je indigné. Mon cheval, don Manuel, n’a rien de la maigreur traditionnelle du coursier de don Quichotte : il est bien fait, doux, et n'était sa couleur étrange.

— Cette bête n'a point de fond, señor; je m'y connais, et Dieu veuille qu’elle ne vous laisse pas à mi-chemin. Voulezvous un bon conseil? Remetlons notre départ à demain; d'ici là, troquez votre cheval contre un autre, n'importe lequel, et vous y g'agnerez.

Je défendis ma monture contre la critique de mon guide, plus encore peut-être par amour-propre que par conviction; je ne voulais pas avouer que je m'étais laissé tromper.

— Tel qu'il est, dis-je enfin, ce cheval me portera bien d'ici au rio de las Nueces?

— Peut-être ; en tout cas il faudra que Dieu l'aide.

Je me mis en selle; puis, mes adieux faits à mon hôte, je jouai de l’éperon. Mon coursier bondit et partit d’un train qui semblait démentir à l'avance les fâcheux pronostics de mon guide, Abandonnant à notre droite les sommets lointains de la sierra de Guadalupe, nous traversàmes la large rue du Presidio Grande, et, quelques heures plus tard, nous cheminions dans un bois de magnolias.

Vingt-quatre heures après notre départ, nous nous eng'ageûmes dans une immense savane semée de loin en loin de bouquels de mimosas. La chaleur devint bientôt accablante ; cependant il nous fallut marcher quand même, car, au dire de mon guide, nous avions trois étapes à doubler pour trouver de l’eau. Mon cheval gris-souris, dont je n'avais qu'à me louer depuis la veille, commencait à fléchir et m'obligeait souvent à me servir de l'éperon. Tout à coup la malheureuse bête s'arrêta, vacilla sur ses jambes et se coucha doucement sur le sol. Par bonheur, prévoyant cet accident, j'avais retiré mes pieds des étriers. Je me hâtai de desseller le pauvre animal, qui ren-

dit le dernier soupir avant que j'eusse achevé de me dégager.

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