‹ A travers l'Amérique [microforme]Chapitre 16 sur 24 · RME ES VE · texte numérisé non relu

RME ES VE

Je regardai alors mon guide avec une stupeur facile à comprendre ; il tirait avec force sa mince moustache. Nous étions à quarante lieues de notre point de départ, à soixante lieues du but que nous voulions atteindre, et la situation laissait beaucoup à désirer.

— Que faire? m'écriai-je.

— Mon cheval nous porterait bien tous les deux, répondit Manuel Oroños; mais, ainsi chargé, il ne fournira que de courtes étapes, et nous passerons de mauvais quarts d'heure.

— Et mes bagages? m'écriai-je en montrant une petite valise attachée à ma selle, et qui, outre un vêtement de rechange, renfermait mes notes et mes croquis.

— Il faut les abandonner, ainsi que votre selle.

Cette proposition ne pouvait être de mon goût.

— Prenez ma valise, dis-je à mon guide: je ne crains pas la fatigue, je vous suivrai à pied.

— Par ce soleil? Vous n’y songez pas, señor.

—- Je suis bon marcheur, et si nous cheminions de nuit...

— Prétendez-vous, s'écria le Texien, parcourir soixante lieues à pied dans ce désert?

— Soixante lieues, non, car nous allons retourner en arrière; et, cette fois, c’est vous que je chargerai de m'acheter un cheval. Mais, dites-moi, Manuel, n’existe-t-il dans ces environs aucun rancho dont nous soyons plus rapprochés que du Presidio?

Manuel, au lieu de me répondre, regarda l'horizon et tira de nouveau les poils de sa moustache. Je réitérai ma question.

— À six lieues d'ici, vers le sud, répondit-il enfin, se trouve le rancho du Diamant.

— Voilà un nom de bon augure! m'écriai-je. Vite en route, montrez-moi le chemin.

— Votre Grâce, reprit le guide, ne se doute guère des difficultés qui l’attendent en marchant à pied. D'abord le soi est inégal, les herbes sont hautes; avant une heure vous serez si

bien dévoré par les insectes, que vos jambes et vos pieds vous refuseront tout service.

— Qu'avez-vous à me proposer alors? Je ne suppose pas que nous puissions camper ici et attendre des secours?

— $i Votre Grâce avait le courage de rester seule pendant quelques heures; si elle voulait me confier une ou deux onces d'or, je me rendrais au rancho du Diamant et j'en ramènerais une nouvelle monture.

Ce fut à mon tour de ne point répondre. Demeurer seul, en plein désert, valait bien un peu de réflexion. Après tout, Manuel était un homme sùr, et je n'avais qu’une crainte que je lui manifestai, c'est qu'il eût de la peine à me retrouver dans l'immense plaine où j'allais rester perdu.

— Si vous ne changez point de place, répondit mon guide, je vous promets d'être ici avant la nuit.

— Partez donc, dis-je, et revenez vite.

Manuel, sans plus d'explications, me salua et piqua son cheval qui bondit. Je le suivis longtemps des yeux; peu à peu, les mimosas le dérobèrent à ma vue et je restai seul, en plein soleil, au milieu d'un silence presque absolu.

Mon premier soin fut de couper des herbes, de les disposer en longues bottes et de me construire un abri. Je réussis à improviser ainsi une sorte de niche sous laquelle je pus m'étendre à l'ombre. Ma journée se passa à me défendre contre les insectes qui, par milliers, accouraient pour se repaitre de mon sang. Les plus incommodes étaient les pinolillos, espèce de petits ricins à la morsure venimeuse dont j'avais fait la connaissance aux dépens de mon sommeil lors de mes voyages dans les Terres chaudes. Que de fois, en voyant des vautours traverser d'un vol puissant les profondeurs du

ciel sans nuages, j'ai envié les ailes de ces hardis rapaces! De temps à autre le silence qui régnait autour de moi m'impressionnait désagréablement, et je me mettais à chantonner ou à frapper le sol de ma cravache pour produire du bruit.

Au moment où le soleil parut se rapprocher de l'horizon, une légère brise passa sur la savane et je pus quitter mon abri. À cinq ou six cents mètres de l'endroit où je m'étais si bien reposé, se dressait un monticule sur lequel je résolus de me poster. Du haut de cette légère éminence qui dominait la plaine et semblait élevée par la main des hommes, je pouvais voir de loin venir mon guide. Un feu allumé sur le sommet lui fournirait un point de repère et l’amènerait plus sûrement près de moi.

Je m'applaudis bientôt de mon idée. Du faîte du monticule je découvrais parfaitement l'endroit où gisait mon pauvre cheval, et je suivais du regard le sillon laissé par le passage de Manuel dans les hautes herbes. Je réunis assez de branches sèches pour alimenter mon foyer, et la nuit me trouva me chauffant devant une flamme claire dont le petillement m'égayait et me rassurait. Par deux ou trois fois mon attention fut éveillée; il me semblait qu’un aboïiement lointain résonnait ; n'entendant plus rien au bout d’un instant, j'attribuai ce bruit à une illusion.

Les heures s’écoulaient et mon guide ne se montrait pas. Ce n'était pas un des moins curieux ineidents de ma vie aventureuse que cette station en plein désert. Si Manuel ne revenait pas, quel serait mon sort? Je m'adressai de temps à autre cette terrible question, et un frisson parcourait mon corps. Mais, au désert, on n'abandonne qu'un ennemi, et Manuel n'était pas le mien.

Soudain le galop d'un cheval retentit, d'abord sourdement, puis distinetement. Je me levai, je criai, et je fis plusieurs pas en avant de mon bivouac. À ma profonde surprise. au lieu de celui que j'attendais je vis paraître un cavalier qui, la carabine sur la cuisse, me regardait avec une curiosité au moins égale à la mienne. Je saisis mon revolver.

— Ami ou ennemi? criai-je,

— Îl:en sera ce que vous voudrez, señor; pour ma part, Je

n'ai contre vous aucune mauvaise intention. Un mot seulement : êtes-vous un Yankee ?

— Non; je suis Français, par conséquent ami des Texiens, quelque parti qu'ils soutiennent.

— Bien dit, señor, el je vous crois.

Le nouveau venu suspendit alors sa carabine à l’arçon de sa selle et se rapprocha de mon foyer. F'imitai sa confiance en désarmant mon revolver. et je lui racontai brièvement ma mésaventure.

— Manuel Oroños! s'écria-t-1il lorsque je nommai mon compagnon. C'est Manuel Oroños qui vous sert de guide ?

— Oui, répliquai-je. En ce moment il est au rancho du Diamant, en quête pour moi d’une nouvelle monture.

— Il reviendra tel qu'il est parti, señor; le rancho du Diamant est abandonné depuis près de six mois.

J’appris bientôt avec surprise que le cavalier habitait à moins d'un kilomètre de l'endroit où je me trouvais, et que les aboiements que j'avais cru entendre étaient réels.

— Oroûos, dis-je, ignore sans doute cette circonstance?

— Pas le moins du monde; mais il y a:un mort entre lui et moi, et il ne tient pas à me rencontrer.

Ces paroles me jetèrent dans une grande perplexité; Oroños ne pouvait tarder à reparaître, et, s’il arrivait à l’improviste, j'allais probablement assister à quelque combat sauvage dont je me souciais peu d'être témoin.

— Bonsoir, dis-je au cavalier: mon guide ne reviendra probablement que demain ; je vais dormir en l’attendant.

— Par saint Joseph, mon digne patron! señor, s’écria le cavalier, vous me ferez bien l'honneur de venir reposer sous mon toit?

— Non, répondis-je, quoique je vous remercie cordialement de votre offre. Vous venez de m'en prévenir, il y a du sang entre vous et mon guide; or je ne tiens nullement à vous voir

en présence l’un de l’autre.

— Je vous jure, señor, répliqua le cavalier, que Manuel et vous serez en sûreté sous mon loit; avant la vengeance il y a l'hospitalité. Je vais du reste le’ lui dire à lui-même, ear je l’entends.

Le cavalier mit aussitôt pied à terre, entrava sa monture, et viut tranquillement s'asseoir à mon côté. Dix minutes s’écoulèrent et Manuel Oroños parut. 1 pàlit légèrement en apercevant mon compagnon.

— Bonjour, Manuel, dit celui-ci en se levant.

— Bonjour, José, répliqua mon guide: est-ce moi que tu attends?

— Oui, pour l'inviter à accompagner ce voyageur sous mon toit. Tu reviens du rancho du Diamant, et, comme j'en avais la certitude, tu en reviens les mains vides. Ce que tu allais chercher là-bas, Lu le trouveras chez moi: j'ai des chevaux à vendre.

— Emmène ce señor, José, je l'attendrai ici.

— Je te jure, reprit le cavalier, que tu seras en sûreté sous mon toit, Manuel, et je n'ai qu'une parole, tu le sais.

Manuel s'inclina sans répondre et bientôt, suivant les deux cavaliers, j'arrivai près d’un vaste bâtiment au toit de feuillage. Sur le seuil, deux jeunes femmes broyaient du maïs sur une pierre plate, à la lueur vacillante d'un foyer. Don José, après nous avoir fait servir à souper, nous établit sous un petit hangar adossé au bâtiment principal de sa ferme, et nous souhaita le bonsoir.

— Quel événement tragique s’est donc passé entre vous et notre hôte? demandai-je alors à Manuel.

— Il y a quatre ans, répondit mon guide, dans une course de chevaux j'ai gagné un prix que son frère me disputait; ce dernier, furieux, cassa la tête de ma monture d'un coup de

revolver. Je répond's par un coup de macheté qui lui traversa la poitrine et dont il mourut. José et son frère, dès cette époque, appartenaient au parti américain ; j'étais et je suis encore du

parti mexicain, et notre querelle a été portée au compte de la politique.

— Craignez-vous quelque vengeance?

— Oui, répondit mon guide, mais pas ce soir; en tout cas, je me tiens sur mes gardes. Dormons, je suis épuisé de fatigue.

Je me couchai sur la natte qui avait été étendue sur le sol, et Manuel m'imita. Au bout d’un quart d'heure, lorsqu'il me crut endormi, je le vis se relever doucement et s'éloigner. Je le suivis du regard. Au lieu de se diriger vers l'habitation, comme je le redoutais, mon guide gagna la plaine. Evidemment il n'avait qu'une médiocre confiance dans la parole de don José, et voulait se mettre en sûreté. Les heures passèrent et je m'endormis.

Lorsque je m'éveillai, les rayons d’un soleil implacable bràlaient déjà les grandes plaines et faisaient danser dans l'air des vapeurs bleuâtres. Devant le rancho, je trouvai l'équipement de mon cheval et ma valise, et, autour d'un jeune cheval entravé, don José, Manuel et deux métis. Manuel examinait la bête avec soin, et j'appris que c'était celle que mon hôte comptait me vendre.

— Est-ce donc un cheval sauvage? demandai-je en voyant la facon dont il était entravé.

— Sauvage, non, répondit le vendeur ; il porte sur la cuisse droite la marque d'un fer rouge, preuve qu'il a déjà été dompté. Seulement, depuis un an, il vit en liberté dans les plaines et sera un peu rétif tant qu'on ne lui aura pas rappelé qu'il doit obéir, Que Manuel parle; est-ce là une bonne et belle bête?

— Oui, dit Manuel, la bête a de la vue; mais il faut la monter pour savoir ce qu'elle vaut.

— Rien de plus juste, répondit don José.

Deux Indiens, qui essayaient un poulain, furent aussitôt appelés. Devant nous s’étendait une savane dont l'herbe avait

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été brûlée sur une grande étendue, précaution que prennent d'ordinaire les rancheros tant pour se débarrasser des insectes nuisibles qu'afin d'avoir une herbe plus tendre pour leurs élèves.

— Ne monteras-tu pas la bête toi-même? demanda don José à Manuel.

— Si, répondit laconiquement celui-ci.

Les deux Indiens, à ma grande surprise, conduisirent le cheval qu'il s'agissait d'essayer près d'une énorme branche garnie de ses feuilles, branche qu'ils attachèrent à la longue queue de la bête frémissante. Manuel, tout en surveillant cette opération, se dépouilla de ses vêtements et demeura nu jusqu’à la ceinture. Il passa dans la bouche du potro — nom donné aux jeunes chevaux — une corde de erin qui, à l'aide d'un nœud coulant, pouvait servir à la fois de mors et de bride. |

Les Indiens se suspendirent à ce caveçon, maintenant le cheval qui, inquiet, l'œil sombre, baissait la tête et se cabrait par instants.

— Arrêtez! m'écriai-je en voyant mon guide prêt à s’élancer sur le dos de la bête; ce qu’il me faut, c’est un animal doux, souple et obéissant au mors. À quoi me servirait, Je vous le demande, un coursier qui sera plus maître de moi que Je ne le serai de lui?

— Avant une heure, señor, répondit don José, Manuel, qui n’a pas son égal dans le pays pour dompter une bête sauvage, vous rendra cet apprenti plus souple que l’échine d’un tigre.

Je me tournai vers Manuel, qui me dit :

— Laissez faire, nous causerons tout à l'heure.

Aussitôt il s’élança sur le dos du potro qui se courba, poussa un long hennissement et secoua la tête pour se débarrasser des deux Indiens qui le tenaient prisonnier et qu’il souleva de terre.

— Làchez! cria Manuel.

A l'instant où les Indiens obéissaient à cet ordre, don José,

d'un mouvement rapide, coupa la corde qui liait la queue du cheval à la branche. L'animal, se sentant libre, fit deux ou trois écarts, puis, comme une flèche, partit en avant.

— Voilà une traîtrise, m'écriai-je en m'avançant vers don José, et votre action peut causer la mort d'un homme!

— Je règle un vieux compte avee Manuel, señor, répondit tranquillement mon hôte, Croyez-moi, ne vous mêlez pas de cette question.

Emporté par sa monture, Manuel avait disparu. Les Indiens et les métis, aussi surpris que moi, regardaient leur maître sans mot dire.

— J'ai remis ma vengeance entre les mains de Dieu, dit celui-ci avec hauteur, et Dieu décidera.

Pendant près d’une heure j'arpentai la plaine, ne cessant de regarder dans la direction où avait disparu mon guide. Emporté par la course folle de son cheval, le dompteur, brisé contre le trone d'un arbre, gisait sans doute sur l'immense savane. À la fin, m'emparant de la monture du malheureux, je la sanglai avec l'intention bien arrêtée de me lancer à sa recherche.

— Où allez-vous? me demanda don José.

— Je veux tenter de retrouver votre victime, dis-je avec indignation.

— Ma victime! Au fait, vous êles le maître de vos paroles et de vos actions, Cependant, si vous voulez m'en croire, reprenez paisiblement votre chemin. Vous vous rendez au rio de las Nueces? Un de mes Indiens vous servira de guide: je le mets à votre disposition.

J'allais partir, lorsqu'une exelamation de l'un des métis me Bt regorder vers ma gauche : ce fut avec un soulagement qui se manifesta par une longue aspiration que j'aperçus Manuel revenant vers nous au galop. À moins de cinq cents mètres

de moi il obligea brusquement le poulain, couvert d'écume,

à interrompre sa course, le mit au pas, le dirigea à droite,

FE me sembla entendre craquer les branches...

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à gauche, puis enfin, après un nouveau temps de galop, il s'arrêta net à mon côté.

— La bête est bonne, dit-il. Vous pouvez l'acheter. Elle vaut trente piastres; payez et partons.

Interdit par cet incroyable sang-froid, je demeurai bouche béante. Manuel s'était rapidement vêtu et sellait ma nouvelle monture qui, épuisée, n'offrait aucune résistance, Une demiheure plus tard, don José ayant reçu ses trente piastres sans mot dire, Manuel m'engagea à monter sur son cheval et se logea sur le dos du mien.

— Aurevoir, José! s'écria mon guide ; tu m'as joué un de ces tours que l'on n'oublie plus ; donc au revoir.

— Au revoir, répondit machinalement José qui, eloué à sa place, nous regarda nous éloigner.

Aussitôt que le rancho eut disparu derrière les mimosas, je me rapprochai de Manuel.

— Cette brave bête a trompé les espérances de son maître, me dit-il en caressant le cou du potro, et votre acquisition est bonne. Avant trois jours vous pourrez monter sans danger cel écolier.

Je voulus interroger mon guide, lui parler de don José : il se tut, tira sa moustache et prit les devants. Quand vint la nuit, le dompteur, après avoir soigneusement examiné le terrain, me fit faire plusieurs détours et s'arrêta enfin. Les chevaux entravés, il m'entraina plus loin €: nous nous logeûmes au milieu de cactus et de mimosas.

Après un frugal diner, Manuel disposa ses armes à portée de sa main, s'étendit sur le sol et s'endormit. Plus agité que lui des événements de la matinée, bien qu'ils se fussent heureusement terminés, je m'endormis beaucoup plus tard. Au milieu de la nuit il me sembla entendre craquer les branches: je me levai brusquement, et j'aperçus mon guide qui, paisible, con-

linuait à dormir, Je me recouchaïi, mais j'eus de la peine à

retrouver le sommeil.

Il faisait jour lorsque j'ouvris les yeux, et quelle ne fut pas ma surprise en voyant devant moi don José et l’un de ses Indiens qui équipaient tranquillement mon cheval. Je me tournai vivement vers l'endroit où reposait Manuel Oroños; il dormait toujours. Surpris de ce long sommeil, je m'avançai et demeurai muet : le malheureux dompteur, livide, la poitrine traversée d’un long macheté, dormait du sommeil éternel; il avait été assassiné dans la nuit.

— C'est vous! m'écriai-je en m'avancçant vers don José.

— C'est moi par la main d'Ametl, répondit-il en désignant l’Indien : il importait d'en finir avec cette vieille dette. Périssent ainsi, ajouta-t-il avec énergie, tous ceux qui ont livré le Texas aux Yankees!

Chose singulière, les deux antagonistes portaient l’un contre l’autre la même accusation.

Don José prit près de moi la place du pauvre dompteur, dont il fallut bien abandonner le corps aux oiseaux de proie. Pendant trois jours ce fut l'assassin qui me servit de guide, et cette compagnie me causait une certaine gêne, surtout le soir, quand je devais me coucher côte à côte avec mon terrible conducteur.

Don José, sans vouloir accepter aucun salaire, m'abandonna aussitôt que nous fûmes en vue du rio de las Nueces. Je racontai mon aventure dans la première habitation où je reçus l'hospitalité, et, au lieu de s’indigner, mes hôtes parurent trouver l'événement tout naturel. Deux jours plus tard je la racontai de nouveau devant des colons américains.

— Nous ne serons tranquilles, dit un de ceux-ci, que lorsque nous aurons débarrassé le pays de cette race de métis espagnols ; du reste, la chose ira vite s'ils commencent à se tuer entre eux.

La loi des pays vierges est celle du plus fort; est-il bien cerain que cette même loi ne soit pas celle des pays civilisés ?

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Arrivée des Espagnols à Mexico. — Les palais de Montézuma. — La ville moderne, — Le palais national, — Les théâtres, — Les marchands ambulants, = La société.

Ce fut le 20 mars 1852, vers quatre heures de l'après-midi, que, monté sur une mule rétive, j'arrivai pour la première fois en vue de la capitale du Mexique. Le eiel haut, clair, profond, avait une magnifique couleur azurée. La verdure, assez rare sur le plateau central, m'apparaissait avec des teintes toutes printanières. Une multitude de vautours planaient au-dessus de l'ancienne ville des Aztèques, de cette cité de Ténochtitlan qui, fondée en 1327, prise et saccagée par les Espagnols et leurs alliés en 1521, fut presque aussitôt reconstruite telle qu'on la voit aujourd'hui.

Je venais de traverser la Terre tempérée, et, je dois l'avouer, les arbres chétifs que je découvrais çà et là me donnaient une idée peu favorable de la vallée de Mexico, qui passe cependant pour très-fertile. Fertile, soit, surtout vers le couchant; cependant, pour la juger telle, il faut oublier un instant les vastes forêts tropicales que l'on vient de traverser pour latteindre, les champs de caféiers de Jalapa, les bois d'orangers

d'Orizava, en un mot, le pays verdoyant situé sur le versant

atlantique de la grande cordillère.

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A vrai dire, l'impression que je ressentis en apercevant la ville qui, durant près de deux siècles, a été considérée comme la plus belle et la plus opulente du nouveau monde, fut des plus tristes. Mais avant de parler de la ville moderne, parlons de la grande cité décrite par Cortès, Torquemada, Bernal Dias del Castillo, Clavijero, Herrera, et enfin par M. l'abbé Brasseur de Bourbourg. On le voit, les historiens ne font pas défaut à l'ancienne capitale des Mexicatlsou Aztèques, qui, longtemps sans rivale, est aujourd'hui surpassée en splendeur, en population et en richesse par maintes villes des États-Unis.

Mexico, construite en partie sur pilotis, au milieu de lacs, est souvent désignée par les Espagnols sous le nom de Venise du nouveau monde. À l'époque de la conquête, une multitude de canaux bordés de trottoirs destinés aux piétons la coupaient à angles droits. Larges el profonds, ces canaux étaient sans cesse couverts de barques, et des ponts, fixes ou mobiles, selon la nécessité du lieu, les traversaient de distance en distance. En réalité, Mexico ne possédait alors que quatre grandes voies de terre qui, partant des quatre portes du temple de Huitzilopochtli — dieu de la guerre — mettaient en communication la ville et la campagne. Ces chaussées, bâties sur pilotis, étaient pavées de dalles admirablement cimentées et assez larges pour que dix hommes à cheval pussent y passer de front.

À cette époque, Mexico comptait plus de soixante mille feux. Les habitations de la noblesse et de l'aristocratie marchande, situées au cœur de la ville, s'élevaient, commodes et spacieuses, sur des terrasses variant de hauteur. Ces maisons, bâties en pierre de lave — tetzonili — n'avaient qu'un étage audessus du rez-de-chaussée; une cour, environnée de portiques et ornée d’un jet d'eau, en marquait le centre, Quelques-unes des plus riches possédaient un jardin.

Les bas quartiers de la ville, ou faubourgs, habités par les

pauvres, se composnient de maisons construites en adobes,

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briques crues séchées au soleil, Par une mesure de salubrité générale, ces maisons devaient être édifiées sur une assise de pierres de plusieurs mêtres de hauteur, afin d'être à l'abri des inondations.

Lors de l'arrivée des Espagnols, aucune capitale ne pouvait se vanter d'être mieux tenue que Mexico. Personne, à l'exception des soldats de la garde de l'empereur, n'avait le droit d'y marcher armé. La nuit venue, des brasiers allumés dans les rues et soigneusement entretenus, éclairaient la cité jusqu'au matin. Une police vigilante faisait constamment nettoyer les canaux, balayer les rues, arroser les places publiques ; partout dans cette ville modèle l'eau, serpentant à travers mille tuyaux, arrivait en abondance dans chaque habitation.

Outre le temple principal dédié au dieu de la guerre et renfermant soixante-dix-huit sanctuaires, Mexico comptait plus de quatre cents édifices érigés en l'honneur de ses divinités. Ce qui ajoutait encore à la splendeur de cette grande ville, c'élaient les nombreux palais bâtis par Montézuma et ses ancêtres. La résidence ordinaire de l’empereur, construite en pierre ponce de couleur rose, avait vingt portes s'ouvrant sur autant de places, et, à l’intérieur, trois vastes cours ornées de fontaines. Le marbre, le porphyre, l'albâtre, se montraient sous forme de colonnes, de dalles, de marches dans tous les appartements. De riches lapis, des nattes d'une finesse admirable, couvraient les planchers. Plus de cent chambres et autant de salles de bain, sans compter les salles d'armes, composaient cette somptueuse habitation, où l'or, l'argent, les plumes, rivalisaient d'éclat avec les marbres des portiques. « Les toits de ce palais », dit un gentilhomme de la suite de Cortès, «étaient si vastes, que plus de trente cavaliers auraient pu jouter sur la terrasse qu'ils formaient, aussi facilement que sur la grande place d'une ville. » A l'intérieur bràlaient sans cesse des cassolettes remplies de parfums, et le service jour-

nalier de l'empereur, au dire de Torquemada, n'occupait pas moins de trois mille personnes.

Un édifice non moins remarquable que celui dont il vient d'être question, était le palais destiné à l'élevage et à la conservation des oiseaux: les plumes de ces volatiles, soigneusement recueillies el préparées, servaient à confectionner ces tableaux devenus si rares, que les musées n'en possèdent guère que des fragments. Dans cet édifice se voyaient d'immenses jardins dont les étangs, selon la nature des oiseaux logés sur leurs bords, s'alimentaient d'eau douce ou d'eau salée.

Non loin de là se trouvait la ménagerie impériale. La faune du Mexique, oiseaux, quadrupèdes, reptiles, poissons, avait été rassemblée dans ce palais et renfermée dans des jardins, des cages ou des fosses. Une des salles de cet édifice était affectée à loger des nains, des bossus, des pieds bots, en un mot un échantillon de toutes les difformités qui peuvent affliger l'espèce humaine.

Mais revenons au présent.

Après un moment passé à contempler l'aspect de la grande cité qui s'étendait devant moi et dont les nombreux clochetons me rappelaient les villes d'Espagne, je décidai, non sans une lutte assez prolongée, ma mule à franchir une porte monumentale désignée sous le nom de Garita de Puebla, et je m'avançai dans une longue et large rue. Assis sur les trottoirs ou accroupis devant leurs portes, des métis et des métisses, à demi nus ou affublés de haïllons pittoresques, me regardaient passer d’un air hargneux. À mesure que je pénétrais dans l'intérieur de la ville, tout se transformait peu à peu. Les maisons, plus hautes, devenaient aussi plus élégantes, les passants se montraient plus nombreux, les boutiques mieux garnies. En outre, le costume des gens que je rencontrais se modifiait et se rapprochait de plus en plus du

costume européen. Lorsqu'après avoir traversé la place de la

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