‹ A travers l'Amérique [microforme]Chapitre 18 sur 24 · TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

TEST TARGET (MT

de découvrir. Si grande qu'ait été leur ardeur de destruction, quelques vestiges de ce passé, que trois siècles à peine séparent de nous , subsisteraient encore. Or, dans cette immense ville aux rues se coupant à angles droits, le voyageur cherche en vain un reste, un fragment ayant appartenu à la cité aztèque. Tout ce qui l'entoure est moderne et construit dans ce style mauresque ou italien que les Espagnols ont importé dans chaque pays où ils ont pris pied.

Les plus beaux, les plus vastes édifices de la moderne Mexico sont incontestablement les couvents; on n'en compte pas moins de vingt-deux. Les richesses, si longtemps proverbiales de ces communautés, sont aujourd’hui bien diminuées. L’cr, l’argeni, les pierreries qui ornaient la moindre châsse de saint, sont devenus peu à peu la proie des révolutionnaires. De rares tableaux d’une valeur artistique contestable, quelques livres curieux par leur antiquité, sont à peu près maintenant les seuls trésors conservés par les religieux, qu'un récent décret vient d’expulser du Mexique.

Le palais national, dont les habitants de Mexico se montrent fiers, n'a guère de remarquable que ses proportions. C'est une immense caserne, servant de résidence au président de la république et à ses différents ministères. La Diputacion, ou hôtel de ville, est un grand carré de pierres où se trouvent les bureaux de l'administration de la ville, et, singulier assemblage, la prison municipale et la Bourse.

Mexico renferme cinq ou six théâtres, tous de construction moderne, parfaitement aménagés et luxueusement décorés. L'ancien répertoire espagnol et plus encore les drames français, font les frais des représentations; cependant, une troupe de chanteurs italiens, ordinairement assez bien composée, attire de préférence la haute société mexicaine; mais le divertissement national des Mexicains, ce sont les combats de taureaux, peut-être pnssi les marionnettes, que les artistes po-

blanais excellent à faire manœuvrer,

TÉNOCHTITLAN. 233

Le musée national de Mexico, le jour où des fouilles intelligentes auront arraché au sol des grottes les objets que les Chichimèques et les Toltèques se plaisaient à yenfouir, deviendra un des plus curieux du nouveau monde. Aujourd'hui, ce musée n’est qu'un amas incohérent de collections hétérogènes : insectes, oiseaux, quadrupèdes, alternent avec les trouvailles archéologiques faites dans la vallée. Il faudrait au Mexique des années de paix pour reconquérir son ancienne splendeur. Dévasté par la guerre civile, ce malheureux pays voit en outre ses frontières rongées par ses puissants voisins. La nation mexicaine, comme bien d’autres nations, hélas! s’use à chercher, sans réussir à la rencontrer, la meilleure forme de gouvernement.

De même que tousles grands centres de population, la capitale du Mexique possède des marchands ambulants qui, par leurs costumes et leurs cris, lui donnent un caractère particulier. Dès le point du jour, les Indiens charbonniers parcourent les rues, appelant les acheteurs d'une voix lente et triste. Derrière eux viennent les marchands de beurre, annonçant le prix de leur denrée et dont la voix gutturale alterne avec celle des bouchers. Ceux-ci, poussant devant eux une mule chargée de quartiers de bœuf, débitent leur marchandise sans choix de morceaux et avec un dédain superbe des règles les plus élémentaires de la propreté. Sur leurs pas cheminent l'acheteur de suif et la troqueuse, dont l'industrie consiste à échanger des piments ou des fruits contre des cendres et des croûtes de pain. Enfin, défilent des merciers, des charcutiers qui, un fourneau incandescent sur la tête, éclaboussent les passants de la graisse où cuisent à grand bruit leurs saucissons et leurs cervelas. Voici, à la file, les marchands de balais, de nattes, de paillassons, de sucre d'orge, de sorbets. On vend de tout dans les rues de Mexico : des coupons d'étoffe, des éperons, des cha-

peaux, des bijoux, jusqu'à de la fausse monnaie. Ces industriels, vêtus d'une façon pittoresque, animent les rues de

leurs cris incessants et s’établissent en maîtres sur les trottoirs, au grand désespoir des piétons.

La calle de los Plateros est la rue du haut commerce, quelque chose comme notre rue Vivienne. Là, se pressent les modistes, les chapeliers, les bijoutiers, les magasins de nouveautés, le tout à l'instar de Paris. Dans ce quartier, on ne rencontre guère que gens vêtus à la dernière mode française. À mesure que l’on gagne les faubourgs, la veste remplace la redingote, le chapeau mou le chapeau rond, l'écharpe le châle, le soulier la bottine. Près de l'enceinte extérieure de la ville, un simple caleçon de bain pour les hommes, une jupe courte pour les femmes, deviennent les seuls vêtements en usage. A ce point de vue, Mexico est bien certainement la plus étrange ville du monde. L'Indien, ce démocrate renforcé, adosse sa cabane de bambou aux murs des palais, et promène magistralement sa quasi-nudité au milieu de jeunes élégants qui, bien qu'affectant de le mépriser, sont pourtant de sa race et ses compatriotes.

La haute société de Mexico est polie, avenante, bienveillante pour les étrangers; elle suit d'aussi près que possible les coutumes françaises, et l'étiquette de nos bals, de nos soirées, sert de règle aux fêtes du même genre dans l’ancienne Ténochtitlan. Les femmes de Mexico, renommées depuis des siècles pour la beauté de leurs yeux, la petitesse de leurs pieds et de leurs mains, *l’opulence de leur chevelure, sont encore dignes, sous ces rapports, de la réputation de leurs aïeules. On leur reproche leur indolence : en peut-il être autrement dans un pays où le suprême bon ton défend qu'on se promène jamais à pied ?

Isidro, — Don Anastasio Végn, — La forêt de la Perle, — La grotte de l'Ermite, Guet-apens.

A l'est d'Orizava, ville qui peut être considérée comme la capitale de la Terre ltempérée mexicaine, s'étend une vaste plaine disposée en amphithéâtre et que domine une haute montagne couverte de forêts séculaires, Cette montagne, contre-fort de la grande cordillère, court du levant au couchant et porte le nom de montagne de la Perle. On ne la franchit que par des sentiers abrupts, escarpés, circulant à travers les arbres de la forêt du même nom. Mais au delà, on aperçoit une suite de vallées pittoresques, fertiles, véritable Eden où se pressent toutes les productions des tropiques, cactus, cocotiers, orangers, citronniers el caféiers. Prospères au temps où l'Espagne possédait le Mexique, ces vallées, aujourd'hui presque désertes, redeviennent peu à peu sauvages. De gigantesques arbres croisent leurs branches au-dessus des anciennes routes, les lianes ferment les sentiers, el des cyprès abaissent leurs sombres rameaux sur les décombres des habitalions ruinées

par l'incendie, Le 5 janvier 1830, neuf ans après la proclamation définitive de l'indépendance du Mexique, deux Indiens qu'à leur peau

orangée, à la régularité de leurs traits et aux belles proportions de leurs formes on reconnaissait pour des descendants de l'antique race totonaque, gravissaient péniblement les dernières assises de la montagne de la Perle. Ils étaient vêtus d'une chemise de laine sans manches, d’un caleçon de coton s'arrêtant à la hauteur du genou, chaussés de sandales et coiffés de chapeaux en paille de palmier. Deux grosses valises, retenues sur leurs épaules par des courroies, alourdissaient visiblement leur marche. Il est toujours difficile de deviner l'âge d’un Indien, car les hommes de cette race ont le privilége de conserver leurs dents jusqu’à l'extrême vieillesse, et leurs cheveux ne blanchissent que très-tard. Cependant, à son allure moins souple, moins dégagée que celle de son compagnon, bien que ses membres fussent plus robustes, on pouvait supposer que celui qui ouvrait la marche était de beaucoup l'aîné.

— Père, dit en effet le second en langue aztèque, je n'entends plus les maîtres.

Son compagnon s'arrêta aussitôt, respira avec force en faisant siffler l'air entre ses dents et prêta l'oreille; l'atmosphère était calme, la forêt muette ; aucun autre bruit que celui d'insectes bourdonnants ne troublait le silence.

— Ils viennent, Isidro, répliqua-t-il. Ecoute.

Isidro fit un signe d'assentiment, et les deux piétons reprirent leur ascension. Bientôt, à cent pas au-dessous d'eux, apparut un cavalier vêtu à l'espagnole et, chose singulière au Mexique, coiffé du chapeau andalous. Tout en dirigeant sa monture, le cavalier se retournait sans cesse vers une femme qui, enveloppée de la tête à la ceinture d'une écharpe de coton, guidait d'une main ferme un petit cheval à longue queue et à longue crinière dont il lui fallait à chaque pas contenir l'ardeur.

— Prends garde, Lola, dit le cavalier; un faux pas de ton cheval serait très-dang'ereux sur cette pente.

— Vous vous inquiétez trop, père, répondit la jeune fille:

vous oubliez que je suis écuyère depuis mon enfance, et que nous avons fait ensemble, dans la sierra de Léon, plus d'une excursion pareille à celle-ci.

— Les chemins étaient meilleurs, Lola.

— Cela vous plait à dire, père, parce qu'il s'agit de votre pays.

— Soit; en tout cas, tu connaissais de longue date les chevaux que tu guidais. Ici nous sommes emprisonnés entre deux murs de roches; prends garde.

— En vérité, père, si nous devons cheminer pendant deux jours par de semblables chemins, ainsi que vous me l'avez annoncé, il faut moins douter de mon adresse, ou vous vous rendrez malade à force d'inquiétude.

En ce moment les deux voyageurs rejoignirent les Indiens, qui se délassaient en appuyant leurs fardeaux contre les roches. x

— Si ma mémoire est fidèle, mon vieux José, dit le cavalier en s'adressant à l'ainé de ses deux guides, avant vingt minutes nous serons hors de la forêt, et dans une demi-heure sur le sommet de la montagne.

— Tu as raison, maître; cependant le plus mauvais pas nous reste à franchir. Le dernier tremblement de terre a produit un éboulement et détruit en partie l’ancien sentier. En route, continua l’Indien en s'adressant à son compagnon; nous nous reposerons là-haut.

Les quatre voyageurs reprirent leur pénible ascension et se trouvèrent bientôt en face d’un chaos de roches retenues sur la pente par les troncs pressés des arbres.

— Maitre, dit José, l'heure est venue de marcher à pied. Isidro conduira le cheval de la señorita, je me charge du tien.

Don Anastasio Vég'a — ainsi se nommait l'Espagnol — mit aussitôt pied à terre. C'était un homme de quarante-cinq ans environ, à la peau bronzée, aux allures graves, aux traits

sévères, Il était petit, trapu, et, à en juger par ses membres

vigoureux, d’une force peu commune. Il courut aider sa fille à descendre de cheval et Lola, rejetant son écharpe en arrière, montra un fin visage ovale animé par de grands yeux noirs, brillants, résolus. A peine eut-elle touché le sol qu'elle s'élança sur une roche pour cueillir une fleur qu’elle plaça aussitôt dans ses cheveux.

— Ah, coquette! s’écria don Anastas io.

Lola rougit, non de la remarque de son père, mais en s’apercevant qu'Isidro la contemplait toujours avec une admiration naïve. La jeune fille, au risque de briser la belle fleur dont elle venait de se parer, replaça brusquement son écharpe sur sa tête et passa son bras sous celui de don Anastasio, tandis qu'Isidro, saisissant la bride du petit cheval, entratnait l'animal en avant.

José et son fils, avec une agilité surprenante eu égard au fardeau qui chargeait leurs épaules, gravirent rapidement la pente qui se dressail presque à pic. Profitant d'une trouée ouverte dans la muraille de roche, les deux Indiens forcèrent les chevaux à cheminer sur les blocs de grès, où leurs sabots trouvaient à peine prise. Ce passage difficile ne dura qu'une minute; lorsque don Anastasio et sa fille l'eurent franchi à leur tour, ils se retournèrent avec surprise, ne comprenant guère comment leurs montures avaient pu se tirer de ce mauvais pas. Les voyageurs dépassèrent alors les derniers arbres de la forêt et se trouvèrent sur un sol dénudé, semé de blocs de pierre, moins dangereux, mais aussi pénible à gravir. Enfin ils atteignirent le sommet de la montagne. Lola avait bravement surmonté les obstacles ; cependant elle était haletante. Elle fit cinq ou six pas sur la crête qu’elle venait d'aborder, se retourna vers son père, qui la suivait de près et poussa un cri d’admiration.

C’est que, de la hauteur sur laquelle elle se tenait, la jeune fille voyait à ses pieds une partie de la forêt qu'elle avait traversée; puis, au loin, la vallée au milieu de laquelle est

constéuite Orizava, el que bornent les contre-forts de la sierra de Songolica. sé

— Oh! père, que cela est beau ! s'écria Lola ravie.

Le cavalier prit brusquement sa fille entre ses bras et la pressa contre sa poitrine.

— Ton exclamation est la même que celle qui tomba des lèvres de ta mère lorsque je l’amenai ici pour la première fois, dit-il. Chère enfant, que de souvenirs!

Don Anastasio baissa la tête, demeura longtemps silencieux, et sa fille respecta son recueillement. Les deux Indiens, après s'être débarrassés de leurs fardeaux, débridèrent et entravèrent les chevaux, qui se mirent aussitôt à paître. Sans daigner chercher l'ombre, José et son fils s’assirent sur le sol. Retirant alors de la poche de jonc suspendue à leur côté des galettes de maïs et des piments, ils mangèrent avec appétit. Don Anastasio, sortant enfin de sa rêverie, conduisit sa fille près d’un arbre récemment brisé par un orage, et dont les lianes paraient déjà les branches de guirlandes fleuries. Là, abrités contre les rayons du soleil, le père et la fille tirèrent à leur tour quelques provisions des poches de cuir attachées à l’arçon de leurs selles, et goûtèrent avec un appétit au moins égal à celui de leurs guides.

En déjeunant, les voyageurs contemplaient à loisir le grandiose panorama qui s’offrait à eux.

— Ainsi, père, dit Lola en étendant le bras vers Orizava,

dont les fins clochers se détachaient tout blancs sur le ciel bleu, voici la ville où je suis née?

— Oui, mon enfant, et si le soleil était moins éblouissant, je te montrerais même notre ancienne demeure.

— Est 2e üne illusion, père, ou ma mémoire se réveillet-elle? IL mesemble que j'ai déjà contemplé ces plaines, ces montagnes, ces arbres gigantesques, ces fleurs dont j'ignore le nom, cette ville assise entre deux collines; en un mot, ce

paysage que mon regard embrasse d'un seul coup d'œil,

— Tu venais d'atteindre ta cinquième année, Lola, lorsque nous avons quitté ce pays; depuis lors, je t'ai si souvent parlé du Mexique, qu'il n’est pas étrange que tu croies tout reconnaître. Hélas! cette plaine qui s'étend à mes pieds et que le soleil dore, je l'ai vue couverte de fumée et semée des cadavres de mes braves compatriotes,

— Chassez ce souvenir, père.

— Je le voudrais, mon enfant; mais comment faire? J'ai connu ce pays heureux sous l'autorité paternelle du roi d’'Espagne; puis j'ai vu ses enfants, nos fils, se révoller contre la mère patrie, poursuivre par le fer et le feu tout ce qui portait un nom espagnol. J'ai vu mon domaine dévasté, et j'ai été proscrit par ceux que j'avais nourris.

— Encore une fois, père, ne songez plus au passé; les portes du Mexique sont aujourd’hui rouvertes pour les Espagnols, demain nous serons sur votre ancien domaine.

— Au milieu de ruines.

— Que vous relèverez par votre travail et votre énergie. Ma mère était Mexicaine ; moi, je suis née ici; voulez-vous me considérer aussi comme une ennemie ?

— Tu as du sang espagnol dans les veines, Lola, répliqua don Anastasio avec vivacité.

— Et j'en suis fière; mais ce n'est pas à cela qu'il faut songer. Vous désirez reconquérir pour moi la fortune que la guerre vous a ravie? À l’œuvre, père! ce n’est point au moment où nous touchons au terme de notre long voyage que nous devons nous attrister ou désespérer. La rencontre de José et de son fils n'est-elle pas d’un heureux augure ? Pour eux, vous êtes toujours le bon maître sur le domaine duquel ils sont nés, et nul doute que ceux qui vous ont autrefois servi’ne viennent aussi se ranger autour de vous. Les Indiens vous aiment, nous le savons.

— Il y a quatorze ans, Lola, que j'ai été obligé d'abandonner cette contrée,

— Citez-vous cette date pour me rappeler que je vais avoir dix-neuf ans ? demanda g'aiement la jeune fille.

— Non; mais pour te faire comprendre que plus d'un de ceux qui ont été mes amis ou mes serviteurs sont morts.

— Père, c'est avec les vivants qu'il vous faudra compter. Au dire de José, et d’après ce que vous avez appris à Orizava, c'est un métis nommé Rendon qui a pris possession de vos propriétés abandonnées.

— Oui, Salvador Rendon, un enfant que j'ai fait sauter sur mes g'enoux.

— 1] vous restituera vos biens.

— Voilà ce dont je ne suis pas sûr.

— Vous plaiderez. Le droit est pour vous.

— Y a-t-il une justice dans un pays qui a méconnu le roi de ses pères, qui n’est pas encore constitué ?

— Pour cela, père, répliqua Lola en riant, je n’en sais rien ; ce que je sais, c’est que je vous aime et que je me trouverai partout heureuse avec vous. Si vous ne réussissez pas à reconquérir cette fortune qui doit me permettre de me promener en carrosse, eh bien, je continuerai de marcher à pied.

-- Qui m'eût dit, reprit don Anastasio, que la misérable révolte du curé Hidalgo dans son village de Dolorès, en 1810, aboutirait, en 1821, à la séparation du Mexique etde l'Espagne! Qui m'eût dit que cet Iturbide, mon ami d'enfance, deviendrait empereur et périrait sous les balles de ceux qu'il avait soidisant rendus libres ! Qui m'’eût dit, enfin, que je reverrais ce pays auquel je croyais avoir adressé un éternel adieu !

— Qui m'eût dit, père, s'écria Lola, que je vous verrais si triste, alors que vous touchez au but que vous vous êtes proposé d'atteindre, alors que je suis à la veille de posséder le carrosse que vous m'avez si souvent promis !

— Folle ! te moques-tu donc de mon affection pour toi ?

— Je ne suis point folle, père ; la preuve que je suis, au contraire, très-sensée, c'est que je tiens à mon carrosse. Croyez-

Sr On SR OPEEEER ENEE ENT SE

vous que je ne saurai pas m'étendre sur les coussins aüssi bien que la femme du gouverneur de cette province? Vous m'avez souvent répété qu'une fois rentré en possession de vos biens, vous seriez assez riche pour que je puisse épouser un prince, comme dans les contes de fées. Seulement, père, il vous faudra retourner en Europe pour me marier, car on ne trouve plus de princes dans ce beau pays.

Don Anastasio, grave comme un véritable Espagnol, ne sourit même pas de la plaisanterie de sa fille, qui se mit à cueillir des fleurs d’orchidées, dont les couleurs et les formes singulières la séduisaient. En faisant sa récolte, Lola s’approcha des deux Indiens ; le vieux José s'était étendu sur le sol et dormait, tandis que son fils, accoudé contre une roche et semblable à une belle statue de cuivre rouge, regardait aller et venir la Jeune fille.

— N'est-il pas temps de partir, Isidro? demanda l'Espagnol à son guide.

Celui-ci se leva, toucha légèrement le bras de son père, qui se redressa aussitôt.

— Le maître veut partir, dit le jeune Indien.

En un instant les chevaux furent bridés ; Lola et son père se mirent en selle, et les Indiens, ayant repris leurs fardeaux, franchirent l’étroit sommet de la montagne. Arrivée sur le revers, la petile caravane suivit un sentier moins accidenté que le premier, mais plus périlleux peut-être à cause de la pente. A mesure que l’on avançait, les arbres se pressaient davantage, le terrain devenait humide, et le jour avait peine à pénétrer sous les ombrag'es. Un bruit sourd se faisait entendre : au fond de l'étroit ravin que devaient traverser les voyageurs coulait un torrent aux ondes glacées.

Le but atteint, on fit halte pour se rafraîchir et reprendre haleine. Le lieu était pittoresque et sauvage. Partout des arbres gigantesques, mais pas un chant d'oiseau n'égayait leur feuillage. Le soleil ne pénétrait qu'un instant dans ces profondeurs:

néanmoins, le passage rapide de ses rayons suffisait pour y entretenir la vie. Lola se taisait et admirait ; elle écoutait mugir le torrent, dont. vingt échos se renvoyaient le bruit, faisant planer sur ce coin du monde primitif un éternel grondement de tonnerre.

Il fallut plus d'une heure pour sortir de ce gouffre et retrouver les rayons du soleil. Durant cette marche, tous avaient gardé le silence. Au premier rayon qui vint éclairer le sentier de ses flèches d’or, Lola sourit, excita sa monture et respira plus librement. Bientôt les fleurs se montrèrent, et le grondement lointain du torrent se changea en une vague rumeur,

Il était cinq heures de l’aprês-midi ; l’obliquité des rayons du soleil annonçait que l’astre allait bientôt disparaître derrière les montagnes.

— ]l sera nuit dans une demi-heure, maître, dit José; hâtons le pas, si nous voulons atteindre la grotte de l'Ermite.

— Hâter le pas, voilà qui est facile à dire, s’écria Lola ; pour ma part, je ne demanderais pas mieux que de g'aloper, seulement je n’en vois pas la possibilité.

— Marchons toujours , répondit don Anastasio ; les nuits sont glaciales sur ces hauteurs, et la grotte de l'Ermite est le

seul endroit où nous puissions nous abriter.

— La grotte de l'Ermite, qu'est-ce que cela, père ?

— Une excavation taillée dans le flanc de la montagne que nous gravissons, et où vivait un vieux moine qui doit être mort aujourd'hui. ‘

— Il est mort, dit José ; mort assassiné,

— Assassiné ! Par qui, bonté du ciel ? s'écria don Anastasio.

— On l'’ignore; son corps a été trouvé au fond du ravin, percé de balles et à moitié dévoré par les vautours.

— Est-ce pendant la révolte que ce crime a été commis?

— Non; mais deux ans plus tard, alors que la poudre ne parlait plus.

— Et le meurtrier n'a jamais.été découvert?

— Jamais.

— C'était un saint homme, reprit l'Espagnol en se signant ; il fut mon ami, et au temps de ma 5rspérité j'ai secouru plus d'un pauvre par son intercession.

Altristé par ses souvenirs, don Anastasio retomba dans son mutisme aecoutumé. Désirant le distraire, sa fille excita le petit cheval qu’elle montait et qui semblait infatigable. Plus son père la gourmandait sur son imprudence, plus la jolie Lola riait des obstacles et se montrait enjouée.

Les voyageurs, par un dernier effort, atteignirent la crête sur laquelle ils espéraient trouver un abri, et cheminèrent entre les blocs de granit que les convulsions périodiques du sol font rouler dans le ravin. José marchait en avant, son fils le suivait à peu de distance, puis venaient don Anastasio el enfin Lola. Tout à coup, deux ou trois détonations retentirent; le vieil Indien, qui, en ce moment, gravissait une roche, tourna sur lui-même et tomba la face contre terre. Isidro, jetant son fardeau, s'élança dans les buissons, et le cheval de don Anastasio s’abattit. Toute cette scène passa sous les yeux de Lola comme un éclair, car sa monture, se cabrant et faisant volte-face, se précipita au galop sur la pente qu'elle avait eu tant de peine à gravir.

IT

La fuite, — Un sauveur, — Marche dans la forêt, — Le vieux José, Rencontre inattendue, — Bivouac de bandits,

Lola était excellente écuyère; elle tenta pourtant en vain de retenir son cheval; le noble animal, irrité, effrayé, ne sentait

plus le mors. A chacun de ses bonds, celle qui le montait semblait devoir être lancée sur les roches ou broyée contre un tronc d'arbre.

La jolie Lola riait de tons les obstacles.

— Père! cria-t-elle avec angoisse; puis elle ferma les yeux.

Soudain le petit chevai poussa un hennissement douloureux, prolongé, et ralentit sa course; il tremblait et vacillait sur ses jambes. Il s'arrêta brusquement, et la jeune fille eut à peine le temps de sauter à terre; la pauvre bête, atteinte d'une balle au poitrail, tomba comme foudroyée. Lola demeura un instant atterrée par ce nouvel incident: bientôt il lui sembla qu'un bruit de pas résonnait au-dessus d'elle, et instinctivement elle se jeta dans les fourrés. Elle marcha pendant quelques minutes sans avoir trop conscience de son action, se dirigeant vers le fond du ravin. À mesure qu'elle avançait, la nuit venait, rapide, sans crépuscule. Lola s'arrêta pour écouter, entendit un cri d'appel et reprit sa course. Enfin, ne voyant plus où poser ses pieds, elle se recueillit un instant et pensa à son père.

— Folle que je suis! s'écria-t-elle, je l'abandonne.

Elle voulut appeler, sa gorge desséchée ne produisit aucun son. La courageuse jeune fille, après s'être orientée, marcha résolûment vers l'endroit où était tombé le vieux José. Mais bientôt elle ne vit et n’entendit plus rien.

— Il faut que je retrouve mon père, dit-elle avec énergie.

Et elle se remit en marche, se heurtant à chaque pas contre un obstacle, ou embarrassant ses pieds entre les tiges sournoises des herbes rampantes. Ne pouvant plus bouger, perdue au milieu d'une forêt peuplée de fauves, craignant que son père n’eût été tué, l’infortunée se jeta à genoux et pria.

Plus d'une heure s’écoula. Lola, grelottante, s'était assise au pied d’un arbre et se tenait les yeux fermés. Que de pensées traversaient son esprit! Elle revoyait le vieux José étendu sur le sentier, le cheval de don Anastasio s'abattant avec son cavalier, et il lui semblait encore être emportée par la course vertigineuse de sa propre monture. Comment, dans cette solitude, avaïient-ils pu être attaqués? Qui leur avait tendu ce guet-apens?

je "TE, SE

mt SE

L'air était si calme, que pas une feuille ne bougeait; le profond silence qui régnait autour d'elle, au lieu de la rassurer, l'épou rantait en lui faisant mieux sentir son isolement. Peu à peu les ténèbres devinrent moins épaisses; une vague lueur éclairala forêt.

— Est-ce le jour? se demanda la jeune fille, à qui les minutes paraissaient aussi longues que des années.

Elle leva les yeux et reconnut vite les pâles clartés de la lune ; le jour était loin encore.

Elle essaya de s'orienter pour regagner le sentier; de nouvelles craintes l’assaillirent. A demi éclairés, les arbres, les buissons, les roches prenaient des formes fantastiques, effrayantes. Lola fit appel à son courage, à sa raison, et réussit à dominer ses terreurs. Qu'il fût mort ou prisonnier, elle voulait rejoindre son père et partager son sort. Elle avança pendant un quart d'heure et poussa un soupir de satisfaction en se retrouvant sur la route étroite qu'elle avait suivie plusieurs heures auparavant.

Marchant alors avec précaution pour ne pas faire de bruit, la fugitive gravit avec lenteur la pente escarpée de la montagne. Par bonheur, grâce aux conseils de son père, elle s'était chaussée au départ de fortes bottines en cuir de daim, et ses pieds délicats n'avaient point trop à souffrir des aspérités du sol. Tout à coup elle s'arrêta : elle croyait entendre remuer dans les fourrés. A plusieurs reprises elle avait eu cette illusion, mais cette fois elle ne se trompait pas. Elle se plaça derrière le tronc d'un arbre et attendit.

Les pas se rapprochèrent; Lola, prise de nouveau de terreur, abandonna le sentier pour fuir. Dans sa course elle écartait les branches avec violence, sans réfléchir que ce bruit attirerait le danger qu'elle voulait éviter. En effet, elle reconnut bientôt qu'elle était suivie, et se figura même qu'on l’appelait. En ce moment elle était embarrassée par des lianes dont elle ne parvenait pas à se dégager.

— Mon Dieu! murmura-t-elle, ayez pitié de moi!

Ne pouvant plus bouger, elle retint son haleine et vit alors une ombre se glisser entre les arbres, se pencher, s'arrêter, avancer avec hésitation.

— Doña Lola, est-ce vous? dit une voix sourde,

La jeune fille ne répondit pas; son regard essayait de distinguer le visage de celui qui l'appelait. De son côté, l'inconnu examinait avec attention tout ce qui l'entourait, et il eût infailliblement découvert celle qu'il cherchait si le hasard ne l'eùt placée sous l'ombre d'un arbre. Lola, qui suivait chaque mouvement de celui qu’elle prenait pour un ennemi le vit s'éloigner peu à peu, sans bruit. Elle s’entendit appeler de nouveau, et, tentée de répondre à cet appel, elle fit un ‘mou= vement brusque et se dégagea d'une des lianes qui la tenaient prisonnière. Le flexible rameau, rendu à la liberté, produisit un léger bruit en se redressant, et l'inconnu, qui allait disparaître, s'arrêta aussitôt. Après avoir écouté, il avança dans la direction où se trouvait la jeune fille; les rayons de la lune éclairèrent son visage, et Lola reconnut soudain son jeune compagnon, l'Indien Isidro.

— À moi! s'écria-t-elle.

En un instant l’Indien fut à ses côtés. Sans réfléchir, Lola se cramponna au bras du guide, comme si elle eût craint de le voir s'éloigner.

— Sauvez-moi! murmura-t-elle.

Et, à bout de forces, elle se laissa choir en sanglotant.

— Êtes-vous blessée? demanda Isidro.

— Non, j'ai peur! dit enfin Lola.

— Rassurez-vous. Ils se croient sûrs de vous atteindre et ne vous chercheront que demain matin.

— Qui me cherchera ?

— Les bandits.

— Et mon père? s'écria Lola, qui se redressa brusquement.

— Il vit, se hâta de répondre l'Indien.

PR Te

Un éclair de joie brilla dans les yeux de la jeune fille, dont les traits se détendirent.

— Où est-il? demanda-t-elle avec plus de calme.

— Il est prisonnier.

— Votre père aussi ?

— Mon père est mort, dit [sidro; ils l'ont tué.

Lola regarda son compagnon; il avait penché la tête et deux larmes coulaient sur ses joues. Elle lui prit la main.

Isidro tressaillit, se dég'agea vivement de cette étreinte, et dit :

— Je ne suis que votre serviteur.

— Votre père était l'ami du mien, Isidro.

—- Moi, je ne suis que votre serviteur, répéta l’'Indien.

Il garda un instant le silence et reprit avec force :

— Mon père est mort! mais son sang retombera sur la tête de ses meurtriers, je l'ai juré!

La jeune fille s'était agenouillée et priait.

— Levez-vous, lui dit Isidro, et suivez-moi.

— Où voulez-vous me conduire ?

— À Orizava.

— Je veux rejoindre mon père.

— Îlest prisonnier des bandits, ne m'avez-vous pas entendu?

— Ces hommes ne peuvent en vouloir à ma vie; mon devoir est de partager le sort de mon père, marchons.

Isidro secoua la tête.

— On en veut à vos biens, dit-il.

— Je suis prête à les abandonner en échange de la liberté de mon père.

— Je n'irai pas, répliqua Isidro, mettre la colombe entre les serres de l’épervier; non, le fils de mon père ne fera pas cela.

— Quelles sont donc vos intentions ?

— Je vous l'ai dit : je veux vous conduire à la ville, vous mettre en sûreté, puis revenir délivrer votre père, venger le

mien ou périr.

Lola se recueillit un moment.

— Quoi que vous entrepreniez, dit-elle enfin avec résolution, je vous accompagnerai. Ne secouez pas la tête; je suis courageuse.

— La forêt est vaste, les chemins sont rudes, et il y aura du sang répandu, dit Isidro.

— Marchons, reprit Lola ; je le veux.

— Un moment de faiblesse, dit l'Indien d'une voix lente et comme pesant ses paroles, peut vous coûter la liberté et à moi la vie.

— Songeons à votre père et au mien, Isidro; encore une fois, je ne faiblirai pas.

L'Indien posa sa main droite sur sa poitrine et dit simplement :

— Suivez-moi.

Il regagna le sentier, parut réfléchir, puis pénétra dans le fourré, brisant les branches pour ouvrir le passage à sa compagne.

— Attendez-moi, lui dit-il soudain.

Il disparut sans bruit pour reparaître bientôt chargé d’une énorme pierre. La marche fut reprise, et, comme à plaisir, Isidro continua de briser les branches, de dépouiller les lianes de leurs feuilles. Tout à coup il sortit du bois, et Lola crut voir une plaine s'étendre devant elle. En réalité, elle était sur le bord d'un gouffre. Isidro s'arrêta.

— Votre écharpe, dit-il en tendant la main.

La jeune fille, sans objection, présenta le vêlement qu'on lui demandait. L'Indien, se penchant au-dessus du ravin taillé à pie, y jeta le frêle tissu. Balançant ensuite la lourde pierre qu'il avait apportée, il l'envoya rejoindre l’écharpe. On entendit le projectile rouler, bondir, rouler encore, puis le fracas produit par sa chute s’assourdit et s'éteignit insensiblement.

— Au point du jour, dit Isidro, ceux qui tiennent votre père prisonnier se mettront à votre recherche ; puisque vous refusez

de regagner la ville, je veux qu'ils vous croient tombée dans cet abîime,

— N'en peut-on voir le fond?

— Non, les roches surplombent ; il faut de longs détours et plusieurs heures de marche pour atteindre le torrent,

Reprenant la route qu'il avait tracée en brisant les menues branches, Isidro ramena sa compagne par le sentier. Elle le suivit silencieuse, admirant la sagacité de son guide. Elle se sentait pleine de confiance dans ce protecteur inattendu, qu’elle connaissait depuis huit jours à peine et qu'elle venait en quelque sorte d'entendre parler pour la première fois.

Que de pensées se pressaient sous le front de la pauvre Lola tandis qu’elle cheminait sur la route qu'elle avait parcourue quelques heures auparavant sous le regard inquiet de don Anastasio ! Elle passa, en détournant les yeux, près du petit cheval si plein de feu qu’elle montait le matin, et qui gisait à jamais immobile à l'endroit où il s'était abattu. Isidro se mit alors à marcher très-vite. Elle le voyait parfois disparaître dans l'ombre projetée par les arbres, et ne pouvait se défendre d’un mouvement de crainte. Deux ou trois fois, se sentant suffoquée, elle fut sur le point d'appeler l'Indien; mais elle avait promis de ne point faiblir et voulait tenir sa parole.

Tout à coup elle vit son guide s'agenouiller sur le sol, et la cause de cette marche rapide lui fut expliquée. Isidro tenait entre ses bras le corps inanimé de son père, du vieux José. L'Indien parlait à mi-voix dans une langue que Lola ne comprenait pas. Elle crut qu’il priait et, joignant les mains, elle s'ag'enouilla à son tour.

— Oh! père, disait Isidro, tu voulais vivre, Lu aimais le soleil et les fleurs, et te voilà pour jamais endormi. Les méchants t'ont frappé par surprise , ils l'ont pris un don que tu tenais de Dieu, un don qu'ils ne sauraient (e rendre. Père, ton oreille est devenue sourde, mais ton esprit flotte autour de moi

et m'entend. Tu résides maintenant dans le pays de l’immor-

lalité; tu as revu celle que tu as aimée, qui a été ma mère!

Isidro se tut; on eût dit qu'il attendait une réponse.

— Père, reprit-il, je punirai tes assassins. Il faut que tu m'aides, que ton esprit guide le mien comme il le guidait pendant ta vie. Ton corps reposera en terre bénie, je te le jure. Attends-moi, je reviendrai.

L'Indien se releva et regarda Lola prier.

— Merci, dit-il; il aimait votre père, il était bon. Chut! murmura-t-1l en voyant qu'elle allait parler.

Lola retint son haleine tandis qu'Isidro, le corps penché en avant, la tête inclinée, écoutait avec attention.

— Ah! s'écria-t-il, c'est un de nos ennemis, et nous n'avons pas d'armes.

Lola, bien qu'elle prêtat l'oreille de son côté, n'entendait que la rumeur lointaine du torrent. Ecartant avec soin le feuillage, Isidro fit signe à sa compagne de le suivre dans le fourré. Là, caché par le tronc d'un arbre, il se posta de façon à ne point perdre de vue le sentier argenté par l'éclat de la lune. Plusieurs minutes s'écoulèrent, et peu à peu Lola distingua le pas d’un cheval. Soudain l'animal hennitet s'arrêta : il passait sans nul doute près du corps du vieux José. Mais le bruit cadencé de ses sabots retentit de nouveau, et, à vingt pas au-dessous d'elle, la fille de don Anastasio vit déboucher un cavalier.

I marchait avec précaution, occupé du soin de guider sa monture ; il était coiffé d'un chapeau à largés bords et, pour se garantir du froid, il se tenait enveloppé jusqu'aux yeux dans la couverture de laine que les Mexicains portent toujours sur leurs épaules et qu'ils nomment sarapé. Le cavalier passa près des deux fug'itifs sans se douter de leur présence.

— Marchons, dit Isidro.

— Allons-nous done suivre cet homme? demanda la jeune fille.

-— Oui, si nous le pouvons.

— Le connaissez-vous?

254 A TRAVERS L'AMÉRIQUEÉ,

— J'ai cru le reconnaitre ; cependant je doute, il ne devrait pas être ici.

Durant vingt minutes ils avancèrent sur les pas du cavalier, se rapprochant parfois de lui au point de le voir paraître et disparaître, selon que la lune éclairait le sentier; l'astre se cacha soudain et d'épaisses ténèbres emplirent la forêt. Le cavalier ralentit sa marche; mais, en dépit de l'obscurité, Isidro avança d'un pied sùr. I n'en était pas de même de Lola, qui, bien que se hàâlant pour se tenir aux côtés de son guide, trébuchait souvent ou se heurtait contre les arbres. Elle perdit du terrain; Isidro s’en aperçut et revint vers elle à la hâte,

— Courage, dit-il, nous touchons au but.

Soudain le cavalier s'arrêta; on eût dit qu'il hésitait sur la direction qu'il devait suivre, Isidro écouta avec attention. Lorsque le cheval reprit sa route, l'Indien poussa une seconde exclamation.

— Je ne m'étais pas trompé, dital; cet homme est votre plus cruel ennemi, et je sais maintenant où retrouver votre père.

[ fallut de nouveau pénétrer dans les fourrés, et l'obscurité rendit la marche doublement pénible pour Lola, dont les vêtements s'accrochaient aux buissons et dont les lianes fouettaient à chaque pas le visage. Isidro, accoutumé à ces excursions, avançait d'un pas si sûr, qu'on eût pu croire que ses regards perçaient les ténèbres, Ayant levé les yeux par hasard, Lola vit la cime des arbré8éclairée d'une lumière rouge.

— Est-ce l'auro demanda-t-elle.

— Non, répondit son'guide à voix basse ; c'est le bivouac des bandits.

Redoublant alors de précautions pour ne point agiter le feuillage, et surveillant cette fois chacun des pas de sa compagne, l'Indien l’amena insensiblement à vingt mètres du gite choisi par ceux qui les avaient attaqués.

Les bandits, au nombre de quatre, groupés devant un immense foyer, se croyaient en sûreté dans cette solitude, Ils

Les bandits devisaient autour d'un immenxe fover,

avaient pillé la valise de don Anastasio, car l’un d’entre eux était vêtu de ses habits, et un autre coiffé de son chapeau andalous. Lola chercha son père du regard et, ne l’apercevant pas, fut prise d’un frisson.

— L'ont-ils donc tué? demanda-t-elle d’une voix brève à Isidro, dont elle saisit le bras.

Celui-ci comprit de qui voulait parler sa compagne et secoua la tête.

—— Où est-il?

Isidro, toujours silencieux, attira la jeune fille en dehors de l'ombre qui les cachait, et lui montra don Anastasio couché sur le sol et g'arrotté.

A cette vue, Lola écarta le feuillage et fit quelques pas; un bras de fer la ramena aussitôt en arrière. Par bonheur, les bandits causaient à voix haute; un d'eux tourna cependant la tête du côté où les feuilles avaient été remuées ; mais, n'entendant plus rien, il reprit fil conversation. ”

Un coup de sifflet résonna : les quütre hommes se levèérent à la fois. a

— Le maître! dirent-ils. a æ

Et bientôt parut, toujours enveloppé dé”sa coûverture de laine, l'homme que la jeune fille avait vu passer à cheval sur le sentier.

— Sur mon salut! s'écria-t-il, vous av il une rude

besogne; vos ennemis se sont donc déf — Comme des enragés, señor, rép rec impudence le

plus âgé des bandi(#setynousfavon

armes.

aire usage de nos

— Lâche menteur! murmura Isidro.

— Quelqu'un de vous a-t-il été blessé? demanda le cavalier. — Non, señor, de simples égratignures.

— Où est la fille, Toribio?

Toribio retira son chapeau et se gratta le front avec

embarras.

— La pauvrette erre dans la forêt, dit-il enfin.

— Cornes du diable ! l'avez-vous laissée fuir?

— Son cheval s’est emporté, señor, el nous n'avons pu la suivre qu'après nous être débarrassés de ses compagnons. La nuit est venue, elle s’est cachée derrière quelque roche; mais, quoi qu'elle fasse, elle ne peut s'éloigner beaucoup et le jour la fera tomber entre nos mains.

— Par les os de vos mères! il fallait la chercher, la retrouver!

— Il faisait nuit, señor, et c'eût été perdre notre temps. Nous sommes revenus au lieu du rendez-vous, ramenant le seul gibier dont nous ayons pu nous emparer.

En prononçant ces dernières paroles, le bandit qui répondait au nom de Toribio montra du doigt don Anastasio.

Le cavalier demeura un instant pensif.

— Qu'est devenu le fils du vieux José? demanda-t-il.

— Il doit être mort dans que blessé. Fr, RL.

esçoin du bois, il a été

— Je ne vou #Pointde mort, reprit le cavalier; et je trouve que vo vous enffarer ] avec vous ;fnais la prudence exigeait qu'on me vit à la ville

eillissez. Ils étaient sans armes, vous deviez

x facilement. Je regrette de n'avoir pas été

pendant votre équipée. Peine perdue, grâce à votre maladresse ! Éloigne un deu tes hommes, Toribio, et amène-moi ton prisonnier.

Les bandit donné de s’éloi les jambes de don À

en murmurant à l’ordre qui leur fut foyer, Toribio s'empressa de délier hsio et l'aide relever ; l'Espagnol, dont les membres étaient engourdis, put à peine d'abord se tenir debout. Lola vit avec horreur qu'un bâillon lui couvrait la bouche.

— Mon père! délivrez mon père! dit-elle à son compagnon.

— Patience, dit Isidro; nous ne pouvons le délivrer qu'en conservant notre propre liberté.

Des larmes coulèrent sur les joues de la jeune fille,

— Que ne suis-je un homme ! que n'ai-je une arme ! pensat-elle.

Bientôt son attention fut captivée par la scène qui se passa sous ses yeux : Toribio, sur l’ordre du cavalier, enleva le bâillon qui couvrait la bouche de don Anastasio. Le regard perçant de l'Espagnol put alors examiner l'homme qu'il entendait parler en maître, el qui, après s'être débarrassé de son sarapé, venait de s'asseoir sur le tronc d'un arbre à proximité du feu.

Lola, de son côté, regardait l'inconnu qui tenait entre ses mains la vie de son père; il paraissait âgé d'une trentaine d'années; ses traits réguliers, ses cheveux noirs et bouclés, son teint olivâtre, révélaient un homme de sang mêlé, un métis.

— Où est ma fille? demanda soudain don Anastasio; par l'âme de votre mère, jeune homme, dites-moi ce qu'est devenue mon enfant!

— Elle vit, répondit le cavalier.

— Dieu soit béni! je veux la voir.

— Mon intention n’est pas de vous séparer d'elle, reprit le cavalier; et il dépend de vous qu'elle vous soit promptement rendue.

-— Que voulez-vous de moi? parlez.

L'inconnu retira sa coiffure et vint se placefen face de son

interlocuteur.

— Me reconnaissez-vous? lui demanda-tsi — Je crois vous reconnaître, dit l'Espagnol : vous êtes Salvador Rendon?

— Par le ciel! votre mémoire est fidèle, señor; oui, je suis Salvador, et vous devinez sans doute ce que je veux de vous? — Je le saurai mieux, répliqua don Anastasio, lorsque vous me l'aurez expliqué.

— Les biens qui vous appartiennent sont devenus la

récompense des services que j'ai rendus à la cause de l’indé-

pendance, et vous les trouverez prospères, car je les ai sag'ement administrés.

— C'est un service dont je vous récompenserai, répliqua don Anastasio.

— De quelle façon?

— J'attends que vous me disiez vous-même quels sont vos désirs.

Le bandit fit quelques pas, puis se rapprocha brusquement du prisonnier.

— Il y a un mois, dit-il, lorsque j'appris votre arrivée à Vera-Cruz, j'ai pensé, non sans raison, qu'une lutte à mort allait s'engager entre vous et moi, car je ne me sentais pas plus d'humeur à vous rendre les biens que je crois avoir conquis que vous ne songez sans doute à me les céder. Je suis allé à Orizava pour surveiller vos démarches, pour connaître vos intentions, et j'ai vu votre fille. Don Anastasio, nous pouvons être vite d'accord : donnez-moi doña Lola pour femme et tout différend cesse entre nous.

— Jamais! s'écria l'Espagnol avec énergie.

— Vous vous hâtez trop, répondit Salvador; mon offre mérite bien un peu de réflexion. Du reste, je m'attendais à ce refus, et c'est pourquoi j'ai pris mes précautions. Vous êtes en mon pouvoir, votre fille aussi; elle sera ma femme, je lai résolu. "

— Je vous cède tous mes biens pour sa rançon et pour la mienne, répliqua don Anastasio; rendez-moi mon enfant, et je reprends avec elle le chemin de l'Espagne, je vous le jure.

— Non pas, dit le jeune homme; une fois hors de mes mains, vous nommeriez des mandataires et Salvador courrait chance de redevenir ce qu'il a été autrefois, ce qu’il ne veut plus être : un pauvre diable de métis que vous traiteriez en valet. Donnez-moi votre fille, je suis aujourd'hui un homme rangé, et le pays applaudira à notre réconciliation. Vous ne

voulez pas? Soit, votre fille voudra pour vous.

— Que comptez-vous donc faire? s’écria don Anastasio.

— Lui offrir ma main en échange de la vie de son père; je n'ai pas eu d'autre but en m’emparant de vous.

L'Espagnol promena autour de lui des regards de lion courroucé, tordit ses bras pour rompre ses liens, et, sentant l’inanité de ses efforts, courba tristement la tête. Sur un signe de Salvador, on l’étendit sur un amas de feuilles sèches un peu en arrière du foyer.

— La nuit porte conseil, et nous reprendrons notre entretien demain, dit le métis.

Puis, sans plus s'occuper de don Anastasio, Salvador revint causer avec Toribio et ses compagnons. Tous ces hommes, de sang mêlé comme lui, avaient servi dans la guerilla formée par le jeune homme durant la guerre dite de l'Indépendance; tous élaient ses tenanciers depuis qu'on lui avait adjugé les domaines de son ancien maître : il pouvait done compter sur eux.

Enfin chacun des bandits se roula dans sa couverture, et Toribio resta seul à veiller.

— Venez, dit [sidro à sa compagne.

La jeune fille parut sortir d’un rêve.

— Non, dit-elle.

— Ilest l'heure pour nous de prendre un peu de repos. Il nous faut des forces pour agir demain.

— Je veux délivrer mon père.

— Sa vie ne court aucun danger en ce moment, venez.

Lola demeura immobile.

— Voulez-vous, lui dit Isidro, devenir la femme de Salvador, d'un assassin ?

— Je veux sauver mon père.

— Par le sang du Christ! dit sourdement l'Indien, je vous promets de le tirer des mains de ses ennemis ou de périr ; mais suivez-moi.

Lola obéit enfin. Guidée par Isidro, elle gravit une sorte

d'escalier de roche qui lui parut interminable. Elle se sentait brisée par la fatigue, et, en dépit de ses cruelles préoccupations, ses yeux se fermaient, ses idées flottaient ; elle chancelait dans sa marche. Le plus souvent, Isidro la prenait par la main pour la diriger au milieu d'obstacles que les ténèbres rendaient plus périlleux.

— Reposez-vous ici, dit l’Indien en s’arrêtant.

Lola se laissa choir sur l'herbe. Elle ne savait où elle se trouvait, tant la nuit était noire. Vaincue par la fatigue, elle s'endormit d’un profond sommeil. [sidro demeura longtemps près d'elle ; il semblait la contempler dans l'obscurité. Tout à coup il se redressa et s'éloigna. Après avoir fait une dizaine de pas, il s'arrêta pour écouter et n’entendit que le bruit cadencé de la respiration de la jeune fille.

— Maître du ciel! s’écria-t-il en levant les bras, je te la

confie !

Ds: A 4 , Q nû 1 3 * Puis, pénétrant dans la forêt, il s'y enfonça d’un pas rapide.

HI Course nocturne. — La cabane vide, — Indien et métis. — Métati.

Le ravin de l’'Ermite,

En dépit de la fatigue qui l’accablait, Isidro entreprenait une longue course, Il lui fallait un aide ou des armes “our combattre ceux dont son père venait d'être la victime et qui, non contents de retenir don Anastasio prisonnier, projetaient de s'emparer de Lojia. L'Indien songea d’abord à se rendre à Orizava, mais il caleula que plus de vingt-quatre heures s’écouleraient avant qu'il pût atteindre cette ville et en revenir. Or, durant ces heures perdues, que d'événements pouvaient s'ac-

complir! Puis, à Orizava, qui donc l’écouterait lorsqu'il récla-

merait du secours? Il appartenait à une race méprisée: il importait d'agir, et d'agir avec rapidité.

Par malheur, l'habitation la plus rapprochée du lieu où campaient les bandits était précisément la propriété de don Anastasio, Là vivaient des métis, anciens compagnons de guerre de Salvador, qui, s'ils ne secondaient pas les desseins de leur ci-devant capitaine, ne devaient pas être disposés à les combattre.

— Père! père! répétait l'Indien, conseille-moi; maintenant que tu vois tout, tu ne peux permettre le triomphe des méchants.

Soudain Isidro se souvint qu'à trois lieues environ du point où il se trouvait, sur le revers de la montagne, vivait une famille de sa caste, dont le chef avait été l'ami de son père. Il résolut aussitôt d'aller réclamer le secours de ce fermier. Au moment de se mettre en route, un long combat se livra dans son esprit. Devait-il prévenir Lola de son absence? L'idée de rester seule, abandonnée, pouvait effrayer la pauvre enfant. Elle voudrait accompagner son protecteur et ses forces trahiraient peut-être son courage. Isidro calcula que l'épuisement tiendrait longtemps endormie celle dont il était en ce moment l'unique appui; qu'il aurait le temps de revenir avant qu'elle se réveillât, et qu'il lui épargnerait ainsi de cruelles fatigues et de pénibles angoisses. Ayant pris le parti que lui dictait la raison, il se mit résolûment en route.

Avec cetie sûreté que donnent l'habitude et la connaissance des lieux où l’on a été élevé, l'Indien marcha, aussi directement que le lui permirent les obstacles du terrain, vers la demeure de son compatriote. En dépit de sa diligence, le brave jeune homme employa plus de deux heures pour franchir l’espace qui le séparait du lieu qu'il voulait atteindre. Le jour commençait à poindre lorsqu'il arriva sur la lisière de la forêt, en face d’une petite savane couverte d'une brume que le soleil

teignit bientôt de lueurs roses.

Mille voix d'oiseaux éclatèrent en chants joyeux comme pour saluer l'apparition du jour; Isidro, qui s'était arrêté pour s'orienter, reprit sa marche rapide. La brume se dissipa; une cabane, pittoresquement posée sur un monticule, apparut à quelques centaines de pas; mais l’'Indien, surpris de ne point entendre les aboiements des chiens, n’avança plus qu'avec précaution.

Il atteignit, sans que rien lui révélât la présence d'êtres humains, la haie de rosiers qui, dans cette contrée, entoure souvent les chaumières indigènes. Il appela : aucune voix ne lui répondit. Isidro pénétra dans l'humble logis, dont la porte ne connaissait ni les verrous ni les serrures. Le foyer brûlait encore, mais les hôtes étaient absents.

L'Indien s’assit et regarda autour de lui avec décourag'ement; sa déception était cruelle. Longtemps ses regards errèrent sur les sommets boisés qui lui faisaient face et dont il eût voulu percer les profondeurs. Le soleil dorait les arbres; les fleurs, humides de rosée, redressaient lentement leurs tiges ; les cardinaux au plumage de pourpre se poursuivaient de buisson en buisson, et les grands vautours des Cordillères, secouant leurs ailes puissantes, s'élançaient dans les profondeurs du ciel. Cette impassibilité souriante de la nature en face des douleurs qui l'accablaient troublait le doux et simple esprit d'Isidro.

Quel parti prendre? Gagner Huatusco, le village le plus proche? Que d'heures précieuses perdues, alors surtout que les ravisseurs se disposaient sans doute à agir ; alors que Lola, réveillée par l'éclat du jour, allait se trouver seule et se croire abandonnée! Pénétrant dans la seconde pièce de la cabane, Isidro chercha partout une arme et n’en trouva pas. Près du

foyer il aperçut un long couteau de chasse, le saisit et le passa à sa ceinture. [Il s'empara aussi d'une gourde et de g'alettes de mais; puis, jetant un dernier regard sur la savane afin de bien s'assurer qu'elle était déserte, il se remit en route.

L'Indien suivit cette fois un sentier, ce qui lui permit d'avancer avec plus de rapidité. Pendant plus d'une heure, il gravit et descendit les berges des ravins qui sillonnent toujours les flancs des hautes montagnes, et il déboucha tout à coup dans un champ à demi défriché où paissaient une douzaine de vaches. Isidro côtoya le bord de la forêt, puis, ralentissant le pas, se dirigea vers une habitation formée de troncs d'arbres qui s'élevait à sa gauche. Près du seuil, une femme, agenouillée devant une large pierre de lave, broyait des grains de maïs; un Indien, assis près d'elle, regardait au loin paître le troupeau et paraissait le surveiller.

Les aboiements plaintifs de deux maigres lévriers révélèrent aux habitants de la cabane l'approche d’un étranger ; l'homme et la femme se levèrent, cherchant à reconnaître l'hôte matinal qui venait les visiter. [sidro, le front baissé, sans tourner la tête, sans saluer, passa près des deux époux, marcha vers la porte de la rustique demeure et pénétra dans la première pièce, où l’Indien et sa femme le suivirent aussitôt,

Le jeune homme s'était assis près du foyer; il écarta les trois pierres qui le formaient, dispersa les tisons et les cendres. Ses hôtes suivaient avec inquiétude les mouvements du nouveau venu, se demandant quelle nouvelle funeste ils allaient apprendre, car l’action d'Isidro présageait un deuil.

L'Indienne avait un fils absent; elle le nomma avec hésitation; Isidro secoua la tête négativement et dit :

— Mon père est mort, je suis orphelin.

Il y eut un long silence.

-- Ton père a été mon ami, et son fils sera mon fils, dit enfin l’Indien ; repose-toi, car tu parais las. Tantôt, tu nous diras où est la tombe de ton père, nous lui porterons le gibier qu'il aimait, et, en attendant qu'un prêtre bénisse la terre qui le recouvre, nous la sèmerons des fleurs jaunes du souci.

— Mon père n’a point de tombe, reprit Isidro ; son corps gît sur le sol, dans la forêt de la Perle, et les mouches le dévorent.

— Son pied était agile et sa vue perçante, dit l'Indien; comment a-t-il pu rouler dans les abîmes?

— Il a été assassiné.

L'Indien et sa femme se signèrent.

— Par qui? demandèrent-ils à la fois.

— Par celui que les blanes nomment Salvador Rendon.

— Que veux-tu de moi, Isidro? demanda brusquement l'Indien.

— Que tu m'aides à venger mon père, à lui donner la sépulture. Ms cause est juste.

L'Indien s’assit.

— Parle, je t'écoute, dit-il.

Renonçant alors aux formules graves et sentencieuses dont se servent volontiers les Indiens dans les moments solennels, Isidro, brièvement, raconta l'attaque traîtresse dont il avait été l'objet, la mort de son père, la captivité de don Anastasio et la fuite de Lola. Ses auditeurs l’écoutèrent avec une vive attention, et il terminait à peine son récit, que son hôte, décrochant à la hâte un vieux fusil suspendu aux poutres de la cabane et ceignant une cartouchière de cuir, venait se placer devant lui en disant :

— Je suis prêt.

— Arrête, s'écria l'Indienne, et réfléchis. Salvador Rendon est un métis et tu n'es qu’un Indien; Salvador Rendon est puissant et tu es pauvre.

— Sont-ce là des raisons, femme, pour laisser sans sépulture le corps d'un homme qui a été mon ami?

— Non; au besoin, mes mains aideraient à ensevelir celui qui n’est plus; mais je ne voudrais pas te voir répandre le sang.

— Je ne suis plus un enfant, répondit l'Indien, pour me servir d’une arme comme d’un jouet; je n’attaquerai pas, je me défendrai; c'est une bonne action, femme, que de secourir une jeune fille contre des méchants.

— Va donc, répliqua l'Indienne avec soumission, et n'oublie pas que je vais veiller jusqu’à ton retour.

Alors, couvrant sa tête d'une écharpe de coton, elle s'occupa de rassembler les pierres de son foyer.

Isidro était déjà hors de la cabane.

— L'âme de mon père, cria-t-il, protégera les jours de Métatl. Métatl est un véritable ami.

Et il s'avancça vers la forêt, suivi de son compagnon.

Le soleil élait à moitié de sa course lorsque les deux Indiens, bien qu'ils eussent marché sans relâche, atteignirent le sommet dans un repli duquel Isidro avait caché Lola. Le jeune homme pressait à chaque instant Métatl, qu'il eût voulu forcer à courir; il songeait aux angoisses de la fille de don

Anastasio, qui, sans eau, sans vivres, devait errer avec épou-

vante dans la solitude, et il regrettait maintenant de ne pas lui avoir confié son projet.

Il s'arrêta soudain.

— C'est ici, dit-il à son compagnon; attends-moi.

Il avança avec lenteur, regardant avec anxiété autour de lui dans l'espoir de découvrir celle qu’il voulait sauver: le sommet était désert. Isidro pénétra dans l'enceinte de roche et en ressortit presque aussitôt.

— Ah! s'écria-t-l, nous arrivons trop tard, la colombe s’est enfuie.

Deux larmes coulèrent sur les joues bronzées du jeune homme, qui, croisant ses bras sur sa poitrine, demeura longtemps immobile, le regard perdu sur l'horizon.

— Réveille-toi, lui dit Métatl, les heures s'écoulent.

— C'est vrai, répondit Isidro, viens.

Il entraïna son compagnon vers la forêt, et tous deux se mirent à étudier le sol. Isidro reconnut vite qu'en dépit de ses précautions pour cacher leur marche nocturne en compagnie de Lola, les bandits avaient pu retrouver leur piste et découvrir la retraite de la jeune fille.

— Elle est entre leurs mains! dit-il avec désespoir.

— Connais-tu, demanda Métatl, le lieu où ils se cachent?

— Îls campaient hier près des Trois-Chênes.

— Marchons, dit résoläment l'Indien.

Après une minute de réflexion, Isidro se dirigea vers le lieu où, la veille, s'étaient établis les ravisseurs, Il se retrouva bientôt près de la roche à l'abri de laquelle, côte à côte avec Lola, il avait pu observer Toribio et Salvador. Il échangea quelques mots à voix basse avec Métatl; celui-ci, après avoir répondu par un signe de tête approbateur, s'agenouilla dans la position d'un chasseur à l'affût.

Isidro rampa sans bruit vers le bivouac, se releva soudain et appela son compagnon, qui accourut. Les bandits étaient partis, et un profond silence régnait à l'endroit où, quelques heures auparavant, résonnaient leurs propos cyniques. Les Indiens décrivaient un grand cercle autour du foyer qui fumait encore, cherchant une trace qui pût leur indiquer le chemin suivi par ceux qu'ils cherchaient. Les pas aboutissaient tous au sentier, et la perplexité des deux amis était grande. Ils résolurent de retourner vers l'enceinte où Isidro avait caché Lola, et, parvenus près du lieu où la jeune fille avait passé la nuit, Isidro l’appela de nouveau; comme la première fois, l'écho seul répondit à sa voix. Avancant toujours, les deux explorateurs atteignirent la crête de la montagne et leurs regards se perdirent sur les cimes de la forêt de la Perle. Vaincu par la fatigue, accablé par la chaleur, [sidro pouvait à peine se tenir debout. Sur les instances de son compagnon, il s’assit, but quelques gorgées d’eau, s’appuya contre le tronc d'un arbre et tomba dans un profond sommeil. Respectant le repos de son compagnon, Métatl recommenca seul de scru puleuses investigations. Il s'appliqua à étudier les traces légères des pas de la jeune fille et, ces traces l'ayant conduit dans la forêt, il reconnut tout à coup des indices du passage de plusieurs piétons. L’Indien poussa un sifflement de satisfaction,

et

s'enfonça sous les arbres, et bientôt convaincu qu'il venait de découvrir la piste, il rejoignit à la hâte son compagnon.

Celui-ci dormait toujours; Métatl, songeant avec raison qu'il leur faudrait marcher de longues heures avant de retrouver les ravisseurs, jugea prudent de ne point éveiller son ami; il s'étendit sur le sol et s'endormit à son tour.

Il était près de cinq heures du soir lorsque Isidro, ouvrant les yeux, mesura d'un regard la hauteur du soleil et se leva d'un bond.

— Debout! debout! cria-t-il à Métatl, et que Dieu nous pardonne d’avoir oublié que des malheureux comptent les heures en nous altendant!

— Les heures qui viennent de s'écouler n'ont point été perdues, répondit Métatl; elles t'ont rendu des forces et je sais

maintenant sur quel sentier nous devons marcher.

— Parle vite.

Métatl conduisit son ami près des roches, le ramena vers la forêt, et la sagacité des deux Indiens leur fit promptement deviner que Lola, dès qu'elle s'était réveillée, avait abandonné son refuge pour se rapprocher de la forêt. Là, les pas d'un homme se mêlaient aux siens, mais nulle part trace de violence. C'était volontairement que la jeune fille avait dû accompagner celui qu’elle avait rencontré. Métatl et Isidro suivirent pas à pas les empreintes, qui ne leur permettaient plus d'hésiter. Bientôt ils reconnurent qu'un cavalier n'aurait pu gravir les crêtes ni descendre les pentes à pic suivies par les bandits, et ils en conclurent que Salvador ne les accompagnait pas.

La nuit vint. Isidro, toujours en avant, courait plutôt qu'il ne marchait, se déchirant le visage et les mains aux arbustes qui lui barraient le passage.

— Arrête, lui cria soudain Métatl ; nous faisons fausse route.

Le jeune homme revint sur ses pas.

— Ah! dit-il, on dirait que Dieu nous abandonne.

= ve

és

ee

— Le cerf court vite, reprit son brave compagnon, et pourtant il est pris.

Grâce au sang-froid de Métatl, la piste fut retrouvée, et pendant une demi-heure environ les deux explorateurs purent encore la suivre. Mais l'ombre devint si épaisse, qu'il fallut s'arrêter.

Isidro, appuyé contre le tronc d'un chêne, avait fermé les yeux et réfléchissait. Parfois il tressaillait et se penchait pour écouter ; il lui semblait entendre au loin la voix de Lola se plaindre, l'appeler. Une fois l'illusion fut si forte, qu'il saisit brusquement le bras de Métatl.

— N'as-tu rien entendu? lui demanda-t-il.

— Rien, répondit celui-ci, que le bruit du torrent et la voix plaintive d'un oiseau de nuit.

Isidro retomba dans son immobilité. Soudain, en dépit de sa fatigue, il embrassa le tronc d'un arbre et, se servant de ses pieds et de ses mains, il escalada le tronc gigantesque avec l’ag'ilité des hommes de sa race, agilité qui émerveille toujours les Européens. Bientôt il disparut dans les branches, et l'on entendit un grand bruit d'ailes; maints oiseaux, dérangés dans leur asile nocturne, se débattaient effarés. Lorsque l’Indien redescendit, ses veux brillaient d’une joie sombre.

— Ils sont là, dit-il, en étendant le bras vers le couchant. Métati, mon père nous regarde.

— Celui-ci le vengera, répondit Métatl en élevant son fusil au-dessus de sa tête; il attend que tu lui dises où il doit frapper.

Marchant cette fois avec lenteur et circonspection, Isidro prit de nouveau les devants. De temps à autre résonnaient de sourds rugissements, cris de tigres affamés et en chasse; mais ce n'étaient point là des ennemis de nature à effrayer les deux Indiens. Soudain Métatl saisit le bras d'Isidro, le ramena vers

la gauche et lui montra un faible rayon qui perçait le feuil-

lage. La poitrine du jeune homme se souleva et un long:

soupir soulagea son cœur oppressé.

— Ils sont là, répéta Métatl, campés sur le bord du ravin de l'Ermite.

— Que l’âme du saint homme nous protége et nous aïde! Marchons!

Alors, rampant sans bruit, comme de véritables serpents, les Indiens se rapprochèrent insensiblement du nouveau bivouac choisi par les bandits. Le bruit de leurs conversations arrivait déjà jusqu’à eux, lorsqu'un cri perçant, poussé par une voix de femme, fit bondir Isidro en avent. Métatl, se redressant, vit Lola qui se débattait entre les bras de Salvador. L’impassible Indien épaula son arme, ajusta avec précaution, et le bruit d'une détonation réveilla les échos de la forêt de la Perle, détonation bientôt suivie de terribles clameurs.

A l'aventure, — Mauvaise rencontre, — Salvator Rendon, Le droit du plus fort. — Priez pour lui.

Il faisait grand jour lorsque Lola, encore brisée de sa marche nocturne, ouvrit les yeux. Elle promena autour d'elle des regerds indécis, surprise de se trouver couchée sur de hautes herbes, enfermée dans une enceinte de roches. Le nom d'Isidro sortit aussitôt de ses lèvres, mais nulle voix ne répondit à la sienne, et elle s'effraya en voyant un grand aigle qui, posé sur la pointe d’un roc, s’élança dans l’espace en faisant siffler l'air sous les battements de ses longues ailes.

Supposant qu'isidro se tenait à distance par discrétion , Lola longea le mur de granit et trouva l'issue par laquelle elle avait dù passer la veille. À peine eut-elle fait trois pas en dehors de l'enceinte, qu’elle se vit sur une crête dénudée,

ayant à ses pieds les cimes de la forût de la Perle, véritable océan de verdure.

La jeune fille appela de nouveau, et, ne recevant pas de réponse, son cœur se mit à battre avec violence. Elle se dirige rapidement vers la lisière de la forêt, cherchant la route qu’elle avait suivie sous la conduite d’Isidro. Elle ne pouvait admettre que l’Indien l’eùût abandonnée; aussi, recouvrant peu à peu son sang-froid, elle essaya de revenir sur ses pas, et s'aperçut vite qu’elle s'égarait.

Pendant une heure, l’infortunée décrivit dans la forêt ces grands cercles qui désespèrent les voyageurs inexpérimentés, en les ramenant avec persistance au point d'où ils sont partis. En vain Lola fit appel à sa mémoire; elle ne put se souvenir si le soleil brillait à sa gauche ou à sa droite lorsqu'elle avait si brusquement quitté son asile. Elle n'osait plus appeler qu’à de longs intervalles, car des voix lugubres, cris de fauves ou d'oiseaux de proie, répondaient souvent à ses appels.

Caleulant enfin que la pente devait la ramener vers la crête de la montagne, Lola se mit à gravir sans relàche. Le sommet qu'elle aborda était boisé; elle ne put donc rien découvrir. Épuisée, souffrant de la faim et surtout de la soif, elle dut s'asseoir un instant pour reprendre des forces. Elle résolut de suivre la crête qu'elle venait d'atteindre, quels que fussent les obstacles du sol, afin de retrouver un point découvert qui lui permît de s'orienter.

Que de tristesses, que d’'inquiétudes, que de douleurs vinrent peser sur l'esprit de la pauvre Lola, qui, jusqu'alors, n'avait connu d'autre souci que les légers ennuis de la jeunesse ! Elle n'avait jamais quitté son père d’une minute, et voilà qu'elle se trouvait seule, perdue dans un désert, poursuivie par des meurtriers dont son père élait prisonnier. Toutes ces choses paraissaient si extraordinaires, si monstrueuses à la pauvre enfant, qu'elle se répétait sans cesse :

— Je rêve, je vais m'éveiller.

Hélas! ce cauchemar n'était que trop réel, et plus d’une épreuve attendait encore l'infortunée jeune fille.

Il y avait un quart d'heure qu'elle se tenait assise, appuyant chacune de ses résolutions d’une ardente prière, lorsqu'il lui sembla entendre résonner des voix; elle se leva, écouta, mais le bruit s'éloigna. Elle venait de se rasseoir lorsqu'elle entendit la crépitation produite par les branches que l'on brise.

— Isidro! cria-t-elle involontairement.

Îl y eut un moment de silence, puis Lola, l'oreille au guet, reconnut que quelqu'un avançait dans la direction où elle se trouvait. Son premier mouvement fut de fuir; mais, sentant ses forces à bout, elle résolut d'affronter le danger et attendit.

Plusieurs minutes s'écoulèrent; on marchait avec précaution. Le cœur de Lola bondissait dans sa poitrine; elle espérait toujours voir paraître Isidro. Le feuillage, en s’écartant, lui montra soudain le visage de Toribio.

Le bandit demeura un instant immobile: évidemment il ne s'attendait pas à cette rencontre. Il s'élança brusquement vers la jeune fille :

— Cornes du diable! s'écria-t-il avec un gros rire, quelle trouvaille !

— Prenez garde, lui dit Lola, dont il avait saisi le bras: je suis la fille de don Anastasio Vég'a.

— Je le sais, ma belle enfant, et, si j'en doutais, vos yeux

me l’apprendraient, ear il n’y en a pas de pareils dans toute la

contrée. Vous voilà done, chère petite: foi de Toribio, je vous croyais au fond d’un précipice.

— Conduisez-moi vers mon père, señor.

— A l'instant, ma belle. Ne tremblez pas, je ne vous veux que du bien. Êtes-vous seule? demanda-t-il en re;rardant autour de lui avec méfiance.

— Je suis seule, répondit Lola.

— Par l'âme de votre mère! vous avez dà passer des heures pénibles d'hier à aujourd'hui. Vous avez eu tort de nous fuir ;

nous ne sommes pas vos ennemis. Comment avez-vous pu gagner ce sommet ?

— J'ai marché sans relâche, répondit Lola.

.Toribio secoua la tête et parut réfléchir; puis, recourbant le doigt indicateur de sa main droite, il le plaça dans sa bouche, souffla avec force, et produisit un son aigu, prolongé. Un sifflement de même nature résonna dans le lointain.

— Marchons, dit le bandit. Mais en aurez-vous la force ? Vous êtes bien pâle, appuyez-vous sur moi.

Lola recula avec une répugnance si visible, que Toribio s'écria :

— Oh! oh! n'ayez pas peur, vous dis-je ! Je suis si fort votre ami, que je défendrais au besoin votre vie. Venez; si la marche vous semble trop pénible, réclamez mon aide, je n’ai point de rancune.

— Votre chef est-il avec vous? demanda Lola.

— Mon chef? s’écria le bandit avec surprise et en regardant la jeune fille; qui vous a dit que j'aie un chef?

Embarrassée pour répondre, Lola prit les devants.

— Par ici, par ici, dit Toribio en lui désignant la gauche de la forêt ; et il ajouta, après avoir sifflé de nouveau :

— Quelle aubaine!

Lola marchait rapidement; toutes ses pensées se concentraient en une seule : elle allait revoir son père. Quelques minutes suffirent à peine pour l’amener au campement des bandits, qui, à sa vue, poussèrent des exclamations de surprise et félicitèrent Toribio. Lola cherchait son père du regard : elle l’aperçut assis sur l'herbe, la tête penchée, g'arrotté; elle s'élança vers lui, ses bras l’étreignirent, et des larmes coulèrent sur les joues bronzées de l'Espagnol, qui essayait en vain de parler.

— Ah! ma pauvre enfant, dit-il enfin, dans quel péril mon

ambition t'a plongée! et comment Dieu, ; ‘i est juste, nous

tirera-t-il de ce danger?

Ses liens incommodaient l'Espagnol; mais ce fut en vain que Lola supplia Toribio d'en relâcher les nœuds.

— Non, non, dit le bandit, nous ne voulons point de batailles, et le seul moyen de les éviter est de tenir son ennemi mort ou garrotté.

Un quartier de chevreuil rôtissait devant un feu ardent ; après s'être repus, les bandits engagèrent Lola à donner à manger à son père, et à manger elle-même.

— Surtout, dit Toribio à la jeune fille, n’essayez pas de détacher les liens du prisonnier, vous m'obligeriez à lui décharger mon pistolet entre les deux yeux, et je n’aime pas à tuer inutilement.

Les bandits s'étendirent pour faire la sieste, à l'exception de Toribio, qui ne s’en rapportait qu'à lui-même du soin de surveiller les prisonniers. Les deux infortunés purent causer; que pouvaient-ils se dire? Ce fut à voix basse que la jeune fille raconta sa rencontre avec Isidro, puis la disparition de l'Indien.

— Il'agit, sois-en sûre, dit don Anastasio avec un mouvement de joie; je me connais en hommes, et celui-là est incapable de nous abandonner.

— En attendant, que faire? demanda Lola.

— Hélas! répondit don Anastasio en roidissant ses bras garrottés, je ne puis ni te conseiller ni te secourir. Écoute, ajouta-t-il d’une voix sourde, à la première occasion essaye de t’'emparer d’un de ces couteaux que je vois là, et...

— Mauvais conseil, dit tranquillement Toribio, dont l'oreille

subtile avait saisi les dernières paroles du prisonnier; vous

me forceriez à me servir de ma carabine, et, Je vous le répète, je n'aime pas à tuer inutilement. Nul ici, du reste, n'en veut à la vie de votre père, ni à la vôtre. Patientez, vous serez bientôt libres.

Toribio réveilla ses compagnons et Ja caravane se mit en

marche. Lola guida son père sur l'étroit sentier que suivirent

les bandits, tandis que Toribio, le fusil sur l'épaule, se tenait derrière eux. On s’arrêta durant un quart d'heure pour se rafraîchir à une source qui s’'échappait bouillonnante du flanc de la montagne; l'ombre commençait à descendre sur la forêt lorsque les voyageurs arrivèrent sur le bord d’un ravin taillé à pic: ils marchaient depuis trois heures environ.

— Halte! cria Toribio.

Ses compagnons, prompts à obéir, se mirent aussitôt en quête de bois sec, et bientôt un immense brasier rougit les troncs séculaires des sapins qui croissaient seuls en ce lieu sauvage.

Don Anastasio regardait autour de lui et fermait parfois les yeux comme pour se recueillir.

— Si ma mémoire est fidèle, dit l'Espagnol à sa fille. nous sommes à une courte distance de mon ancienne habitation. La nuit va venir, tu es libre, et je te dirai alors dans quelle direction tu dois marcher pour te soustraire à ces bourreaux.

— Je ne vous quitterai pas, père.

— Il le faut, mon enfant; mieux vaut pour toi errer dans les bois, à la merci des fauves, que de rester entre les mains de Salvador.

— Je sais ce qu'il veut de nous, et je suis prête à lui donner ma vie pour racheter la vôtre.

— Voilà ce que je ne veux pas, Lola. Ma vie n'est rien, ton bonheur est tout, et je ne te laisserai pas devenir la femme d’un homme que tu ne pourras jamais aimer. Oui, ajouta l'Espagnol les sourcils froncés et avec énergie, je préfère te savoir morte à te voir malheureuse.

— Et moi, père, je vous jure que je ne serai jamais malheureuse tant que vous vivrez près de moi. Don Salvador est un chrétien après tout ; il ne songera pas à nous séparer.

— Ne parle pas ainsi, dit avec vivacité don Anastasio ; toi devenir la compagne de ce bandit !

— Nous sommes à sa merci, dit tristement Lola.

— Prions, répliqua l'Espagnol avec conviction; Dieu est juste, et j'ai confiance en lui.

Peu à peu la nuit couvrit la forêt de ses ombres. Don Anastasio prêtait l'oreille à tous les bruits; il espérait qu'Isidro allait survenir à l’improviste et le délivrer. Lola partageait les espérances de son père, et pourtant il y avait tant d'heures que le jeune Indien avait disparu, qu'elle se demandait avec angoisse s’il ne lui était pas arrivé malheur. On attendait Salvador, Toribio l'avait dit à plusieurs reprises; les deux prisonniers souhaitaient donc et redoutaient à la fois de voir paraître celui dont dépendait leur liberté et leur vie.

La lune argentait depuis longtemps la cime de la forêt, lorsqu'un sifflement prolongé se fit entendre : aussitôt les bandits furent debout. Toribio répondit au signal, s'enfonça dans le bois et reparut bientôt précédé de Salvador. Le jeune homme portait le même costume que la veille; il s'avança rapidement vers Lola.

— J'espère, señorita, dit-ilen la saluant, que mes serviteurs ont été convenables envers vous ?

— Señor, répondit la jeune fille, ordonnez, je vous prie, que mon père soit délivré de ses liens.

— Aujourd'hui comme toujours, dit Salvador, vos désirs seront des ordres pour moi. Un mot cependant, ajouta-t-il : je dois vous apprendre quel a été mon dessein en faisant appel à la violence pour m'emparer de vous.

Lola roug'it.

— Je sais, dit-elle, ce que vous exigez de moi, et je me résigne à tous les sacrifices en échange de la liberté de mon père.

— Voilà qui est parlé, bien que le mot sacrifice soit un peu dur, répliqua Salvador; mais peut-être ignorez-vous que j'ai demandé votre main à don Anastasio?

— Mon père et moi, reprit la jeune fille, nous sommes prêts à renoncer en votre faveur à nos droits sur la propriété que

vous occupez; nous ne réclamons qu'une chose en échange : la liberté de regagner notre pays.

— Vous faites peu d'honneur à ma galanterie, répliqua Salvador; ces biens dont vous me croyez préoccupé, je suis prêt, de mon côté, à les partager si vous consentez à devenir ma femme.

Lola se pressa contre son père, qui s'écria :

— Jamais !

— Vous répondez trop vite, dit Salvador, dont les sourcils se froncèrent ; vous oubliez toujours que vous êtes en mon pouvoir, que votre vie dépend d’un de mes gestes.

— Frappez-moi donc! s’écria l'Espagnol; prenez ma vie, puisqu'elle m'est inutile pour défendre mon enfant.

Lola se plaça entre son père et Salvador; elle était affreusement pâle.

— Señor, dit-elle avec effort, voici ma main; à vous maintenant de tenir votre promesse.

— Arrête! cria don Anastasio.

L'Espagnol fit de nouveaux efforts pour briser ses liens, ensanglanta ses mains et retomba bientôt épuisé. Le malheureux père admirait le sacrifice de sa fille et refusait cependant de l’accepter. Quoi! cette enfant si pure, si aimante, cette noble créature dont il avait formé le cœur et l'esprit, allait devenir la femme d’un spoliateur, d’un voleur, d'un meurtrier! Le prisonnier courba la tête et des sanglots sans larmes soulevèrent sa poitrine.

— Voici ma main, répéla Lola.

— Sur mon âme! ceci est parler, s’écria enfin Salvador, un moment interdit par la dignité de la jeune fille et surpris de voir ses désirs si vite réalisés. Holà, vous autres! cria-t-1l à ses compagnons, trois vival ! en l'honneur de votre maîtresse.

Tout en parlant il avait saisi la main de Lola et l’attirait vers lui. Elle essaya de se dégager.

— Señor, dit-elle, mon père est toujours prisonnier,

— Patience, señorita, chaque chose vient à son heure. Mort de ma vie! ce front pâle, ces yeux brillants, ces boucles en désordre ajoutent à votre beauté.

— Laissez-moi! dit Lola d'une voix brève, je ne suis pas encore votre femme, señor.

— Qui donc pourrait vous empêcher de le devenir? Corne de fer! Toribio, nous avons eu tort d'envoyer au diable l'âme de cet ermite dont les sermons nous ennuyaient ; il eût sur l'heure béni mon union.

Lola, en entendant ce cynique aveu d'un crime sacrilége, recula si vivement, qu'elle faillit dég'ag'er sa main de l'étreinte de Salvador.

— Par l'âme de votre mère, señor! s'écria-t-elle, laissezmoi, respectez-moi.

— Qui donc oserait vous manquer de respect? reprit le bandit. Il faut, pour la tranquillité de votre conscience, qu’un prêtre appelle sur nous la bénédiction du ciel; la chose sera

faite demain, soyez tranquille. En attendant, quel pouvoir au

monde pourrait vous empêcher de devenir ma femme ? Craignez-vous donc que je dise non devant l'autel ?

Tout en parlant, Salvador enveloppait la jeune fille de ses bras. Elle poussa un cri d’épouvante et, en se débattant, essaya de se rapprocher du précipice. En ce moment une détonation retentit, et Salvador, tournant sur lui-même avec lenteur, tomba la face contre terre et demeura immobile : Métatl visait juste.

Isidro, le long couteau dont il s'était emparé à la main, sortit au même instant du fourré. Il trébucha contre don Anastasio, coupa les cordes qui garrottaient l'Espagnol, et s'élança vers Salvador juste à l'instant où celui-ci tombait foudroyé. Toribio, ayant armé son pistolet, le déchargea sur l'Indien, qui s'arrêta dans son élan ; mais, avant que le bandit pôt faire une seconde fois usage de son arme, il était terrassé par le fils du vieux José et cloué sur le sol par le ter-

ee

Ds A —

EE

OR

rible coutelas. Une nouvelle détonation retentit et un troisième bandit tomba.

Don Anastasio, aussitôt libre, voulut courir vers sa fille. Ses membres engourdis ne lui permirent pas de bouger. Il essuya le feu d’un des hommes de Toribio, puis, voyant le quatrième tourner son arme vers Lola, l'Espagnol s’élança vers l'agresseur et le poussa dans le précipice, où il disparut. En ce moment Métail sortit du bois ; don Anastasio, qui venait de s'emparer d’une escopette, en dirigea le canon vers le brave Indien.

— Arrêtez! cria Isidro; c’est un ami.

A peine le fils du vieux José achevait-il de prononcer ces paroles, qu'il glissa le long de l'arbre contre lequel il se tenait appuyé : la balle de Toribio l'avait atteint en pleine poitrine.

Lola, son père et Métatl s’approchèrent aussitôt du blessé : ses yeux étaient clos, ses dents serrées, et ce fut en vain qu’on l'appela. Don Anastasio, ramassant une gourde, lui baigna le front et essaya de le faire boire.

— Isidro! Isidro! répétait sans cesse Lola.

L'Indien ouvrit les yeux et regarda longtemps la jeune fille.

— Fuyez! dit-il soudain, fuyez! O Métatl! tu m'enseveliras près de mon père.

— Vous vivrez, dit Lola en soulevant la tête du blessé et en l’appuyant sur ses genoux.

— Fuyez! répéta-t-l.

— Nos ennemis ne sont plus à craindre, grâce à votre aide, Isidro.

— Est-ce vrai? demanda-t-il.

— C'est vrai, répondirent à la fois Métatl et don Anastasio.

Un sourire effleura les lèvres pâles d’Isidro ; il se redressa brusquement, puis posa de lui-même sa tête sur les genoux de Lola et parut s'endormir. Métatl, à voix basse, raconia les marches forcées et les angoisses de son compagnon.

— Brave cœur, dit don Anastasio. Seigneur ! ajouta l'Espagnol en levant les bras vers le ciel, permets qu ‘ilvive.

— Non, dit Isidro, qui rouvrit soudain les yeux, mieux vaut que je meure.

— Dieu exaucera mon père et écoutera mes prières, dit doucement Lola.

— Il vaut mieux que je meure, répéta l'Indien; que feraisje de la vie?

Il demanda à boire; don Anastasio et Métatl se hâtèrent d'aller remplir la gourde. Isidro parla de nouveau d’une voix si faible, que Lola dut se pencher pour l'entendre.

— Je suis bien là, dit-il, très-bien.

Il se tut un instant, puis reprit.

— Les oiseaux chantent, le soleil brille, je vois là-bas le ciel bleu, profond, immense. C'est là que vont les âmes, que mon père et ma mère m'attendent, qu'ils m'ont donné rendezvous. Avant une heure le sommeil éternel aura clos mes paupières; mais mon esprit n'aura plus besoin d’yeux pour voir. Vous, señora, vivez heureuse, et songez parfois au pauvre Isidro; il ne pouvait que vous donner sa vie, et il vous l’a donnée.

— Vous vivrez, Isidro, près de mon père, près de moi.

— Je préfère mourir. j'aurais trop à souffrir.

Ces derniers mots furent prononcés si bas, que Lola les entendit à peine. Deux larmes tombèrent de ses yeux sur le front d'Isidro, qui demeura de nouveau immobile. Métatl reparut et nomma son ami.

— Qui m'appelle? demanda le jeune homme, qui ajouta en se redressant à demi : Je viens, père, je viens.

Puis il retomba en arrière et expira.

Quelques jours plus tard, don Anastasio rentrait en possession de son domaine, et choisissait Métatl pour majordome.

Traversant un jour la cordillère de la Perle, je me trouvai

à l'improviste devant une croix de marbre blanc. Un rosier,

cette plante favorite des Indiens, enlaçait de ses rameaux vigoureux les bras du funèbre emblème, et le couvrait en toute saison de fleurs épanouies. Le monument ne portait aucune inscription. J'interrogeai mon guide.

— Ici, me dit-il, reposent Isidro et son père; dofña Lola Véga leur a fait dresser ce monument.

— Pourquoi ? qui était cet Isidro?

Mon guide me regarda avec surprise; puis, convaincu de mon ignorance, il me raconta la fin tragique du jeune Indien.

— Doña Lola, ajouta-t-il en terminant sa narration, a long:temps refusé de se marier. Elle est morte il y a un an, et c’est

à don Isidro Lopez, son fils, que nous demanderons ce soir l'hospitalité.

L'enfant malade, — La rivière d'Escamela, — Le renard, La cascade, — Un tigre,

A droite de la route qui de Cordova remonte vers Orizava, en pleine Cordillère, s'étend une forêt dont les arbres g'ig'antesques semblent défier la hache des pionniers. Durant mon séjour au Mexique, je chassais volontiers aux insectes sur la lisière de ce bois vierge, et c'est dans ses environs qu'ont été recueillis la plupart des hyménoptères dont J'ai fait don au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Un Jour que j'avais pénétré dans ce bois plus avant que de coutume, je fis la rencontre inaltendue d'un Indien et de sa femme. L'homme était laid; mais sa compagne, âgée d'environ quinze ans, n'avait encore été ni défigurée ni déformée par les rudes travaux auxquels sont soumises les femmes de sa race. Elle portait, roulé dans une écharpe de coton nouée sur sa poitrine, un petit enfant qui pleurait.

— Que Dieu chasse les serpents de ta route ! dit l'Indien en me saluant.

— Et qu'il sème la tienne de roses ! répondis-je selon la formule consacrée,

L’Indienne ne me salua pas, mais ses grands yeux noirs m'examinèrent longtemps.

— Je le connais, dit-elle en langue aztèque à son mari en me désignant sans facon du doigt. C’est un ticil (médecin).

— Est-ce vrai, femme?

— C'est vrai.

L'Indienne s’avança vers moi, dénoua rapidement les nœuds de son écharpe de coton, découvrit son enfant qui continuait à pleurer et me le présenta en me disant d'une voix suppliante :

— Il est malade. Guéris-le.

Je m'assis au pied d'un arbre, je pris le pauvre petit sur mes genoux, et, après l'avoir examiné, après avoir interrogé la jeune mère, je conseillai l'emploi de quelques simples, seuls médicaments à la portée des Indiens. Je fus comblé de bénédictions et de remerciments par le jeune ménage, lorsque j'affirmai que l'enfant pouvait et devait guérir. Après avoir bu quelques gorgées de lait qui apaisèrent un instant ses cris, le petit malade, de nouveau roulé dans l’écharpe qui lui servait de berceau, reprit sa place sur les épaules de sa mère, et les deux Indiens se disposèrent à s'enfoncer dans la fort.

— Où conduit ce sentier? demandai-je au mari.

— À Tuxpango, me répondit-il.

— Habites-tu ce village ?

— Non, ma cabane est près de la chute.

— De quelle chute?

— De la chute de la rivière d'Escamela.

— La rivière d'Escamela ne suit done pas le plateau sur lequel nous nous trouvons?

— Si; mais en face de Tuxpango elle se précipite du haut d'une montagne dans les plaines de la Terre-Chaude.

Les habitants du Mexique, soit insouciance, soit satiété, sont si indifférents aux beautés grandioses de la nature de leur pays, que je n'avais jamais entendu parler de la cascade de Tuxpango. J'interrogeai minutieusement l'Indien, et la description qu'il me fit excita ma curiosité.

C'est par le temps qu'ils mettent à les parcourir que les Indiens mesurent d'ordinaire les distances; aussi demandaije à mon interlocuteur combien :ïl fallait d'heures pour atteindre sa cabane.

— Rien qu’une, me répondit-il.

— Veux-tu que je l'accompagne?

L'Indien regarda sa femme comme pour la consulter ; tout est sujet de méfiance pour ces pauvres gens. J'étais armé d’un fusil et mon interlocuteur ne portait aucune arme, pas même ce sabre court sans lequel on ne s’aventure guère dans les bois de son pays.

— Tu es le maître, me répondit-il enfin.

— Marchons alors: une fois hors de la forêt, nous trouverons les plantes qui peuvent guérir ton enfant, et je montrerai à ta femme comment elle doit. s'en servir. Porte mon fusil, ajoutai-je.

L'Indien s'empara de l'arme que je lui tendais, l’examina en connaisseur el la plaça sur son épaule.

— S'il passe un gibier devant nous, puis-je tirer? me demanda-t-il.

— Certes, et alors tu me donneras à diner.

— Si tu soignes l'enfant, dit la jeune mère de sa voix douce, tout ce qui est dans la cabane sera pour toi.

L'Indien partit en avant. Je le suivis, et sa femime ferma la marche.

Pendant plus d'une demi-heure, nous cheminèmes parmi les grands arbres, sans faire d'autre rencontre que celle d’un renard.

— Tire! criai-je à l'ndien, qui venait d'épauler,

Il secoua la tête avec dédain.

— Il n'est pas bon à manger.

— Je veux sa peau.

Il était trop tard, l'animal avait disparu. A cent pas plus loin, un latou, qui traversait le sentier, fut tué net. Mon

mn. 00 2e RDS

guide écorcha aussitôt l'animal, dont la chair, par sa Saveur délicate, rappelle celle du cochon de lait.

Nous employämes plus d'une heure et demie pour atteindre la cabane, et je soupçonne l'Indien de m'avoir conduit par le chemin le plus long, avec l'espoir de rencontrer un nouveau gibier. Aussitôt hors de la forêt, j'entendis un sourd mug'issement; c'était le bruit de la cascade, encore distante d’un quart de lieue.

L'habitation de mes hôtes, construite en tiges de bambou et couverte en paille de palmier, s'élevait au milieu d’un petit jardin semé de laitues, d'une sorte d'épinard nommé acelgas, de pommes de terre et de piments rouges. Un pore, des chiens maigres, une demi-douzaine de poules et autant de dindons vinrent à notre rencontre et pénétrèrent familièrement avec nous dans l'unique chambre du logis. Je m'occupai d’abord de préparer une tisane pour le petit malade; puis, laissant toujours l'Indien porter mon fusil, je le suivis dans la direction de l2 cascade, tandis que sa femme apprêtait le tatou, qui devait former la pièce de résistance de notre diner.

Durant vingt minutes nous descendimes avec assez de rapidité, perdus entre des touffes de ricin et de gigantesques chardons. Un abatis d'arbres me permit soudain d'apercevoir l’oblongue et fertile vallée de Tuxpango. La grande ferme qui porte ee nom se trouvait à ma gauche et se détachait toute blanche sur un fond de verdure. À ma droite, d'immenses champs de cannes à sucre au milieu desquels cireulaient de longues files de mulets. Noûs rentrâmes dans le bois, et le bruit de nos pas mit en fuite une belle couleuvre noire que nous ne pûmes atteindre.

Cette rencontre me rappela que c’est dans la vallée de Tuxpango qu'a été pris le plus grand serpent connu. Découvert au siècle dernier, l'animal ne mesure pas moins de dix mètres. Il a été longtemps le principal ornement du Muséum

de Madrid, où on le voit peut-être encore.

Le tigre semblait contempler la chute,

Je croyais descendre directement dans la vallée ; aussi fus- Je assez surpris de me trouver au fond d'un ravin. Au lieu de franchir la berge qui se dressait en face de nous, mon guide côtoya un mince ruisseau aux ondes laiteuses et chargées de chaux.

Sur le bord de ce ruisseau, je ramassai presque à chaque pas des branches, des feuilles ou des fruits pétrifiés, et je perdis plus d’une heure à examiner ces curiosités naturelles, tandis que mon guide poursuivait une poule sauvage.

Enfin notre marche fut reprise dans la direction de la cascade, dont le vacarme devenait de plus en plus assourdissant. Mon Indien, du reste, fit bien les choses; il m'amena à l’improviste devant la chute, c’est-à-dire en face d’une nappe d’eau, large de cinq mètres environ, qui se précipitait dans la vallée d'une hauteur de plus de cent mètres, hauteur double de celle des chutes du Niagara.

Certes, le volume des deux masses d'eau ne peut être comparé; mais la cascade de Tuxpango attirerait plus d'un touriste si elle n’était située au fond d’une contrée sauvage, à plus de deux mille lieues de Londres et de Paris. Il fallait descendre encore pour voir l’eau s’élancer, puis s'écouler bouillonnante au milieu des roches amoncelées par les siècles au bas du ravin, et je me risquai sur un sentier humide, aux pierres couvertes de mousses jaunes et rouges.

Soudain, la main de mon guide me saisit par le bras avec force.

— Qu'y a-t-11? demondai-je en me retournant avec sur-

prise.

— Chut! dit-il; vois.

Je cherchai du regard le point qu’il m'indiquait et j'aperçus un tigre qui, posé sur un rocher, semblait contempler la chute avec attention. Jugeant sans doute le spectacle de son goût, le bel animal bâilla, s'étira, puis s'étendit nonchalamment sur la roche qui lui servait de piédestal.

Je me relournai pour réclamer mon fusil; mon compagnon avait disparu sans bruit. J’allais l'appeler ; je me retins à temps, — un geste, un cri, eût attiré sur moi l'attention de l'énorme bête, et j'étais sans armes. Je reg'ardai autour de moi pour trouver un abri ; une inquiétude assez vive faisait battre mon cœur un peu plus fort que de coutume.

Un moment je songeai à grimper sur un arbre; par malheur, l'ennemi que je redoutais était plus agile que moi dans cet exercice. Je le vis soudain dresser ses oreilles, battre ses flancs de sa longue queue et, peu à peu, tourner la tête vers la droite. Il s’aplatit comme un chien aux aguets, puis bondit vers la forêt. Au même instant une détonation retentit, j'entendis un bruit de branches brisées, et je me demandai avec angoisse si mon guide ne payait pas sa témérité de sa vie, si Je n'avais pas à craindre moi-même une attaque inattendue,

Dix minutes, qui me parurent longues d’un siècle, s'écoulèrent ; j'espérais à chaque seconde voir reparaître mon guide, et, d'un autre côté, je redoutais de rencontrer sur mon passage le terrible animal qu’il chassait. Le moindre mouvement du feuillage me causait de mortels frissons, et je maudissais la fatale complaisance à laquelle je devais d'être désarmé. Dans de semblablés circonstances, l’immobilité ajoute au supplice de l'attente ; aussi pris-je une résolution : avec mille précautions, l'œil et l'oreille au guet, je me rapprochai du bassin où la rivière se précipitait.

Ce but atteint, je me hâtai de grimper sur une roche entourée d'eau, poste d'où je croyais pouvoir braver l'ennemi. J'étais à peine installé que l’Indien se montra.

— As-tu fait bonne chasse? lui criai-Je.

— Non, répondit-il d’un ton désappointé, ton fusil ne contenait que du petit plomb.

— Alors le tigre a fui?

— Oui; mais il ne quittera pas les environs.

— Pourquoi?

— Parce que nous sommes à l'époque où les gardeurs de chèvres ramènent leurs troupeaux dans les vallées, et les tigres savent cela.

— Ne crains-tu pas que ton gibier ne nous épie pour tomber sur nous à l’improviste ?

— Les tigres ne sont braves qu'avec les poltrons.

— C'est que je suis précisément un poltron, repris-je en riant; je n'ai nulle envie de servir de pâture à tes voisins.

L'Indien me regarda un instant comme pour voir si je parlais sérieusement.

— Un tigre chassé n’est point à craindre, me dit-il; il ne le devient que s’il est blessé, et la peau de celui sur lequel j'ai tiré est intacte.

Rassuré par le calme de mon guide, je m'occupai enfin de la cascade. Qu'on se figure une montagne coupée à pic, du haut de laquelle se précipite, en une seule masse, une rivière large de plusieurs mètres. A moitié chemin l’eau rencontre une énorme roche en saillie qui l’éparpille en mille filets écumeux, puis la laisse retomber dans un bassin à demi comblé par des blocs détachés de la montagne. Filtrant à travers ces décombres, l’eau disparaît un instant, pour reparaître à cent pas plus loin, calme, limpide, reposée.

Je contemplai longtemps ce spectacle grandiose, auquel une nature des plus pittoresques servait de cadre. C’est sur un fond de verdure que se détache, blanche d’écume, la petite rivière, qui, tombant avec une régularité mathématique, semble par moment immobile. La roche contre laquelle vient se heurter la première colonne d’eau résiste depuis des milliers d'années au formidable choc qui la bat sans cesse ; elle cédera certainement quelque jour et roulera dans la vallée ; on frémit malgré soi à l’idée de cet écroulement.

J'étais si bien captivé par le magnifique décor que j'avais sous les yeux, que je ne songeais plus ni au tigre ni à mon

Indien, lorsqu'une détonation, résonnant tout près de moi, me

fit soudain tressaillir. Cette fois, mon anxiété fut courte; mon guide reparut entre les rochers, portant sur l'épaule une magnifique loutre. J'appris alors avec surprise que les eaux de la petite rivière, à très-peu de distance de l'endroit où elles exécutent leur saut périlleux, sont des plus poissonneuses.

Le soleil touchait presque à la crête des montagnes : ses rayons doraient la cascade et me permettaient de l’edmirer sous un nouvel aspect. Mon guide interrompit ma contemplation en me disant :

— Partons ; voici la nuit.

Je le suivis ; au moment de rentrer dans le bois, je jetai un dernier regard vers la chute; je la voyais de profil, et je pouvais mesurer d’un seul coup d'œil l'arc immense décrit par la colonne d’eau. Bientôt le soleil teignit de feux rouges tout ce coin de la vallée, puis l'ombre s’étendit rapide, effaçant les belles teintes qui faisaient scintiller l’eau. Une demi-heure plus tard, je mordais une cuisse du tatou tué par mon hôte, et assaisonné de poivre rouge par sa femme, dont le petit enfant reposait dans un berceau garni de feuilles de bananier en guise de draps.

Naturellement, il fut question des tigres mexicains ou jaguars durant la courte veillée du soir. J'appris que ces beaux carnassiers pullulaient autrefois dans la vallée du Tuxpango ; bon an, mal an, on en tuait encore une douzaine à l’époque où les gardeurs de chèvres regagnent la Mistèque ou province d'Oajaca. Je manifestai le regret que mon hôte eût manqué la bête sur laquelle il avait tiré, et dont j'eusse été heureux de posséder la peau.

Quand vint l'heure du repos, je m'étendis sur un amas de feuilles sèches disposées à mon intention, car j'avais refusé la natte de jonc qui servait de lit à mes hôtes. Le petit enfant ne se plaignait plus et sa mère le croyait déjà guéri.

— Je t'aime, me dit-elle naïvement en me baisant la main;

tu es bon, tu ne méprises pas les Indiens.

— Je suis chrétien, répondis-je, et les Indiens sont mes frères.

A neuf heures du soir, nous dormions tous profondément — par tous, j'entends les chiens, les pores et les habitants de la basse-cour de mes hôtes, car les uns et les autres se groupèrent autour de moi. Vers le milieu de la nuit, je me réveillai en sursaut. [1 me semblait qu'un bruit dont je ne pouvais me rendre compte avait troublé mon sommeil. L'air était calme, le ciel brillant d'étoiles, pas une feuille ne bougeait, et le grondement de la cascade s’entendait parfaitement dans le silence. Je me recouchais paisiblement, lorsque je crus entendre une détonation lointaine : les chiens poussèrent un lég'er grognement, mais ils ne tardèrent pas à se rendormir, et je suivis leur exemple.

Au lever du soleil, lorsque j'ouvris les yeux, je ne fus pas médiocrement surpris de voir mon hôte fixer sur le sol, à l'aide de piquets de bois, une magnifique peau de tigre.

— As-tu done chassé cette nuit? lui demandai-je en me levant.

— Oui, répondit-il, et ton fusil est bon.

— Est-ce près de la cascade que tu as tué ce bel animal?

— Je l'ai tué dans la vallée, autour d'un pare de chèvres.

— Veux-tu me vendre cette peau?

— Elle est pour toi.

— Quel prix en veux-tu ?

— Elle est pour toi, dit l'Indien, à la seule condition que tu passeras cette journée près de nous et que tu continueras à œuérir l'enfant.

La jeune mère épiait ma réponse avec anxiété; elle frappa ses mains l’une contre l’autre en signe de joie lorsqu'elle m'entendit déclarer que j'acceptais le traité qui m'était proposé.

— Tu aurais dû m'éveiller, dis-je à l'Indien, je l’aurais accompagné dans ta chasse.

— Les blancs n'ont pas de patience, me réponditAl; j'ai

passé huit heures à l'affût, et la nuit était froide, Lu as dû l'en apercevoir.

— El bu as Lué l'animal du premier coup?

— Pour être sûr de tuer un tigre et de ne pas perdre la proie, il faut Lirer à bout portant,

En elfet, c'est à l'affût el presque à bout portant que les Indiens tuent les tigres.

Je passai trois jours dans la cabane, ce qui donna à l'enfant le temps de guérir, et à la peau de jaguar le temps de sécher. En somme, j'emportai de mon excursion le souvenir d'une des merveilles de la nature. Si j'osais, je conseillerais à mes lecleurs, même à ceux qui ont vu le Niagara, de visiter la cascade de Tuxpango : ilest des spectacles aussi grandioses, il n'y en

a pas de plus curieux.

Le curado. — Chépé Solano. — Le huaco, — L'épreuve, Quitte pour la peur.

Le hasard de mes courses m'avait un Jour conduit à Acula, village indien situé à dix lieues environ de Tlacotalpam, capitale de la Terre chaude mexicaine. Je réunissais alors une collection d'hyménoptères, et je me trouvais là dans un milieu inexploré. Mes premières chasses furent si fructueuses, que je m'établis momentanément dans le village, heureux de voir ma collect'on s'enrichir rapidement d'abeilles et de frelons encore inconnus en Europe.

Un maiin, en dépouillaut de son écorce un arbre gigantesque que la vieillesse avait renversé, l'Indien qui me servait de guide mit à découvert un nid de serpents à sonnettes. J'eus beau crier à mon compagnon de reng'aîner son couteau de chasse, il hacha sans merci une colonie entière de ces rares et magifiques ophidiens.

— Pourquoi voulez-vous sauver la vie de ces empoisonneurs ? me dit-il; le devoir d'un chrétien n'est-il pas de les mettre à mort lorsqu'il le peut? Vous désirez sans doute garder leurs sonnettes? elles sont intactes; j'ai pris soin de ne pas les endommager.

— Je désire surtout, répondis-je, posséder deux ou trois de

+ tn 2 D men PT Cr CREER

ces monstres vivants. Sais-tu quelque moyen de nous en emparer ?

— Non, je ne suis pas curado.

— Qu'est-ce que cela veut dire?

— Que je ne suis pas à l'abri de la morsure des serpents.

— Tu as cela de commun avec tout le monde.

— Vous vous trompez; si Chépé Solano eût été ici, il se fût emparé de cette nichée de serpents sans qu'aucun d'eux eût même essayé de le mordre,

— C'est donc un charmeur que Chépé Solano ?

— Non: il est curado, voilà tout.

— Et comment devient-on curado?

— En buvant une infusion de huaco, préparée d'une certaine façon.

— Est-ce un secret que cette préparation?

— Oui; Chépé Solano le tient de son grand-père.

— Ne consentirait-il pas à le révéler ?

— Si, mais il demande trop cher.

— Peux-tu me faire connaître ce Chépé Solano?

— Certainement, car il est mon voisin et le parrain d’un de mes enfants.

— Tu dis qu'il manie impunément les serpents venimeux ?

— Je l'ai vu.

— Et combien veut-il vendre son secret?

— Quarante piastres.

— (Ce n’est pas cher, dis-je, si le remède est véritablement efficace, Retournons au village, tu m'amèneras Chépé Solano et je payerai non-seulement pour moi, mais pour toi, si tu le décides à nous révéler son secret.

Mon Indien saisit ma main et la baisa en signe de reconnaissance, — devenir curado était évidemment une de ses ambitions. Dans un pays où l’on risque à chaque pas de marcher sur un reptile venimeux et où trois ou quatre malheureux meurent annuellement du fait des serpents à sonnettes, être

invulnérable à leurs morsures est un privilég'e que chacun souhaite par-dessus tout.

Le soir même, mon Indien m'amena Chépé Solano. C'était

un petit vieillard à la peau noire, aux traits rusés, à l'œil vif. Il s'occupait de médecine empirique et vivait assez largement de l'exercice de cette profession.

— Tu sais ce que je désire de toi? lui dis-je.

— Oui; seulement auras-tu le courage et la patience de te soumettre aux épreuves nécessaires ?

—— En quoi consistent ces épreuves?

— Il te faudra rester couché pendant huit jours, puis, soir et matin, boire un litre de jus de huaco.

— Ensuite”?

— Pendant six mois ton corps exhalera une odeur nauséabonde.

— Et apres?

— Le jour où l’odeur aura disparu, tu pourras jouer impunément avec tous les reptiles ; ils te respecteront.

— Voilà qui est bien; mais qui me garantit qu'au bout de six mois Je serai véritablement curado?

— Mon exemple.

— Tu manies les reptiles?

— Je te le ferai voir quand tu voudras.

— Et combien me coûtera le breuvage?

— Soixante piastres pour toi et quarante pour mon voisin.

Le voisin, qui s'était accroupi, se redressa subitement et me regarda avec anxiété, redoutant que l'énormité de la somme — cinq cents francs — ne modifiât ma résolution. Je le rassurai, puis il fut convenu que, dès le lendemain, nous irions à la chasse aux serpents en compagnie de Chépé. Aussitôt convaincu de l’invulnérabilité du curado, je devais déposer cent piastres entre les mains de l'alcade du village, et le secret de la préparation du suc de huaco me serait révélé.

Lorsque Chépé sortit de la hutte que j'habitais, vingt per-

sonnes au moins l’entourèrent. On savait déjà que mon guide allait être curado, et chacun Îe félicita de sa bonne fortune.

Je n'ignorais pas que le huaco, plante aromatique de la famille des eupatoires, passe aux yeux des Indiens pour un remède souverain contre la morsure des serpents venimeux. Le huaco est, en outre, très-employé au Mexique pour combattre Ja fièvre jaune, et il a été vanté en Europ® comme spécifique contre le choléra. Au résumé, c'est un excellent sudorifique, voilà sa principale propriété. Quant à rendre invulnérable contre la morsure des serpents, c'était là une vertu à laquelle je ne croyais guère; mais j'étais bien aise de voir de quelle facon un Indien, soi-disant curado, parvenait à manier impunément les serpents venimeux et à (romper son publie.

Le lendemain, à huit heures du matin, je vis apparaître Chépé, suivi de mon guide. Nous nous dirigeàmes vers des bas-fonds humides où les reptiles devaient abonder. Chépé ne donnait pas souvent à ses compatriotes le plaisir d'admirer son invulnérabilité, car une douzaine d'hommes et autant de femmes $e mirent à notre suite. Nous allions pénétrer dans la forêt lorsqu'un Indien s'écria :

— Un serpent jaune!

En effet, près d'un palmier ondulait. une magnifique couleuvre, longue d’un mètre environ, à la robe d’un beau jaune d'or. On se tint à distance, le serpent jaune étant aussi redouté que le serpent à sonnettes.

Chépé s'avança vers le reptile, le saisit par le milieu du corps et l'éleva au-dessus de sa tête.

Des cris de {erreur et d’admiration s'échappèrent de toutes les poitrines à ia vue du reptile s’enroulant autour du bras cuivré de l’Indien.

Je m'approchais de Chépé et, à la stupéfaction générale, je saisis la couleuvre à mon tour. Je la connaissais de longue date; elle est aussi inoffensive que la couleuvre commune

d'Europe.

sy

suis mort

Je

— Mon compère, dis-je à voix basse à l'Indien, ce n'est point en maniant de pareils agneaux que tu gagneras mes cent piastres !

Il me jeta un regard oblique et pénétra dans le bois.

Après avoir marché pendant dix minutes, nous nous trouvâmes sous d'épais fourrés. Cà et là des arbres écroulés de vieillesse, dont on fouilla les troncs pourris. Tout à coup Chépé poussa une exelamation ; autour de son corps s’enroulait un serpent noir, long d'un mètre et demi. L'Indien me tendit l’affreux reptile; mais, cette fois, bien que le sachant uniquement à craindre à cause de sa vigueur, je reculai instinctivement. Un cri de satisfaction fut poussé par les Indiens, et Chépé, par un mouvement rapide, fit deux troncons du serpent, qui le couvrit de sang.

— Es-tu convaincu? me dit-il.

— Pas encore, répondis-je. Tu te connais en reptiles, et celui que tu viens de mutiler est aussi inoffensif que le serpent jaune, Tu m'as promis de manier un serpent. à sonnettes.

— Cherche-le, me dit l'Indien d’un ton dédaigneux.

Et il s’assit sur un des troncs, jouissant de l'admiration de ses compatriotes.

Par bonheur, les curieux qui nous avaient suivis désiraient au moins autant que moi voir le curado aux prises avec un crotale; aussi m'évitèrent-ils la peine de chercher moi-même. Sous un pan d'écorce à demi soulevé se fit soudain entendre un bruit strident.

— Parici! cria-t-on.

Chépé Solano pâlit sensiblement, malgré son teint noir, et ce fut avec lenteur qu'il s'avança vers le tronc qu'on lui désignait. Le moment était grave, car la morsure du crotale est mortelle. Chépé, dont la main tremblait légèrement, souleva lentement l'écorce, et je remarquai qu'il s'y prenait

de façon à laisser fuir les reptiles. En dépit de ses précautions,

un des serpents glissa sur la main de l'imprudent, qui se laissa tomber en s'écriant :

— Je suis mort!

Je me précipitai vers lui pour cautériser la morsure; par malheur, le sang: dont la couleuvre noire avait couvert le malheureux m'empêchait de la découvrir. Je réclamai de l’eau, toutes les gourdes se vidèrent successivement sur le bras de Chépé, qui, par miracle, avait échappé aux crochets de son terrible ennemi. Peu à peu, il reprit son sang-froid. Il parla un instant dans une langue que je ne comprenais pas.

Je me tenais sur la réserve. Ne voulant point avoir l'air de rire de la déconvenue du curado, je me déclarai satisfait, me proposant de causer plus tard avec lui de cette aventure. Il partit suivi des curieux, et je repris ma chasse aux insectes en compagnie de mon guide ordinaire.

— Crois-tu encore, lui demandai-je, à linvulnérabilité des curados ?

— Certes, me dit-il, n'avez-vous done pas entendu ce que Chépé nous a dit?

— J'ai entendu sans comprendre.

— Eh bien, l'invulnérabilité dure dix ans, jour pour jour, heure pour heure ; or, Chépé avait oublié qu'il y a eu dix ans, à neuf heures du matin, qu'il a bu le suc de huaco; c’est pourquoi il à pu manier impunément le serpent jaune et le serpent noir; mais l'heure propice venait d’expirer lorsqu'il a voulu prendre le serpent à sonnettes.

Tout le monde, au Mexique, a vu gratis les Indiens curados manier les serpents venimeux; j'ai souvent risqué cent piastres pour jouir de ce spectacle, et j'ai toujours reconquis mon enjeu. Cela prouve que, chez les sauvages aussi bien que chez les peuples civilisés, il v a des gens crédules et d’habiles esca-

moteurs.

La rivière de l'Évèque, — Cuisine indienne. — Eulalio et Célestin, — Le roi des vautours, — Une nouvelle mariée, — Repas de noces, — Les cotonniers, — Les din-

dons sauvages, — Escorte de caïmans,

Le 20 juillet 1860, par un ciel d'azur, sans que les feuillag'es fussent autrement agités que par une faible brise venue du golfe de Mexique, dont quarante lieues à peine me séparaient, je fus conduit en grande pompe par lrois de mes amis vers la pirogue que j'avais louée au maître pêcheur de Cosamaloapam, dans le but d'explorer le cours en partie inconnu de la rivière de l'Obispo.

Le rio de l'Obispo (rivière de l'Évèque) mêle ses eaux bleuàtres aux flots ordinairement fangeux du Papaloapam, environ à la hauteur du village d’Amatlan. Au Mexique, personne ne connaît la source de ce joli cours d’eau; on sait vaguement qu'il traverse des lacs, des plaines, des forêts, mais nul ne peut dire au juste d'où il vient. Durant mon séjour dans la Terre chaude, j'allais souvent chasser sur les bords pittoresques de l’Obispo, guettant à l'affût les tapirs ou les loutres, et toujours

tourmenté par l'énigme permanente que me présentait son

onde calme, charriant de loin en loin un palmier où un ébénier.

Une rivière sans berceau? Cette idée me poursuivait et troublait parfois mon sommeil: vous connaissez déjà, chers lecteurs, mon incurable curiosité; pourriez-vous vivre sans savoir d'où vient la Seine ?

J'avais plus d'une fois consulté les vieux auteurs espagnols au sujet de la mystérieuse rivière, notamment le savant moine franciscain Juan de Torquemada; mais, pas plus que son compilateur le jésuite Clavigero, le bon père ne parle du rio de l’'Obispo, que les vieilles cartes géographiques du Mexique ne daignent même pas indiquer. Quant aux cartes modernes, les plus exactes portent bravement l'inscription: rio de l'Obispo. à la droite d’une petite ligne serpentine qui rejoint celle du Papaloapam au-dessous de Tlacotalpam. Ces cartes en savent juste un peu moins que moi: c’est en amont et non en aval de Tlacotalpam que l'Obispo se jette dans le Papaloapam ; mais ce fait, que je puis garantir, ne répand aucune lumière sur l'endroit où il prend sa source.

J'interrogeai un vieux vaquero, c'est-à-dire un des centaures qui parcourent sans relâche les immenses savanes où paissent les troupeaux de taureaux sauvages. Celui-là passait pour intrépide et consciencieux, et les domaines de son maître s'étendaient en partie le long de la rive gauche de l'Obispo. I m'apprit qu'il avait longé ce bord durant un jour entier, se frayant un passage à travers les lianes, et qu'à l'envers des autres cours d’eau, celui-ci s'élarg'issait à mesure qu’on s'éloignait de son embouchure, ce qui me parut lant soit peu paradoxal.

J'interrogeai aussi un Indien du village d’Acoula, bonhomme qui faisait métier de sorcellerie et prétendait guérir les maladies de ses compatriotes à l’aide de plantes recueillies sur les bords de la mystérieuse rivière. L'Indien me répondit d’abord évasivement, tout en me donnant à entendre qu'il en savait long, mais que des raisons d’une nature particulière l'empê-

chaient de parler. Je lui montrai une piastre, ce qui provoqua

de sa part un sourire ; deux piastres lui rendirent toute sa gravité; il fallut aller jusqu’à cinq piastres pour avoir raison de ses scrupules. J'appris alors que le rio de l'Obispo, dont le nom est purement espagnol, traversait des forêts, des plaines, des savanes, ce dont je me doutais un peu. J'appris en outre qu'il était natif de la sierra d'Oajaca, qu'il s'échappait d'une caverne aux parois d'argent massif, et qu'il roulait des blocs entiers de ce précieux métal à son entrée dans le monde. Ces détails, joints à la description d'une roche de diamant plus éblouissante que le soleil, me firent regretter mes vingt-cinq francs; mais il n'y avait pas à revenir sur le traité.

Je me décidai enfin à interroger un vieux pêcheur de tortues établi depuis un quart de siècle au confluent même de l'Obispo et du Papaloapam. Don Bernardo m'invita à diner, et Je mangeai ce jour-là deux ou trois plats dont je n'osai demander la composition. Dans l'un, il y avait bien certainement de la térébenthine et de l'oignon; seulement il n'y avait pas assez d'oignon et la térébenthine dominait trop. Au dessert, il me fallut croquer des œufs de fourmi, sucrerie que je ne recommande à personne. À l'heure du café, mollement couché sur la peau de taureau qui lui servait de hamac, don Bernardo m'apprit que plus de quinze ans auparavant il avait remonté la rivière durant un jour et demi, qu'elle était bordée dans tout ce parcours de forêts épaisses, et que le second jour de sa navigation, il avait abordé près d’une hutte habitée par un Indien d’Amatlan. Cet homme, âgé d'environ quarante ans, avait commis un meurtre dans son village, et s'était soustrait à la Justice en se réfugiant avec sa femme et ses fils dans cette solitude.

Ces renseignements élaient précieux, quoiqu'ils ne n'eussent rien appris de ce que je désirais savoir. Saisi d’un beau zèle, je formai le projet d'aller moi-même à la découverte et d'apprendre eniin aux indigènes, qui ne m'en sauraient aucun gré, d'où vient celte eau bleue dont ils admirent la transparence,

et qu'ils trouvent si supérieure aux ondes chargées de sels calcaires du Papaloapam. |

Comme l'excursion était périlleuse, il me fallait un compagnon de voyage sur lequel je pusse compter. Je séduisis un mécanicien français, enragé chercheur de trésors, en lui parlant de la caverne aux murs d'argent dont l'Indien sorcier, moyennant cinq piastres, m'avait révélé l'existence. M. Vignon, dès les premiers mots, considéra cette version comme bonne ; elle caressait son rêve favori : retrouver les richesses perdues de l'empereur aztèque Moteuczoma. Aussi me pria-tl de le laisser m'accompagner, demandant pour toute récompense le quart du trésor que nous ne pourrions manquer de découvrir et dont je lui accordai généreusement la moitié. Et voilà pourquoi, chers lecteurs, mes amis de Cosamaloapam me conduisirent un beat matin en grande pompe vers la pirogue qui, à travers mille détours, devait me mener aux sources ignorées de la riv'ère de l'Obispo.

Taillée d'une seule pièce dans le tronc d'un cèdre, mon embarcation mesurait environ cinq mètres de la poupe à la proue, et à peine un mètre en largeur, Son fond plat, glissant sur l'eau au lieu de la fendre, rendait sa marche peu rapide. Je l'avais pourvue de viande sèche, de galettes de maïs, d'huile, de vinaigre, de vin, d'eau-de-vie, de plomb et de poudre. Mon compagnon avait pris le soin de se munir d'une ample moustiquaire, de marteaux, de ciseaux, de coins d'acier pour détacher les blocs d'argent de la caverne, sans compter une douzaine de sacs destinés à renfermer le précieux métal.

Nous avions deux rameurs, le Français Célestin, ancien iwatelot ayant abandonné son navire stationné à Vera-Cruz, et le mulâtre mexicain Eulalio, devenu son compagnon inséparable, Notre voyage aventureux, grâce à ces deux commen-

saux, avait pris une grande importance aux yeux des habitants de Cosamaloapam. Bon nombre d'hommes et de

femmes se pressaient sur le bord du fleuve à l'heure de notre embarquement. Les enfants, véritables poissons, plongeaient, nageaient autour de notre pirogue. Tous mes compagnons

étant à bord, je m'élançai à mon tour sur une des plates-formes ménagées à chaque extrémité du canot: Eulalio, une longue gaffe à la main, occupait l'autre. Je soulevai mon chapeau et, vigoureusement repoussée de la rive, notre embarceation gagna — le milieu du fleuve, tourna sur elle-même et fut bientôt entraînée par le courant. Les maisons en paille de palmier parurent fuir, un coude brusque nous fit perdre de vue le petit village, et moins d’une heure après notre départ, nous mettions pied à terre à l'embouchure du rio de l'Obispo, en face de la cabane de don Bernardo.

Dans le ciel sans nuages et que le soleil embrasait planaient des centaines de vautours noirs {vultur atratus), si communs au Mexique, et que les coutumes, plus encore que les lois, protégent contre toute agression. C'est là une juste récompense des services qu'ils rendent en débarrassant les villes des immondices et des cadavres d'animaux, qui, sans eux, Îles empesteraient. Un sarcoramphus papa, où roi des vautours, ainsi que le nomment vulgairement les Mexicains, prit son vol

quelques pas de nous. De son bee erochu, surmonté d'une caroncule jaune dont les naturalistes n’ont pu encore expliquer l'utilité, pendait une longue lanière de viande qu'il venait de dérober, tandis qu'elle séchait au soleil. Ses joues, bartolées de jaune, de bleu et de violet, encadrées d’une collerette de plumes d’une couleur gris-perle, ressemblaient aux ailes d’un papillon. Il s'éleva rapidement, faisant siffler Pair sous le battement de ses ailes puissantes, et disparut en traversant le fleuve.

— Voilà qui est d'un bon augure, dit Eulalio: celui qui rencontre un condor voit son vœu le plus ardent comblé.

Je regardai les flots de la rivière, songeant anissitôt à leur

source ; M. Vignon se tourna vers sa pile de sacs, tandis que

Célestin saisissait sa gourde pleine d'eau-de-vie et s’écriait :

— Dépêchons-nous de la vider, puisqu'elle doit être tou- Jours pleine.

Don Bernardo habitait avec sa femme et ses deux filles, et j'étais surpris de ne voir personne apparaître sur le seuil de la cabane, bien qu'une fumée intense s'échappât du toit. Trois ou quatre chiens efflanqués hurlaient en tournant autour de nous, et un petit phoque apprivoisé se trainait péniblement sur le sable en grognant pour imiter ses compagnons terrestres. En arrivant près de la maisonnette, je vis trois ou quatre marmites de terre sur le feu et deux vieilles Indiennes occupées impassiblement à les écumer. J’appris alors que mon ami le pêcheur mariait une de ses filles, que les époux avaient dà recevoir la bénédiction nuptiale le matin même, avant le jour, selon la coutume mexicaine, et qu'on les attendait d'un moment à l’autre. Je me disposais à me rembarquer, assez contrarié de n'avoir pu prendre quelques derniers renseignements sur la route que nous avions à parcourir, lorsque des éclats de voix auxquels se mêlait le son des xaranes retentirent, el cinq ou six canote vinrent aborder près du nôtre.

C'était une assez jolie personne que la fille de don Bernardo ; à peine âgée de seize ans, elle eût passé pour en avoir vingt en Europe, où la nature est moins précoce que sous les tropiques. Grande, mince, la peau légèrement cuivrée, la Jeune mariée, comme presque toutes ses compatriotes, possédait de longs cheveux noirs, de grands veux, des dents magnifiques et de petites mains. Enveloppée jusqu'à la ceinture d'une écharpe de coton d'un bleu foncé striée de points blancs irréguliers, elle se débarrassa de ce voile en mettant pied à terre, et apparut vêtue d’une simple chemisette décolletée et d'un grand jupon garni de trois rangs de volants.

Ses cheveux, tressés en natles épaisses, ramenés sur son

front comme un diadème, et maintenus par un peigne semi-

circulaire aux incrustations d’or, avaient pour ornement des

fleurs rouges de grenadier. A ses oreilles pendaient des morceaux de corail brut simplement enfilés et alternant avec de menues monnaies d'or. La nouvelle mariée, chaussée de souliers de bal, les épaules, les bras et les jambes nus, pouvait à peine plier ses doigts surcharcés de lourdes bagues.

Don Bernardo, paré de son cé:iiiae des grands jours, c’està-dire d’une chemise blanche, a une culotte de panne bleue retenue par une ceinture de crêpe de Chine rouge, et chaussé de magnifiques souliers jaunes, paraissait rad'eux. Son gendre, vêtu plus à la moderne, portait un pantalon blanc, une petite veste de toile, et s'était contenté de souliers noirs. Avec la large hospitalité mexicaine, on nous invita sur l'heure au repas de noces qui devait commencer vers midi, et force nous fut d'accepter pour ne pas violer à notre tour les lois les plus élémentaires de la politesse mexicaine.

La mariée, assistée de sa jeune sœur, offrit à chaque convive une gorgée d’eau-de-vie de canne en guise d’absinthe ou de vermouth. Célestin et Eulalio, enchantés d'une aubaine à laquelle ils ne s'attendaient pas, demandèrent bonne mesure. Quant à moi, les filles de don Bernardo me servirent d'autant plus généreusement de leur feu liquide qu'elles voulaient m'honorer davantage. Si j'avais eu l'imprudence de boire la dose de chinguirito qui me fut gracieusement offerte, j'eusse été gris avant d’avoir achevé de boire. Je feignis un accès de toux qui, m'obligeant à me retourner et agitant la calebasse qui me servait de verre, la fit amplement déborder. Après avoir achevé de la vider en la secouant selon la coutume, je la rendis à l’une des belles Hébé. Vignon, moins honoré que moi, n'eut qu’une dose raisonnable et se vit forcé de la boire.

On se mit à table, ce qui veut dire que chacun s’accroupit de son mieux sur les peaux sèches étendues sous un immense

sapoté. On servit d’abord une soupe sèche garnie de tomates ;

puis apparut le fameux dindon à la sauce pimentée, plat na-

tional au Mexique, et qui porte le nom de molé. Malheur au novice qui, se laissant séduire par la belle apparence de cette sauce d'un jaune d'or et par l'avidité avec laquelle les indigènes s'en régalent, se décide à y goûter sans s'être préparé par un long apprentissage. Dès la première bouchée, il jure un peu tard qu'on ne Fr prendra plus, et, les yeux larmoyants, les lèvres gonflées, la bouche ouverte, la langue pendante, il aspire l'air avee force pour calmer les ardeurs de laffreuse brûlure qu'il vient de S'infliger. A la longue, on finit par s'accoutumer à ces charbons ardents, on y trouve même un exeitant pour l'appétit sous un climat où la soif à le pas sur la faim, et plus d'un Européen, après quelques années de séjour au Mexique, se montre aussi friand que les créoles du célèbre molé.

Quand vint le dessert, qu'on arrosa largement de vin de Xérès, je dus surveiller mes deux rameurs ; seulement, je m'y pris un peu tard. La chaleur était accablante, et le généreux vin espagnol endormit une moitié des convives, au nombre desquels se trouvait Eulalio. IF était environ quatre heures, lorsque, sourd à toutes les offres, je parvins, énerg'iquement secondé par Vignon, à ramener nos hommes à la pirogue. Encore Célestin, qui avait déjà chanté deux ou trois chansons françaises à nos hôtes ébahis, voulutAl retourner danser en entendant le son des guitares.

A peine dans le canot, Eulalio se coucha tout de son long, et je forcai Célestin à limiter. Je m'emparai des rames et, bien qu'assez maladroitement, je réussis à démarrer. Par malheur, Vignon n'était guère plus habile que moi dans l'art du canotage, et nous eûmes à lutter contre ie courant sans avancer beaucoup, faisant décrire à notre pirogue des zigzags aussi fantaisistes que si elle eût assisté autrement que de loin au repas de noces de la fille de don Bernardo.

Tout à coup, alors que depuis une heure nous avions perdu la cabane de vue, le son des guitares résonna à notre droite.

Jill

Les mariés, appuyés l'un sur l'autre...

À ji |

TE

et, sur un promontoire au pied duquel nous allions passer, nous aperçümes un groupe de convives. Dix minutes de marche leur avaient suffi pour gagner cet endroit que, grâce aux détours de la rivière, nous avions mis près d'une heure à atteindre. Les nouveaux mariés, appuyés l’un sur l’autre, nous regardaient souriants. Deux jeunes filles, assises à leurs pieds, agitaient leurs écharpes pour nous saluer, tandis que les joueurs de guitare raclaient avec fureur les cordes graves de leurs instruments. Eulalio ayant relevé la tête et parlant de débarquer, je me hâtai de diriger le canot vers la rive opposée à celle qu'occupait le pittoresque groupe. Le mulâtre, d'un bond qui faillit nous faire chavirer, se jeta à l'eau, bientôt suivi de Célestin. Pour le coup, je me fâchai sérieusement et j'obligeai les deux nageurs à reprendre leur place. Ils s'emparérent des rames et, rafraîchis par leur immersion, entrainèrent rapidement la pirogue.

C'était une journée de perdue; mais, au désert, on dépense largement le temps, et je pris vite mon parti de cette contrariété, Nous voguions au milieu de forêts magnifiques, la différence de niveau entre le sol et la rivière mesurait à peine un mètre ; le plus souvent les rives étaient à pic. Les lianes, descendant des sommets, venaient parfois effleurer la surface de l’eau, et servaient d'abri à de beaux alcyons ou martins-pêcheurs dont les ailes courtes ont tant de vélocité.

Le soleil se coucha ; nous nous trouvions alors en face d’un champ semé de cotonniers herbacés, la seule espèce que l’on

cultive au Mexique, et nous résolûmes de camper. Les pion-

SE Se

niers mexicains emploient le feu lorsqu'ils veulent défricher ; aussi la terre était-elle jonchée de troncs calcinés d'où s’élancaient de verts rejetons, tant la végétation est féconde et puissante sous ce climat brûlant,

La pirogue solidement amarrée, nous dressâmes notre foyer à cent pas environ de la rivière afin d'échapper aux insectes

qui déjà commencaient à nous tourmenter. La nuit vint avec

regret tsrtrn

mr

a mpetieh éd tr

rapidité, les bruits s'apaisèrent insensiblement, la brise même cessa d'agiter les feuilles, et les perroquets, ces impitoyables bavards, se turent. Deux aras, logés dans un arbre voisin, et sans doute inquiélés par la flamme de notre foyer, poussaient de temps à autre un cri de détresse, auquel répondaient les gloussements d'une bande de dindons sauvages campée dans l'intérieur de la forêt. Le lendemain, nous comptions nous lever de bonne heure et {tuer un ou deux des beaux oiseaux importés en France par les jésuites, et qui parurent pour la première fois sur une table française aux noces de Charles IX, c'està-dire en 1570.

Le dindon sauvage, meleagris des savants, a 12 plumage d'un brun verdâtre à beaux reflets dorés. On a réussi à l’acelimater sous toutes les latitudes, et partout sa chair est estimée. Dans la domesticité, le dindon a perdu l'éclat de son plumage, et cela aussi bien dans son pays natal qu'en Europe; en revanche, sa chair a gagné en succulence. Les Indiens, qui élèvent ce bel oiseau autour de leurs cabanes, le nomment totolé ; c'est aussi le nom qu'ils donnent aux lâches.

Vers neuf heures du soir, étendus un peu au hasard, nous dormions profondément. Je secouai mes compagnons bien avant qu'il fit jour, et le soleil levant nous trouva à plus de trois lieues de l'endroit où nous avions campé, nous débattant contre un incommode essaim de mouches microscopiques et

suivis à la piste par une douzaine de caïmans au museau hideux.

Forêt vierge, — Les caïmans. — Une rude alerte. — Taureaux sauvages. — Une victime, Perroquets et cardinaux. — Une famille indienne. — Les mouches. — Le lac,

Toute trace humaine avait disparu ; des arbres séculaires, dont les hautes branches s’entre-croisaient au-dessus de nos

me en

têtes, bordaïent la rivière assez profonde et large de 20 mètres environ. Des faisceaux de lianes, jetés d’un bord à l’autre comme des guirlandes, formaient de frais berceaux peuplés d'oiseaux chanteurs; sur les troncs s'attachaient, s'enroulaient, grimpaient les grenadilles ou passiflores, dont les organes floraux ont une ressemblance curieuse avec les instru- | ments de la passion de N.-S. Jésus-Christ, et dont les fleurs rouges, jaunes, bleues, selon l'espèce, donnent naissance à un fruit assez semblable à des œufs de Pâques rouges, rempli d'une pulpe transparente, sucrée, semée de pepins noirs. Côte à côte avec ces jolies plantes se montraient les dracontiennes aux fleurs sans corolles, dont une espèce, à feuilles percées, passe à tort parmi les Indiens pour un spécifique contre la morsure des serpents venimeux, et porte le nom vulgaire de bois de couleuvre. Les bég'onias, aux fleurs disposées en panicules, nous promettaient un assaisonnement sain pour le gibier que nous pourrions atteindre, surtout la bégone brillante, qui doit son nom de famille au médecin Bégon, et dont les feuilles, autant par leur port que par leur saveur aigrelette, rappellent les qualités de notre oseille.

Parmi les arbres qui défilaient en quelque sorte sous nos yeux, J'admirais les palmiers royaux aux amples panaches verts, les fromagers ou ceibas aux troncs énormes, et dont les semences sont enveloppées d'un fin duvet dont on se sert pour confectionner des coussins; les mimosas, aux fleurs odorantes, aux troncs épineux, parmi lesquelles une belle espèce de sensitive, ce végétal animé; les ingas, les mélastomes, les balsamiers, entre autres l’élémifère ou arbre à chandelle. Mais quel botaniste pourrait énumérer les plantes merveilleuses qui s'offraient à notre vue et la ravissaient ?

Si, en face de cette végétation luxuriante, on sème l'air de papillons, de libellules, de coléoptères, de diptères aux couleurs éclatantes ; si l’on fait reluire au soleil toutes ces ailes de

plumes ou de gaze, d'or ou de rubis, toutes ces corolles de

ti

velours ou de satin, on n'aura encore qu'une faible idée des splendeurs du monde vierge près des cours d'eau, dans ces régions inconnues que ceux qui les ont traversées ne sauraient plus oublier.

De loin en loin, tantôt à droite, tantôt à gauche, s’ouvraient de larges éclaircies où des centaines de caïmans, la gueule largement ouverte, se chauffaient immobiles au soleil, Une odeur musquée, écœurante, nous annonçait à l'avance ces rencontres, et nous faisions force de rames pour nous éloigner au plus vite de cet air empesté, Quant aux monstres, quelquesuns de ceux qui se trouvaient près de la rive se retournaient avec lenteur, et se laissaient indolemment glisser dans l’eau pour venir rôder autour de notre pirogue. Mais la masse, comme pétrifiée, ne daignait même pas refermer ses màchoires béantes, el nous pouvions admirer à l'aise les formidables dents dont la nature a pourvu ces hideux reptiles. En moyenne, nous avions toujours en vue, dans un rayon d'une vingtaine de mètres, cinq ou six de ces êtres antédiluviens ; le plus souvent, leurs veux seuls apparaissaient à fleur d'eau ; au dire d'Eulalio, notre chair blanche les tentait. En résumé, le rio de l'Obispo n'a rien d’un évêque, et si j'avais autorité pour le baptiser, je l'appellerais bien certainement le rio des Caïmans.

Chose singulière, les poissons foisonnaient et venaient familièrement jouer autour de notre pirogue ; les crocodiles devaient pourtant en faire une consommation formidable. Une espèce de carpe, au dos bleu et au ventre rose, sauta étourdiment dans notre canot; elle pesait environ quatre livres. Saisie par Célestin, elle fut aussriôt mise de côté pour notre déjeuner, ce qui nous épargna un ou deux coups de fusil.

Vers dix heures, la chaleur devint si intolérable, qu'il fallut songer à nous abriter contre les rayons du soleil et à laisser reposer nos rameurs. Nous abordèmes sur la rive gauche ;

puis, la pirogue ayant été amarrée, nous nous enfonçâmes

dans la forêt à la recherche d’un lieu frais où nous pussions nous reposer el mettre à la broche notre poisson.

Tandis que Célestin et Éulalio s'occupaient de dresser un foyer, je m'aventurai dens la forêt, prenant soin de marquer d'une entaille quelques-uns des arbres près desquels je passais, afin d'être sûr de retrouver ma route. Vignon me secondait dans ce travail nécessaire à notre sécurité, car on s'égare facilement dans les forêts vierges, et la mort par la faim, la soif, l'épuisement ou la dent des animaux carnassiers, est la terrible conséquence de cette mésaventure, Nous marchions donc le macheté à la main, prêtant l'oreille à toutes les rumeurs. Sous l'écorce d'un fromager, déraciné par un ouragan, je trouvai cinq ou six de ces énormes insectes nommés longimanus à cause de la longueur démesurée de leur première paire de pattes, et dont les élytres de velours rouge sont tachées de losanges noirs, irréguliers, disposés comme les pierres d'une mosaïque. Du même coup, j'allais récolter une jolie salamandre que je ne m'attendais guère à trouver là, lorsqu'une rumeur inexplicable retentit. Je me blottis, ainsi que mon compagnon, derrière l'arbre renversé, et nous vimes apparaître furieux, l'œil sanglant, ahuri par une nuée de taons qui tourbillonnaient autour de sa tête, un taureau à la robe noire el blanche. En nous apercevant, l'animal fit mine de fondre sur nous ; mais le tronc qui nous abritait devait déjouer ses mauvaises intentions. Il heurta l'obstacle du front, poussa un rugissement prolongé, et reprit sa course désordonnée.

La présence d'un tel hôte dans la forêt nous révélait la proximité d'une savane, et la curiosité nous entraîna en avant. A peine avions-nous franchi une distance de trois ou quatre cents mètres, qu'à notre grande surprise nous tombions sur une large route, battue, piétinée par les bestiaux, et sur le parcours de laquelle toute végétation était anéantie. Cà et là, quelques traces du sabot d’un cheval. Que signifiait un tel passage ?

Deux jours plus tard, nous eussions pu croire à la proximité

Z O es « J =!

« > es) Les O « Z

Page 1