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d’un village ou d'une ville inconnue ; mais nous étions encore trop voisins de Cosamaloapam pour ne pas savoir d'une façon certaine que tout ce côté de la rivière était imhabité.
Penchés vers le sol, nous cherchions, comme feu Robinson, la trace d'un pied d'homme sur la terre humide, lorsqu'une rumeur, assez semblable à celle qui nous avait alarmés un moment auparavant, se fit entendre. Nous crèmes à un retour offensif de notre agresseur où à l'approche d’une bande de singes. Le bruit s'accrut rapidement, on eût dit qu’une trombe dévastait au loin la forêt, et nous nous hâtâmes de fuir. Mon compagnon, passant près d'un faisceau de lianes, eut l'idée de saisir les robustes rameaux et d'escalader jusqu'aux premières branches de l'arbre autour duquel ils s'enroulaient, Je suivis son exemple, car le vacarme devenait inquiétant et se rapprochait. Là, haletants, les cheveux légèrement hérissés, pàles sans doute, car nous étions réellement effrayés, nous nous penchâmes avec anxiété vers la route, nous demandant quel horrible animal nous allions voir apparaître. Je poussai une exclamation de soulagement lorsqu'une bande de taureaux, conduite par un capitaine à robe fauve, marqué d'une étoile au front, déboucha parmi les arbres. Le sauvage troupeau venait simplement se désaltérer, et c'élait son passage journalier de la savane à la rivière qui avait tracé le chemin devant lequel notre expérience s'était trouvée en défaut,
En somme, nous avions eu raison de fuir; les taureaux défilaient par centaines sans pousser un seul mugissement ; ils nous eussent anéantis en nous rencontrant sur leur passage. Nous descendimes sans bruit de notre observatoire, afin de rejoindre nos compagnons que notre absence devait inquiéter. En arrivant pres du foyer, je vis le beau poisson, dont nous savourions à l'avance la chair délicate, en train de se carboniser : Eulalio et Célestin, nos cuisiniers, avaient disparu.
Nous nous dirigeûmes vers la rivière ; nos rameurs, effrayés
de 1. + -Slé, avaient probablement regagné la pirogue.
— À moins qu'ils n'aient été mangés par un tigre, dit mon compagnon en riant.
La plaisanterie pouvait d'autant mieux être une réalité, que les jaguars suivent souvent à la piste les bandes de taureaux. Mais Célestin, pas plus qu'Eulalio, n'était de trempe à se laisser croquer sans mot dire ; nous aurions entendu leurs cris ou la détonation de leurs armes s'ils avaient été assaillis. Arrivé près de la rive, j'eus néanmoins un moment d'angoisse; le canot n'était plus à sa place.
— Nous nous sommes trompés de route, m'écriai-je.
— Non, me répondit Vignon, regardez.
Suivant l'indication de mon compagnon, j'aperçus à cent mètres au-dessous de nous Célestin et Eulalio, qui, debout dans la. pirogue, la mine effarée, écoutaient et regardaient avec anxiété. Ils se hâtèrent de nous rejoindre.
— Que peut-il bien se passer là-haut? nous cria le mulâtre; on dirait que tous les diables de l'enfer sont déchaînés.
Je lui expliquai le passage des taureaux, et notre mutuelle alerte devint un sujet de rires. La pirogue fut amarrée de nouveau; mais, au moment où nous nous disposions à regagner le foyer, un cri étrange, suivi de mug'issements lugubres, nous fit nous retourner. Un jeune taureau, entouré de caïmans, se débattait au milieu de la rivière, qui se teignait de son sang. Une même idée, celle de soustraire le pauvre animal à la mâchoire des monstres qui l'entraînaient, nous porssa à tirer ensemble, Vignon et moi. Les crocodiles plongèrent aussitôt, sans toutefois lâcher leur victime, qui disparut avec eux. Nos balles avaient ricoché sur la peau rugueuse des bourreaux, et
nous avions inutilement perdu notre poudre.
Nos coups de feu, par leur bruit insolite, avaient évidemment jeté le trouble parmi les taureaux, car nous les entendions mugir et défiler au galop. Nous retournâmes près du foyer, marchant à pas comptés et prêts à nous porter secours en cas d'agression, Un ou.deux éelaireurs apparurent dans le loin-
tain; mais leur vue ne nous troubla pas ; nous connaissions maintenant l'ennemi et les moyens de lui tenir tête.
Il ne fallut pas moins d’une heure pour que la forêt reprit son calme; pendant ce temps, Eulalio faisait griller des lanières de viande sèche, simple menu auquel la carbonisation de notre carpe nous condamnait. Après avoir mangé, mes compagnons s’endormirent, tandis que je m'amusais à tourmenter une pauvre sensitive en l'obligeant à replier ses feuilles. Vers trois heures je réveillai mon monde, et la pirogue reprit sa course aventureuse au milieu des caïmans.
Une bande de canards à plumage noir et bronzé passa à propos pour assurer notre dîner ; nous tuâmes trois des oiseaux voyageurs, dont le dernier nous fut ravi par un crocodile, qui le happa au moment même où Célestin se penchait pour le saisir. Aussitôt le soleil couché, la pirogue fut abritée dans une crique, et nous dressâmes notre moustiquaire au pied d’un sapoté dont le tronc laissait suinter une gomme laiteuse que les femmes de la Terre chaude aiment à mâcher. La nuit se passa sans incident, et, bien avant le jour, nous naviguions entre deux haies gigantesques de buissons fleuris.
A l'heure du déjeuner, en nous approchant d'une clairière, nous vimes s'enfuir une centaine de perroquets gros à peine comme nos moineaux. Ces charmants oiseaux, s'étant croisés avec une bande de cardinaux au plumage d'un rouge de feu, il s'ensuivit une bataille plus bruyante que meurtrière. La clairière était semée de maïs, ce qui nous expliqua la présence des petits maraudeurs ; d’un autre côté, cette plantation nous révélait la proximité de la hutte dont m'avait parlé don Bernardo, et, en dépit de la chaleur — il était près de onze heurès — nous poussèmes en avant.
Ne sachant de quelle façon nous accueillerait l’Indien, maître incontesté de ces solitudes, je maintenais la pirogue près de la rive droite de la rivière. Ce ne fut que vers une heure de l'après-midi, grâce aux courbes nombreuses qu'il
nous fallut décrire, que nous entendîmes un chien pousser ces hurlements enroués qui remplacent l'aboiement chez ceux de ces animaux que l'on élève au désert. Il était temps ; nous nous sentions épuisés de fatigue, et le soleil dont l’eau, coulant d'une seule nappe, nous renvoyait les rayons comme un miroir, nous aveuglait.
Deux enfants d’une huitaine d'années, la tête rasée, entièrement nus, se montraient derrière un tronc d'arbre et nous regardaient bouche béante. Je les appelai : ils s’enfuirent. Un Jeune homme parut alors, puis une vieille femme.
— Que Dieu te garde, Maria! criai-je à cette dernière.
— Et qu'il te conduise ! me répondit-elle.
— Veux-tu nous donner l'hospitalité?
— Je n'ai ni pain ni eau-de-vie.
— Nous ne demandons qu’un abri contre le soleil.
— Qui me répond que vous n'êtes pas des malfaiteurs ?
— Nous sommes de bons chrétiens, répliquai-je en m'avançant seul vers elle; mais nous passerons outre si tu le veux.
— Je suis chrétienne aussi, répondit l’Indienne en se signant ; soyez les bienvenus.
On nous installa sous un hangar situé en arrière de la ca- .bane principale, toit de feuilles simplement soutenu par des poteaux. Cinq vigoureux jeunes hommes s’approchèrent de nous, bientôt suivis de leurs femmes et enfin du vieil Indien, père de cette petite colonie. Nous nous étions crus redoutables, et il nous appartenait de nous tenir sur nos gardes, car nous étions les moins nombreux; mais nous avions affaire à de braves gens.
Après le diner, dont une poule au riz et des haricots noirs frits dans de la graisse de vache avaient fait les frais, j'offris
à tous les convives une rasade d’eau-de-vie, ce qui resserra
immédiatement les nœuds à peine formés de notre amitié. Dès que le soleil eut disparu derrière la cime des arbres, j'allai visiter les défrichements de mon hôte. Trois de ses fils étaient
mariés, et la famille, une fois l’an, à tour de rôle, traversait les plaines pour aller faire ses dévotions au Sanctuario, petit village situé sur la rive droite du Papaloapam. Là, en échange de peaux de tigre, on s'approvisionnait de sel, de poudre, de plomb, de tous les menus objets nécessaires aux ménagères. Ïl faut bien l'avouer, dans le patriarche que j'avais sous les yeux je n'aurais jamais deviné le meurtrier dont on m'avait raconté l'histoire, tant son visage respirait le calme et la bonhomie.
Le vieillard, pas plus que ses fils, ne put me renseigner sur le cours du rio de l’Obispo. Aucun habitant de la hutte ne s'était aventuré au-delà d'un grand lac que nous devions atteindre en moins d’une heure. Depuis un demi-siècle qu'elle avait abordé en cet endroit, notre hôtesse nous déclara que notre pirogue était la seconde qui eût osé s'aventurer aussi loin. En somme, à dater du lendemain, nous devions naviguer dans des parages complétement inexplorés, et ce n’est jamais sans une émotion plus ou moins vive qu'on se prépare à de telles excursions.
Le soir venu, les moustiques nous assaillirent en si grand nombre et avec une telle furie, qu'il fallut se retirer au plus vite sous la moustiquaire. Mais les terribles buveurs de sang réussirent à pénétrer sous cet abri, et, d’après les conseils de notre hôtesse, nous brûlâmes des feuilles de poivrier sous nos transparents rideaux, au grand dommage de nos yeux et de nos poumons. Du reste, nos hôtes eux-mêmes se voyaient forcés d'avoir recours à cet expédient, seulement ils étaient accoutumés à l’âcre odeur qui nous suffoquait. Lors de la saison des pluies, ils n'avaient d'autre ressource que de se réfugier sous leurs abris un peu avant le coucher du soleil afin de n'être pas littéralement dévorés. On connaît l’insupportable démangeaison que cause une piqüre de cousin; qu’on songe à cette douleur répétée cent fois et sans cesse renouvelée, et l'on aura l’idée d’un des terribles supplices que doit endurer le voya-
geur dans les pays tropicaux, supplice qui intimide souvent les plus résolus.
On ne dort guère sous l’action de mille pointes d’aiguilles venimeuses, aussi étions-nous prêts à partir dès l'aurore. Le soleil, rouge, sans éclat, perdu dans une sorte de brume san: glante, parut au-dessus des cimes de la forêt qui nous faisait face, et nous savions ce que nous promettait de chaleur accablante l’astre en apparence découronné. Les perroquets, éveillés en même temps que nous, jacassaient dans toutes les directions. Les cardinaux, posés sur les arbustes comme des fleurs écarlates, poussaient leurs petits cris monotones. J’admirai un gros-bec au corps olivâtre, à la gorge brune, aux yeux entourés d'un cercle de plumes dorées qui vint familièrement rôder autour de moi. Des échassiers traversaient l'air au-dessus de nos têtes pour gagner les endroits marécageux. On respirait déjà un air brûlant, et les feuilles immobiles, sèches à l'heure où la rosée eût dû les orner de ses perles brillantes, pendaient à demi fléchies sur les branches altérées.
Célestin avait le nez gonflé des suites de la piqüre d’un insecte, et son compagnon, la paupière à demi fermée, se moquait néanmoins de lui. Vignon et moi n'étions encore atteints sérieusement qu'aux joues, ce qui ne contribuait à nous embellir. Nos hôtes ne voulurent nous laisser partr qu'après nous avoir abreuvés de café. Ces bonnes gens né comprenaient rien à la curiosité qui nous poussait à braver des périls et des souffrances inouïs, et cela dans un but aussi futile que celui de connaître la source d’une rivière près de laquelle nous n'avions pas dessein d’habiter.
— Que Dieu vous préserve de la chute d’un arbre! nous dit notre vieille hôtesse.
— Que Dieu vous protége contre les caïmans! dit son mari.
— Méfiez-vous des tigres ! dit le fils aîné.
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— Prenez garde aux mouches! nous crièrent les jeunes femmes.
— Gare aux serpents! nous crièrent à leur tour les enfants.
Et nous nous inclinions à chacune de ces recommandations, bien faites pour nous engager à retourner en arrière.
Les mouches, qu'il peut paraître étrange de voir en si bonne compagnie, ce sont d'abord les cousins — il y en a de vingt espèces — puis les taons et les moyocuiles, jolis diptères pourvus d'ailes de gaze à reflets nacrés. Gros comme une abeille, mais le corps plus allongé, le moyocuile dépose à l'endroit où il pique, et cela avec une telle rapidité que le plus souvent son action échappe à sa victime, un œuf qui produit bientôt un affreux ver blanc, assez semblable à un fil, et long de plusieurs mètres. Cet hôte dangereux, aussitôt éclos, se nourrit de chair et cause assez souvent la mort de ceux qui l'ont hébergé.
Enfin nous partimes, et, une heure plus tard, nous débouchions dans le vaste lac peuplé de tortues et de caïmans dont il nous fallait côtoyer les rives pour retrouver l'embouchure
de l’Obispo.
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Le lac Vignon, — Sérieuse mésayenture. — L'oiseau du soleil. — Découragement. — La Terre tempérée, — La cascade, — Route à pied. — Le tigre noir. — La ville morte.
À l'exception du lac de Catemaco, sur les bords duquel je rêve de retourner vivre quelque jour, je ne sais rien de plus pittoresque que l'immense lagune qui s’offrit soudain à mes regards, et à laquelle je donnai le nom de mon compagnon de voyage. Le lac Vignon, capricieusement découpé, entouré de forêts vierges, est une immense nappe d’eau alimentée par les crues de l’Obispo, qui déborde là tout à son
aise. Large de trois ou quâtre kilomètres, long de cinq ou six environ, le lac Vignon présente vers le tiers de sa longueur une île oblongue, plate, où les caimans s'entassent avec volupté et anéantissent loute végétation. De loin, il me semblait voir un amoncellement de rochers bruns, et, pensant trouver là des traces d'une éruption volcanique, je dirigeai vers ce point la pirogue. Mais à mesure que nous avancions je voyais les rochers s’affaisser, rouler les uns sur les autres, disparaître dans l’eau sans en faire jaillir une seule goutte, puis flotter paisiblement. Les sombres blocs étaient des caïmans. Parvenus à moins de cinquante mètres de cette armée de monstres, nous résistûmes à la tentation de leur lâcher un ou deux coups de fusil. Un insolent, qui nageait sournoisement entre deux eaux, posa soudain sa gueule empestée sur le bord de la pirogue et faillit saisir le bras d’Eulalio.
— Il te prend pour une truffe, s'écria Célestin, qui, relevant sa rame avec pres‘esse, rejeta le reptile dans l’eau.
Le mulâtre s’arma d'une hache, puis, s'élançant sur la plate-forme de l’embarcation, il défia héroïquement l'agresseur; j'ordonnai de ramer, et la pirogue s’éloigna du dangereux îlot.
— C'est la première fois qu'un caïman me manque de respect, dit Eulalio avec le plus grand sérieux, et je regrette beaucoup de ne pas lui avoir donné une leçon.
— Les crocodiles de Cosamaloapam sont civilisés, répliqua Célestin, ils ont été à l’école, tandis que ceux d'ici sont des paysans sauvages dont nous ferons bien de nous méfier.
Il fut en effet convenu que nous surveillerions de plus près que par le passé la marche des monstres, et que nous nous garderions dorénavant de laisser tremper nos mains dans l’eau pour nous rafraîchir.
La matinée entière s’écoula à chercher l'embouchure de la rivière; à chaque instant nous nous perdions au fond de canaux sans issue, mettant en fuite des spatules roses, des
aigrettes, des canards, des anhingas dont le long cou, alors que l'oiseau cache son corps dans l'herbe, imite les ondulations du serpent. Tous les quarts d'heure, nous rétrogradions afin de continuer un peu plus loin notre stérile manœuvre. Nous ne trouvions qu'une seule compensation à cette perte de temps : les arbres nous abritaient contre les ardeurs accablantes du soleil.
Après avoir déjeuné maigrement et pris un repos d'une couple d'heures, nous recommençèmes nos explorations. Lorsque le soleil atteignit la cime de la forêt, nous errions encore à l'aventure. Notre ardeur redoubla; nous éprouvions une répugnance inexplicable à passer la nuit sur le lac. Si, au lieu de nous conduire vers la rive gauche, le hasard nous eût poussés vers la rive droite, une bonne moitié de la peine que nous dûmes prendre nous eût été épargnée. Au moment où nous nous disposions à sonder les replis d'une vaste baie, je crus voir flotter au loin un tronc d'arbre. Il y eut controverse à bord à ce propos; bientôt cependant il fallut reconnaître que j'avais raison. Je réconfortai les rameurs à l’aide d'une gorgée de cognac, et ce fut à grande vitesse que nous coupâmes la baie. Soudain un choc violent nous renversa pêle-mèêle : nous venions d’échouer sur un fond vaseux.
Cette mésaventure acheva de dissiper notre belle humeur. Demeurer sur ce bas-fond, au milieu de la baie, c'était nous condamner à de mortelles angoisses, peut-être à quelque rude combat contre les caimans, qui, la nuit venue, ne manqueraient pas de se rapprocher de nous. Je descendis dans l'eau, mes compagnons suivirent mon exemple, et, poussant tous quatre la pirog'ue, nous réussimes à la remettre à flot. Côloyant alors avec précaution la bande de vase, nous acquimes promptement la conviction qu’elle s'étendait jusqu'à terre. Cette nouvelle déception découragea mes com-
> paghons.
Deux alternatives se présentaient à nous : retourner en
arrière d’un kilomètre ou deux, ou bien aborder simplement parmi les palmiers qui se dressaient devant nous. Soudain, frappé d'une idée subite, je dirigeai le canot de façon à le faire échouer de nouveau, puis j'excitai les rameurs à m'aider à le pousser en avant. Grâce à son fond plat, l'embarcation glissait avec facilité. Un quart d'heure plus tard, la barre était franchie, et nous avancions rapidement vers l'endroit où nous avions vu flotter le tronc d'arbre, Ce fut avec des cris de joie que nous pénétrâmes enfin entre les rives de l’Obispo, reconnaissable à son onde bleuâtre et charriant des débris végétaux. Moins d'une heure après, protégés par trois foyers établis à la hâte, nous dormions profondément.
Les perroquets, passant par couples au-dessus de nos têtes, se chargèrent le lendemain de nous réveiller, Bientôt ce fut de tous côtés que partirent les cris sauvages, les roucoulements, les chansons joyeuses, les plaintives mélodies. Une bande de canards siffleurs, à la tête surmontée d'une huppe, vint s'abattre à vingt mètres de nous, tandis qu’un caurale, vulgairement nommé oiseau du soleil, et dont le plumage, bariolé de roux et de gris par lignes vermiculées, rappelait les teintes de certains papillons de nuit, s’élablissait presque à mes pieds. Touché de la naïve confiance du gracieux échassier, je résistai à l'envie d'enrichir ma collection de sa dépouille et je le laissai chercher sa nourriture en paix.
Je fus moins magnanime à l'égard d'un pauvre savacou à bec en cuiller; je connaissais de longue date le goût délicat de la chair de ce héron, et sa huppe noire, retombant comme un panache, vint ajouter à la tentation. Au coup de feu qui m'en rendit possesseur, répondit un long frémissement
d'ailes; mais ni les flammants roses, ni les courlis, ni les ardeas, ni les canards qui nous entouraient ne prirent leur vol. Un second coup de fusil, adressé à une jolie poule d'eau vulgairement nommée oiseau chirurgien, fut salué de cris
rauques multipliés. Néanmoins les hérons continuèrent philosophiquement à pêcher, ne daignant ni relever la tête ni abaisser celle ce leurs pattes qu’ils tenaient repliée sous leur ventre.
Au moment de nous remettre en route, un daim apparut sur la rive qui nous faisait face. L'élégant animal, après nous avoir regardés durant quelques minutes, s'abreuva longuement. Le tuer eût été un meurtre inutile, car nous ne pouvions conserver sa chair. Il brouta un instant, nous regarda de nouveau de ses doux yeux noirs, puis s'enfonça pas à pas dans la forêt. Nous étions plus surpris de la confiance manifestée par les hôtes de la lagune que je ne saurais le dire; évidemment ces pauvres animaux, n'ayant jamais été pourchassés, ne voyaient pas en nous des ennemis.
Cette journée et la suivante se passèrent à voguer sous des berceaux fleuris, au milieu d’essaims de libellules, de papillons, d'oiseaux multicolores. Je remarquai cependant que les plantes tropicales disparaissaient peu à peu, que la nature végétale se transformait. Le sixième jour de notre navigation, il nous fut facile de reconnaître que les arbres de la forêt appartenaient à des essences bien différentes de celles qui bordaient la rivière à notre départ. Plus de lianes, plus de buissons, plus de caïmans autour de notre pirogue. En revanche, des nuées de mouches, de taons, de cousins nous suivant comme une meute affamée. Nous avions le visage et les mains meurtris, et le sommeil nous fuyait. Mes deux rameurs se plaignaient avec amertume, voulaient retourner en arrière, et réclamaient sans cesse de l’eau-de-vie, qui diminuait leurs souffrances en engourdissant leur sensibilité. Mais c'était là un palliatif dangereux, un remède dont je me montrais avare, car une fois l'ivresse dissipée le malaise se réveillait plus intense et compliqué de fièvre.
Vignon, les yeux gonflés outre mesure, voyait à peine clair, et il ne fallait pas moins que la perspective des incal-
culables trésors de Moteuczoma pour soutenir son courage. Il communiquait parfois son enthousiasme à Célestin, lui promettait une demi-douzaine de millions, ce qui amenait l'ancien matelot à se confondre en remerciments. Quant à Eulalio, il se montrait moins crédule et, en vertu du proverbe, aussi vrai en Amérique qu'en Europe, qu'un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras, il demandait le plus souvent à troquer sa part à venir du trésor contre une gorgéé présente d’eau-de-vie.
La rivière, maintenant plus large que profonde, semblait justifier le dire que le rio de l’Obispo s’élargit à mesure qu’on remonte vers sa source. Nous maudissions parfois l’interminable forêt qui le bordait. En nous cachant toute perspective, elle nous empêrhait d'apprécier le chemin qui nous restait à parcourir pour atteindre les montagnes. Vers le soir du sixième jour, nous remarquâmes que les rives s’exhaussaient et que le sol changeait de nouveau d'aspect. Aux sapotés, aux ébéniers, aux céibas, aux poivriers succédèrent hisensiblement des chênes noirs, des mélèzes et des cêdres. Le terrain ondulait, quelques collines se montrèrent, la température devint moins accablante. Dans l'après-midi du septième jour, au moment où nous y songions le moins, notre pirogue vint échouer au pied d’une cascade, en pleine Terre tempérée.
Rien ne saurait peindre notre stupéfaction en voyant l’eau ruisseler de roche en roche avec un bruit sourd que nous avions confondu jusqu'alors avec celui du vent agitant la cime des sapins. Notre voyage, brusquement interrompu, ne pouvait se continuer que dans des conditions imprévues et pour lesquelles nous étions mal préparés. Dans le premier moment, heureux de nous sentir enfin débarrassés des insectes qui nous harcelaient, nous ne songeâmes qu'à nous reposer, Un campement fut établi à deux cents mètres environ de la cascade, au pied d’une roche couverte de
mousse, et à l'abri d'un cèdre plusieurs fois centenaire.
Dans la soirée, côtoyant les berges de la rivière transformée en torrent, je gravis la colline du haut de laquelle elle se précipitait, non d’une seule nappe, mais d'échelon en échelon. Parvenu au soinmet, je vis se dresser devant moi de nouvelles collines boisées, et l'Obispo, calme, tranquille, reposé, déboucher d’une gorge obscure. Je me retournai, et mes regards se perdirent sur un vaste horizon.
En tous sens, la cime des forêts s’étendait à perte de vue, noire, ondulante, se noyant avec la perspective dans les rayons éblouissants du soleil; à droite, une ligne bleuâtre vaguement estompée, produite par les sommets de la grande Cordillère. En face de moi, nouvelle ligne de montagnes se confondant avec de légers nuages, puis le pic de l'Orizava avec ses neiges éternelles. Je cherchai en vain autour de moi une trace humaine; les végétaux qui m'entouraient, énormes, moussus, difformes, avaient l’âge du monde, et plus d’un, vaincu par le temps, gisait sur le sol à demi caché sous un linceul embaurmé de lierre terrestre en fleur.
Vignon vint silencieusement se placer à mon côté; nous échang'eâmes à peine quelques mots. Un vent doux, en caressant les feuilles. menues des cèdres, produisait une rumeur mélancolique, désolée, et semblait se plaindre à la cascade, Un faucon, passant au-dessus de nous, poussa un cri rauque; nous vimes le rapide oiseau s'éiancer au-dessus de la forêt, planer, décrire de grands cercles, puis se laisser brusquement choir sur une proie invisible pour nous. Il ne fallut pas moins que l’arrivée d’une bande joyeuse d’écureuils pour nous arracher à notre contemplation, et nous aider à secouer l'invincible tristesse qui s'emparait de nous, tristesse pleine de charme, cependant, et dont je ne puis me souvenir sans être de nouveau attendri.
O douces heures à jamais écoulées, jours à jamais enfuis? sont-ce mes vingt ans que je révois à travers ce passé qui
m'enivre encore, que j'aime à évoquer? O terreurs profondes des grands bois, majestueux silences, enivrements de lumière et de vie, quelle est donc votre puissance, qu'on oublie les angoisses, les souffrances, la mort qu’il faut braver pour vous entrevoir, que l'œil reste éternellement ébloui de vos rayonnements !
Le lendemain, équipés à la légère, nous partimes en reconnaissance. Nous avions pris le soin de cacher notre pirogue sous un amas de branches, et notre intention était de remonter le cours du torrent aussi longtemps que la nature du terrain et nos ressources nous le permettraient. Au-delà de la gorge, nous trouvâmes une savane à l'herbe haute, où la rivière coulait paisible. Il nous fallut marcher toute la journée pour franchir cette vallée, et, à la nuit tombante, notre foyer brilla au pied d’une colline où croissaient de rares genêts.
Au point du jour nous étions en route, gravissant péniblement des côtes dénudées, descendant au fond de vallons encombrés de rochers. Cà et là des aloès rabougris, des mimosas aux feuilles rares, une herbe jaunâtre et altérée. Le rio de l’Obispo, bruyant, écumeux, polissait sur son passage d'énormes roches de granit. La végétation luxuriante des jours précédents avait disparu, et un désert aride, inhospitalier, excepté sur les bords du torrent: où l'humidité faisait naître des fougères, rendait notre marche fatigante.
Nous résolûmes de nous livrer à la chasse des petits’ oiseaux pour approvisionner notre garde-manger, au grand dommage de notre poudre et de notre plomb, car il faut plus d'une douzaine de mauvieltes pour satisfaire quatre estomacs affamés. Cette chasse, vu la rareté du gibier, nous faisait perdre, en outre, un temps que nous eussions voulu
employer à marcher en avant. Notre rencontre la plus heureuse, au point de vve de l’histoire naturelle, fut celle d’un cassican calybé, sorte d'oiseau de paradis originaire de la
Nouvelle-Guinée, puis celle d’un cotinga aux plumes d'un rouge carmin. Mais, sans être gourmets, nous eussions préféré à ces oiseaux si bien mis un de ces gras dindons aux vêtements sombres dont les gloussements nous égayaient l'avant-veille.
Nous étions en pleine cordillère, montant, descendant, roulant sur des pentes sans cesse renouvelées, et n'ayant jamais d'autre horizon que celui du sommet que nous avions à franchir. Parfois nous devions côtoyer le torrent, au fond de gorges obscures, humides, et cela durant des heures entières. Les crocodiles étaient loin, mais les serpents pullulaient et, bien que le plus grand nombre appartint à des espèces inoffensives, leur présence nous obligeait néanmoins à n'avancer qu'avec précaution. Une ou deux fois, le découragement s’empara de nous, et il fut sérieusement question de rétrograder, car rien ne nous annonçait l'approche d’une végétation plus variée, et par conséquent le retour de l'abondance.
Pendant deux jours encore le torrent lui-même nous servit de guide, nous n’abandonnions ses bords que lorsque la nature du sol nous forçait à de longs détours. Soudain une palissade de roches se dressa devant nous, l’Obispo, majestueux, magnifique, s’élançait d’une hauteur de cinquante mètres et tombait avec un épouvantable fracas au fond d'un vaste entonnoir.
Nous tinmes conseil; Vignon, les yeux dégonflés, voyait plus clairement que jamais les trésors qu'il convoitait, et opinait pour la marche en avant. C'était aussi mon désir. Néanmoins l’infranchissable palissade nous donnait à ré-
fléchir; elle pouvait s'étendre sur une longueur telle, que notre provision de poudre s’épuisât à chasser des mauviettes, et que deviendrions-nous au milieu de ces roches inhospitalières, sans vivres et sans munitions? Il est vrai qu’une heure de chemin nous ramènerait en pleine contrée
giboyeuse. Je mis fin au débat en m'engageant parmi les rochers qui s’étageaient à ma droite, et dont l’entassement gigantesque nous donnait une idée du chaos.
Tout en marchant, je prenais plaisir à voir une joyeuse colonie de martinets tourbillonner au-dessus de nos têtes, jeter des cris d’effroi et regagner à la hâte leurs nids établis dans les trous de l’immense falaise que nous voulions escalader, Parfois un milan survenait, aussitôt les martimets se groupaient, poussant de véritables clameurs, prêts à°livrer courageusement bataille au terrible rapace qui, dans son vol impassible, rasait leurs demeures aériennes avee de sinistres desseins.
Vers le soir, nous fimes la rencontre d'un petit tigre noir, sorte de chat sauvage dont la chair passe pour ètre bonne à manger. C'était le moment d'en faire l'expérience; par malheur, l'animal, bien que blessé par Eulalio, disparut à nos yeux. Un peu avant le coucher du soleil, notre foyer fut établi à l'entrée d’un bois de pins; nous pouvions rencontrer là des écureuils, et dans cet espoir je me hasardai parmi les arbres. Gravissant des pentes abruptes, je me trouvai bientôt sur un plateau couvert de bruyères. Un lièvre s'enfuit, je me lançai à sa poursuite, et au bruit prolongé du coup de feu qui m'en rendit possesseur, je vis apparaître mes compagnons.
Parcourant le plateau, je sortis du bois et gravis une petite éminence; il me semblait voir au loin le sommet d'une tour carrée. Surpris, croyant à un jeu de la nature, je m'avançai jusqu’au bord du ravin, et je demeurai muet de stupéfaction en apercevant, au fond de la vallée que je dominais, une ville de pierre que baignaïient les rayons du soleil couchant.
J'appelai mes compagnons en déchargeant coup sur coup les deux canons de mon fusil; ils accoururent, me croyant aux prises avec quelque bête formidable. A peine eurent-
ils regardé au-dessous d'eux que tous trois poussèrent une exclamation.
Devant nous s'ouvrait une vallée oblongue, aride, enfermée dans une ellipse de granit, et que traversait un ruisseau ombragé par des arbustes rabougris. Ce ruisseau serpentait au milieu de ruines composées de bâtiments carrés, sans fenêtres le plus souvent, et dont les terrasses effondrées nous permettaient de voir l'intérieur. Vers le centre, une vaste pyramide tronquée autour de laquelle se dessinait une ligne brune, probablement le chemin destiné à en faciliter l'accès. « La ville morte », ce fut le nom que lui donna Eulalio, avait une enceinte de pierre dont nous pouvions distinguer les contours capricieux. Partout l'inflexible ligne droite, dans ces constructions étranges, même dans les ornements de la tour carrée que j'avais aperçue d'abord.
Autant que nous en pouvions juger, nous étions perdus
. dans les replis d'un des contre-forts de la Sierra d'Oajaca,
route présumée des Toltèques lorsqu'ils émigrèrent du Mexique pour se répandre dans la péninsule du Yucatan et gagner l’isthme de Tehuantepec, où de nombreux monuments attestent leur passage. Rien de plus obscur que l'histoire des peuples primitifs de l'Amérique; on sait que des nations puissantes, civilisées, ont précédé sur ce sol les Aztèques, mais dans quel ordre et d'où venaient ces émigrants? Du Nord; on ne sait rien de plus. Les historiens modernes de l'Amérique, à force d'hypothèses, ont plutôt embrouillé la question qu'ils ne l'ont éclaircie.
Cependant, de ces nations, celle des Toltèques paraît avoir été la plus civilisée. Ce nom de Toltèque est devenu synonyme d'architecte ou d'ouvrier habile dans la langue aztèque. Essentiellement cultivateurs, les Toltèques importèrent le poivre, le coton, le maïs dans leur patrie d'adoption. Ils savaient fondre certains métaux, travailler les pierres pré-
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s'ouvrait une vallée.
Devant nous