‹ A travers l'Amérique [microforme]Chapitre 20 sur 24 · LI · texte numérisé non relu

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cieuses, et c'est à leurs connaissances astronomiques que les Mexicains empruntèrent un calendrier où l’année civile marchait d'accord avec l’année solaire. À n’en pas douter, les ruines que le hasard venait de nous faire découvrir étaient l’œuvre de ce peuple extraordinaire dont le premier roi connu, Chalchiutlanetzin, régnait en 667 de l'ère chrétienne, à la même époque que notre Clotaire IT.

Je me mis sur l'heure en quête d’une route qui pût me conduire au fond de la vallée; mais la nuit venait, rapide; la maigre verdure prenait des nuances noirâtres, et les arbres rabougris, croissant au hasard sur les ruines, dressaient, comme des bras de squelettes, leurs branches à peine garnies de feuilles. Par un magnifique effet de soleil, assez commun, du reste, dans les régions tropicales, le ciel s'embrasa soudain de teintes rouges, et la vallée apparut baignée de ces lueurs d'incendie. Pendant un instant, nous pûmes revoir distinctement la pyramide, la tour, un vaste bâtiment en forme de parallélogramme que nous avions qualifié de temple, puis tout s’évanouit brusquement. Je me tins longtemps penché sur l’abime avec anxiété. Il me semblait entendre des rumeurs monter jusqu’à moi, et je m'attendais à voir apparaître une lumière, à saisir un cri qui me révélerait la présence de l’homme dans ces lieux qu'il avait autrefois habités. J'attendis vainement, et, la tête pleine de pensées, je m'endormis en regardant des oiseaux nocturnes, effraies, hiboux, engoulevents, voltiger d’une aile mystérieuse autour de notre foyer.

qe È nues TR

La brume, — Jardins aériens, — Un tatou, — Le temple, — Sculptures et hiéro-

glyphes. — Le serpent corail. — L'ibis, — Singes belzébuth, — Les tapirs, — Un nid de crotales. — Moteuczoma,

Bien avant le jour, j'étais debout, impatient, fiévreux ; j'accusai le soleil de lenteur. Je ranimai le foyer ; car un vent du nord rendait l'air glacial. De même que la veille, je prêtais l'oreille à toutes les rumeurs, me figurant parfois entendre le chant d'un coq, l’aboiement d’un chien, un bruit révélateur de la présence de l’homme. Je me demandais avec anxiété si je n'avais pas été le jouet d’un rève, d'un caprice de mon imagination. Mais Vignon, Célestin, Eulalio avaient vu comme moi l’amas de ruines qui remplissait l'étroite vallée ; en outre, la forme de la pyramide, celle de la tour, le vaste parallélogramme du temple se dessinaient trop nettement dans mon esprit pour que je pusse me croire sous l'influence d’une illusion.

D'ailleurs, ce n’était pas la première découverte de ce genre que je devais au hasard. Au mois de mars 1861, parcourant evec mon ami Sumichrast les montagnes de Jalapa, que nous pouvions croire déjà explorées dans leurs moindres replis, nous nous étions trouvés à l’improviste devant les ruines d’un village aztèque. Aujourd'hui, il s'agissait de constructions autrement importantes que celles de Jalapa. Je ne songeais donc pas sans émotion aux trésors que j'étais peut-être à la veille de découvrir, trésors archéologiques qui pouvaient éclairer d'un jour nouveau l'histoire si obscure des premiers habitants du Mexique. :

Le jour parut enfin; mais, par un phénomène auquel j'aurais dû m'attendre, et qui cependant me désappointa, la vallée se montra couverte de brume. Tandis que Célestin et Eulalio

Île

préparaient à la hâte le café, je me penchais avidement audessus de l’abime, épiant la minute où le voile importun qui la dérobait à mes regards se déchirerait ou se résoudrait en rosée. Bientôt les rayons du soleil teignirent la vapeur humide des nuances irisées de la nacre. En même temps, de grands vautours noirs, émergeant en quelque sorte du brouillard, s'élevaient et saluaient la lumière d'un eri rauque. Nous nous mîmes aussitôt en route, à la recherche d'une brèche qui nous permit d'atteindre le fond de la vallée.

Ce fut Célestin qui, s'engageant entre deux roches, crut reconnaître une voie praticable. A vrai dire, la pente était presque perpendiculaire et de nature à nous faire hésiter. Sans le brouillard qui nous voilait en partie le danger, jamais nous n’eussions osé nous aventurer sur un pareil chemin. Une série de chutes nous rendit circonspects ; il y allait de notre vie, Enfin la brume, « dévorée par le soleil », selon l'expression d'Eulalio, se dissipa instantanément, et la « ville morte », avec sa tour, sa pyramide tronquée, ses maisons grises, se montra de nouveau.

En ce moment, nous longions une longue plate-forme, marche d'un escalier gigantesque élevé par la main des hommes. J'avais souvent contemplé, aux environs d’Orizava, un ouvrage colossal de ce genre, dans lequel il était facile de reconnaître les assises d’un de ces jardins aériens dont les anciens auteurs espagnols parlent avec admiration. En deux ou trois minutes, nous arrivâmes au pied de la falaise, et ce fut avec une émotion profonde que je vis se dresser devant moi un bâtiment dont la façade écroulée montrait les murs intérieurs.

Vues de près, les constructions nous apparurent beaucoup plus endommagées que nous ne l’avions supposé la veille ; la distance, en ne nous permettant de distinguer que les grandes lignes, nous avait laissé croire à des œuvres moins rus-

tiques que celles que nous avions sous les yeux. Ce fut par

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une vaste brèche ouverte dans la muraille d'enceinte que nous pénétrâmes dans la ville, morne, silencieuse, calcinée par les rayons du soleil. Derrière cette muraille s'en dressait une seconde en pierres sèches. Évidemment, l'ennemi qui eût tenté l'escalade de la première enceinte serait tombé dans le vide qui la séparait de la seconde; fortification assez ingénieuse contre des adversaires obligés de combattre corps à

Corps.

Une large rue s'ouvrait devant nous, et je m'engageai avec lenteur sur cette voie pavée de dalles irrégulières. Les maisons avaient toutes la même hauteur et la même forme. Les murs, bas, massifs, se composaient de blocs de lave à peine dégrossis ou de pierres soudées à l’aide d'un ciment composé de sable et de chaux. A l’intérieur, trois pièces disposées d'une façon uniforme. Nous nous séparûmes d’abord, chacun de nous courant vers le point où sa curiosité l'attrait. Je rappelai bien vite mes compagnons; il fallait avancer avec précaution sur ce sol inconnu, puis songer prosaïquement au déjeuner.

L'idée nous vint un peu tard que les ruines pouvaient servir d'abri à des animaux carnassiers ; bien que nul rug'issement ne fût monté jusqu'à nous la nuit précédente, la présence des vautours et des milans révélait l'existence d'êtres animés, et la prudence était de rigueur. Célestin, qui se tenait à portée de la rivière, aperçut un petit tatou et réussit à le tuer. Un écho sourd, prolongé, répéta mélancoliquement la détonation de son arme. On eût dit que la vallée, que tant de rumeurs avaient autrefois remplie, gémissait d'entendre des bruits humains troubler de nouveau sa quiétude.

Sur les décombres, dont maints tremblements de terre avaient dù cent fois modifier l'aspect, croissaient de chétifs arbustes, puis les plantes que l’on retrouve dans les lieux où l’homme a passé: lierres, mauves, chardons et giroflées. La roche se montrait partout sous nos pas, et l’aridité de la vallée se trouvait expliquée. A l'entrée du vaste édifice que nous

nommions le temple, et auquel nous laisserons ce nom, deux figures colossales, taillées en relief, se faisaient face. Celle de droite, la tête surmontée d'un casque fantastique, représentait un guerrier tenant à la main une sorte de sceptre; la figure de gauche, les bras tendus en avant, soutenait une corbeille pleine de fruits. Ces figures, bien que manquant de proportion dans certaines parties, révélaient néanmoins un art assez avancé. Devant les travaux de cette nature, il ne faut jamais oublier que les premiers habitants du Mexique ignoraient l'usage du fer ; c'était donc à l’aide d'instruments inconnus qu'ils taillaient et façonnaient le granit.

Près de l'entrée du temple, dont la façade mesurait plus de deux cents mètres, après avoir franchi l’amas de débris qui encombraient et masquaient la porte principale, nous nous trouvâmes au pied de degrés composés de larges dalles blanches. A droite et à gauche, de vastes couloirs aux murs recouverts d'un enduit irhitant le stuc, ornés çà et là de peintures. Quelques piliers carrés, capricieusement disposés et portant sur leurs faces des mascarons, des bas-reliefs, des hiéroglyphes, exercèrent notre sagacité. La terrasse à laquelle aboutissait l'escalier s'était effondrée; partout des pierres disjointes, penchées, prêtes à crouler encore. Une convulsion formidable du sol avait seule pu déplacer les masses énormes que nous avions sous les yeux, et ce désastre, survenu mille ans auparavant peut-être, avait dû chasser les habitants de la cité que nous parcourions en maîtres, et qui semblait ruinée de la veille.

Je suivis le cours du ruisseau ; il me conduisit en dehors de la ville, dont la superficie atteignait à peine deux kilomètres carrés. Là, une gorge étroite aboutissait à une forèt de sapins. Au retour, je gravis un des toufnants de la pyramide : une suite de collines boisées limitait de ce côté l'horizon, et un ibis, l'oiseau cher aux Égyptiens, vint s’abattre au pied de la tour.

Dieu sait à quels commentaires se livra chacun de nous durant le déjeuner; l’impassible Eulalio lui-même dissertait, conjecturait, se perdait en suppositions. [gnorant le mystérieux passé de son pays, le mulâtre croyait à un sortilége. « Une ville morte ! » qui avait jamais entendu parler d’une chose pareille? Célestin m'accablait de questions auxquelles je ne pouvais répondre ; d’ailleurs, j'étais trop absorbé par le spectacle étrange que j'avais sous les yeux pour me montrer communicatif. Quant à Vignon, il re parlait que de fouilles, de mines, de tranchées, et voulait déblayer la ville entière. Mais comment entreprendre un pareil travail à l’aide des instruments et des bras dont nous disposions? Nous étions quatre; nous ne possédions qu'un marteau et un ciseau. Mon compagnon s'irritait de mes objections, et, selon lui, je manquais d'enthousiasme.

Nous recommençàämes à errer à droite et à gauche, admirant de loin une sculpture, un entablement, une frise enrichie d’arabesques d’un caractère étrange. Quelques-unes des immenses dalles qui pavaient la voie principale étaient creusées de rigoles. l'eus l’idée de nettoyer une de ces pierres, puis de passer un charbon dans les rainures dont l’enchevêtrement m'intriguait; je vis alors se dessiner un guerrier qui, élevant un enfant nu au-dessus de sa tête, le présentait à un aigle aux ailes déployées. Dans un coin, une feuille palmée, suivie d’une sorte de P g'ig'antesque, représentait une date : 420 d’après la chronologie du jésuite Clavigero.

Je proposai de sonder le lit du ruisseau, qui coulait sur un gravier ayant à peine vingt centimètres de hauteur. Nous remontâämes jusqu'à l'endroit d’où l’eau bruyante, écumeuse, glacée, jaillissait de la roche pour retomber dans un bassin en forme de losange. Je ramassai là plusieurs débris de poteries sans formes appréciables, puis un petit

grelot d'or.

Eulalio, à l’aide de son macheté, façonna une espèce de

pioche. Vignon, ravi, s’empara de l'instrument, qui, à son grand dépit, se brisa au premier effort. Il nous fallut dépenser trois heures pour creuser un trou d'un mètre carré; nous renonçâmes à cette corvée, dont le seul résultat fut de nous fatiguer outre mesure. La journée s’écoula à retourner des blocs de pierre, à errer au hasard, à gratter la mousse qui recouvrait les bas-reliefs. Lorsque le soleil se coucha, nos trouvailles archéologiques se réduisaient à deux Jarres en terre cuite ornées de dessins bizarres.

Le lendemain, nous songeûmes à concentrer nos forces, à ne travailler que sur un seul point. Vignon proposa le déblayement intérieur d'une maison située près du temple, et dont la facade, couverte d'hiéroglyphes, indiquait peutêtre la demeure du grand prêtre. Notre travail fut infructueux; nous ne découvrimes que les trois pierres d’un antique foyer où reposait un magnifique serpent corail. Le reptile, qui ne s'attendait pas à notre visite, se redressa menaçant, puis profita de notre surprise pour se glisser dans un trou, où nous le laissèmes en paix.

Le temple nous attirait; mais comment soulever les masses énormes de granit que nous avions sous les yeux? Nous eûmes la naïveté de le tenter et la sagesse de ne pas persister. Je me mis en quête du cimetière, ce qui nous conduisit à faire sans profit le tour des murailles, car nulle part je n’aperçus la moindre trace d'un tumulus. Toltèques ou Mistèques, les habitants de la « ville morte » enterraient probablement leurs morts hors de la vallée, sur le terrain aujourd'hui envahi par la forêt de pins.

Durant trois jours encore, nous errdmes au milieu des décombres, tuant des tatous, des salamandres et des scorpions. Célestin essayait parfois de déchiffrer les insolubles énigmes gravées sur les pierres, et ses explications ne laissaient

pas de nous égayer. De loin en loin, nous découvrions une figurine représentant tantôt un singe, tantôt un oiseau,

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tantôt un guerrier. Notre trouvaille la plus intéressante fut celle d'une tablette de marbre sur laquelle se voyait une jeune femme agenouillée, pressant sur sa poitrine deux petits enfants. Comme je cherchais quelle déesse de la mythologie mexicaine ce pouvait être là, Eulalio eut pitié de mon embarras et m'annonça qu'il reconnaissait la sainte Vierge, saint Jean-Baptiste et l'enfant Jésus.

La tour possédait un escalier intérieur dont nous parvinmes à déblayer une dizaine de marches. La cage était obscure, étroite, et l’un de nous devait constamment éclairer le travailleur. Au-delà de la douzième marche, un bloc nous arrêta net. Vignon voulait essayer de le faire sauter en sacrifiant quelques-unes de nos cartouches; j'eus beaucoup de peine à lui prouver l’inutilité de cette tentative, dont le seul résultat eût été de nous priver de plusieurs charges de poudre.

A l'heure où le soleil se couchait, nous aimions à gravir jusqu'au sommet de la pyramide, gigantesque ouvrage que nous ne nous lassions pas d'admirer. Vignon ne pouvait admettre qu'elle eût été construite par les anciens habitants de la ville; il eût fallu plusieurs siècles pour amonceler une masse aussi considérable de matériaux. D’après l'hypothèse assez ingénieuse de mon compagnon, nous étions dans un lieu autrefois sacré, où devait se conserver l'image des divinités de la mythologie toltèque. De quelle autre façon expliquer la fondation d’une ville dans un vallon presque inaccessible, sans issue, fortifié avee un soin si scrupuleux, où la moindre demeure portait des traces d’ornementation? À n'en pas douter, les ruines du temple, dont les débris occupaient un tiers de la ville, recouvraient des statues d'or enrichies de perles et de diamants, car les Toltèques connaissaient les pierres précieuses. Vignon parlait

avec tant de conviction, que Célestin rôdait sans cesse autour des décombres et secondait parfois le narrateur dans

la vaine tentative de déplacer un bloc que vingt hommes n'auraient pas réussi à remuer.

Mais la poudre allait nous manquer, nos estomacs commençaient à se ressentir de la nourriture purement animale à laquelle nous étions condamnés, et il fallut songer à regagner la pirogue. Vignon, désespéré, se révolta contre cette nécessité; il me proposa d'envoyer Célestin et Eulalio chercher des provisions, des pelles, des pioches, de la poudre, tandis que nous continuerions à étudier le terrain. Mon compagnon voulait à tout prix fouiller les ruines du temple; il s’obstinait à ne pas reconnaître que des mois et une armée de travailleurs eussent à peine suffi pour mener à bien une pareille entreprise.

Mes raisons finirent cependant par le convaincre. Notre séjour dans les ruines ne s'était que trop prolongé; nous avions dû faire une consommation considérable de munitions, et la marche en arrière devenait urgente, impérieuse même, car la faim allait nous talonner.

Vignon, aussitôt de retour à Cosamaloapam, se proposait de s’embarquer pour la Vera-Cruz, afin d’instruire le gouverneur de notre découverte et de l'intérêt majeur qu'il pouvait y avoir à entreprendre des fouilles dont le produit devait largement compenser la dépense. C'était là un rêve; le Mexique, surtout dans les contrées qui se rapprochent du fameux isthme de Tehuantepec, est semé de ruines imposantes; mais, toujours occupés à se défendre, ses gouvernements n'auront de longtemps ni les loisirs ni les moyens

de les explorer.

Je voulus employer le dernier jour que nous devions passer dans la vallée à visiter la forêt de sapins située à la sortie de la gorge. Là encore se montraient de majestueux débris.

Dans une clairière des plus pittoresques, nous recueillimes des centaines de pointes de flèche en obsidienne. Le ruis-

seau, décrivant une longue courbe, allait probablement rejoindre l'Obispo. Je fus tenté un instant de le prendre pour guide; mais je n'osai me lancer dans l'inconnu alors que nos coups de fusil étaient comptés, et la prudence nous ordonnait de traverser de nouveau le désert inhospitalier que nous connaissions.

Vers cinq heures du soir, chargés de trois beaux écureuils que leur étourderie avait livrés à nos coups, nous dressions notre foyer à l'endroit même d’où nous avions découvert la « ville morte ». Je la saluai pour la dernière fois, car le lendemain, à l'heure de notre départ définitif, elle était encore enveloppée de cette brume au-dessus de laquelle les vautours et les faucons semblaient se plaire à tournoyer.

Au résumé, les caractères principaux de l'architecture de la ville étrange que nous abandonnions rappelaient ceux de toutes les ruines du même genre au Mexique: simplicité, gravité, solidité. Le temple, la pyramide, la tour étaient parfaitement orientés, c'est-à-dire que leurs quatre faces regardaient les quatre points cardinaux. La hauteur des marches conduisant à la terrasse du temple mesurait plus de cinquante centimètres; on eût dit un escalier destiné à des géants. S'il fallait absolument trouver un point de comparaison, une ressemblance avec l’art d'un peuple connu pour les monuments que j'ai admirés dans ces lointaines contrées, je choisirais les Assyriens, en dépit de l'opinion générale qui assimile les peuples du nouveau monde à ceux de l'antique Égypte. Palanqué est bien certainement plus proche parente de Ninive que de Memphis.

Ce fut par une suite de marches forcées que nous rejoignîimes notre pirogue; un orage, un animal maraudeur pouvaient avoir causé d’irréparables dégâts dans nos bagages; c'eùt été là un sérieux contre-temps.

Par bonheur, nous retrouvâmes tout en ordre, et, désireux

de sortir au plus vite des bois de sapins, nous nous mîmes aussitôt en route vers la région des insectes, des caïmans, de la chaleur suffocante, mais aussi de l'abondance. Dès le lendemain, nous campions dans une clairière, au bord d’un gai ruisseau qui se précipitait dans l’Obispo du haut d’un talus. À la saveur de son eau nous crûmes tous reconnaître le torrent qui baignait les ruines de la « ville morte », à laquelle Vignon ne cessait de songer.

Nous avions résolu de nous reposer un jour au moins dans ce lieu agréable, et je me décidai à mettre ce temps à profit pour enrichir mes collections d'histoire naturelle. Une bande de singes à queue prenante (arteles belzebuth) vint nous égayer vers la fin de notre déjeuner, en se : perchant sur les trapèzes, les balancoires et les cordes à nœuds formés par les lianes. Durant plus d’une heure, j'admirai les plus merveilleux tours d’acrobate que l’on puisse imaginer. Poursuites folles de branche en branche, sauts périlleux, culbutes, suspensions, querelles, combats, le spectacle fut aussi varié que nous eussions pu le souhaiter; il n’y manqua qu'une chute, selon la remarque de Célestin. Certes, ce n’est pas sans raison qu'on admire la légèreté, l'adresse, la flexibilité .d’échine de messieurs les singes dans leur immense cage du Jardin des Plantes ; mais ils n’exécutent pourtant là que leurs tours les plus simples. Pour les apprécier selon leur mérite, il faut les voir s’ébattre en pleine forêt, bondir, sauter d’un arbre à l’autre et se jouer comme à plaisir des lois de l'équilibre.

Deux jours plus tard, notre foyer se dressait à l'entrée du

lac Vignon.

En errant sur ses bords fangeux, je découvris une rangée de nids de flammants roses, monticules de terre que l'oiseau façonne à l’aide de ses pattes, et au sommet desquels il ménage une cavité pour déposer ses œufs. Les longues jambes du phénicoptère — c'est le nom que les ornithologistes

donnent au flammant rose — l’empêchent de se poser sur son nid. Grave, patient, il se tient près de l’éminence qu'il a construite et couvre ses œufs des plumes de sa queue. Rien de plus mélancolique à voir que ces oiseaux, hauts d'un mètre environ, immobiles, pensifs, silencieux, jusqu'au moment où ils prennent leur vol. Ils poussent alors un cri sauvage particulier, qui impressionne profondément.

A dater de ce moment, nous laissâmes la pirogue suivre à son gré le cours de l’eau. Les rives, bordées de fleurs, défilaient en quelque sorte sous nos yeux. A l'arrière de l’embarcation, des milliers d'éphémères dansaient une sarabande fan: tastique. Je prenais plaisir à étudier les évolutions capricieuses des rapides insectes, me demandant à quel signal ils obéissaient pour monter, descendre, tourbillonner, se mêler, sans Jamais se heurter. De temps à autre, un oiseau passait comme un éclair; que de victimes, grand Dieu! Le bourreau en empr”tait plein son bec, mais le choc de ses aïles en précipitait un plus grand nombre encore dans l’eau. La bande enragée, comme si rien ne fût arrivé, reprenait sa danse. Quel impérieux besoin d'agir chez ces êtres transparents, fragiles, dont la vie tient tout entière entre un coucher et un lever de soleil !

Si jamais l'envie de voyager vous vient, lecteur, je ; recommande les bords pittoresques de l'Obispo, dont la source est encore à découvrir. Pendant dix ans, j'ai formé le projet de retourner voir la « ville morte », et je n'ai pu accomplir ce pèlerinage. Vignon n’a pas été plus heureux que moi; il est vrai que depuis cinq ans il erre dans les montagnes d'Oajaca, à la recherche d’un lac «1 fond duquel — il tient ce secret d’un Indien — ont été enfouis, le 8 juillet 1520, à quatre heures de l'après-midi, les immenses trésors du grand empereur aztèque Moteuczoma, que les Français s'obstinent à nommer Montézume.

Nor Rosalino, — L'antéburro. — A l'affût. — Moment d'angoisse, La licorne, — Le tapir.

Il était cinq heures du soir. J’explorais alors les rives inhabitées du rio de San Nicolas, dans les Terres chaudes mexicaines. Après une longue journée passée à la recherche des insectes, j'ordonnai aux Indiens qui m’'accompagnaient d’organiser notre bivouac. En un instant ma tente fut dressée, et, sur un feu clair, commencèrent à griller les lanières de viande sèche qui devaient servir à notre dîner. Nous étions en plein bois, à deux cents pas de la rivière, et Enrique, mon serviteur en titre, partit en compagnie de notre guide, nor Rosalino, pour aller remplir nos gourdes d'eau fraîche.

. Je m'étais assis près du foyer, admirant les arbres séculaires qui m'entouraient. L'ombre commençait à envahir la forêt, et les dindons sauvages, perchés au faîte des plus hauts arbres, saluaient de leurs gloussements les derniers rayons du soleil. Tout à coup un sifflement aigu résonna, et, dans les taillis situés à ma gauche, j'entendis un bruit de branches brisées et de pas précipités. Je me levai à la hâte,

et j'achevais à peine d'armer mon fusil, lorsque je vis paraître Rosalino, pâie, haletant, le sabre à la main, visiblement effaré.

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C'était un rude homme, un chasseur de tigres que nor Rosalino, et ik fallait un incident bien extraordinaire pour l'émouvoir.

— Qu'arrive-t-11? m'écriai-je en me rapprochant de lui.

Il me fit signe de me taire et se pencha en avant pour écouter.

— Où est Enrique? repris-je.

Un nouveau bruit de branches brisées résonna dans les fourrés, Rosalino recula rapidement ; presque aussitôt, mon serviteur se montra. De même que son compagnon, il était pâle et semblait en proie à une terreur profonde.

— M'expliquerez-vous enfin ce qui se passe? m'écriai-je de nouveau.

— Îl se passe que le diable est à nos trousses et qu'il s’agit de décamper au plus vite, me dit le chasseur,

— Le diable!

— La licorne, si vous aimez mieux.

— Vous avez vu une licorne ?

— Aussi clairement que nous vous voyons, et nous allons l'avoir sur le dos avant cinq minutes.

— Prenez vos armes, dis-je aux deux Indiens. Bien. Maintenant que nous avons six balles à décocher sur l’intrus qui songerait à nous attaquer, expliquez-vous.

— Nous avons vu l’antéburro, señor, reprit Rosalino; par bonheur nous étions sous le vent, sans cela nous n’existerions plus. Partons.

— Un instant, mes garcons; qu'est-ce qu'une licorne? qu'est-ce qu'un antéburro?

— Pas autre chose que maître Satan, me répondit Rosalino.

— Est-ce done un homme que vous avez vu?

Le guide et mon domestique me regardèrent avec com-

passion, tant ma question leur semblait naïve. Au lieu de me répondre, ils se mirent en devoir de démonter ma tente. — Arrêtez! dis-je avec autorité ; si véritablement c’est au

diable que nous devons avoir affaire, j'ai de saints lalismans qui feront tourner contre lui ses méchancetés,.

Cette fois, les deux Indiens me regardèrent avec méfiance ; mon ardeur à chercher des insectes, des reptiles et des plantes, dans un but qu'ils ignoraient, les portait à croire que je cultivais la sorcellerie. Ils reprirent peu à peu leur sang-froid, et me racontèrent qu'au moment où ils se baissaient pour remplir les gourdes, leur attention avait été attirée, vers la rive qui leur faisait face, par l'agitation des roseaux. Après un moment d'attente, ils avaient soudain aperçu, gravissant la berge avec lenteur, un quadrupède de couleur grise, de la grosseur d’un âne, au front armé d'une longue corne. Mes hommes n'étaient pas d'accord sur la taille de l’animal, mais tous deux avaient vu sa croupe, sa crinière, et surtout l’aiguillon planté au milieu de son front. Ils m'assurèrent que la rencontre d’une licorne ou antéburro est signe de malheur, que l'animal est invulnérable, et que ceux qui tentent de le chasser exposent leur âme à de sérieux dangers.

J'essayai de nouveau de rassurer mes compagnons, ce fut peine perdue. Ils me prièrent avec instance de porter plus loin le bivouac; je refusai. Ayant réclamé les gourdes, j'appris qu'elles étaient restées sur le bord de la rivière et qu’il nous faudrait, ce soir-là, nous contenter de l’eau fangeuse de la mare située à notre gauche. Durant ces pourparlers, la nuit était venue, et je dus renoncer à l’idée d'aller chercher les gourdes pour tâcher de voir à mon tour la fameuse licorne qui, au dire de mes guides, n'était nullement un animal fabuleux.

Enrique et Rosalino mangèrent sans appétit; ils ne cessaient de regarder dans la direction de la rivière et refusèrent de se coucher. Ils se signèrent à plusieurs reprises en m'’entendant affirmer que, dès la pointe du jour, nous nous mettrions à la recherche du quadrupède qui les avait si fort

ni

effrayés. Ils me déclarèrent péremptoirement qu’en dépit de leur dévouement pour ma personne, ils étaient avant tout de bons chrétiens ; qu'ils n'iraient donc pas, de gaieté de cœur ou pour me complaire, se jeter sous les griffes de l'Esprit des ténèbres, lequel, ayant perdu l'une de ses cornes dans sa bataille contre saint Michel, n'en possédait plus qu'une qu'il laissait croître démesurément. A force de discuter, j'appris qu'un vieux cacique, possesseur d’une balle bénite, avait un jour lutté contre une licorne et réussi à la tuer; mais, n'osant emporter son gibier, le chasseur s'était contenté de couper un fragment de sa corne. À dater de ce jour, toutes les entreprises du cacique avaient bien tourné; vainqueur du diable, il s'était trouvé à l'abri des mille et un contre-temps à l'aide desquels l'ennemi du genre humain se plaît à contrecarrer les projets des fils d'Éve. Tout en s’exeusant de ne pouvoir m'aider à chasser la licorne, mes deux Indiens me supplièrent, si le hasard ou ma science me rendait maître de l'animal, de ne pas oublier les propriétés de sa corne, et de vouloir bien les gratifier d’un fragment de ce talisman. En échange de ce don, ils s'engageaient à m'accompagner sans se plaindre dans les forêts vierges et les savanes des alentours.

J’eus quelque peine à m'endormir. Sans ajouter foi à l'existence de la licorne, je me croyais sur la voie d’une grande découverte en histoire naturelle, L'imagination va vite, je me voyais déjà possesseur d'un quadrupède inconnu aux savants, et dont l'apparition allait émerveiller l'Europe. Aussi, bien avant le jour, étais-je debout, nettoyant mon fusil et préparant des cartouches.

Une nouvelle conversation avec Rosalino m'apprit que les licornes, ou antéburros, se rencontrent d'ordinaire sur le bord des rivières. Le chasseur affirma d'un air si honnête et si convaincu que l'animal qu'il avait vu la veille était le second de son espèce que sa mauvaise fortune jetait sur sa route, que

Je crus plus que jamais à l'existence d'un quadrupède nouveau.

Le soleil, en apparaissant sur l'horizon, me trouva caché parmi les roseaux qui bordent les rives du rio de san Nicolas. Pendant près de trois heures je demeurai à l'affût, examinant une petite prairie qui me faisait face. Je commençais à désespérer lorsque soudain les roseaux s’agitèrent, et j'entendis le bruit d'un corps lourd se laissant tomber dans l’eau. Je crus d'abord qu’un crocodile rampait sournoisement pour me surprendre ; mais l'onde bouillonnait, une masse noire traversait la rivière en se tenant à fleur d’eau. Bientôt les joncs de la rive opposée s'écartèrent et je vis se dessiner une croupe assez semblable à celle d’un âne. Mes deux coups de feu partirent à la fois, l'animal plongea, regagna la rive d'où il était parti, et mon arme était à peine rechargée que la forêt avait repris son calme solennel.

Au bruit de mon double coup de feu, j'avais espéré voir accourir mes compagnons ; mais rien ne bougea dans les fourrés. Montant dans la pirogue .qui nous avait amenés, j’explorai soigneusement les deux côtés de la rivière. Après un quart d'heure de vaines recherches, il fallut bien me convaincre que j'avais été maladroit, et je regagnai le bivouac singulièrement intrigué.

A quel ordre du règne animal pouvait bien appartenir la bête dont je n'avais aperçu distinctement que la croupe? Était-ce un cheval sauvage? j'aurais alors vu sa tête, car les chevaux, pas plus que les cerfs ou les taureaux, ne nagent entre deux eaux. Je songeai à l'hippopotame, bien que ce représentant du monde antédiluvien ne fasse point partie de la faune américaine. Ma curiosité était excitée au plus haut point, et si la trouvaille d’un insecte inconnu me ravissait parfois, on se figurera quelle devait être mon émotion alors que je me croyais à la veille de découvrir un quadrupède

inconnu.

emmener

Je retrouvai mes compagnons accroupis près du bivouac, et je leur racontai le résultat négatif de mon excursion. Ils se regardèrent avec consternation lorsque je déclarai qu’aussitôt le déjeuner terminé, j'irais me remettre à l'affût et que je n’abandonnerais les rives du San Nicolas qu'après avoir conquis la peau d'un des fantastiques animaux dont je dus entendre une fois de plus la description. Si brillantes que fussent mes offres, je ne pus décider aucun des deux Indiens à me seconder. Ils me demandèrent même avec tant d’instances la permission de transporter le bivouac à cinq cents pas plus loin, dans une clairière d'où l'on pourrait voir venir l’ennemi, si du rôle de chassé il passait à celui de chasseur, que je cédai à leur désir. Je déjeunai à la hâte et, prenant le fusil d'Enrique, je me postai de nouveau sur le bord de la rivière.

Après avoir soigneusement examiné les lieux, je résolus de passer sur l’autre rive et de m'embusquer près de la petite prairie où l’animal se disposait à aborder lorsque je l'avais effrayé. Je traversai la rivière, puis, après avoir caché ma pirogue de façon à ce que sa vue n'inquiétât pas le gibier, j'allai reconnaître la prairie. Sur la rive, je remarquai plusieurs empreintes de pieds fourchus ; mais, loin de conclure qu’elles provenaient du pied du diable, je pensai avoir affaire à un ruminant, Je cherchai longtemps dans ma mémoire quel animal appartenant à cette espèce pouvait être assez rare dans ces régions pour être inconnu aux Indiens, et nager entre deux eaux comme les animaux dits amphibies. Je fis mille et une suppositions et ne trouvai point le mot de l'énigme.

Je demeurai de longues heures immobile; je regardais la rivière, et l'animal que j'attendais, s’il suivait la même

route que la veille, devait déboucher devant moi. Je vis défiler quelques douzaines de caïmans, et une troupe de flammants roses vint silencieusement se poser sur les buissons. Autour de moi, grâce à la proximité de l'eau, un enchevêtrement

inextricable de lianes, réseau fleuri qui défend l'entrée des forêts vierges, mais au-delà duquel cesse presque toute végétation herbacée. Une bande de singes à queue prenante remplit un moment la forêt de ses cris; je résistai à l'envie de les chasser poar ne point abandonner mon poste.

Le jour baissait; j'étais harassé, ennuyé de ma longue attente ; cependant c'est au lever et au coucher du soleil que les sauvages habitants des forêts tropicales viennent s’ébattre sur le bord des cours d’eau, que les pécaris, par exemple, arrivent en troupes pour faire boire leurs petits. Je résolus done de patienter jusqu’à la nuit close, bien qu'un peu inquiet de la façon dont je regagnerais le bivouac, si je m'attardais par trop.

Le crépuscule existe à peine sous les tropiques, où une ombre épaisse suit presque immédiatement la disparition du soleil. Les flammants avaient repris leur vol, les caïmans ne promenaient plus sur l’eau dormante leurs museaux fangeux, tous les bruits du jour s’éteignaient, et le silence devenait plus profond, plus calme, plus solennel. Les arhres m'apparaissaient déjà confus, et affectaient des formes fantastiques. Sans la faim, qui commençait à m’incommoder, j'aurais pris mon mal en patience et persisté dans mon attente. Par malheur, ne comptant point sur une aussi longue station, j'avais négligé de me pourvoir de vivres. Je me levais pour regagner le bivouac lorsqu'un bruit sourd attira mon attention. J'entendis froisser les roseaux, et, comme la veille, le bruit d’un corps lourd tombant dans l’eau.

Un léger frémissement parcourut tout mon être, j'eus froid dans le dos, et mes cheveux manifestèrent une certaine tendance à se hérisser, J'avais peur, et mon cœur battait avec violence. Je ne savais à quel ennemi j'allais avoir affaire, et pour l'homme l'inconnu est une cause de terreur. Par un violent effort de volonté, je résistai à l'envie de fuir qui s’emparait de

moi, et, m'abritant derrière un tronc d'arbre, mon fusil à la

main, celui d'Enrique à ma portée, j'écoutai avec anxiété. Il y eut un long silence ; puis le bruit sec des roseaux froissés, 11H brisés, résonna sur la rive que j'occupais. Peu à peu, je vis | | une forme noire longer la berge, puis, indécise, se diriger | vers moi. Je fis feu. Un cri étrange, rauque, que je n'avais

| | jamais entendu, m’apprit que l'animal, avait été touché. Je me | tenais prêt à tirer de nouveau; il y eut un grand bruit dans + | les fourrés, puis je ne vis et n’entendis plus rien.

il Qu'était-il arrivé ? j'eusse été fort en peine de le dire ; ‘’étais

seulement certain d’avoir touché le corps sur lequel j'avais tiré. Me mettre à la recherche de mon gibier semblait chose dangereuse, je m'exposais à enfoncer dans les marécages, à me rencontrer face à face avec quelque fauve qui, quoique blessé, pouvait me rendre coup pour coup. Avec mille précautions, retenant mon haleine, marchant sur la pointe des pieds, je traversai la prairie et j'eus la chance de tomber sur ma pirogue. Ce fut un grand soulagement pour moi de me trouver sur l’autre rive, et je me dirigeai vers le bivouac, en prévenant Enrique et Rosalino de mon retour par des appels réitérés.

Je rejoignis mes Indiens près d’un immense foyer ; ils vin- W rent me serrer les mains et m'accablèrent de questions. (1 Lorsque j'affirmai avoir atteint l'animal, dont l'obscurité m'a- | vait dérobé la forme, certifiant en outre que nous retrouve-

rions son corps le lendemain, mes compagnons sourirent avec incrédulité.

|4 Je me dédommageai longuement de mon jeùne; puis, tout en fumant, j'écoutai de nouvelles histoires sur la licorne. Au (If fond, je croyais avoir liré sur un ours. Bientôt je suivis | | l'exemple de mes Indiens, qui, vaincus par la fatigue, s'étaient

endormis.

Je fus réveillé par les cris d'une centaine de perroquets logés dans les palmiers. Bien qu'avec répugnance, mais entraînés || par la curiosité, les deux Indiens se décidèrent à m’'accompa-

ll gner sur l’autre bord de la rivière et à m'aider à chercher le

gibier que je croyais avoir tué. Une trace de sang donna raison à mes conjectures, et bientôt la voix de Rosalino me cria :

— La licorne!

Je courus vers le chasseur, et je me trouvai devant un magnifique tapir, traversé de part en part par une de mes balles.

— Eh bien! dis-je à mes compagnons, je ne vois ici ni diable, ni licorne, ni antéburro, mais un simple animal herbivore, que je ne m'attendais guère à rencontrer dans ces régions.

— C'est une licorne, dit Rosalino.

— C'est un antéburro, dit Enrique.

— Où est sa corne? où sont ses oreilles? demandai-je en souriant.

— Ne plaisantez pas, señor, reprit le chasseur ; vous avez tué la femelle du diable au lieu de tuer le diable lui-même, voilà pourquoi la bête est sans corne.

— Le tapir, dis-je à Rosalino, est le plus gros quadrupède de l'Amérique; il est inoffensif et doux, timide et triste. Les naturalistes, après l'avoir confondu avec l’hippopotame, puis considéré comme un diminutif de l'éléphant, ont enfin reconnu qu'il est un simple herbivore, ne possédant qu’un estomac. L’abondante nourriture herbacée dont il a besoin l’attire près des cours d'eau, mais il ne mange point de poissons. Bon coureur, bon nageur, il est difficile à atteindre. Enfin, il n’habite pas exclusivement l'Amérique méridionale, ainsi qu'on le répète encore ; le corps que nous avons sous les yeux le prouve d’une façon péremptoire.

Lorsque je proposai de tailler une cuisse du tapir pour notre déjeuner, les deux Indiens manifestèrent une telle horreur, que je compris qu’il y aurait danger pour moi à braver leurs préjugés. Ils me prièrent cependant de couper les pattes de l'animal et de leur faire don de ses sabots, Ces talismans

n'avaient point, comme la soi-disant corne du tapir mâle, la propriété d'attirer sur ses possesseurs une succession d'événements heureux, mais ils avaient la vertu d'écarter le malheur. Je garde dans mes collections un sabot de tapir : il ne m'a Jamais garanti de la piqûre des cousins ni de celle des médisants ; d’où je conclus que Rosalino et Enrique se trompaient dans leurs appréciations, et que le tapir du Mexique, plus petit que celui des Indes, n’est cependant, comme lui, qu’un pachyderme qui n’a rien de commun avec le diable.

Le Guatemala, — Les Toltèques. — La grotte. — Précautions préalables, Panique générale.

Le 26 juin 186., vers cinq heures du matin, j'abandonnai le petit village de Santa Maria, situé sur la limite qui sépare la province mexicaine de Chiapas de la République de Guatemala. J'avais pour compagnon de route un prêtre du diocèse d'Oajaca, don Silvestre Alarcon, et son topile ou sacristain, l'Indien mistèque Bautista. Don Silvestre passait, non sans raison, pour le plus savant homme de la contrée sur l’histoire ancienne de son pays, et il me conduisait à la grotte des Toltèques, célèbre à vingt lieues à la ronde. Les Indiens parlaient tous des richesses qu'elle renfermait, bien que personne encore n'eût osé pénétrer dans ses profondeurs.

L'air était froid ; cependant nous étions en plein été et près de l'équateur. Enveloppés de couvertures, nous avançâmes d’abord silencieusement, laissant à nos mules le soin d'éviter les mauvais pas. Bautista ouvrait la marche, et, sous sa

conduite, nous eûmes bientôt à gravir une montagne aride, rocailleuse, dont les pierres, d'origine volcanique, roulaient à chaque instant sous les sabots de nos montures, Notre ascension ne dura pas moins d’une heure; lorsque nous attei-

gnimes le faîte, une bande de pourpre dessinant l'horizon nous annonça la proche apparition du soleil. L'astre s’éleva tout à coup au-dessus d'un sommet tronqué; dépourvu de rayons, il ressemblait à un énorme boulet rouge. Il dépassa vite la couche de brume qui planait sur la Cordillère, et nous fûmes éblouis par la vive lumière qu’il versa brusquement sur nous.

Je me hâtai de me débarrasser de la couverture qui me servait de manteau, exemple bientôt suivi par mes compagnons. Par un rapide contraste, ce fut en suant à grosses gouttes que nous descendimes de la montagne que nous avions gravie en grelottant. Tout en cheminant, j'admirais la vallée qui s'ouvrait devant moi : fond de verdure bordé de forêts vierges. De beaux oiseaux au plumage bleu, rouge ou vert, voletaient autour de nous, et j'écoutais, ravi, leurs chants variés.

— Quel magnifique pays que le vôtre! m'écriai-je en m'adressant au curé; je l’ai parcouru du nord au sud, du levant au couchant, et sa nature est si multiple, que je trouve sans cesse à admirer.

— Nous ne sommes plus au Mexique, me répondit le curé, et vos éloges s'adressent en ce moment à la République de Guatemala, dont nous foulons le sol depuis que nous avons dépassé les bois qui sont à notre droite. Le Guatemala, vous devez savoir cela, tint autrefois en échec la puissance des empereurs du Mexique. En 1821, il s’allia avec les provinces de Honduras, de San Salvador, de Nicaragua, de Costa-Rica et secoua le joug de l'Espagne.

— Ces cinq provinces ne prirent-elles pas alors le titre d’Etats-Unis de l'Amérique centrale? demandai-je à mon guide.

— Parfaitement; mais, depuis lors, en proie à l'esprit d’anarchie, qui est la plaie des anciennes colonies espagnoles, les cinq provinces se sont disputé la suprématie et ont fini

par se constituer en Etats indépendants.

Nous pénétrâmes dans un bois, et le sentier tracé à travers les arbres devint si étroit, que nous dûmes cesser de marcher côte à côte; ce défilé franchi, je repris ma place près du curé.

— Bien que nous ayons peine à conduire nos montures de front, me dit mon compagnon, nous sommes ici sur la grande route suivie par le mystérieux peuple des Toltèques dans son émigration à travers l'Amérique septentrionale.

— Pourquoi nommez-vous les Toltèques un peuple mystérieux ? demandai-je.

— Parce que tout est ténèbres dans leur histoire. Ils ont précédé les Aztèques sur le territoire mexicain, mais d’où venaient-ils? Du nord, on s'accorde à le reconnaître ; cependant de quel point? On trouve leurs premiers établissements bien au-dessus de la Californie, on suit leur trace du rio Colorado à Mexico, de Mexico au Yucatan, du Yucatan dans la Mistèque et le Guatemala, et enfin du Guatemala au Pérou, à travers l'isthme de Panama. Les Toltèques n'étaient pas des dévastateurs comme les barbares qui fondirent sur l'empire romain ; leur nom signifie ouvriers habiles, et ils méritaient en effet ce titre, car ils ont laissé partout où ils ont séjourné des monuments dont les ruines étonnent autant par leur masse imposante que par la culture intellectuelle qu'elles révèlent.

Il nous fallut marcher de nouveau à la file, gravir des pentes et enfin descendre au fond d’un immense ravin. Là, coulait un ruisseau dont les eaux, chargées de sels de fer, nous surprirent par leur insupportable saveur d'encre. Nous mimes pied à terre pour camper et déjeuner. Le repas terminé et nos mules entravées de façon qu'elles pussent brouter, chacun de nous se chargea de torches. Pendant un quart d'heure nous suivimes la rive droite du ruisseau, souvent forcés de nous ouvrir à coups de macheté un passage à travers les lianes.

Le curé avait pris la direction de notre petite colonne, mais il hésitait sans cesse sur la route à suivre. Dix années auparavant, un de ses paroissiens l'avait amené jusqu'à la grotte des Toltèques. À peine eurent-ils fait quelques pas dans un obscur couloir, que des bruits étranges ayant frappé l'oreille des deux explorateurs, ils avaient prudemment battu en retraite. Depuis lors, malgré son vif désir de visiter le souterrain, le bon curé n'avait pu se décider à une nouvelle excursion, et je dus le prier longtemps avant d'obtenir qu'il m'accompagnât.

Le seul point de repère de mon guide était, à son dire, un acajou gigantesque dont l’épais feuillage ombrageait l'entréede la grotte. Par malheur, les acajous séculaires se pressaient autour de nous et nous exécutèmes une série de marches, de contre-marches, d’ascensions, de descentes, de reconnaissances qui ne durèrent pas moins de deux longues heures.

— C'est là! s’écria enfin le curé.

En effet, un quart d'heure plus tard, nous déposions nos fardeaux devant une ouverture située à mi-côte du ravin et ombragée par le sombre feuillage d’un acajou chargé de fruits.

J'examinai les lieux : çà et là des roches portant sur toutes leurs faces de belles empreintes fossiles. L'’ouvrture de la grotte, large de deux mètres et haute de ‘sois, semblait avoir été grossièrement taillée par la main des hommes. Nulle part on ne voyait le moindre indice d'une route ou d’un sentier; rien n'indiquait que ce li ** été autrefois fréquenté, et ce n’était qu’à l’aide d’r «ade assez périlleuse que l'on pouvait l’atteindre

Je m'avançai sur un t.ain assez incliné, et je me trouvai en face d'un corridor qui tournait brusquement à droite. Aucune trace de végétation sur le sol; mais, le long des parois, d'énormes touffes de pariétaires d’un vert pâle.

— Jusqu'à quelle profondeur avez-vous pénétré? demandaije au curé en revenant préparer les torches.

— J'ai fait vingt pas dans le corridor que vous apercevez, et je suis retourné en arrière, ainsi que je vous l'ai raconté déjà. Il me semblait entendre marcher dans cette profondeur ténébreuse, comme si quelqu'un venait au-devant de moi. L'Indien qui m'accompagnait alors m'avait si bien rempli l'esprit de contes merveilleux, que je croyais à chaque instant voir surgir un dragon ou quelque autre animal fabuleux. Bref, après avoir cheminé comme aujourd’hui presque un jour entier avec l'intention formelle de visiter dans toutes ses parties la grotte des Toltèques, je suis reparti comme j'étais venu, et n'ai jamais recommencé l'expérience,

— Eh bien, dis-je gaiement, avant une heure nous saurons à quoi nous en tenir sur les récits merveilleux de la tradition. Je vous préviens d'avance qu’il en faudra beaucoup rabattre ; le temps n’est plus aux apparitions, notre siècle a tout remplacé par le positivisme, et le bruit que vous avez entendu était sans doute produit par un écho.

— C'est possible, me dit le curé en me regardant disposer les torches; mais allez-vous donc pénétrer dans cet antre sans préparation ?

— Qu'entendez-vous par là ?

— Qu'il serait bon de réciter préalablement quelques prières; dans toute entreprise périlleuse, nul ne s’est jamais repenti d'avoir imploré Dieu.

J’approuvai les paroles de mon ami, qui, suivi de Bautista, s'avança vers l'entrée de la grotte. L'Indien tenait une bouteille que j'avais cru jusqu'alors pleine d’un réconfortant, cognac ou eau-de-vie de canne à sucre, et qui, en réalité, contenait de l’eau bénite dont l'entrée de la grotte fut aspergée. La pieuse cérémonie terminée, mes deux compagnons se déclarèrent prêts. Je leur recommandai de me suivre pas à pas, de ne jamais poser le pied avant d’avoir

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sondé la solidité du sol, les trous et les précipices étant beaucoup plus à redouter dans les souterrains que le démon, Enfin, je franchis la voûte, et nous voilà dans l’étroit corridor.

Je prêtais l'oreille, espérant entendre l'écho qui, je n’en pouvais douter, avait causé l'épouvante du bon curé lors de sa première excursion ; rien qu'un silence profond ; l'écho n'existait même pas, et c'était gratuitement que mon compagnon s’effarouchait. J'avançai de nou,eau.

— Ecoutez, dit soudain Bautista.

Un bruit sourd "’enait en effet de résonner.

Je m'arrêtai indécis; un silence absolu régnait autour de nous.

— Retournons sur nos pas, dit le curé.

— Retourner! m'écriai-je. Pourquoi donc?

— Nous tentons en ce moment le diable, et ce n’est pas là l’œuvre de bons chrétiens.

— Le diable nous tente si souvent, répliquai-je en riant, que je ne vois pas grand mal à lui rendre, une fois par hasard, la monnaie de sa pièce. D'ailleurs, señor, je vous l'ai déjà raconté, je n’ai jamais pénétré dans une grotte sans que des bruits étranges, inexplicables, parfois même effrayants, ne soient venus frapper mon oreille. Après examen, il se trouvait que ces bruits avaient pour cause le vent, l’infiltration des eaux tombant en gouttes multipliées dans des bassins naturels, ou le bourdonnement d'un insecte.

— Des insectes, au milieu de ces ténèbres? dit mon compagnon d’un air incrédule.

— Oui, des insectes, et qui plus est, des insectes dont un long séjour dans la nuit a peu à peu atrophié les organes visuels, organes inutiles, du reste, dans un pareil milieu. Les darwinistes, qui ne prétendent pas précisément que l’homme

descend du singe, mais qui considèrent cette transformation

| | { | comme possible, voient dans l'absence d’yeux chez les coléop- | tères et les poissons habitant les grottes un argument dé- | cisif en faveur de la lente transformation des êtres vivants.

— Ce sont là des rêveries, señor; si la nature est intel- fl ligente, si elle se transforme, elle doit son impulsion au 1 Créateur et non à sa force inconsciente. |

— Écoutez, dit de nouveau Bautista.

Cette fois, une sourde vibration agitait certainement les couches d’air tiède qui nous entouraient.

— Une pierre se sera détachée de la voûte, dis-je; c’est là un des dangers que nous avons à redouter.

Mes compagnons se rapprochèrent de moi. Pendant plusieurs minutes nous gardâmes un silence si complet, que le | bruit de nos respirations s’entendait. Je me remis en marche: | le corridor que nous suivions fit un nouveau coude et s’élargit si rapidement, que nous cessâmes de voir la paroi de gauche : en même temps un air chaud nous frappa le visage ; nous venions de pénétrer dans une salle qu'il s'agissait d'explorer.

Soudain, devant nous, parut un point lumineux. Le curé me saisit le bras.

— C'est une de nos torches dont une stalactite nous renvoie ! le reflet... |

Je cessai de parler, la lumière vacillait et nous étions immo- | biles. |

— Vade retro! vade retro! cria le curé. rx

La lumière disparut, et une voix plaintive sembla répéter : | 1]

Vade retro! |

Mes deux compagnons, laissant tomber leurs torches, se ! bousculèrent et se cramponnèrent l'un à l’autre, tentant de | fuir. Affolés, ils se heurtaient contre les murailles, invoquant | l’aide de Dieu. Ils rétrogradèrent enfin et disparurent, en dépit | de mes appels. Je demeurai ferme en apparence ; mais la peur est presque toujours contag'ieuse. Mon cœur battait avec force, je sentais mes cheveux se hérisser. J’essayai de raisonner

lorsqu'un nouveau bruit retentit. Perdant alors le peu de sang-froid que j'avais conservé, je m'élançai à mon tour vers l'entrée du souterrain, me croyant poursuivi par je ne sais quel fantôme qui répétait d'une voix sépulcrale : Vade retro ! vade retro!

Dévouragement. — Supplications inutiles, — Nouvelles excursions. Rencontre inattendue, — Découvertes. — Départ.

A peine dehors, j'aperçus mes deux compagnons, qui, dans leur hâte de s'éloigner, roulaient plutôt qu’ils ne descendaient sur la pente du ravin. Je les appelai, et le son de ma voix eut pour premier résultat de les faire fuir plus vite. Ils s’arrêtèrent enfin et multiplièrent les signaux pour m'engager à les rejoindre ; mais la vue des arbres, du jour, avait mis un terme à ma panique; j'étais déjà honteux, dépité, d'avoir cédé à une crainte irréfléchie.

Évidemment, nous avions été dupes d'un miroitement, d'un écho, et, comme le lièvre de la fable, nous venions de trembler devant notre ombre. Je réussis, non sans peine, à ramener le curé et Bautista à l'entrée de la grotte.

— Voici une aventure qui ne sortira jamais de ma mémoire, me dit le curé, Dieu dût-il m’accorder le double des années vécues par Mathusalem. Reprenons notre petit bagage, señor, et allons rejoindre nos montures ; je ne me sens pas à l’aise ici.

— Partir! m'écriai-je, non pas, s’il vous plaît ; il faut que nous ayons le dernier mot de l'incroyable panique dont nous venons d’être les héros... ou les victimes, que nous sachions au moins ce qui nous à épouvantés.

— Que voulez-vous dire? me demanda le curé d’un air effaré.

— Que nous sommes venus pour visiter la grotte des Toltèques, et qu'il ne serait pas raisonnable de repartir sans l'avoir explorée.

— Êtes-vous dans votre bon sens, señor ?

— Oui, répondis-je; j'ai retrouvé ma raison, que j'avais perdue tout à l’heure, je l'avoue.

— Alors mettons-nous en route sans retard, et donnonsnous pour salisfaits.

— Je ne le serai qu'après avoir visité la grotte.

Le curé et Bautista échangèrent un long regard; ils me croyaient devenu fou. Je leur parlai longuement pour les ramener à mon avis, ce fut peine perdue; ils rejetèrent toutes mes propositions avec un tel ensemble, que je compris enfin l’inutilité de mon insistance, et que je me décidai à tenter seul les risques d’une nouvelle aventure.

Après avoir regardé si les amorces de mon revolver étaient en bon état, j'allumai une torche et me préparai à une seconde excursion, bicr résolu, cette fois, à ne me laisser intimider par aucun bruit, si étrange qu'il pût me paraître. Je résistai aux supplications du bon curé, et je m’enfonçai de nouveau dans le sombre corridor.

Parvenu au point d'où j'avais fui, je n’avançai plus qu'avec circonspection. Une odeur âcre, résineuse, me prit à la gorge, odeur qui me rappela celle que produit la combustion des branches du styrax. II me vint aussitôt à l'esprit que des visiteurs, ayant pénétré avant nous dans la grotte, s'éclairaient à l'aide de ces torches naturelles, et que notre présence avait dû leur causer une frayeur au moins égale à celle que nous avions ressentie. Convaineu que je raisonnais juste, je poussai un cri d'appel. Ma voix se perdit sans écho, mais il me sembla entendre des pas sourds et un frèlement le long de la roche. J'élevai ma torche au-dessus de ma tête afin d'agrandir le champ qu'elle éclairait, et je vis une ombre glisser devant

moi.

— Qui va là? criai-je.

On ne répondit pas.

— Parlez, repris-je, si vous tenez à la vie.

— Grâce! dit une voix défaillante, grâce !

Je me rapprochai avec rapidité du point d'où partait la voix, et je me trouvai près d’un Indien, qui, aplati sur le sol, couvrait sa tête de ses bras et tremblait de tout son corps. Je demeurai un instant muet, de surprise, cette fois.

— Holà! José, dis-je enfin, relève-toi et rassure-toi ; je suis un chrétien.

Le malheureux n'osait bouger.

— Grâce ! dit-il encore ; à bon génie! je n'ai pas voulu t'offenser, je venais t’implorer ; ne me fais pas de mal.

— Je ne suis ni génie ni diable, mais un voyageur qui visite la grotte. Toi, qui es-tu ?

— Néotli, du village de Santa Maria.

— Et que cherches-tu dans ces ténèbres ?

L’Indien g'arda le silence, la terreur le paralysait.

— Je ne te veux aucun mal, lui dis-je ; reviens à toi.

Néotli se hasarda enfin à relever la tête, mais ce ne fut que peu à peu qu'il osa me regarder.

— Viens, lui dis-je.

Il me suivit machinalement. Lorsque j'atteignis l'entrée de la grotte, le curé et Bautista reculèrent.

— Vivant! cria le curé.

— Vivant, répondis-je en riant.

— Ai-je rêvé, ou avez-vous parlé avec quelqu'un ?

— Vous n'avez point rêvé, señor.

— Vous avez vu l'esprit des ténèbres, vous avez conversé avec lui ?

— Non pas; j'ai simplement causé avec un de vos paroissiens, le citoyen Néotli.

L'interpellé parut ; le curé et Bautista n'en pouvaient croire leurs yeux, et se rapprochèrent de leur compatriote, qui sem-

LA GROTTE DES TOLTÈQUES. 369 blait les regarder sans les reconnaitre. Je lui donnai à boire et sa langue se délia enfin. De l’interrogatoire que lui fit alors subir son curé, il ressortit que Néotli, las d'être pauvre, avait résolu de s'emparer des richesses qui, au dire des anciens de sa tribu, g'isaient enfouies et inutiles dans la grotte des Toltèques. Il y avait longtemps que ce projet roulait dans la tête de l’Indien et, par une singulière coïncidence, il s'était décidé la veille à le mettre à exécution. Parti de Santa Maria dans la soirée, il errait depuis le matin dans la grotte. Notre apparition avait convaincu le malheureux que les génies des ténèbres, troublés dans leur repos, se réveillaient pour le chàtier. Sa frayeur avait été si vive à la vue de nos lumières, qu'il s'était évanoui. Aussitôt revenu à lui, il avait erré dans l'ombre, cherchant à retrouver l'issue par laquelle il était entré. Enfin, il avait cru sa dernière heure arrivée en me voyant paraître, en m’entendant l'interpeller. Au résumé, les regards du pauvre diable annonçaient encore la terreur la plus profonde, et le moindre bruit le faisait tressaillir de la tête aux pieds.

— Si je vous avais écouté, dis-je au curé, nous serions déjà loin, et une superstition de plus défendrait l'accès de la grotte des Toltèques.

— C'est vrai; cependant, je crois qu'il vaut mieux laisser en paix ces retraites mystérieuses, et, si vous voulez m'en croire, nous nous en retournerons tranquillement.

— Non, par le ciel! m'écriai-je; dussé-je de nouveau y retourner seul, la grotte des Toltèques révélera cette fois ses secrets !

J'interrogeai Néotli : il m'apprit que la salle dans laquelle je l'avais rencontré communiquait avec une autre beaucoup plus vaste, au milieu de laquelle s’étendait une nappe d’eau ; cette salle, pleine de stalactites, longue de plus de cent pieds et large en proportion, élait si haute, qu'il n'avait pu voir la voûte.

L'expérience de Néotli était précieuse ; mais lorsque je l’en-

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