‹ A travers l'Amérique [microforme]Chapitre 3 sur 24 · CA NI · texte numérisé non relu

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Elle passa son bras sous celui du chasseur.

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UNE FAMILLE GANADIENNE. 49

et hâta sa marche. Bientôt je pus distinguer un grand gaillard vêtu d'un habit de chasse, les jambes serrées dans de longues guêtres. Il s'était levé et s'avançait peu à peu sur la route, comme pour nous barrer le passage. À notre approche, il retira le bonnet de loutre qui, en dépit de la saison, lui descendait jusque sur les yeux, et je vis un beau garçon aux cheveux blonds, au front large, aux traits réguliers.

— Louise, dit-il lorsque nous fûmes en face de lui, je voudrais vous parler.

Le visage de ma compagne était devenu sérieux, le cheval fit quelques pas sans qu'elle répondît. Elle poussa un gros soupir, tira brusquement les brides et, la voiture s'étant arrêtée, elle descendit avec légèreté.

— Bonjour, Louise, dit le chasseur en tendant sa large main.

— Bonjour, Pierre, répondit la jeune fille.

— Comment va votre père?

— Mieux, je vous remercie.

— Louise, je voudrais vous parler.

— Prenez les guides, monsieur, me dit la jeune fille après une minute d'hésitation, et veuillez conduire le cheval jusqu'au sommet de la côte.

Puis, sans attendre ma réponse, elle passa son bras sous celui du chasseur et l’entraîna en avant.

Assez surpris de cette scène, je ramassai les guides et je suivis pas à pas les deux jeunes g'ens.

Mie Louise, — Arrivée au Val-Secret, — Le grand-père Martin. — Soirée patriarcale. — Qu'est-ce que M. Pierre? — Une méprise. — Un enfant terrible, — Départ à la

recherche du loxia,

La pluie avait complétement cessé ; peu à peu le ciel reprenait son azur clair et profond, une goutte de rosée vacillait à l'extrémité de chaque aiguille de pin, et, lorsque le soleil pénétrait par une échappée dans un coin du bois, on eût dit les arbres qu'il éclairait saupoudrés de diamants. Les berges de la route, d’une belle couleur orangée, me rappelaient les talus ocreux de certaines parties de la Normandie. Était-ce un effet de mon imagination? Je ne sais. Mais les arbres, les buissons, les sentiers, les herbes qui croissaient sur les bords du chemin me reportaient en France par la pensée, mes mésaventures de la matinée étaient oubliées, et j'avais peine à me figurer que l’immensité de l'Océan me séparait de mon pays.

De temps à autre mes regards se tournaient vers les deux jeunes gens; ils parlaient à mi-voix. Le chasseur gesticulait beaucoup et semblait se justifier ou chercher à persuader sa compagne, qui, la tête inclinée, ne lui répondait que de loin en loin. La jeune fille avait retiré son manteau, et je pouvais mieux la juger. Elle était grande, assez forte, néanmoins gracieuse. Elle portait ur: robe grise garnie de passementeries bleues qui, sans appartenir à aucune mode, lui seyait bien. Ses pieds étaient chaussés de bottines en cuir de chamois brodées de grains de verroterie, chaussure qui ine rappelait les antiques mocassins dont les Indiens de la contrée

faisaient usage. Sur ses cheveux blonds, épais, couleur d'or, retombait un nœud d’un bleu foncé, semblable aux grands papillons de ruban dont se parent les Alsaciennes. La marche

pre

de la belle Canadienne, ferme et assurée, était cependant distinguée ; M"° Louise Martin avait grand air.

En somme, les deux jeunes gens formaient un charmant couple que je prenais plaisir à contempler. Ma curiosité avait été excitée par cette rencontre imprévue; mais je remarquais entre eux une familiarité qui prouvait une connaissance de longue date; je croyais avoir sous les yeux deux fiancés séparés par une brouille et cherchant à se réconcilier.

Le sommet de la côte atteint, M'° Louise Martin s'arrêta :

— Adieu, Pierre, dit-elle en tendant la main à son interlocuteur.

— Non, répliqua celui-ci en saisissant avec vivacité la main qu'on lui tendait, au revoir.

— Au revoir, soit; cela dépend de vous, de vous seul.

Le jeune homme secoua la tête, aida sa compagne à reprendre sa place dans la carriole; puis, reculant d'un pas pour nous laisser partir, il retira son bonnet et me salua courtoisement.

Une minute plus tard, le cheval descendait au petit trot une longue côte; devant moi s’ouvrait une jolie vallée, au fond de laquelle se dressaient de grands bâtiments. M'* Louise, sérieuse, absorbée, gardait un silence religieux, et je me tenais immobile pour ne pas troubler ses réflexions. Elle tourna brusquement la tête, salua le chasseur resté sur la crête de la montagne, puis, la route se trouvant abritée par des arbres, elle poussa un soupir, secoua son fouet, et me dit en me désignant les bâtiments :

— Le Val-Secret, l'habitation de mon père.

Le Val-Secret! Ce nom était admirablement choisi. De hautes collines fermaient de toute part la vallée au fond de laquelle nous descendions, vallée en ce moment couverte de blondes moissons. Nous passèmes près d’une vieille femme occupée à tailler des buissons d'épines dont elle fabriquait des fagots ; elle nous souhaita le bonsoir en français, et son

accent, sa jupe rayée de noir, sa coiffure, me firent de nouveau songer à la Normandie. Je communiquai mon impression à ma compagne.

— Vous êtes dans la petite France, me répondit-elle, et ma famille, qui possède cette propriété depuis plus de deux . cents ans, est, ainsi que nos serviteurs, originaire des environs de Rouen.

— Vous avez visité la France?

— Non; je suis née dans la maison que vous voyez là-bas; en dehors de ce domaine, Québec est la seule ville que je connaisse.

— C'est à Québec que vous avez été élevée?

— J'ai été élevée au Val-Secret, et je n'ai jamais dormi sous un autre toit que celui vers lequel je vous conduis. Mais pourquoi ces questions?

— C'est que vous parlez le français avec une correction bien rare, même en France.

— Je vous remercie du compliment, dit la jeune fille en souriant, et je vous prierai de remarquer que pour moi, de même que pour la moitié des habitants du Canada, la langue française est la langue maternelle. Bien que nous sachions l'anglais, ce n’est que contraints et forcés que nous le parlons.

— Cependant, repris-je, tous vos compatriotes ne s’expriment pas avec l'élégance que j'admire dans votre langage. — Je sais lire et écrire, monsieur, répliqua ma belle com-

pagne ; là est peut-être tout le secret. Vous n'êtes pas galant, ajouta-t-elle, vous avez vu Québec, et vous paraissez croire que nous sommes encore sauvages.

Je m'empressai de rendre justice à Québec, dont j'avais admiré les colléges anglais et français, et dont la réputation de savoir est incontestable. Néanmoins, Val-Secret n'était point Québec; je pouvais donc, sans injustice, manifester ma surprise d'entendre une belle personne au langage choisi,

aux manières distinguées, déclarer elle-même n'être qu'une fermière.

— Est-ce done chez vous une condition inférieure ou un état déshonorant que celui de fermière? me demanda la jeune fille dont le regard s'arrêta sur le mien.

— Non, me hâtai-je de répondre. Le travail de la terre. est partout honorable et honoré. Par malheur, ce que l’on nomme chez vous et chez les Anglais un gentleman farmer est, chez nous, un type rare. Ce sont de bonnes gens que nos fermiers ; mais ils se montrent souvent rustiques jusqu'à la grossièreté, et, en dehors de leur métier, plus ignorants que je n’oserais l'avouer.

Nous franchimes une grande porte; deux énormes dogues se démenèrent furieux dans leur niche; la carriole traversa une cour sablée pour s'arrêter devant le perron d’une vieille maison aux fenêtres irrégulièrement percées, telles que nos aieux, ennemis de la symétrie, se plaisaient à en construire.

Un grand vieillard, vêtu d'un habit à la française, coiffé d’un tricorne, en culotte courte et les jambes couvertes de bas bleus chinés, s’avança vers moi, appuyé sur une canne à bec-de-corbin; on eût dit un ancêtre descendu d'un vieux cadre et auquel il ne manquait que la perruque à marteau d'avant 89, car il portait le jabot et les breloques du vieux temps. Il se découvrit pour me saluer : sa tête était encore garnie de cheveux bouclés aussi blancs que la neige ; jamais je n'avais vu un si beau et si vénérable vieillard.

— Soyez le bienvenu sous mon toit, monsieur, me dit-il en me tendant la main; si par hasard vous êtes déjà venu à Val-Secret, pardonnez à ma mémoire, qui ne me rappelle ni vos traits ni votre nom.

J'expliquai en quelques mots que, mouillé, perdu, ou tout au moins égaré, j'avais rencontré M'° Louise, qui m'avait obligeamment offert une place dans se voiture et promis de me faire conduire à Québec.

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— Voilà qui est bien, Louise, s'écria le vieillard; mais l'hôte que tu as amené ne peut repartir sans s'être rafraichi ou rassasié; veille à cela, mon enfant.

— Grand-père, dit la jeune fille, monsieur est un Français de la grande France.

— Bénédiction du ciel! est-ce vrai?

— C'est vrai, répondis-je.

— Alors, monsieur, soyez doublement le bienvenu; vous êtes chez des amis, chez des compatriotes, chez des frères.

Pourquoi cet accueil si cordial et si simple m'émut-il jusqu'aux larmes? C'est que j'étais à mille lieues de ce cher pays au nom duquel on me recevait avec tant de bienveillance. Combien mon titre de Français me parut précieux et honorable lorsque je vis le grand vieillard me serrer la main avec force, m’entraîner dans l'habitation! Je connaissais de longue date la sympathie conservée par les Canadiens pour le pays de leurs aïeux, mais jamais cette sympathie ne s'était manifestée à moi d’une façon si touchante.

Deux heures plus tard, j'étais devenu l'hôte du Val-Secret, et je m'asseyais à table entre M"° Martin et le grand-père Martin, tandis qu'un domestique allait prévenir à Québec que je comptais encore au nombre des vivants.

M. Martin père avait quarante-huit ans, M°"° Martin quarante, M'° Louise dix-huit, sa sœur Victorine seize, et MM. Victor et Émile quatorze et douze. Quant au grandpère et à la grand’mère Martin, ils représentaient à eux deux près d’un siècle et demi. Les domestiques de la ferme, au nombre de dix, vinrent se ranger au bas bout de la table; deux ou trois, à tête grise, tutoyaient les maîtres et les enfants de la maison. Le grand-père ayant prononcé le bénédicité, chacun s’assit pour prendre sa part d’un jambon aux

choux, bientôt suivi d'un quartier de mouton rôti. — Père, dit tout à coup M" Louise, en revenant de Québec, alors que je ramenais notre hôte, j'ai rencontré Pierre.

— Et tu lui as parlé, Louise?

— Je lui ai parlé, répondit la jeune fille, que je vis pâlir. Il se fit un grand silence; on n’entendit plus que le bruit des fourchettes et des couteaux.

— C'est bien, dit soudain le fermier, nous causerons de cela plus tard.

Se tournant alors vers moi, M. Martin m'entretint de ses moissons, des travaux qu'il avait entrepris, des réformes qu'il révait pour son habitation.

Je l'écoutai d'une oreille distraite; du reste, la déclaration de M'° Louise semblait avoir jeté un nuage sur tous les esprits. Qu'était-ce que ce M. Pierre, dont le nom seul troublait à ce point une honnête famille? Un fils indocile, un enfant prodigue peut-être? Mais non; j'avais remarqué que M'° Louise ne le tutoyait pas. Je me perdis en vaines suppositions.

Le grand-père dit les grâces, puis chacun se leva. Nous avions soupé dans une salle oblongue, pourvue d'une de ces énormes cheminées que l’on rencontre encore sur quelques points de la Normandie. La batterie de cuisine s’étalait luisante sur les murs, et le plafond montrait ses poutres de chêne. Le fermier me conduisit au dehors, et M'° Louise, après avoir rempli de café les tasses posées sur une petite table, m'offrit une longue pipe d’ardoise, véritable calumet que je dus refuser.

L'horloge venait de sonner huit heures; la nuit était étoilée et transparente. La lune, encore invisible, se levait du côté du nord, et sa lumière argentait le profil des coteaux qui nous faisaient face.’ L'air était doux; des bélements, des hennissements s'échappaient des écuries et des étables, quelques poules attardées gloussaient. J’interrogeais mon hôte, qui répondait avec complaisance à toutes mes questions ; c'était un homme grave, instruit, parlant bien. J'appris que lui et sa femme avaient été les seuls maîtres d'étude de leurs

| enfants; que six générations. de Martin reposaient dans le | petit cimetière de Val-Secret, après y avoir vécu aussi heureuses que des créatures humaines peuvent l'être en travaillant, en craignant Dieu, en plaçant le bonheur dans la simplicité. M. Martin ne rêvait point d'autre avenir pour ses quatre enfants, et il souhaitait vivement qu'ils ne connussent d'autre partie de l’univers que celle où ils étaient nés. Les années ont passé, elles ont semé mes cheveux de fils | argentés; mais elles n'ont rien enlevé à la vivacité des souvenirs que j'emportai de Val-Secret. Il me suffit de fermer | les yeux pour revoir et entendre le grand-père Martin dire | le bénédicité dans la grande salle où je fus reçu d’abord, | pour voir les traits graves de son fils, la bonté peinte sur le

visage de M"° Martin, les beaux yeux de M'° Louise et la

mine éveillée de sa jeune sœur et de ses frères. Je’ revois

encore le grand salon où, le café pris, je fus conduit par mon hôte. À la lueur de deux grandes lampes, M" Martin et ses filles cousaient, le grand-père lisait, et ses petits-fils, le nez penché sur des livres, étudiaient les leçons du len-

demain. Oh! la belle et simple famille, et quelle trace inef-

façable les huit jours que je passai près d'elle ont laissée dans mon esprit et dans mon cœur! Si le bonheur n’est point | un vain mot, s’il existe quelque part sur notre globe, c'est

bien certainement par-delà les mers, entre les coteaux du

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