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Val-Secret.
— Neuf heures, dit tout à coup le grand-père en regar- £ dant une horloge dont le gigantesque balancier mesurait 4 les secondes; puis, se tournant vers moi, il ajouta : ‘ — Aimez-vous la musique, monsieur ? È — Beaucoup, répondis-je. 4 — Sincèrement ? ; — Sincèrement,. 5
— Tu entends, Louise, reprit le vieillard; monsieur se montrera indulgent.
M'" Louise se mit au piano et joua d'une façon trèsagréable; elle fut bientôt secondée par sa sœur et par MM. Émile et Victor, qui, armés l’un d'un violon, l’autre d'une flûte, exécutèrent leur partie avec une remarquable justesse. Après ce concert improvisé, M. Martin me conduisit dans la chambre qui m'était destinée, et je ne tardai guère à m'endormir en songeant combien l’imprévu a de part dans notre vie.
Ma première pensée, en me réveillant, fut pour le loxia enucleator; c'est que des oiseaux chantaient sous mes fenêtres, qui s'ouvraient sur un beau jardin. Avec le chant des oiseaux, m'arrivait un bruit de voix ; M. Martin, son père et M'"° Louise se promenaient dans une longue allée. Le grand-père tenait la main de la jeune fille, qui marchait le front baissé; évidemment il était question de M. Pierre.
Aussitôt habillé, je descendis pour saluer mes hôtes; lorsque j'arrivai dans le jardin, le père disait à sa fille :
—- Tu ne doutes pas, mon enfant, que mon unique souci soit ton bonheur, n'est-ce pas?
— Père, répondit M'° Louise, comment en pourrais-je douter ?
— Eh bien, Louise, il faut oublier, et nous t'y aiderons.
M"° Louise secoua doucement la tête comme pour dire : c'est impossible; puis, me saluant, elle s'éloigna.
Aussitôt qu'ils m'eurent aperçu, M. Martin et son père s’avancèrent vers moi et me prirent cordialement les mains.
— Pauvre Louise! dit le grand-père, qui avait suivi sa petite-fille du regard; elle pleure.
— Père, répondit M. Martin, êtes-vous donc avec les femmes contre moi?
— Oui, quand je vois Louise pleurer.
— Nous sommes là pour la consoler ; plus tard, quand nous n'y serons plus, sur qui s'appuierait-elle ?
Je fis mine de m'éloigner.
— Restez, monsieur, me dit le grand-père, il ne s'agit point d'un secret. Nous avons en ce moment un gros chagrin à cause de notre grande fille; elle aime son arrière-petit-cousin, et il y a un obstacle entre elle et lui.
— M. Pierre est-il donc un mauvais sujet? me hasardai-je à demander.
— Non pas, répliqua M. Martin avec vivacité; Pierre est le meilleur garçon du monde, et je voudrais pouvoir le nommer mon fils. Louise serait sa femme depuis un an si. Mais pardon, monsieur, le récit de nos affaires de famille ne pourrait que vous ennuyer.
Ne sachant au juste si, au fond, la réticence de mon hôte n'était pas une façon honnête de changer la conversation, je n'osai répondre que le sort de M"° Louise et de M. Pierre m'intéressait au contraire beaucoup, et que je désirais vivement connaître l'obstacle qui s’opposait à leur union. M. Martin m'entraîna vers la ferme, et je dus subir ce que je nomme la visite du propriétaire, c'est-à-dire parcourir tous les bâtiments, des caves aux greniers. Ces excursions forcées sont souvent fatigantes; cette fois, elles furent précieuses pour moi, car j'appris plus d’une curieuse particularité sur le climat et les productions du Canada.
Il était midi lorsqu'une cloche nous rappela pour le déjeuner; je vis que M"* Louise s’occupait avec sa sœur et sa mère des détails du ménage, et que le grand-père était le répéliteur des jeunes garcons. Durant le repas, il fut question du loxia enucleator, avec lequel je m'étais réconcilié depuis la veille, car je lui devais l'invitation de passer quelques jours à la ferme. Aucun de mes hôtes ne se souvenait d'avoir rencontré dans ses chasses ou ses promenades un oiseau vêtu d’un plumage de couleur cramoisie; mais les coteaux qui enfermaient Val-Secret étaient couverts de sapins, je pouvais done les explorer à mon aise, certain de ne point m'égarer, puisqu'il eût été difficile de perdre la ferme de vue.
L'hisloire de leur pays était familière à mes hôtes, et ils connaissaient en même temps celle du nôtre. Lorsqu'ils s'aperçurent que les noms et les ouvrages des missionnaires qui, les premiers, explorèrent l'Amérique septentrionale et en particulier le Canada ne m'étaient pas inconnus, ils redoublèrent pour moi d'attentions. Ils se plaignaient d'être mal connus en France, de nous aimer sans être payés de retour,
— Vous vous trompez, répétai-je sans cesse, un Canadien n'est point un étranger dans mon pays.
Le grand-père Martin souriait et secouait la tête; il avait vu, disait-il, bien des Français aborder au Canada, et aucun d'eux ne savait ni le nom de Cartier ni celui de Montcalm. Je défendis de mon mieux mes compatriotes, tout en m'avouant qu'au fond mes hôtes avaient raison, et que nous sommes trop indifférents dans la grande France pour nos gloires lointaines et passées. L'attachement manifeste témoigné par cette honnête famille pour la France me fit commettre une singulière méprise.
-- Ce serait un beau jour, m'écriai-je soudain, que celui qui renouerait entre nous les liens du passé, qui ferait de vous des Français.
— Dieu nous préserve d’un tel malheur, s’écrièrent à la fois le grand-père Martin et son fils; nous sommes Canadiens d'abord, sujets de la reine d'Angleterre ensuite, et nous n'avons pas plus envie de devenir Français qu'Américains, bien que nos voisins pensent le contraire.
Je demeurai interdit. ;
— J'avais cru comprendre, repris-je d'un ton embarrassé, que vous regrettiez votre première nationalité.
— Nous sommes fils de Français, monsieur, et nous avons le respect du passé, me dit le grand-père; mais pour rien au monde nous ne voudrions redevenir les sujets de vos rois ou les citoyens de vos républiques, car nous possédons ce qui vous manque, l'amour de la stabilité. Votre administra-
tion routinière, tracassière, transformerait vite les libertés dont nous jouissons en servitudes; nous aimons la France et les Français, néanmoins, tant qu'il ne nous sera pas donné d'être purement et simplement Canadiens, nous resterons Anglais par raison, par politique, par amour de la justice et de la vraie liberté,
Je me mordis la langue; depuis, j'ai retrouvé chez tous les Canadiens les sentiments exprimés par le grand-père Martin. Si les Canadiens nous aiment, nos inconstances politiques les étonnent, et ils prétendent que nous ne comprendrons jamais rien à la liberté.
Mon après-midi se passa à visiter les champs de mon hôte, fier de ses réralles de luzerne et de blé. Le soir, même réunion patriarsaie que la veille; à ma prière, M" Louise se mit au piano, Elle préludait à peine, que l’un de ses jeunes frères s'écria :
— Tiens! c’est la chanson de Pierre.
A cette exclamation involontaire, la musicienne se couvrit le visage. Le coupable s’élança vers elle et l'entoura de ses bras.
— Oh! Louise, s'écria-t-il, est-ce donc moi qui te fais pleurer?
M'° Louise se leva et embrassa l'enfant. M"° Victorine prit aussitôt la place de sa sœur, qui, essuyant ses yeux, revint s'asseoir silencieusement près de sa mère. Cette scène avait ému tout le monde, moi le premier, et la petite Victorine avait fait preuve d'esprit en s'emparant du piano, car chacun put ainsi suivre ses pensées. Pour ma part, j'aurais voulu savoir ce qui s'opposait au mariage de M°° Louise avec le beau Pierre et rendre au Val-Sscret sa sérénité.
Vers dix heures, je pris congé de la famille; je devais, le lendemain matin, commencer mes excursions sur les coteaux, à la recherche du fameux loæia. Mon hôte voulait
me faire accompagner par un domestique, offre que je dé-
elinai. Le grand-père proposa de me donner pour guides ses deux petits-fils, que l'on dispenserait pour ce jour-là de leurs études. À ces mots, les deux enfants se levèrent avec anxiété, leurs yeux se fixèrent sur mes lèvres comme pour deviner ce que j'allais répondre, J'acceptai ; ils sautèrent de joie et vinrent me serrer les mains.
Mes petits compagnons s'étaient chargés de nr'éveiller; au point du jour, ils frappaient à ma porte. Dans la grande salle, je trouvai M'"° Louise occupée à garnir nos carnassières de vivres, car nous devions déjeuner dans les bois.
— Vous avez été bonne pour moi, dis-je à la jeune fille au moment de me mettre en route, ne puis-je vous être utile en rien?
— En rien, monsieur, me répondit-elle; mais je vous remercie de toute mon âme.
Elle me fit une révérence, et je suivis ses jeunes frères, déjà dehors et impatients.
IT
Panorama, — Rencontre inattendue, — Déjeuner champêtre, — Plaidoyer en faveur de Mio Louise, — Retour à la ferme, — Plaidoyer en faveur de M, Pierre, — Tout est bien qui finit bien. — Le loi.
La journée Ss'annonçait splendide; un brouillard blanc cachait la cime des collines, mais le soleil eut promptement raison de ce léger voile. Mes deux guides me firent traverser un champ semé de blé noir; puis, sur leurs traces, je gravis un sentier escarpé pour gagner les bois,
À la façon délibérée dont ils allongeaient le pas, dont ils maniaient leurs fusils, je reconnus vite des chasseurs expérimentés dans mes petits compagnons. [ls m'apprirent en
effet que, depuis longtemps, la chasse constituait leur récréation favorite et qu'ils avaient eu pour maître, dans cet art
cher aux Canadiens, leur grand cousin Pierre, dont l'adresse était proverbiale dans la contrée.
Tout en cheminant, mes compagnons m'interrogeaient avec curiosité sur Paris, sur Londres, sur New-York, trois villes qu'ils rêvaient de visiter. Ils étaient vifs, gais, causeurs, et cependant plus sérieux que ne le sont chez nous les garçons de leur âge. Nous atteignimes un étroit vallon perdu entre deux coteaux, et mes guides ouvrirent la chasse en abattant un écureuil noir.
Nous convinmes d’un eri de ralliement, et chacun se lança dans une direction différente. Je devais gravir la pente qui me faisait face, tandis que les deux frères, cheminant l'un à droite et l’autre à gauche, marcheraient de façon à me rejoindre au sommet de la colline. Nous étions entourés de sapins de différentes espèces, entre lesquelles je reconnus le sapin noir, dont le bois est précieux pour les constructions navales; le sapin du Canada ou épinette blanche, puis le sapin baumier, qui fournit au commerce une térébenthine épaisse, transparente, d’une odeur aromatique très-agréable.
Trois coups de feu successifs, dont un écho répéta les détonations, m'apprirent que mes compagnons faisaient bonne chasse. Pour moi, en dépit de la pente, je marchais le nez en l'air, cherchant à découvrir parmi les feuillages noirs ou argentés des sapins les plumes rouges du loria. Je tuai un beau pivert, ou pic-vert, puis un bec-croisé, et je manquai une belette d'une taille peu ordinaire.
Arrivé au sommet de la colline, je me trouvai sur une plate-forme semée de blocs de grès et assez élevée pour me permettre d'apercevoir, par-dessus le ravin que nous avions franchi d'abord, Val-Secret et ses bâtiments. Le soleil inondait de lumière la jolie vallée, et la couleur vert-émeraude des arbres fruitiers tranchait agréablement sur le vert plus sombre des pins. J'étais au lieu du rendez-vous; nul bruit ne me révélant encore l'approche de mes petits compagnons,
j'allai m'asseoir sous un chêne poussé là par hasard, et dont le feuillage paraissait étrange au milieu de la végétation uniforme qui l'entourait.
Après une demi-heure d'attente je me rapprochai du bois, vers ma gauche. De ce côté, la pente que J'avais gr. ait presque à pic. Je me penchaï au-dessus de cet abime &£ j'eus un mouvement de surprise en découvrant, à dix pas au-dessous de moi, assis sur une roche, son fusil posé à ses pieds, le fiancé de M'° Louise, M. Pierre.
Le jeune homme portait le costume de chasse dont il était vêtu le jour où je l'avais rencontré pour la première fois ; il regardait dans la direction de la ferme de Val-Secret, trèsvisible du point qu’il occupait. Il semblait si bien perdu dans sa contemplation, qu'il ne parut pas entendre le bruit de mes pas. Je ne pouvais voir ses traits; mais, à ses mouvements, je devinai qu'il suivait quelqu'un du regard. Il tourna soudain la tête vers la gauche, puis, prêtant l'oreille, il se leva brusquement, saisit son fusil et l'arma. Je song'eai à mes petits compagnons, dont l’un devait déboucher de ce côté, et j'allais prévenir le chasseur lorsque Victor parut.
— Pierre! Pierre ! cria l'enfant d’une voix joyeuse,
Et, au risque de se casser le cou, maître Victor courut sur la pente et vint tomber dans les bras de son cousin.
Au même instant, Émile se montra un-peu plus bas: au cri d'appel que lui jeta son frère, le jeune garçon leva la tête, puis, marchant droit devant lui, il rejoignit à son tour le chasseur.
— Pierre ! Pierre ! répétaient à tour de rôle les deux frères avec effusion.
Et ils embrassaient à qui mieux mieux leur cousin, qui leur rendait caresse pour caresse,
— Comment va-t-on au Val-Secret? demanda enfin M. Pierre.
— Bien, répondit Victor; père a eu la fièvre, mais il va
mieux.