PERRET
SE
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— M. Martin désire que son gendre soit fermier?
— Précisément. Mais j'ai d'autres rêves en tête, des rêves qu'il ne peut comprendre.
— Vous êtes ambitieux ?
— Pourquoi m'en cacherais-je? Oui, je suis ambitieux; je le suis pour Louise surtout.
— Elle approuve vos projets?
— Noi., elle est avee mes oncles contre moi.
En somme, sous les réticences que la modestie imposait à mon interlocuteur, je finis par découvrir qu'il avait des goûts artistiques; qu'il rêvait, pour lui et sa femme, une existence brillante et mondaine. C'était à une noble ambition qu'il me semblait difficile de blèmer. Cependant M. Martin n'avail-il pas raison lorsqu'il engageait son neveu à se fixer à Val-Secrci, à ne point abandonner la paisible vallée où tant de Martin avaient véeu heureux? L'esprit de M. Pierre nourrissail beaucoup d'illusions : je ne craignis pas de lui montrer l'envers de cette vie politique et littéraire, à laquelle beaucoup se croient appelés, et qui, en définitive, compte si peu d'élus.
— Si je ne réussis pas, répondit le jeune homme, je reviendrai à Val-Secret.
— Oui, dégoûté, aigri, ayant contracté des habitudes qui vous rendront l'isolement pénible, nr'écriai-j e; d’ailleurs, vous vous croirez loujours à la veille de réussir, et votre retour sera éternellement remis au lendemain. Mais je veux croire que vous réussirez: rappelez-vous alors les paroles de M" de Slaël : « La gloire et le bonheur ne sont point svnonvmes, et la première n’est souvent que le deuil du second. »
La sympathie que je ressentais pour M'"° Louise me rendit éloquent, et je parlai longtemps à M. Pierre, qui, je dois lui rendre celte justice, m'écoutait avec attention et discutait sans impatience chacun de mes arguments. Le jeune homme
était convaineu que, si sa fiancée le voulait, elle aurait promptement raison des répugnances de son père et de son grandpère; mais elle tenait à ne point quitter Val-Secret.
— Nous vivrons ici ensemble, avait-elle dit résolüment à son fiancé, où nous mourrons séparés.
EL ces tiraillements duraient depuis une année.
Oh ! la sage personne que M"° Louise! elle possédait toutes les grâces, toutes les connaissances qui pouvaient la faire briller dans le monde où son fiancé rêvait de la transporter, et pourtant elle s'obstinait à vouloir vivre dans le coin obscur où elle était née. Combien on pense différemment dans notre grande France, où la fille d'un fermier n'a qu'un désir, abandonner au plus vite les champs qui lui ont donné la santé el la richesse pour aller sécher dans une étude de notaire, dans un cabinet de juge ou d'avocat, comme si... Hélas ! à quoi bon ma morale ?
Je passai ma journée à chasser avec M. Pierre, pour lequel Je me pris d’une sincère amitié, {ant je reconnus en lui de qualités solides. Aux approches de la nuit, il me ramena, ainsi que mes petits compagnons, jusqu'à l'entrée de la vallée.
Le soleil venait de disparaître, un brouillard d'or enveloppait les bâtiments de Val-Secret, et le hennissement des chevaux, les mug'issements des vaches, le bélement des moutons, tous ces bruits si harmonieux à l'heure où le jour tombe, alors qu'on les entend à distance, arrivaient jusqu'à nous.
— Là est le bonheur, dis-je en étendant le bras vers la ferme et en me tournant vers mon guide, tâchez de vous en convaincre,
Le jeune homme ne me répondit pas.
— I y a là un brave cœur qui bat et souffre pour vous, repris-jJe; song'ez-y sans cesse.
M. Pierre poussa un soupir, puis il s'éloigna à grands pas,
sans me tendre la main, sans embrasser ses jeunes cousins,
oo
fl 68 A TRAVERS L'AMÉRIQUE.
{| qui, revenus de la surprise que leur causa ce brusque départ, fl criérent à l'unisson :
(l — Au revoir, Pierre !
fl Une voix répondit du sein du bois, nul de nous ne com- | || prit ee qu'elle disait.
| | I faisait nuit lorsque nous rentrâämes à Val-Secret ; nous (| | étions possesseurs de quatre lapins, de trois écureuils et d'une | [| douzaine de moineaux, parmi lesquels, hélas! ne figurait ( dl. point le fameux loxia enucleator.
L4 Pendant deux jours encore, je chassai autour de Val-Secret; |. À ce n'était plus seulement le loxia que je cherchais, mais Pierre À pl Martin, avec lequel j'eusse voulu causer de nouveau. Je 4 | 1 n'avuis parlé de ma rencontre à aucun des habitants de la ‘à | | ferme, ne voulant pas paraître m'immiscer dans des affaires : l qui, en somme, ne me regardaient pas. Cependant, la veille ! de mon départ, comme je me trouvais seul avec M" Louise, ; qui arrangeait les fleurs d'un bouquet, je me hasardaïi à lui dire brusquement :
— J'ai vu M. Pierre, le savez-vous ?
|. — Oui, me répondit-elle, mes frères ont raconté devant | | moi votre rencontre avec notre cousin.
(fl — Il est donc vrai, repris-je, que vous refusez d'hahiter la Î ville ? | ’ } — Je crois fermement, monsieur, que mon bonheur serait 1 plus certain ici, dans cette chère solitude. Pierre aime les | ï livres, et nous avons une bibliothèque : qui l'empêche de lire, d'écrire même? S'il est capable de composer un ouvrage, cet | ouvrage sera-t-1l moins bon pour être né sous les ombrag'es de Val-Secret?
\ — Mais si les travaux des champs lui répugnent? — Il les airie, monsieur, comme on aime les choses que À
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on à pratiquées dès son enfance; d’ailleurs, que lui demandet-on? De devenir le maître ici, et ce n'est jamais une rude
condition que celle qui consiste à commander. Pour moi, je
suis née fermière et ne veux point changer d'état. Que ferais-je, grand Dieu, dans les salons de Québec? Je n'oserais ni parler ni me mouvoir, Je vous donne mes raisons à moi, joignez-v celles de mon père et de mon grand-père, et vous comprendrez que je fais bien en résistant à Pierre.
— Vous voulez qu'il se sacrifie pour vous et non vous sacrifier pour lui, repris-je.
La jeune fille me regarda bien en face de ses beaux yeux bleus, qui, peu à peu, se remplirent de larmes.
— Je vous assure, monsieur, me dit-elle d’une voix tremblante, que, dans tout ceci, je songe plus au bonheur de Pierre qu'au mien.
J'allais répliquer, assurer ma gracieuse hôtesse que je ne doutais ni de son dévouement ni de son cœur, mais l'arrivée du grand-père coupa net notre conversation, M'"° Louise s’éloigna, el, durant le reste du jour, je ne pus lui parler que devant (émoin.
Le soir venu, je contemplai pour la dernière fois cette bonne famille assise autour de deux lampes dont la vétusté prouvait qu'elles avaient éclairé plusieurs générations de Martin. Comme de coutume, M'* Louise venait de s'asseoir devant le piano, et je m'étais rapproché d'elle pour me justifier, pour expliquer mes paroles de la matinée. Sur l'ordre de leur grand-père, Émile et Victor avaient saisi l’un sa flûte, l’autre son violon, lorsque les chiens aboyèrent au dehors. Le vacarme dura peu, et j'écoutai pendant une heure les airs canadiens
le Louise
exécutés sur ma demande par les jeunes artistes. M servit ensuite le thé.
— Vous m'en voulez done? lui demandai-je à voix basse lorsqu'elle s'approcha de moi pour me présenter une tasse. à
— Non, me dit-elle ; je crois seulement que vous me jugez mal.
Je protestai. Soudain la porte du salon s'ouvrit, et quelle
ne fut pas ma surprise en voyant apparaître sur le seuil mon compagnon de chasse, M. Pierre Martin !
Le jeune homme tenait à la main son bonnet de loutre: il s'avança vers M. Martin, qui s'était levé brusquement :
— Mon oncle, dit-il avee émotion, y a-t1l encore place pour moi à la ferme?
— Tues ici chez l'ami de ton père, chez Les parents, c'està-dire chez toi, Pierre, répondit M. Martin. Mais est-ce simplement l'hospitalité que Lu viens nous demander ?
— Non, je viens réclamer ma place à votre foyer, et cela à titre de fils.
M. Martin ne put répondre ; il prit son neveu entre ses bras et demeura un instant la tête appuyée sur la poitrine du jeune homme. Le grand-père pleurait, M"° Martin aussi, il s'en fallait de bien peu que je ne suivisse cet exemple. Quant à M'*° Louise, elle suffoquait.
— Pierre, dit enfin M. Martin, nous aurons dix travailleurs demain sur les pentes du Val; il y a parmi eux des nouveaux venus que je te recommande de surveiller. Louise, mon enfant, offre du thé à ton fiancé.
— Qu'elle l'embrasse! s'écria le grand-père.
Et M" Louise embrassa M. Pierre si longtemps, si longtemps, qu'elle l'embrasserait encore, je crois, si MM. Émile et Victor ne le lui avaient repris. Oh! la belle soirée, et que de visages rayonnants j'ai vus ce soir-là !
Je prenais discrètement ma part de joie de la famille, lorsque M. Pierre se rapprocha de moi :
— Vous avez été éloquent, monsieur, me dit-il en me tendant la main, et vous m'avez rendu heureux quelques mois plus tôt que je ne l'aurais été: car j'en serais toujours venu à, ajouta-t-il en se tournant vers M°° Louise, qui rougit jusqu'aux veux, comme le fit remarquer avee malice M"° Victorine.
Je pressai la main qui m'était tendue. A peine dégagé de
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