‹ A travers l'Amérique [microforme]Chapitre 7 sur 24 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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mon étreinte, M. Pierre fouilla dans la poche de sa veste de chasse et en retira un charmant'oiseau, un loxia enucleator authentique, qu’il m'offrit gracieusement :

— Il est rare, me dit-il, car je suis à sa recherche depuis le moment où je vous ai quitté. Il est cause de mon retard. Vous m'avez convaincu, et je serais rentré ici derrière vous, si je n'avais tenu à vous offrir ce présent.

Je ne sais trop si mon action a été loyale, je m'en confesserai done, à titre d'acte de contrition. Je n'ai jamais remis à mon ami Sumichrast le bel oiseau que j'étais venu chercher si loin, je l'ai gardé pour ma propre collection, en souvenir de M. Pierre et de M"* Louise.

Il y a deux ans, au moment où je rentrais chez moi, on m'annonça qu'un jeune homme m'attendait depuis une heure environ; il n'avait pas dit son nom. Lorsque je pénétrai dans mon cabinet, l'inconnu, qui se tenait près de la cheminée, se leva brusquement, fit quelques pas vers moi, me regardant avec une surprise visible.

— Ne me reconnaissez-vous pas ? demanda-t-il enfin.

— Non, répondis-je avec hésitation ; cependant vos traits réveillent en moi des souvenirs.

— Pensez-vous de ‘temps à autre à Val-Secret?

— Val-Secret! m'écriai-je, vous êtes un Martin; Emile, peutêtre ?

— Non, monsieur, me répondit le jeune homme, dont les traits s’assombr'rent, mon pauvre frère est mort; je suis Victor.

Je pressai les deux mains du Canadien, je l’obligeai à se rasseoir.

— Je n'ose plus vous interroger, lui dis-je, quinze années sont un si long terme dans la vie... Votre grand-père ?.…

— Il a précédé mon frère et ma mère dans la patrie éternelle; mais mon père vit. C'est lui, c’est Pierre et Louise qui,

à mon départ pour l'Europe, où je suis venu faire des achats, m'ont recommandé de vous apporter leurs souvenirs. J'ai une nièce, ajouta le jeune homme, elle est un peu votre filleule, car elle se nomme Lucienne, et voici son portrait. #

Victor me tendit une photographie, et je crus un instant re- À voir M Louise (elle qu'elle m'était apparue sur la route de Québee, Que Dieu continue à la bénir!

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S ‘ C sai é ju x F REP g PR En ; Là

Les côtes du Canada. — Sir John Burton. — La peli:se de miss Mary, — Halifax, — Promenade en traineau, — Un restaurant dans une cave, — Un duel aux huîtres, — La liberté américaine, — Encore sir John.

Le 10 février 1863, onze jours après son départ de Liverpool, le Scotia, beau steamer de la ligne Cunard, avançait avec précaution vers le port d'Halifax, capitale de la Nouvelle-Écosse. La traversée avait été rude: nous avions failli, à deux reprises, disparaître sous les flots verts qui baignent les côtes du Canada. Depuis cinq jours, le mauvais état de la mer nous permettait à peine de monter sur le pont. Cependant, en dépit des vagues, de la neige, du vent, il fallait bien, de temps à autre, s’arracher à la douce atmosphère du salon chauffé à l’aide de la vapeur, pour aller respirer au dehors un peu d'air pur. On y réfléchissait un bon quart d'heure avant de s’y décider, moi surtout.

Nous étions à bord environ quinze passagers, dont un Anglais et une jeune Américaine de dix-sept à dix-huit ans, miss Mary, fille d'un médecin de Cincinnati. Tous mes autres compagnons de voyage, Canadiens pour la plupart et connaissant par expérience les rigueurs des régions inclémentes que nous traversions, étaient pourvus de vêtements garnis

de fourrures. Accoutumé à vivre sous les tropiques, j'en étais arrivé à ne plus croire au froid, et j'avais négligé de faire l'acquisition d'une de ces pelisses en peau de renard, d'une de ces paires de bottes fourrées imperméables grâce auxquelles je vovais les habitants momentanés du Scotia, y compris l'Anglais, braver les coups de mer, Or, tandis que sir John Burton, qui représentait à bord la vieille Albion, comme je représentais la vieille Gaule, promenait de bàbord à tribord son individu chaudement couvert, je promenais bravement le mien de l'avant à l'arrière en paletot, en chapeau rond et en bottines. Je metlais mon amour-propre à paraître insensible aux cruelles morsures de la bise; mais j'en préviens charitablement mes lecteurs, un paletot, excellent pour braver la saison d'hiver du boulevard des Italiens, est d'une insuffisance complète du mois d'octobre au mois d'avril sur les côtes du Canada.

Tout en essayant de le dissimuler, surtout lorsque le fils de la vieille Albion se trouvait sur le pont, je grelottais du matin au soir, maudissant mon imprévoyance,.

— Allez donc mettre votre pelisse, vos bottes, me disait-on.

— Il ne fait pas encore assez froid, répondais-je en essayant un sourire auquel se refusaient mes lèvres glacées.

On me regardait avec surprise, el je me pressais contre la cheminée du steamer pour recueillir le calorique qui s'en dégageait, action qui démentait mes paroles.

A la fin, il fallut bien avouer que je ne possédais ni bottes ni pelisse et que j'avais sottement compté sur les ardeurs du soleil qui d'ordinaire me grillait les épaules au mois de février. Pris de pitié, un Canadien de six pieds, à titre de compatriote — il était, disait-il, de la petite France — me prêta une paire de bottes gigantesques, au fond desquelles je m'enterrai jusqu'à mi-corps. J'achetai, d’un matelot, un bonnet fourré presque neuf, et miss Mary m'offrit si gra-

cieusement une sortie de bal g'arnie de fourrures, que je fus

forcé d'accepter. Mon costume, bien que chaud, était ridicule à ce qu'il paraît, car je provoquais une hilarité générale lorsque je me montrais sur le pont. Je riais comme tout le monde, de bon cœur, excepté pourtant lorsque l'Anglais se trouvait là. Ce pauvse Anglais, il avait une façon de rire si déplaisante, surtout lorsqu'il causait avec miss Mary, qu'il me rendait sérieux.

Miss Mary, très-instruite, presque savante sans en avoir l'air, venait de visiter la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne. Elle était plus gracieuse que jolie; or, chez une femme, la grâce et la bonne humeur sont les premières des qualités, les seules qui ne passent pas. Mon bonnet égayait surtout la jeune fille ; cependant elle me dédommageait de ses moqueries en me choisissant presque toujours pour cavalier. Son père, le docteur, ne s'occupait guère d'elle, Le lendemain de notre départ de Liverpool, il avait commencé une partie de whist que l'heure des repas interrompait forcément, el qui ne devait se terminer qu'à Boston.

Miss Mary, en vérilable Américaine, se gouvernait sel son bon plaisir. Elle circulait toute la journée. d'une extrémité du navire à l’autre, et chacun se rangeait pour lui faire place avec une politesse respectueuse qui éloignait toute idée de galanterie. Pourquoi en France ne sommes-nous pas assez bien élevés pour que nos mœurs permettent cette libre confiance ? pourquoi oublions-nous sans cesse que nous avons des mères el des sœurs? Je ne suis pas l'admirateur quand même des Américains: ils sont rudes, mal élevés, et leur brutalité est proverbiale; mais leur respect pour les femmes, poussé peut-être plus loin encore qu'en Angleterre, me fait envie pour ma patrie. Une jeune fille, en Amérique, peut voyager d'un bout à l'autre de son vaste pays sans avoir à redouter ni ces regards insolents ni ces compliments de mauvais goût dont on est chez nous si prodigue. Nous nous

piquons de politesse, de civilisation, et notre pays est

presque l'unique contrée où une femme ne puisse voyager seule,

Mais revenons à Halifax. A la mer furieuse, roulant d'énormes glaçons qui ballottaient le Scotia depuis que nous approchions de Terre-Neuve, venaient de succéder des flots calmes sur lesquels le vapeur semblait glisser. En face de nous, une côle accidentée, couverte de neige. Nous pénétrons dans un large canal; puis une immense baie pouvant contenir plus de mille navires s'ouvre soudain devant nos regards émerveillés.

Je restai longtemps pensif. Cette terre, en apparence désolée, avait appartenu à la France. Ce magnifique port, un des plus vastes de l'univers, où cinq ou six bricks chargés de charbon et autant de bateaux pêcheurs se tenaient à l'ancre, avait vu longtemps flotter sur la redoute qui le commande le drapeau blanc, alors pavillon national de la France. Au-delà de ces côtes coulait le majestueux Saint-Laurent, remonté pour la première fois par le Français Cartier, et qui sert en quelque sorte de déversoir à ces mers intérieures que l’on nomme les lacs Supérieur, Huron, Michigan, froquois, Erié, Ontario; ces deux derniers sont, on s’en souvient, reliés l’un à l’autre par le célèbre Niagara.

Au-delà des côtes que j'avais sous les yeux se dressaient Québec et Montréal. Par-delà le golfe de Fundy et l'État du Maine, s'étendait un vaste pays détaché de la mère patrie en dépit des talents militaires du marquis de Montcalm et du courage héroïque de la poignée de soldats qu'il avait accoutumés à vaincre.

— Eh bien, monsieur le Parisien, dit une voix fraiche qui troubla soudain mes réflexions, ne comptez-vous pas descendre à terre?

—- Si certes, miss; avez-vous quelque mission à me confier ?

— J'ai à vous proposer de m'emmener avec vous. Mon père

ne veut pas s'exposer aux caresses de cette brise du nord

qui donne en ce moment de si belles teintes bleues à votre nez, et je l'approuve. Cependant je désire rendre visite à la fille du juge d'Halifax, qui est de mes amies.

Pour toute réponse, je tendis mon bras à la jeune fille et je passai fièrement devant sir John Burton, qui fut forcé de me saluer. [Il était frais rasé, magnifiquement vêtu, et sa lournure, bien que roide et compassée, ne manquait pas de distinction. J'avais renoncé à ma pelisse et à mes bottes pour visiter la capitale de la Nouvelle-Écosse; néanmoins sir John était mieux mis que moi, je ne pouvais le nier, et je sus doublement gré à miss Mary de n'avoir choisi pour cavalier.

Halifax, dans la beile saison, est le siége d’un commerce assez important, et rien n’égale alors l'activité qui remplit de monde et de bruit ses rues accidentées. En hiver, les communicalions avec l'intérieur du pays étant le plus souvent suspendues, les principaux habitants émigrent et la ville est en quelque sorte abandonnée. La neige s'amoncelle autour des maisons désertes, les ensevelit à demi en dépit de la hauteur de leurs perrons, qui ferait croire qu'elles sont Juchées sur des échasses, et en défend l'accès. Sur les conseils d'un Canadien, je me mis en quête d'un traîneau pour ma compagne, dont la crinoline n'eût jamais pu se tirer des quatre pieds de neige qui nous dérobaient la vue du sol.

Nous voilà en route pour la demeure du juge; c'est un jeune garçon qui nous conduit. Le cheval à robe noire qui traîne notre véhicule est superbe ; il secoue joyeusement les grelots de son collier et court d'un pas assuré sur la neige durcie. Le traîneau monte, descend, s'incline. Je ne vois pas la terre, mais je soupçonne les rues d'Halifax de manquer de niveau. Presque toutes les habitations ont un air morne, el cependant, de loin en loin, un long panache de fumée noire s'élance des Loits vers le ciel gris. Ma compagne joint

sa voix à celle du conducteur pour exciter le cheval fumant. De temps à autre, nous faisons la rencontre d’un paquet de

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fourrures, qui s'arrèle pour nous regarder passer et dont nous ne pouvons reconnaitre le sexe, Nous traversons une vaste plaine blanche, Cà et là des villas construites en bois, hermétiquement closes; leurs habitants sont sans doute gelés, car nulle part ne se voit trace de vie. Pas un chant, pas un cri d'oiseau, pas un aboiement. Le lraineau s'arrête enfin devant une demeure spacieuse à la porte de laquelle on parvient à l'aide de douze marches en ce moment enfouies sous la neige. Le juge a émigré, il est à Québec où à Montréal, et nous en sommes pour notre course,

Miss Mary s'amuse beaucoup de ce contre-temps et ordonne à notre conducteur de nous ramener à Halifax par le chemin le plus long, s'il y en a un. Le jeune Canadien sourit, fouette son cheval, el nous voilà de nouveau glissant sur une nappe de neige immaculée, landis que de gros flocons voltigent autour de nous et nous voilent l'horizon. A la facon dont nous regardent en levant les bras vers le ciel cinq ou six paquets de fourrures que nous croisons, je me convaine que notre guide nous conduit sur une route peu sûre. Bientôt nous allons comme le vent, sans trop savoir où, car la neige redouble, Au moment où je m'enveloppe de mon mieux dans les couvertures dont le traîneau est garni, nous rentrons dans Halifax, et notre coursier s'arrête en face d’une maison que bastionne un rempart de neige.

Miss Mary saute à lerre et je la suis entre deux murs de glace. Nous voici devant une porte, puis en face d’un escalier éclairé par un bec de gaz et qu'il faut descendre et non monter. Longeant un corridor, nous pénétrons dans une longue salle occupée par une table chargée de couverts. Une chaleur suffocante règne dans cet antre, où vingt odeurs concentrées blessent mon odorat. Miss Mary ne paraît pas en souffrir. Elle a donné son nom à une servante, elle est l’amie de pension de la fille du maître de la cave, et on vient la chercher de

la part de son ancienne condisciple. Ces demoiselles dineront

LE NIAGARA EN HIVER. sl

entre elles; quant à moi, on n'engage à me rendre au salon.

En pénétrant dans le sous-sol décoré de ce nom, j'aperçois, buvant, causant et fumant, la plupart des passagers canadiens du Scotia, qui me font aussitôt fête, On m'appelle à toutes les tables, et chacun m'oblige à goûter les boissons nationales dont il m'a vanté. l'excellence durant la traversée et que je trouve détestables. Je suis dans une auberge; on doit diner dans une heure, et l'on me vante les huîtres canadiennes, dont on commande je ne sais combien de douzaines en mon honneur.

— On ne peut se flatier d'avoir mangé véritablement des huîtres qu'après avoir goûté les nôtres, me répète celui de mes compatrioles canadiens qui m'a prêté ses bottes: vous allez voir.

J'ai vu! Le palais et l'estomac ont besoin d'éducation pour apprendre à déguster et à digérer l'infinie variété de mets que l'homme a inventés; sous ce rapport, mon éducation était à peu près complète, grâce surtout aux tribus indiennes. Combien me faudrait-il de pages, rien que pour énumérer les affreux mélanges décorés du titre de plats nationaux dont on m'a régalé aussi bien chez les sauvages que chez les peuples civilisés ! O mon palais, à quels dégoûts n'avez-vous ‘pas été soumis ! et quel estomac peut se dire plus aguerri que le mien? Aussi Je cause le désespoir de ceux de mes amis qui ont l'amour de la fine cuisine; j'aime tout, ce qui prouve, disent-ils, que je n'aime rien. Le fait est que j'ai dù m'aceoutumer à manger les yeux fermés; mais, quand j'y songe, quel sot animal que l’homme au point de vue de la nourriture !

A table, en face de moi et sortant de je ne sais où, vient soudain s'asseoir sir John. Devant lui comme devant moi, un garçon pose une assiette profonde, pleine d'une eau cristalline, gluante, au milieu de laque!le nagent de petites boules noires. À droite el à gauche, des piles de sandwiches faites

de pain bis graissé de beurre rance, On nous arme de cuillers ; le Canada nous contemple el nous nous contemplons tous deux pour la première fois d'un air de commisération.

Je demande à mon voisin de droite quelques renseignements sur la facon dont sont conservées les singulières huîtres dont il se bourre : histoire de gagner du temps. Sir John promène autour de lui des regards inquiets. Enfin il porte sa cuiller à sa bouche, roug'it, pälit, serre les lèvres. Ses yeux s'ouvrent démesurément. Avalera-t-11? That is the question. Il avale; mais il s'empare aussitôt d'un pot de bière, boit une gorgée et cette fois n'avale pas. Il ordonne au garçon d'emporter les huîtres et la bière, se verse une rasade de cognac à griser un Polonais et me regarde d’un air narquois.

— Allons, pensai-je avec résignation, il paraît que c'est encore plus mauvais que je ne le croyais.

On ricane, on se moque du malheureux insulaire; je profite de cette diversion pour me mettre à l'œuvre. A force d'énergie, de volonté, je vide mon assiette et mon verre; me voilà sacré Canadien. J'ai l'infamie de déclarer les huîtres excellentes : aussi veut-on m'en servir une seconde dose. J'esquive cette gracieuseté, qui eût eu raison de mon courage, et j'oublie l'affreux goût de la médecine que je viens de prendre, en mangeant une tranche d’un gigot, auquel sir John Burton, tout pensif, n'ose pas toucher.

Vers neuf heures du soir, escorté à dix pas par mon antagonisle, je ramenai miss Mary à bord du Scotia. Le lendemain matin nous étions en route pour Boston, naviguant au milieu d'un brouillard qui obligeait à tenir sans cesse en mouvement la cloche d'alarme, dans le but d'éviter un abordage. Grâce à la neige, dont l'épaisseur rendait toute communication avec les terres intérieures impossible, j'avais dù renoncer à mon projet de gagner le Saint-Laurent pour le remonter jusqu'aux chutes du Niagara, but principal de mon

voyage.

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